— Vingt-Quatre —
Royaume-Uni, Londres
30 mai
Jour 168
La pièce de réception blanche du Buckingham Palace ne lui était pas étrangère, loin de là. Elle était habituée à parcourir les dédales des couloirs, en digne conseillère privilégiée de sa Majesté la Reine.
Tout était luxe et raffinement, doré, brillant, peu de blanc au final. Ce n'était pas le palais simple et si reposant de Bai Long. La monarchie britannique reposait sur des lieux flamboyants, à la lourdeur historique inévitable. C'était de l'apparat, du grandiose. Pas de calme ni de simplicité. Comme si la complexité des lieux devait rassurer cette monarchie sur son importance.
Tant que la Reine serait présente, la monarchie tiendrait bon. Le futur était bien moins sûr.
Les autres invités avaient pris place dans les nombreux fauteuils et quelques canapés tous de doré drapés, concentrés sur son visage et celui de Raf. Le jeune chercheur se tenait droit, sérieux, intimidé par ces lieux qu'il visitait pour la première fois. Il avait par ailleurs revêtu sa meilleure tenue: un costume flambant neuf de chez Saint Laurent. Anna connaissait l'histoire derrière cette acquisition. Elle n'y était pas étrangère. Raf Sullivan portait Sherlock Holmes en grande estime et considérait Gregory Lestrade comme l'incarnation de la masculinité. Saint Laurent donc. Elle était prisée par Greg et Sherlock. La marque parfaite pour un jeune homme encore à la recherche de soi-même.
Il n'était pas inutile et naïf, bien au contraire. En quelques mois, il avait réussi à bluffer ses supérieurs et les équipes médicales de la SSA ne parlaient plus que de lui. Il était brillant, fou, complètement artiste dans ses recherches. Dansant dans les laboratoires au milieu de ses multiples trouvailles, musique pop et hip-hop en fond sonore volume maximal, il rendait ses collègues aussi fiévreux qu'admiratifs.
Alors s'il était présent à ses côtés, c'était bien parce que le coeur de leur discussion à l'ordre du jour était la place des dynamiques dans la société et l'importance des caractéristiques physiologiques dans l'opinion. Du moins, Anna l'espérait. Mais comme toujours, les discussions se tourneraient vers les plans de la SSA sur la propagation de leurs thèses pacifiques. Ou plutôt, ce qu'on pouvait qualifier de pacifique. Le dernier rapport interne en date avait souligné une augmentation des agents décédés ou rendus invalides lors de missions. Elle se pencha et observa les roues de son nouveau fauteuil. Elle-même était désormais comptée parmi les invalides. Malgré ses efforts et quelques miracles, son état physique ne l'autorisait plus à marcher et courir au même rythme qu'avant. Elle était condamnée à demeurer en fauteuil roulant pour se déplacer à long terme. Shopping, balades et autres missions physiques lui étaient donc interdites. Elle pouvait encore marcher de courtes distances heureusement. Paralysée, elle ne le serait pas à long terme.
— Il semble qu'une nouvelle fois, Alex et K nous ont donné de mauvaises informations sur leur... état, constata sa Majesté en se pinçant les lèvres. Elle soupira longtemps sous les regards inquiets et stressés de ses invités avant de reprendre une attitude digne, à l'image de ce qu'elle était. Anna releva rapidement les yeux, consciente d'avoir raté une partie de la réunion.
— J'ai bien mon idée sur leur localisation et leurs plans, mais hélas, je ne peux rien vous dévoiler, jeta Sacha lassive, sans aucun respect ni pudeur pour la grandeur des lieux. Présidente ou non, elle demeurait dans son monde. L'élégance innée d'une femme issue de la haute bourgeoisie en plus.
— Bien entendu que vous ne lâcherez rien, Sacha. Je ne suis pas née de la dernière pluie. Ils ont passé leur vie à me cacher leurs plans. Un de plus ou de moins, rien de bien gênant. Il serait juste dommage que nous manquions de têtes pensantes compétentes lorsque les Etats-Unis se décident une nouvelle fois à gronder leurs caprices.
— On peut toujours demander à son Eminence, ajouta Victoria de Suède, timide dans ses fonctions inédites. Elle était la dernière venue, peu habituée à traiter des affaires de la SSA sur un ton ferme et las.
