— Vingt —
Chine, Shanghai,
29 avril
Jour 136
Mycroft Holmes ouvrit grand les volets puis les baies vitrées du salon principal. Il inspira longuement, savourant l'air matinal encore teinté de la rosée. Le ciel était déjà bleu.
Il prenait son temps, les habitudes venant et allant au fil de ses gestes et pas. Son pantalon de pyjama en soie bleu indigo traînait au sol, sa chemise de nuit blanche dissimulait un début de rondeur oméga.
De nouveau dans le confort intime de sa chambre, l'oméga se décida sur un simple ensemble chemise en lin et pantalon chino couleur grège décontracté. Ces dernières journées, il les passait en compagnie de John et d'Alice au sein de la villa, tous entièrement dévoués à aider le nouveau président américain à prendre ses repères et instaurer une paix durable au pays de l'Oncle Sam.
— Bonjour Mycroft! s'exclama la voix enjouée de John Watson, de retour d'un jogging revigorant et rafraîchi par une douche bien méritée.
L'aîné Holmes se mordit la lèvre, bien décidé à rester encore quelques mois cloitré entre quatre murs, loin des odeurs nauséabondes d'autres alphas inconnus de la ville. Comme tout oméga en gestation, il ne pouvait supporter que les omégas et quelques rares alphas et bêtas habitués en sa présence. L'absence de Gregory Lestrade accentuait ce symptôme instinctif.
— Que veux-tu? Une tisane, un chocolat ou bien un jus? demanda à haute voix l'enthousiaste John en se dirigeant vers la cuisine.
— Un jus de fruit, s'il te plaît.
Le tutoiement ne le dérangeait plus autant. Mycroft prenait même plaisir à discuter avec son médecin traitant et désormais ami oméga. Les deux hommes se trouvaient bien des points communs. Le plus flagrant étant leur entêtement à demeurer libres et indépendants. Jusqu'à maudire l'interdiction pour les omégas en gestation de boire de la théine et de la caféine. Ces deux substances presque vitales étaient strictement exclues de son alimentation. Mycroft abhorrait cela. Il se dirigea lentement vers le salon.
— Merci, dit-il en prenant le verre offert par le B Oméga.
Les deux omégas s'installèrent sur l'un des nombreux canapés du salon principal. John reposa ses pieds sur la table basse. Il attrapa la télécommande pour allumer la télévision sur la CNN avant de zapper sur la BBC World News. Mycroft subissait sans broncher cette drôle d'habitude devenue routine, connaissant à présent les manies de son ami. Ce dernier changea une troisième fois de chaîne, avant de se fixer sur HBO et quelques rediffusions de séries télévisées. Tous deux avaient conscience de leur chance inouïe. Peu de ménages avaient le privilège d'accéder aux chaînes télévisées occidentales en Asie.
— J'ai reçu un appel d'Ethan et de Raf. Ils prétendent ne plus avoir de fonds pour leurs recherches. Mais d'après Anna, leur budget est loin d'être épuisé. Que dois-je en penser? Je ne pense pas qu'un détournement de fonds soit d'actualité, maugréa John Watson, les yeux rivés sur une sitcom.
Mycroft avala une gorgée du jus de fruits frais.
— Juste une mauvaise coordination des données informatiques. Il faudrait peut-être que je jette un coup d'oeil sur l'état du système d'information. Avec Alice aux commandes, cela ne devrait plus arriver. Mais les développeurs ont la vie dure. L'accent est sur la protection des données, pas leur transmission, répondit l'A Oméga en prenant note de la remarque. Reprendre un peu le contrôle des services informatiques n'est pas inutile. Cela fait trop longtemps que je ne les ai plus inspecté.
John sembla l'approuver. Mais il continuait de paraître inquiet.
— Je vais en toucher un mot à Alice si tu veux, dit John en se mordant les lèvres.
Curieux...
— Ce centre de recherche est important pour nous, Mycroft. J'espère que tu comprends mon désarroi à ce sujet.
John n'est pas si inquiet d'habitude. Ce doit être le manque. Sherlock est parti on ne sait où depuis quelques temps déjà. Quel goujat, laisser un oméga seul avec sa fille comme ça!
— Mais rien de bien grave je pense. J'ai plus urgent à faire ici de toute manière, ajouta John en terminant sa tasse de thé.
Il se tourna vers l'aîné Holmes et le scruta méthodiquement, l'examinant d'un coup d'oeil pratique rôdé.
— Les analyses sont bonnes. Je sais que tu ne désires pas connaître le sexe de l'enfant. Pas de souci pour moi de ce côté-ci, avoua le médecin soldat.
