— Vingt-Deux —

Thaïlande, quelque part

12 mai

Jour 149

La salle était mal éclairée, abandonnée au profit d'oeuvres plus intéressantes, plus lucratives.

Un homme, cheveux noirs plaqués sur le côté à l'italienne, brandy dans les mains, yeux perçants mais doux, était assis au beau milieu de la salle, l'occupant de toute son aura B Alpha dominant. Sa chemise en lin salie par la boue et la poussière était ouverte au niveau du col, laissant se dévoiler un foulard en coton rouge froissé. Son pantalon était raccourci au niveau des chevilles. Il portait des mocassins marron. Il semblait sortir d'une guerre.

Sa peau n'était ni trop matte, ni trop claire pour un asiatique mal rasé aux cernes visibles. Il était beau, séduisant et incroyablement charmeur dans sa manière de se tenir. Elégant gentleman perdu dans la jungle thaïlandaise.

Gregory Lestrade n'arrivait pas à se détacher de la silhouette filiforme. Le B Alpha possédait les qualités d'un grand homme respirant la bonté et une quiétude zen qu'il retrouvait souvent chez Bai Long et les intendants.

Or cet homme était l'un des principaux dirigeants de la Roseraie.

— Dimo, tu viens de provoquer un conflit en Afrique Subsaharienne entre les pro-bêtas et les pacifistes à la solde de la SSA, soupira l'asiatique en secouant la tête.

Dimitrov Ostrovski se tenait debout, appuyé contre une table, bras croisés. Il avait abandonné ses costumes sur-mesure trois-pièces à l'italienne pour une chemise blanche et un pantalon de costume noir. Ses chaussures étaient toujours aussi impeccables. Rien à voir avec l'asiatique au chic déglingué. Il pencha la tête sur le côté.

— Mais Fil! On s'ennuie à mourir dans ce trou à rats. Si seulement j'avais gardé Mycroft dans les parages... Ou même ce Sherlock. Tu es gentil mais trop... banal, gesticula le B Alpha dans une voix stridente.

Gregory Lestrade jeta un rapide coup d'oeil à Sherlock Holmes et Aden Banaart. Les trois hommes infiltrés demeuraient toujours invisibles grâce à leurs déguisements de pointe. Il étaient de garde ce nuit-là.

Jamais ils ne s'étaient attendu à voir Dimitrov Ostrovski comme le second aux commandes de la Roseraie, directement sous les ordres de la Reine Noir.

Et jamais il ne s'était attendu à rencontrer Filibert, celui dont tout le monde en parlait dans les sphères les plus intimes de la SSA. Celui qui avait disparu de la surface de la planète pour s'infiltrer on ne savait où. Celui dont l'existence devait impérativement être gardée secrète par Greg.

Personne à l'exception de Mycroft, Kalyn, Alice, Sacha, Bai Long, Diesbach et quelques très rares individus de la SSA connaissaient les plans de Filibert. Et ces personnes triées sur le volet n'avaient chacune accès qu'à certaines parties, toujours différentes, du parcours de Filibert. Autrement dit, Greg était le seul connaissant tous les faits et gestes de Phil.

A présent, il connaissait également son visage.

Et il sentait également la rage débordante d'Aden Banaart. Car ce dernier, ami de longue date de l'asiatique, n'avait aucune idée de ce qu'il faisait. Comme Sherlock et bien entendu Dimitrov, Aden le pensait traitre.

— Je suis venu à ta rescousse après le bazars que tu as semé après ton passage dans le Circus, répondit calmement Fil.

Dimitrov trépignait, agité dans sa folie des grandeurs, dans sa lubie de la vengeance contre les frères Holmes et tout un système sociétal bâti sur des bases culturelles antiques.

— Bai Long et Diesbach auraient été déçus de te voir aussi... agité, ajouta Fil en se pressant les lèvres, visiblement peu habitué à débiter des critiques.

Gregory le savait d'un naturel calme, presque transparent. C'était peut-être cela qui faisait de lui le meilleur des agents infiltrés.

— Ne les ramène pas ici. J'en ai assez eu ma claque de... De ce Diesbach et ce fou de Dragon Blanc. Pas si blanc en fait! grommela Dimitrov en se froissant les cheveux.

— Comme tu veux. Je préfère ne pas me mêler de cela. Je suis venu t'apporter un peu d'aide mais si tu préfères me voir ailleurs, cela me ferait des vacances bien méritées, répliqua simplement Filibert.