— Non! répondirent aussitôt Anna et Amelia, horrifiées à l'idée de se prendre les foudres de Bai Long.
— Et alors? Le vieux doit bien prendre sa retraite un de ces jours. Nous pourrions essayer de nous rendre un peu plus indépendants, non? rétorqua Sacha en fixant Anna. La B Oméga tressaillit. Sacha était étrange et singulière. Effrayante.
— Ce n'est pas sage, Sacha. Tant qu'il sera là, ce que j'espère pour encore longtemps, il devra valider toutes les grandes décisions. Sauf bien entendu si Mycroft Holmes, Alex, en décide autrement.
— Vous êtes bien fidèle très vite, Anna. Et si je vous révélais votre classement dans la liste des héritiers de son Eminence... Comment réagirez-vous? Comment saurais-je si vous êtes aussi gentille et douce que vous le prétendiez? demanda Sacha, penchée vers elle. Elle ne la quittait pas des yeux, consciente de sa force analytique.
— Sacha! s'écria Amelia, choquée par les propos de la suisse.
— Je pourrais vous poser la même question, Sacha. Mais je pense avoir assez fait mes preuves pour vous témoigner mon intention de servir les thèses aussi folles qu'elles soient et insensées. Qui me dit que n'êtes pas une traitre comme autant d'autres avant vous? Vous êtes alpha, belle, riche, éduquée, connectée. Vous possédez tout. Alors pourquoi vous contenter d'un simple siège de responsable au sein de la SSA tandis que Kalyn Keller, votre rivale en tous genres si je l'ai bien compris, est directrice et présidente à un intervalle régulier, hein? rétorqua Anna, piquée au vif.
Sacha la fixait toujours. Pas comme Sherlock, pas comme Mycroft ni même Bai Long. Comme un animal jaugeant une proie potentielle, attendant patiemment le moment propice à acter.
— Vous ne nous connaissez pas assez K et moi pour nous mettre l'une contre l'autre. Je n'ai rien à voir avec elle et inversement. Mais revenons-en aux faits. Je pense que notre hôte, Sa Majesté, n'en a que faire de nos querelles de femelles. C'est bien trop vulgaire.
Anna échangea un rapide regard avec Elisabeth et Diesbach. Mais que se passe-t-il à la fin?
Raf Sullivan était resté silencieux et inexpressif durant tout ce temps, enregistrant ce qu'il pouvait, n'osant pas interrompre de peur de laisser échapper quelques bêtises de débutant. Il avait raison. Anna s'en mordait déjà les doigts.
— Bien bien bien! dit Diesbach pour détendre l'atmosphère.
— Je vous ai rassemblé ici à la requête d'Amelia, dit Elisabeth. Sa première ministre acquiesça en silence, déterminée.
— La situation aux Etats-Unis se stabilise, grâce aux efforts combinés de la SSA et du président Imogen. L'Europe vient d'entrer dans une phase de paix. Les différents chefs de l'état dont Sa Majesté, Son Altesse Victoria et Sacha ont réussi à restaurer un calme apparent. Les manifestations se font rares, les discours moins provoquants. Gregory Lestrade, en oeuvrant à souder Interpol Asie et Occident en une unique entité, a permis aux polices du monde entier de jouir d'une base de donnée internationale enfin réelle. C'est le premier pas vers une coopération multi-canale qui pourrait s'établir entre l'Asie et l'Occident. Kalyn et Mycroft ont longtemps travaillé à augmenter les échanges économiques entre ces deux parties du monde. C'est peu certes et très contrôlé, mais prometteur. Tout porte à croire qu'une ouverture progressive des frontières de l'Asie serait une solution finale pour restreindre la pandémie Roseraie. Minerva du Circus est de mon avis. J'ai proposé cette idée à Sa Majesté. Je demande maintenant votre avis sur la question, exposa Amelia, mains jointes.
Diesbach se frotta le visage et toussota. Il s'excusa rapidement.
— Bai Long est-il au courant? demanda Raf Sullivan.
— Non. Kalyn et Mycroft sont également dans l'ombre. Je demande juste votre avis sur la question. Si ce projet vous semble faisable, je vous prie de bien vouloir me communiquer vos remarques et propositions annexes. Je me chargerai de faire un point pour proposer le projet à son Eminence. Rien ne sera fait si vous jugez cette stratégie improbable.