Mycroft acquiesça.
— Je suis passé par là, tu le sais bien... On entre en gestation par surprise, on doit subir les foudres, les cris de joie, les commentaires des autres qui ne comprennent rien à ce qu'on vit. L'enfant nait et c'est un bonheur absolu mais bientôt les couches, les biberons, les nuits sans dormir... Et en un clin d'oeil, le voilà qu'il coure partout et qu'on se demande bien comment il a pu grandir aussi vite, la boule au ventre. Je n'ai jamais été aussi heureux et apeuré de ma vie qu'avec Chiara...
— C'est une demoiselle magnifique.
— Avec un père et un oncle comme vous, les Holmes, nul doute là-dessus! plaisanta John en s'étirant.
— Je ne sais pas comment prendre cette remarque, répliqua Mycroft un rictus sur les lèvres.
John éclata de rire.
— C'est qu'elle ressemble à Sherlock de plus en plus. Même Alice et Kalyn le disent. Hier encore, elle a dévalisé les armoires du bureau de K. Heureusement qu'elle n'a rien déchiré ni cassé. Je n'ose pas imaginer la tête de Kalyn...
— Sherlock a toujours été... enjoué dans ses entreprises. A cinq ans, il lisait et parlait comme un adulte, étalant sa science et son amour pour la poussière à tous nos voisins. Je suis quand même fier de constater que Chiara reste encore relativement sage comparée à son père.
— La paternité à beaucoup contribué à calmer Sherlock. Il n'était pas aussi responsable et posé avant la naissance de la petite.
— Tu as été l'élément déclencheur, et ce, dès votre rencontre.
— J'ai eu sacrément peur en te voyant la première fois... Personnage sinistre tout droit sorti d'un James Bond!
Le B Oméga donna une frappe amicale sur l'épaule d'un Mycroft sous le choc de la révélation.
— La peur, je le savais. Mais James Bond...
— Avoue que ce n'est pas tous les jours qu'on se fait kidnapper par le frère d'un futur colocataire qu'on ne connait même pas!
— Ce n'est pas n'importe qui qui accepterai d'emménager avec mon infernal frère! rétorqua en retour Mycroft, tout sourire.
— Et voilà que maintenant, je te raconte ma vie de mère oméga à toi, future baleine.
— Là-dessus au moins, nous sommes d'accord.
John lui sourit en retour.
— Je ne pense pas pouvoir changer de garde-robe aussi souvent que toi, avoua Mycroft en reposant son verre terminé.
— Ah! C'est une décision qui ne m'a jamais appartenu. Ton frère est une vraie gravure de mode et il pense que je dois également en être une. C'est bien impossible. Regarde-moi!
— Je ne suis pas d'accord avec ton avis. Tu étais particulièrement séduisant les derniers mois de ta grossesse si j'en crois les photos qu'on m'a envoyé. Je ne pense pas avoir cet honneur...
— Comment peux-tu le savoir par avance? intervint John en se rapprochant de l'A Oméga.
Ce dernier se frotta les yeux avant de soupirer longuement.
— Ce n'est pas ma première gestation.
John oublia de refermer la mâchoire. Mycroft détourna le regard.
— My...
— Je n'ai jamais été un parfait exemple de bonne éducation oméga, coupa vivement Mycroft avant de replonger dans le silence.
John l'observa longuement, ignorant que dire en ces moments. Les sautes d'humeurs, il les connaissait. Mais Mycroft portait cet art seulement connu des personnes en gestation à un niveau jusqu'ici inconnu.
— Mon passé, comme tu le sais déjà, est ponctué de missions plus ou moins... séductrices. J'avais bien entendu le choix mais les candidats manquaient. Et comme j'étais jeune, sans réelles attaches... J'ai accepté. Et puis, c'était devenu une obligation envers les nouvelles recrues...
— ...
— Nous n'étions que peu d'omégas laissés libres de nos choix de par nos familles et entourage. Je n'avais pas envie de voir les nouveaux entrer dans cette voie peu glorieuse. Alors j'ai continué, même après ma rupture avec Will, ma séparation avec Aden.
— Ce n'était que ponctuel selon les dires d'Alice et des autres.
— Ce qui était bien pire... L'on retrouve un semblant de vie normale et de dignité et un jour, parce qu'un dirigeant alpha ou bêta devient trop encombrant et aime trop les omégas... Voilà, je me remets au travail. Ce n'était pas sale à vrai dire. C'était même plutôt un honneur que de devoir être aux côtés d'un éminent ministre étranger ou homme d'affaires redouté. Mais à force, certaines choses arrivent.