— Je ne t'ai d'ailleurs rien demandé. C'est toi qui es venu te planter ici, un jour, comme tombé de Dieu on ne sait où! Oh mais le grand Filibert a envie de montrer une nouvelle fois qu'il est au-dessus des querelles, qu'il est le prochain sur la liste des papes ou grands sages inutiles, qu'il est tellement grandiose et généreux qu'on l'accueillera partout comme un saint! Mais non! Tu n'es qu'un homme comme les auuuuutrrres! gesticulait une nouvelle fois Ostrovski avant de s'asseoir dans un fauteuil majestueux et allumer un cigare.

— Je t'ai dit que je suis venu pour t'aider. Je n'ai rien à voir avec tes désirs de vengeance contre Myc et encore moins avec ta conquête de l'opinion publique à ta cause. J'ai envie d'avoir la paix...

— Devient Suisse alors! Mais avec Sacha comme présidente... C'est dommage, elle était si douée pour les RP et si bien faite pour la Roseraie...

— Chacun ses opinions. Nous devons les respecter, toutes, quelqu'elles soient..

— Ouais, ouais...

Dimitrov expira longuement, noyant la pièce progressivement du tabac cubain de premier ordre. Filibert grimaça légèrement avant de se reprendre, sans doute de peur de froisser l'homme dérangé en face de lui.

— Je t'ai demandé de me recevoir pour cela, Dimo. Si tu veux bien...

Filibert lui tendu un dossier relié avec soin. Son interlocuteur l'arracha avant de s'affaler une nouvelle fois dans son fauteuil. Il parcourut rapidement les pages du dossiers, virevoltant son regard dans une frénésie géniale. Gregory comprenait à présent le danger qu'il représentait. Dimitrov possédait une terrifiante intelligence, capable de rivaliser avec celle des frères Holmes sans problème.

Filibert était également réputé pour sa sagesse et ses dons multiples.

Lestrade assistait à une réunion de la plus grande importance. Il resserra les points. Aden continuait de se déliter de minutes en minutes, incapable d'accepter la trahison perçue de Filibert. Si seulement Sherlock et Aden savaient que Fil est infiltré!

— La SSA est en train de mener d'autres recherches sur les dynamiques après la fermeture de l'unité médicale du Circus par cette garce de Minerva... Ils sont peut-être moins idiots et naïfs qu'à première vue... Ca sent la taupe, hein? commenta Dimitrov.

Filibert haussa les épaules.

— Alors qui? Je lis John Watson, Sam Harrington, Raf Sullivan... Il n'était pas du Circus lui?... Ces jeunes de Princeton... Tous derrière le salaire le plus haut... Oh tient! Ça me dit quelque chose ce nom... Ethan Miller.

— Ethan Mills. Un ancien terroriste spécialiste des explosifs à la solde pro-bêta. Il s'est reconverti dans l'armée puis comme médecin dans une clinique. Ensuite, on l'a retrouvé au sein de la SSA. Il se trouve qu'il est ami de longue date avec John Watson...

— Ethan Mills...

— Intéressant comme parcours, tu ne trouves pas?

— Il faisait parti du groupe ayant aidé William Rothschild sur sa dernière mission.

— Ça... Je l'ignorais, Dimo.

— Je te conseille de choisir tes taupes avec plus de discernement la prochaine fois. Je suis sûr qu'il souffle tout à Mycroft.

— Peut-être que ce n'est pas une mauvaise chose. Tu es aveuglé par ton ambition. C'est pourtant bien basique comme technique de dissimulation. Jouer l'agent double est un excellent moyen de ne jamais se faire prendre.

— Et qui dit que tu n'en es pas un?

Dimo le fixait Filibert d'un regard accusateur. Ce dernier haussa une nouvelle fois les épaules avant d'inspecter ses ongles.

— Peut-être bien que j'en suis un. De toute façon, je ne te le dirai pas si c'était le cas.

— Les avocats sont toujours les meilleurs menteurs.

— Les agents infiltrés ne sont pas mauvais non plus, tout comme les médecins, les journalistes, les ouvriers, les vendeurs... Mais la palme revient aux politiciens.

— Ou à Mycroft Holmes.

Filibert le fixait avec intérêt. Il demeura silencieux.