— Tu joues avec nos sentiments. Ta logique est bonne. C'est vrai que tout porte vers cette résolution ultime. Mais penses-tu que l'opinion publique et les mentalités occidentales sont prêtes à découvrir l'Asie? Penses-tu aussi aux asiatiques? Ils vont avoir peur pour leurs intérêts et mode de vie. Une invasion d'occidentaux ou d'orientaux dans les deux sens n'est pas envisageable.
— A long terme non. Mais je ne propose pas d'ouvrir tout de suite les frontières. Juste... tenter quelques réformes...
— Réformer est un grand mot qui veut tout et rien dire. Interpol est en grande partie constituée de membres de la SSA sinon d'agents policiers entraînés à obéir aux ordres et tolérer. De même pour les entreprises profitant des deux marchés. Tu n'ignores pas que Kalyn est derrière toutes les grandes prises de décision. La Roseraie est une menace, certes. Mais elle ne vaut pas à risquer une augmentation des échanges contre un risque de malaise social et sociétal. Les mentalités sont trop fragilisées par ces dernières années de révoltes et de révolution. Il faut attendre, Amelia, dit Diesbach.
— Je me range du côté de Diesbach. On ne peut pas ouvrir les frontières avant de régler le problème de la Roseraie...
— C'est une solution possible pour régler tout cela. Amelia, j'admire ton courage. Trop d'agents sont morts récemment et l'on risque de perdre encore d'autres. Aden, Sherlock et Gregory ont disparu on ne sait où...
— Perdre Aden serait une catastrophe. Je déteste l'avouer, mais une bonne partie de l'économie américaine repose sur ses épaules. S'il venait à disparaitre, la Roseraie pourra prendre le contrôle de tout un marché de consommateurs et donc de partisans et la finance...
— Mon frère est débrouillard, j'ai pleinement confiance en lui et...
— A terme, les frontières vont s'ouvrir. Vivre dans deux mondes fermés est une aberration aujourd'hui. Mais c'est bien trop tôt!
— Je me range de ton côté Sullivan. Mais comme le dit Anna, on doit régler cette histoire de Roseraie une bonne fois pour toute, dit Victoria.
— Votre Altesse me tutoyez? J'en suis hono...
— Trêves de jolies mots, joli coeur! Et j'ai mal aux oreilles. Un semblant de dignité et de prises de paroles polies je vous prie Mesdames et Messieurs, intervint Sacha avant de jeter la tête en arrière.
— Et ton avis Sacha? demanda Diesbach.
— Rien de bien différent. Je suis neutre.
— Vous n'êtes pas obligée d'être suisse jusqu'au bout Sacha! intervint Anna.
— Excusez-moi mais...
— Je n'en ai que faire d'une ouverture de frontière ou non. Economiquement, ce serait une catastrophe à court terme. Je ne vais pas risquer une crise mondiale puis d'opinion sur un coup de tête et une idée saugrenue. Amelia, tu dois dormir sur tes deux oreilles et arrêter de faire le deuil d'Albert. C'était son rêve à lui. Tu n'es pas obligée de le suivre. Il faut réfléchir un peu...
— Sacha! Un peu de tenue s'il te plaît! gronda Diesbach.
— Heu... Excusez-m...
— Bien sûr que je serais toujours une femme endeuillée avec trois gosses etc. à tes yeux mais je suis aussi ministre et élue...
— Nous sommes homologues chérie, répondit Sacha.
— Heu... S'il...
— Quoi? s'exclamèrent Sacha et Amelia en même temps.
Marco, suivi d'une Kim Yi Na devenue discrète, venait d'entrer dans la salle. Il tremblait d'effroi devant une B Alpha et B Bêta en pleine dispute. Les autres observaient la scène s'étirer en longueur avec bonne humeur.
— Heu... Veuillez bien excuser cette intrusion, mais je viens vous informer que Mycroft et Kalyn ont officiellement disparu des radars de la SSA. De même pour John Watson et Alice Imogen.
— Pouvez-vous être plus précis Marco? Nous n'avons pas que cela à faire, dit Elisabeth, las des paroles lancées en l'air.
— Bien entendu votre Majesté. Je suis désolé de vous informer que toute trace de ces agents ont été perdues. De même que celles d'Aden Banaart, Sherlock Holmes et Gregory Lestrade...