— Tu t'y attaches?
— Non, oh que non! Même si des amitiés se sont créées au fil du temps...
— Un accident, n'est-ce pas?
Mycroft croisa le regard compréhensif de John et finit par lâcher un long souffle longtemps retenu.
— Je te croyais froid et calculateur... Désolé, se confia John en baissant le regard.
— J'ai toujours su que tu deviendrais le meilleur ami de mon frère.
John rit.
— On aurait pu éviter de se montrer si hostiles. Mais le passé est le passé. Je suis content de te connaître enfin.
— C'est moi qui te remercierai jamais assez pour ce que tu as fait et fait encore pour mon frère et moi.
— Nous ne sommes que peu d'omégas mâles alors il faut bien rester unis.
— Malheureusement, beaucoup pensent autrement.
— ...
— C'était un accident. Je ne sais toujours pas qui était le père. C'était tombé à une époque où je jonglais avec plusieurs missions et donc amants pour ainsi dire. Rien de bien... élégant en somme.
John lui pressa l'épaule en guise de soutien.
— Je ne te juge pas.
— Merci... Donc, un jour, je suis tombé malade. Aden était de passage et s'était occupé de moi. Et tu le connais. Il était paniqué. Direction l'hôpital et j'apprends que je porte depuis quelques mois un enfant. Or je n'ai pas arrêté de boire, fumer et encore moins mon existence... peu enviable. J'étais à la date limite pour avorter. Je l'ai fait.
— Bonne décision?
— Avec le recul, oui. Mais sur le coup, j'avoue avoir été terrifié à l'idée de passer à côté de quelque chose d'extraordinaire. C'est peut-être pour cela que j'ai décidé de garder celui-là.
— Greg comme père...
— Oui, autre raison valable. Je connais le père de l'enfant cette fois-ci et je sais qu'il sera quelqu'un de bon. Il aura de bons gènes.
— Je ne sais pas si c'est ma place de te dire cela... Mais Mycroft, en toute franchise, je pense que tu devrais lui avouer ta gestation.
Il avait débité ces derniers mots dans un souffle court, inquiet et paniqué de la réponse à venir.
— Non.
John leva les yeux au ciel avant d'agripper l'épaule de Mycroft.
— C'est ton choix. Mais je me range du côté de K et d'Alice sur cette question. Tu ne pourras pas éternellement lui cacher l'enfant, surtout s'il devient sa copie conforme avec le temps.
— ...
Mycroft n'avait aucune envie d'entendre les sermons de ses amis sur la question de Greg Lestrade. L'évocation de son nom seul suffisait encore à le faire trembler d'effroi. Il le savait pacifiste mais...
Il gardait encore un souvenir vivace de leur dernière nuit passée ensemble, de leur dernière confrontation fatale. Greg était A Alpha et quoiqu'on puissait en dire, il le resterait. C'était la raison principale pour laquelle Mycroft évitait les relations avec alphas autant qu'il le pouvait.
— Will et Aden sont tous deux bêtas, n'est-ce pas?
John sembla avoir lu dans ses pensées en posant cette question. Mycroft consentit à acquiescer d'un hochement de la tête timide. Le B Oméga acquiesça en silence, comprenant les choix de l'ainé Holmes.
— On attend trop de nous, omégas mâles. On doit pouvoir se mesurer aux bêtas voire alphas mâles. Les bêtas femelles nous détestent. La société nous juge en mal lorsqu'on est encore célibataire après trente ans. Et lorsqu'on devient lié, marié et parent, on nous traite d'omégas au foyer inutiles. Tout est si contradictoire... maugréa John pour se rattraper.
— ...
— Mycroft. Je t'admire, sincèrement. Peu sont les omégas mâles qui arrivent à réussir dans la vie sans l'aide d'un alpha. Et même si Sherlock est le plus alpha des alphas de famille, on ne peut pas dire qu'il t'a beaucoup aidé! avoua John avant d'éclater de rire.
Mycroft l'imita, comprenant bien que son frère devait rendre fou de colère et d'amour le B Oméga assis à ses côtés.
— Et ben... On ne peut pas dire que ça travaille dure ici! intervint une voix féminine enjouée.
Les deux omégas se tournèrent vers l'origine de la voix désormais bien connue. Alice Imogen s'était plantée à quelques mètres du canapé, bras croisés. Elle leur souriait avec affection, un pied nu grattant sa jambe tatouée. Comme toujours, elle était vêtue d'un short en jean et d'une tunique vaporeuse blanche, laissant transparaître une épaule dénudée.