— Vous vous ressemblez tellement, lui et toi. Mais il ne provoquerai pas de conflit entre peuples. C'est ce qui vous différencie sans doute... Quand j'y pense, pourquoi est-ce que tu ne songerais tout simplement pas à imposer la Roseraie grâce à l'opinion publique? Les guerres sous-marines, c'est bien, mais cela ne nous permet pas de recruter de bons éléments. La dernière sélection s'est révélée plutôt mauvaise, remarqua Filibert.

— Fil, Fil, Fil! Regarde le Circus! Naaaaan... Je ne veux pas des médias.

— Si seulement Ellie était encore vivante.

— Et Alice aussi! Faut bien que ça meurt de toute manière, hein?

— Dimo, sois plus compatissant...

— Et finir comme un tas de bouillis gnangnan? C'est pour toi Fil. C'est pourquoi tu deviens inutile de jours en jours, le coupa Dimitrov en gesticulant.

— Tu ne m'élimineras pas.

— Mais je dévoilerai ta trahison à la SSA. Et ce sera mon festin!

Dimitrov s'était rapproché du fauteuil de Filibert. Les deux alphas étaient désormais face à face.

Et enfin, l'asiatique éclata de rire.

— Bien dit mon ami. Mais qui sait si je suis un traitre de ton côté ou de celui de la SSA! Ça, je te le laisserai découvrir avec le temps.

Ne le quittant pas des yeux, Dimitrov haussa les épaules et quitta la pièce.

Ce qui laissaient seuls Filibert avec Greg, Aden et Sherlock.

— Vous êtes nouveaux? demanda-t-il aux trois hommes postés près de la porte.

Ils acquiescèrent en silence.

— J'espère que c'est de votre goût. Ce n'est pas terrible, la vie de mercenaire... Mais mieux que de courir derrière des idéologies utopiques... cria-t-il après un long silence.

Il se leva et se dirigea vers eux. Les trois hommes se tinrent droits, en position militaire. Sa senteur alpha épicée dégageait une once de minéral humide, comme celle que l'on sentait dans les hautes montagnes.

— Bien. N'oubliez pas de nettoyer la pièce après mon départ, souffla-t-il avant de refermer la porte derrière lui.

Non sans leur avoir jeté un discret sourire avant.

*xXx*

Chine, Shanghai

12 mai

Jour 149

John Watson tenait fermement sa fille contre lui, traversant les quelques mètres qui le séparaient de la chaussée. Alice et lui devaient se rendre à un rendez-vous.

Ils allaient confier Chiara à Meredith Holmes qui s'occuperait ensuite de l'emmener soit au Vatican auprès de Diesbach, soit à Buckingham Palace auprès d'Elisabeth II. La destination finale de la petite Holmes-Watson devait impérativement demeurer secrète.

Car personne ne devait connaître sa cachette.

Parce que John comme Alice avaient décidé de ne pas respecter les ordres de Mycroft Holmes et de Kalyn Keller.

— Ce n'est pas parce que nous sommes omégas que nous devons rester à la maison cantonnés aux rôles domestiques, maugréait encore John.

Il répétait inlassablement ces mêmes mots depuis les départ de Kalyn et de Mycroft, partis à la recherche d'Aden, Greg et Sherlock, tous trois infiltrés dans l'antre même de la Roseraie.

— Je ne suis pas une oméga, grommela Alice.

— Tu l'étais!

Alice demeurait à ses côtés, les affaires de Chiara fourrées dans un sac de voyage entre les mains. Elle se tourna rapidement pour guetter la moindre anomalie dans la foule. Ils ne pouvaient pas prendre le risque de se faire attraper maintenant.

— Tu ne passes pas inaperçue, râla une nouvelle fois le B Oméga en jetant un regard accusateur à la jeune rousse.

Cette dernière leva les yeux au ciel. Son look était certes original: collier sur-dimentionné d'inspiration far west, un mini-short rouge, un haut peu couvrant en crochet blanc. Mais elle avait dissimulé ses longues boucles encore asymétriques sous un chapeau à large bord en paille et portait des lunettes de soleil Illesteva.

— Mais on ne me regarde pas comme une étrangère, répliqua-t-elle en fixant la chevelure blonde de John.

Il était vrai qu'elle avait une nouvelle fois maquillé ses jambes interminables tatouées pour les rendre nues.

— C'est de la folie ce que l'on fait! rajouta John entre les dents.

— Maaaama! balbutia Chiara en retour en bavant sur son t-shirt bleu.