— Et ben, ça promet! jeta Sacha.
— Il faut lancer une recherche active, Marco, intervint Diesbach.
Le jeune prêtre acquiesça rapidement avant de déguerpir de la salle, toujours suivi de la nouvelle Kim, soulagé de quitter une dispute vénimeuse.
— Amelia, Sacha, vous êtes toutes deux à cran. Je vous ai demandé de venir ici pour débattre et non pas pour vous disputer... L'idée est excellente, certes, mais nous devrons l'implanter à petites doses. Je donne aux disparus trois mois. En l'absence de résultats probants, Diesbach et moi iront voir son Eminence pour décider de la suite des évènements. Je vous conseille de vous faire discrets, tous, et de vous concentrer sur les urgences actuelles. L'avancée des recherches sur les dynamiques pour Raf afin de contrebalancer les proposition déjà faites par le Circus qui hantent encore l'opinion. Anna, nous avons besoin que vous détourniez encore pendant quelques temps l'attention des médias. La Roseraie n'est pas assez connue pour créer l'hystérie. Elle ne cherche que cela. Nous devons l'éviter. Amelia, Sacha, je m'entretiendrai avec vous en privé. Hans, si vous voulez bien me joindre...
— Mais bien sûr Elisabeth, répondit ce dernier en se levant et invitant les autres à quitter la salle.
— Votre Altesse Victoria... Vous êtes également invitée à souper avec nous ce soir si vous désirez prolonger votre séjour à Londres. J'ai un cadeau pour votre fille. Anna, Raf, vous êtes bien entendu invités comme les autres, finit Sa Majesté avant de refermer la porte sur eux.
*xXx*
— Que pensez-vous d'Anna et de Raf? demanda Diesbach aux deux jeunes femmes restantes.
— Ulanov est peu lisible. Comme me l'a dit Mycroft. Mais je ne pense pas qu'elle soit une traitre. Il faudra chercher ailleurs... souffla Sacha en se frottant les yeux.
— J'ai le même avis que Sacha. Elle est déterminée et se cherche encore. Comme Sullivan. Il n'a rien de dangereux. Complètement transparent. Jeune et trop vert. Il faut encore le garder sous le coude. Le lâcher dans la nature constituerait une décision déplorable, ajouta Amelia.
— Vous avez cherché à créer une tension encore eux tout à l'heure, drôle de tactique les filles, rit Diesbach.
— Anna Ulanov est très intelligente. Mais j'ai réussi à planter en elle un peu d'esprit de challenge. Elle voudra me surpasser, me battre, avoua Sacha, un grand sourire sur les lèvres.
— Bai Long avait eu recours à cette même technique pour former Mycroft et Dimitrov. Et regarde les résultats.
— Une réussite pour Mycroft, un échec total pour Dimitrov, concéda Sacha.
— Pas tout à fait. Cela a permis de dégager sa personnalité véritable, répondit Elisabeth entre deux gorgées de thé.
— Peut-être bien qu'une de nous deux sera victime...
— Le jeu à déjà commencé, Sacha. Il est trop tard pour regretter. Mais plus urgent... Nous devons retrouver Mycroft.
— La nouvelle de sa grossesse est encore confidentielle. Il a vraiment créé du souci cette fois-ci. Bai Long doit se faire un sang d'encre. Ses deux conseillers sont également portés disparus.
— J'espère tout simplement qu'ils soient ensemble Elisabeth. Avec un peu de chance, Mycroft reviendra marié, du moins, fiancé. Il devra attendre la naissance de l'enfant pour pouvoir se lier, quel malheur! plaisanta Diesbach.
— J'aurais dû renforcer la surveillance sur eux. Ethan est également dans le flou. Il n'a pas eu de nouvelles de Fil depuis deux semaines, dit Sacha en lançant un regard noir au pape.
— Gregory et Ethan servaient de liaison avec Fil. Deux individus complètement hors des soupçons, quelle idée de Bai Long!
— Et de Mycroft, Diesbach. Ne l'oubliez pas, ne l'oubliez pas... ajouta Amelia.
*xXx*
Thaïlande, quelque part
1er juin
Jour 170
La salle était différente. Les gardes plus nombreux. Sherlock, Aden et Greg se tenaient debout dans leur posture réglementaire. Ils écoutaient les dirigeants de la Roseraie discuter. Ils étaient une petite dizaine. Dimitrov et Filibert se distinguaient sans surprise du lot. Certainement, ils étaient les véritables dirigeants. A l'exception bien entendu de la mystérieuse Reine Noire.