— Alice, j'espère que ces apparitions soudaines ne deviendront pas une routine, dit Mycroft en levant les yeux au ciel.
La jolie rousse éclata de rire, passant une main dans ses cheveux. Elle avait décidé de les laisser pousser sur le côté, tirant un trait sur le look neo-punk qu'elle affectionnait.
— J'ai été formé à la bonne école! répliqua-t-elle en s'installant confortablement dans un fauteuil, face aux deux omégas mâles.
— L'autre Alice excelle également dans cette art, commenta John.
— Je ne la connais pas très bien encore. Elle est nouvelle parmi les intendants, n'est-ce pas?
— Parfaitement et vous ne vous ressemblez pas du tout, répondit le B Oméga.
— Hm... J'ai été formée par Syrine avant d'être sous la tutelle de Bai Long lui-même.
— Tu es une des rares personnes à pouvoir manier l'outil informatique et les dernières technologies avec autant d'aisance. Aden devrait prendre exemple sur ta discrétion. Il a tendance à tout vouloir révéler au grand public...
— Nous avons deux utilisations des technologies différentes. Aden les considère comme des outils pour parvenir à ses fins tandis que pour moi... C'est presqu'un art. Comme une belle toile de Monet qui ne s'achève jamais en réalité, interrompit Alice. Mycroft fronça des sourcils, peu habitué à être coupé dans un élan oratoire.
John les observait, amusé par la familiarité installée entre les deux amis de longue date. Ce n'était pas tout le monde qui pouvait prendre Mycroft au dépourvu. Le génie d'Alice était aussi invisible que redoutable. Pour l'avoir vu à l'oeuvre et connaissant à présent son lourd passé, John avait évalué l'étendue des pouvoirs de la jeune femme. Ce qui expliquait en partie son choix de se dérober de la SSA par le passé. Sa personnalité simple contrastait avec ses capacités intellectuelles et son éducation brillante faite sur le tas. Elle était géniale, différemment certes des frères Holmes, et avec un brin de vulnérabilité espiègle propre aux orphelins recueillis à l'adolescence. Tout comme Kalyn Keller et Kim Yi Na, elle n'avait rien à prouver, n'avait rien à perdre si ce n'étaient ses propres convictions. En conséquence, Alice n'avait peur de rien.
— Les dernières infos en date nous donnent lieu d'espérer qu'une résolution à la crise aux Etats-Unis arrivera très vite. Anna Ulanov a réussi à détourner la population américaine des enjeux sociaux et politiques résultants de la Loi Internationale et autres conneries passées. Elle m'a rapporté que beaucoup ne comprennent même plus pourquoi ils se battent. Ce n'est pourtant pas compliqué! Les bêtas contre les dynamiques extrêmes. Mais avec le temps, c'est devenu un combat entre l'Establishment plutôt pro-traditionaliste et les bêtas désoeuvrés... Bref, Anna a redonné des jeux au peuple en utilisant comme toujours les médias et grâce à l'aide rigolote de Minerva, rapporta Alice en attrapant un fruit de la corbeille prévue à cet effet.
Mycroft l'écoutait d'une oreille, occupé à lire un message qu'il venait de recevoir des bureaux informationnels de la SSA. Il caressait son ventre de l'autre main, geste inconscient devenu presque systématique lorsqu'il réfléchissait.
— Le nouveau président américain pourrait bien rester plus longtemps que ses prédécesseurs, maugréa John en ne quittant pas Mycroft des yeux.
Ce dernier semblait les avoir oublié. John plissa les yeux et interrogea Alice du regard. Cette dernière acquiesça. Sherlock, Aden et Greg étaient toujours hors des radars de Kalyn et de Mycroft. Ce qui constituait désormais un exploit en soi.
*xXx*
Thaïlande, quelque part,
10 mai
Jour 147
Sherlock grimaça à la vue qui s'offrait à lui. Gregory Lestrade et Aden Banaart dévoraient ce qu'on pouvait décrire comme un festin mais au vue de l'état de ce qui restait...
— Ch'est trop... Rbjbknk Bon! s'écria Aden en postillonnant sur ses voisins, attirant les foudres d'un grand A Alpha musclé d'origine hispanique.
— Oops... Désolé! L'est... zevvhb... Un peu con, intervint Greg pour calmer la situation, sans grand succès puisqu'il parlait la bouche pleine.
Le géant hispanique grogna avant de quitter leur table, non sans avoir emmené deux des meilleurs mets sous les bras. Aden ruminait la perte.