— Oui Chiara. On va aller voir ta mamie. J'espère simplement qu'elle va tenir parole.

— Maaaamie!

— On aurait dû l'envoyer par DHL à Diesbach. Il a l'habitude de recevoir des colis bizarres.

— Pas ma fille quand même! Il y a quand même des limites!

— Si tu savais John, si tu savais!

— Ne me dis rien!

— Il a reçu un jour un colis contenant une floppée d'étoiles de David rose fushia. Imagine sa tête!

— Heu, énervé contre les juifs?

— Mais non voyons! Il a engueulé celui qui osé peindre ces signes sacrés en rose fushia.

— Je pense à qui tu penses...

— Hé oui! Aden bien sûr. Alors pendant deux mois, Diesbach lui a demandé de verser tous ses bénéfices engendrés au rabbin de Rome. C'était vraiment drôle!

— Mon dieu!

— Tu l'as dit!

— Mammmie ici!

— John, je la vois! dit Alice en prenant le bras de John.

Ils entrèrent dans le KFC bondé pour se précipiter calmement vers l'élégante Meredith Holmes attablée.

Cette dernière les accueillit avec un grand sourire.

— Alors voici donc la petite! Comment allez-vous mes chers? Mais comme elle a grandi! s'exclama la B Oméga en prenant Chiara dans ses bras.

La petite lui tira les cheveux en guise de salutation distinguée avant de chercher John des yeux.

— Bien, bien. Et vous Meredith? répondit le B Oméga en faisant de grands sourires à sa fille.

— Mammmiie! Ma Mammie! cria la petite de joie.

— Stressée depuis ton appel. Je n'aurai jamais cru ça de Sherlock et Mycroft! Ces deux énergumènes toujours à se croire plus intelligents que le reste du monde... Alors si je peux vous aider à leur faire reprendre conscience... Mais dites-moi, je ne vous ai encore jamais vu, Alice! Vous êtes si belle... répondit dramatiquement la matrone Holmes en caressant les boucles sherlockiennes de Chiara.

— Mais... Merci Lady Holmes...

— Oh que non! Je ne suis pas si vieille et snob pour une lady! Appelle-moi Meredith comme tout le monde.

— Bien...

— Et ce Greg? Qu'est-ce qu'il a encore fait comme idiotie ce Mycroft! Il faut absolument que je lui en parle. J'ai appris de Diesbach et du vieux Li qu'il a rompu avec Greg! Quelle horreur... Quel têtu! Aaaaah quel malheur! se lamenta bruyamment Meredith en faisant de grands signes sous les yeux ébahis et apeurés de John et d'Alice. Même Chiara sembla surprise mais s'amusa rapidement à imiter sa grand-mère.

— Heu... Pour ainsi dire, c'est Greg qui s'est séparé de Mycroft. Du moins, si on peut qualifier leur relation de... comme ça... rectifia Alice.

— Encore pire! C'est du Mycroft tout craché ça! Il va me rendre folle un jour. Pour une fois que je rencontre le parfait gendre et ce gosse me fait une nouvelle misère... Merci John, merci, merci, merci! Sans toi je ne saurais pas ce que ferait Sherlock! Depuis que tu es là, il est devenu moins idiot. Même s'il recommence les idioties selon vos dires. Heureusement que ce magnifique Lestrade est à ses côtés.

John et Alice se toisèrent, amusés par les élans sentimentaux que Lady Holmes.

— Nous aussi, on pense que Greg est parfait pour Mycroft. Mais cela viendra... Ils s'aiment trop pour se séparer vraiment, dit-il en avalant un morceau de Tenderz. Il gémit de gourmandise à la vue de ce qui s'offrait encore devant lui sous les yeux amusés d'Alice.

— Ha ces enfants. Ils me font une misèreeeee! Mais il sont adorables et veulent du bien à tout le monde. Trop même. Et je m'inquiète tellement...

— Je suis désolé de te causer davantage de soucis avec Chiara...

— Oh que non! C'est un plaisir presqu'interdit que tu m'offres là. Chiara est ma petite-fille, et je compte bien la gâter le plus possible. Faites ce que vous avez à faire et je m'occupe d'elle. Je ne suis pas si dépendante de la SSA. Peu de gens arrivent à tenir tête avec Bai Long et Elisabeth! s'exclama Meredith en leur faisant un clin d'oeil.

— Merci Meredith.

— Il est interdit de me remercier John! Je suis ta belle-mère et j'espère bien être celle de Greg un jour. Il est si charmant... Ah! Et avec ce que Mycroft a dans le ventre, j'espère bien qu'il reviendra à la raison...

— Par... Pardon? intervint John ahuri.

— Le lien entre une mère et ses enfants est indestructible, malgré ce qui peut arriver. Alors bien sûr que j'ai senti l'état de Mycroft. Il n'arrivera pas à me cacher cela. De toute manière, il deviendra vite une baleine alors autant me le dire. Mais ces garçons... Comme toujours il faut toujours qu'ils fassent ma misère! répondit simplement Meredith, un grand sourire sur les lèvres.

— Je...

— Je sais que vous êtes tous les deux au courant. Sinon vous n'aurez pas risqué vos vies et celle de Chiara. Même si je comprends ton besoin de vous prouver en tant qu'oméga. Cela vaut aussi pour toi, Alice. Mycroft a peut-être besoin finalement qu'on le piège une bonne fois pour toute. Il a déjà laissé partir tant de bons candidats dans sa vie. Bon, Will n'était pas vraiment fait pour lui et Aden semblait trop... exhubérant à mon avis, mais ils étaient de bons et fidèles compagnons en leur temps... J'espère qu'il n'a pas fermé la porte définitivement à Greg...

— Ça, Meredith, je peux bien vous dire que non, intervint Alice.

Les deux omégas restèrent cloués sur place.

— Je connais Mycroft. Je l'ai vu dans presque tous les états imaginables. J'ai aussi bien conversé avec Greg. Alors oui, j'ai confiance en eux. Ils sont têtus, bornés, utopiques, bienveillants et surtout impossibles à vivre.

— Bref, rien qui ne vaille.

— Bien au contraire. Je suis convaincue que ce sera ce qui les remettra ensemble.

— On parie, Alice?

— Je te parie un Banksy!

— Et tu vas le découper d'un mur?

— Juste le piquer de la porte d'entrée de l'appartement suédois de Kalyn. Elle ne le sait pas encore, alors... chut!

Meredith s'étouffa dans son gobelet de soda à la dernière remarque.

*xXx*

Thaïlande, quelque part

12 mai

Jour 149

— Aide-moi à ramener Green, Mordoc! dit Greg entre les dents.

Sherlock leva les yeux au ciel mais fit comme demandé. Les deux hommes prirent chacun un bras d'Aden pour l'y emmener dans leurs quartiers. L'A Bêta s'était écroulé à terre, sous le choc, après le départ de Filibert de la salle. Sherlock et Greg avaient néanmoins attendus d'avoir fini de nettoyer la pièce avant de s'occuper de lui.

— Le choc est terrible, grommela Greg.

Sherlock ne disait rien, préférant se taire. Il ne connaissait Filibert que de nom, l'ayant entendu maintes fois de la bouche de son frère. Leur courte entrevue ne lui avait pas offert assez d'éléments concrets pour établir un diagnostic de sa personnalité et de son histoire personnelle.

Si ses brèves observations s'avéraient correctes, — ce dont il en avait la quasi-certitude à quatre-vingt seize pour cents —, Filibert répondrait aux descriptifs suivants:

B Alpha dans la quarantaine

Bi-sexualité flagrante qui tend davantage vers l'homosexualité

Asiatique ayant vécu en occident et en orient

Un goût prononcé pour la politique et le monde de la fonction publique

Une excellente maîtrise de la langue anglaise et culture générale de qualité exquise

Une absence totale de sentiments de culpabilité et manque de responsabilité à l'égard des autres

Electron libre, fin limier

A été profondément marqué par son éducation auprès de Bai Long

Dangereux

Le personnage n'était pas aisé à saisir. Sherlock tressaillit à la vue d'une nouvelle énigme à résoudre. Loin des membres habituels de la SSA toujours trop enthousiastes et passionnés, Filibert nageait tel un poisson libre dans un océan de problèmes. C'était cela qui faisait de lui un être particulièrement curieux et dangereux. Car Sherlock, pour avoir vécu et agit exactement comme lui, était bien placé pour le savoir.

— Je n'aurais pas cru cela d'un membre soi-disant actif de la SSA, grommela Gregory Lestrade en reposant Aden dans son lit.

Les deux A Alphas laissèrent le milliardaire seul.