— Demain c'est le grand jour! On va peut-être avoir une promotion les gars, hein? ajouta Greg la bouche enfin nettoyée.
Les autres alphas regroupés autour de la table crièrent leur joie animale. Sherlock plissa les yeux, dégouté par le manque de manières de leurs... collègues.
— Avec un peu de chance, on pourra enfin accéder aux équipes autorisées à patrouiller dans l'enceinte du siège., lui murmura Greg avant de se prendre une cuisse de poulet de la part d'un Aden trop enthousiaste.
L'A Bêta dissimulé en B Alpha leur lança un regard noir avant de recommencer à faire le clown devant une assemblée hilare. Aden a.k.a Green avait pris pour habitude de servir de tête de turc à tout le monde dans l'unique but de laisser un peu de liberté de mouvement à Greg et à Sherlock. Le cadet Holmes avait réussi à récolter des informations importantes mais malheureusement insuffisantes pour leur permettre d'avancer concrètement dans leur quête. Il leur fallait absolument pénétrer l'enceinte du siège et côtoyer des équipes moins bêtes et plus utiles au fonctionnement de la Roseraie.
*xXx*
Suisse, Bern,
10 mai
Jour 147
Sacha Li se mordit la lèvre. Elle rajusta le décolleté de sa chemise en soie Equipment et inspecta les tâches invisibles de son pantalon fluide. Elle entendait son interlocuteur débiter des idioties et n'avait qu'une envie: qu'il reparte au plus vite dans son bureau.
Parce qu'un incident embêtant demandait absolument son intervention imminente.
Un des nombreux satellites mis à disposition pour la SSA par le pape et officiant en Suisse venait de transmettre quelques informations inhabituelles. Si ces dernières s'avéraient être correcte, bien des choses seraient compromises.
— Bien, je pense avoir terminé mon rapport, Madame la Présidente. Avez-vous quelque chose à ajouter? demanda son interlocuteur en rajustant ses lunettes.
Sacha avait une sainte horreur des individus presque chauves et flanqués de postiches de mauvais goût. Heureusement, sa longue expérience en tant qu'ambassadrice lui avait inculqué l'art de la non grimace. Alors elle se déguisa en la jeune et compétente présidente B Alpha femelle qu'on admirait et signifia sa non envie de commenter. L'homme sembla être soulagé et se leva, ravi de pouvoir enfin se dégager de la présence étouffante de l'arrogante suisse.
Enfin seule!
Elle rejeta la tête en arrière, prenant soin de ne pas défaire son chignon plaqué et songea à contacter sa secrétaire pour programmer un vol imminent en direction de Shanghai, avant de se raviser. Kalyn Keller n'était plus aussi encline à s'offrir à elle, préférant demeurer cloîtrée dans des bureaux stériles à lorgner sur la Roseraie et le Circus et à s'enrichir. Sacha soupçonnait le retour de Filibert dans les ondes comme étant la raison principale.
Pourtant, personne n'ignorait les sentiments que Kalyn portait à la désormais décédée Daiyu Li.
Aucun des membres originels de la SSA n'ignorait le fameux triangle amoureux formé par Kalyn, Alice et Filibert.
C'était digne des Feux de l'Amour. Kalyn aimait Daiyu Li sans concession. Alice ne vivait que pour les yeux de Filibert. Filibert prenait un malin plaisir à prendre Alice sous son aile comme une petite-soeur tout en gardant un oeil admiratif et amoureux sur Kalyn. C'était affligeant, long, long, tellement long!
Sacha aimait les courbes, la bouche et la senteur épicée de Kalyn. Elle avait besoin de stimulation et son amie de même dynamique remplissait en tous points ces conditions.
Mais de là à la considérer comme amante fixe... C'était bien impensable. Surtout que depuis quelques temps, un certain joli Pierre de Mondres aimait lui rapporter tous les faits et gestes de la police judiciaire de France. Loin d'être sous la juridiction de Sacha, cette attention presque quotidienne n'avait pas d'autres explications que l'intérêt porté par Pierre de Mondres à la présidente Suisse.
C'est bien et très stimulant mais n'oublie pas Dimitrov et Fil.
Parce que l'information qu'elle venait de recevoir la rendait perplexe. Pour la première fois depuis longtemps, Filibert s'était révélé à la SSA, à la fois physiquement et bien entendu de par ses actes.
Sacha pressa les lèvres teintés de mauves et appela un autre numéro. Dans ces cas-là, seul Mycroft Alexander Holmes pouvait l'aider.
Qu'importent les plans de Sherlock, Aden et Gregory! Désolée Alice et John.