— Il était très proche de Filibert, remarqua Sherlock une fois assis autour du feu de camp qu'ils entretenaient quotidiennement.

— Je n'en doute pas. Il est complètement sonné. Je ne pense pas l'avoir vu aussi silencieux.

— Hmm...

— Ils formaient vraiment un drôle de groupe avant la mort de Will si j'ai bien compris... C'est quand même étrange que tu ne connaissais rien de la double vie de My... ton frère, dit Greg.

— Il a bien joué son jeu. Mais je l'aurais su un jour ou l'autre. De nouvelles choses se révèlent chaque jour. C'est moins ennuyant qu'un cambriolage.

— Sacrée comparaison! Dire qu'il y a trois ans, on était encore en train de repêcher un cadavre dans la Tamise sans savoir qu'il aurait pu appartenir à l'une de ces organisations!

— Certaines affaires se sont éclairées d'elles-mêmes depuis qu'on est dans la confidence. Tu te souviens peut-être du suicide de l'industriel allemand Hendel dans une chambre d'hôtel au coeur de la City. Certains extraits de comptes que j'ai pu éplucher font état de virements entre la Suisse et Rome. Si j'en crois les relations qui existent entre les amis de mon frère, je pense bien que ce soi-disant suicide ne soit pas si simple. C'est véritablement un meurtre et perpétré sans aucun doute par notre amie commune, K. Il suffit de l'interroger à notre retour.

— Huh... Heu... Wouah! Gé... Génial!

— Tu ressembles vraiment à un poisson rouge. Mon frère devrait être ravi mais comme toujours, il a réussi à tout détruire.

— Sherlock!

— Il t'aime, tu l'aimes... De toute manière tout le monde est déjà au courant, alors ne fais pas cette tête-là! Tu es A Alpha, lui est A Oméga. C'est très simple et parfait. Mais quelque chose ne colle pas entre vous.

— Nous ne sommes pas fait pour être ensemble. Même sans toute l'action, les problèmes et autres quêtes, rien n'irait entre nous. Nous sommes trop différents et j'ai pris du temps à comprendre.

— ...

— Lorsque tout sera terminé et avec un peu de chance, je reprendrais mon poste d'avant. Sinon, et ben, j'ouvrirai un café ou quelque chose de similaire... De toute façon, il vaudra mieux pour ton frère et moi de ne plus nous revoir. Ouais... C'est mieux comme ça, avoua Greg.

Sherlock l'étudia en silence, réinterprétant les paroles de Lestrade.

Il se sent coupable vis à vis de Mycroft mais est trop fier pour se l'avouer. Il essaye de le protéger. C'est plus simple de le laisser partir et essayer de ne plus penser à lui, refaire sa vie. Idiot, idiot, idiot! Mycroft cherchera à faire la même chose! Cela prouve qu'ils se ressemblent plus qu'ils ne le pensent.

— Tu dois me trouver bête, mais je pense que c'est la bonne décision. On se fait du mal pour rien. Autant tourner la page et recommencer du bon pied. Et peut-être ensuite refaire sa vie.

Mon idiot de frère porte son enfant! Il pense le garder secret mais il oublie que j'arrive quand même à sentir son état physique à distance... Maudits liens de sang entre frères.

Si seulement Lestrade le savait... Sherlock connaissait les liens qui liaient un alpha à sa progéniture pour le vivre lui-même au quotidien. Si Lestrade était au courant de la gestation de Mycroft, il n'aurais jamais pu lâcher ces quelques mots.

Malheureusement, Mycroft avait la fâcheuse habitude de mentir et dissimuler à tout va, jusqu'à se donner une existence de gentleman ennuyante devant la société.

C'était donc à lui de décider si oui ou non Lestrade devait connaître l'existence de l'enfant, qu'importe la volonté de son frère. On ne donnait pas la vie avec si peu de responsabilité! Un enfant avait le droit de connaître ses parents, alpha et oméga.

— Tu es particulièrement idiot depuis que tu as décidé d'accepter les termes de mon frère, ce qui veut dire toujours bien entendu. Il t'aurait juste suffit de lui avouer tes sentiments pour lui et vous ne serez pas là à grommeler votre misère, commenta Sherlock en levant les yeux au ciel.

— Mais ce n'est pas de ma faute!

— Bien entendu, quelle réponse parfaite! Il faut communiquer dans un couple.

— Je rêve ou tu es en train de me donner des conseils sur ma vie sentimentale?

— Je te signale que j'ai quand même réussi à rester avec John bien plus longtemps que toi avec mon frère. Nous sommes liés et parents.

Il jouait avec son bracelet de lien en cuir noir, celui qu'il réservait pour les missions d'infiltrations en raison de la banalité de son apparence. Ses autres bracelets étaient trop... flamboyants mais bien plus révélateurs de l'état de sa relation avec John, cher John.

— Mouais... Je suis un raté...

— Un idiot borné et aveuglé par les a priori, l'interrompit Sherlock.

Lestrade se ravisa de débiter une autre stupidité. Il se raidit.

— Va te coucher. Je n'ai pas envie de te voir ruminer toute la matinée demain, lâcha-t-il en signifiant à Lestrade qu'il devait rentrer dans leur cabane.

Il vit l'A Alpha repartir dans le sens inverse, plutôt soulagé de ne plus avoir affaire à lui.

*xXx*

Gregory Lestrade retrouva un Aden bien moins sous le choc une fois de retour dans leur chambre. L'A Bêta se tourna aussitôt vers lui, le visage défait.

— On a vécu quelques mois ensemble, Fil et moi. Je me suis retrouvé à la rue lorsque ma première entreprise s'est révélée être un échec et il m'a proposé de vivre avec lui. On rigolait bien, il me conseillait en finance et en droit. J'ai tout appris de la gestion avec lui. Il était comme un frère... maugréa Aden en se frottant les yeux.

Greg s'assit à ses côtés, sur le lit. Il tenta de ne pas grogner sa colère contre Sherlock devant son ami en chagrin d'amitié.

— Lorsque Myc m'a largué, je me suis retrouvé une nouvelle fois chez lui. C'était peu de temps avant qu'il ne disparaisse. Je ne sais pas ce qui lui a pris. Je ne le reconnais pas. Fil a toujours été le mec sympa et silencieux, spectateur. Puis il donnait des conseils, nous rassurait. Il me traitait souvent de sale gosse pourri-gâté, continua Aden en se tordant les mains.

— Il n'a pas tort là-dessus, plaisanta Greg pour remonter le moral de son ami. Lui-même commençait à avoir de sérieux doutes sur la nature véritable de Filibert.

— Il m'a engueulé au sujet de Myc. Que c'était de ma faute, que Myc avait droit a plus de respect et d'amour et que je devais faire un effort et lui demander de rencontrer Sherlock... A cette époque, il recommençait à le suivre partout avec les caméras de Londres. Il parait que Sherlock venait d'intégrer les rangs des consultants du Met...

La remarque piqua la curiosité Gregory au vif. Il n'avait encore jamais entendu parlé des relations qui existaient entre Mycroft et Sherlock de la bouche des membres de la SSA.

— Donc pas très longtemps après que nous nous sommes rencontrés, Mycroft et moi... observa l'A Alpha.

— A quel mois?

— Novembre si je me souviens bien. J'ai été... kidnappé.

— C'est bien Mycroft ça!... Merde!

Gregory observa Aden éclater de rire.

— On s'est séparé en Novembre... Alors K avait raison... Elle disait toujours que ce n'était pas de ma faute, cette séparation. Que je n'ai pas eu de chance, et qu'un tiers avait soudainement détourné son attention de moi... Elle parlait donc de toi! De toi, Greg!

— ...

— Quelle merde!

— ... Pu... Tain!

— Tu l'as dit.

— Je suis désolé... Enfin...

— De toute manière, tu fais parti du club des largués de Mycroft à présent. Alors je ne t'en veux plus.

— Ce n'est pas possible.

— Et dire que je pensais qu'il était tombé sous le charme de Fil ou de K. Il passait beaucoup de temps avec eux les derniers mois de notre relation...

Aden s'était une nouvelle fois renfermé sur lui. Il se prit la tête entre les mains et inspira profondément.

Greg lui caressa le dos dans un élan de compassion. Aden était visiblement très émotif. C'était sans doute la raison majeure expliquant son départ des rangs actifs de la SSA. Il n'avait ni la personnalité, ni la force de supporter et porter la responsabilité qui incombait aux agents principaux de l'organisation. Cette vie n'était pas pour lui. Ce qu'il faisait actuellement était déjà très courageux.

La volonté de se racheter justifiait parfois les plus folles décisions. Aden Banaart en était la preuve vivante.