La réunion s'éternisait. On parlait des avancées de la Roseraie, de ses réussites, de comment tout le monde y avait contribué. On annonçait l'organisation d'une nouvelle cession de recrutement. Gregory fut nommé membre du jury en plus des habituels. Son sens du leadership n'était pas passé inaperçu. Sherlock sourit discrètement. Ils creusaient peu à peu leur trou. Bientôt, ils seraient en mesure de finaliser leur mission si toutefois, Aden se décidait à cesser de grincer des dents et fixer avec une rage difficilement dissimulée son ex-meilleur ami, Fil.
Ce dernier balayait la salle d'un regard peu intéressé, feignant l'ennui. Mais Sherlock connaissait assez bien le dossier qu'il avait réussi à obtenir sur Fil pour le savoir excellent acteur. Mycroft lui-même l'avait avoué lors de leur longue entrevue. Son frère ne lui avait pas tout dit, certes, mais assez pour qu'il comprenne. Fil était donc un traitre et cela, Mycroft ne le savait pas. Mais que faisait-il ici? Etait-il en mission? Peu probable. Il fallait être fou pour entrer dans la Roseraie dans la lumière. Depuis quelques temps, la SSA courrait derrière un traitre majeur. Il l'avait su lors d'un piratage particulièrement éprouvant des systèmes informatiques de l'organisation. Fil était donc le fautif. Sherlock sourit une nouvelle fois, acquiesçant en même temps que les autres pour garder son identité intacte.
— Et j'ai l'honneur de vous annoncer quelques jours de festivités pour vous récompenser. Boissons et omégas à volonté les gars! gueula Dimitrov, point levé, à la salle grondante.
Le troupeau d'alphas en rut tomba dans une cacophonie de rires, cris et beuglements sauvages avant de se disperser, Dimitrov triomphant au centre de l'attention. Ce dernier se laissa porter par le flot suivi des autres dirigeants, ravis de profiter de leur vie d'errance dans les joies de la gourmandise et luxure.
— Et vous trois là-bas, j'ai besoin que vous nettoyiez la salle. Vous faites un bon travail, c'est pour cela! cria Fil par-dessus son épaule aux infiltrés avant de décrocher son portable.
*xXx*
Royaume-Uni, Londres
1er juin
Jour 170
Elle remonta délicatement les manches de sa veste de costume pour homme, oublieuse de la camisole rose pale dévoilant un décolleté invisible. Elle n'avait pas de poitrine, trop menue et fine dans une silhouette de mannequin raté. Tirant en silence sur un cigare, elle ferma les yeux, se remémorant la réunion qu'elle avait eu avec ses homologues et Sa Majesté.
Ce n'est pas de ta faute.
Ce l'était malgré tout. Ce déchaînement des passions, ces esprits manipulés, cette... trahison dont elle n'avait pas le contrôle. Ils avaient fait leurs armes ensemble, elle et lui, le duo terrible du cercle proche de Bai Long. Dimitrov Ostrovski et Sacha Li, deux individus aux noms slaves, fiers de se conformer aux stéréotypes sur ce peuple typé et de s'en démarquer — elle était juive parbleu! —. Ils étaient jeunes, idiots, passionnés, jaloux. Lui, jaloux du talent inné de Mycroft Holmes. Bai Long s'en était joué. Et elle, jalouse de la beauté sauvage de Kalyn Keller.
Anna Ulanov avait raison. Malgré leur histoire commune, K et elle seraient toujours rivales. L'une en digne héritière orgueilleuse et arrogante d'une des plus grandes familles de diplomates d'Europe de l'ouest, l'autre, orpheline classe ouvrière échappée du fin fond des Etats-Unis. Néanmoins, elles demeuraient deux B Alphas penchant vers l'homosexualité sans jamais l'embrasser à plein corps, soucieuses de réussir par elles-mêmes, outrepassant les préjugés sur les alphas femelles.
Anna Ulanov. Intrigante, intelligente, froide, si froide que même Sacha en tremblait. Face à son regard déterminé, transparent, elle avait dû recourir aux plus gardées de ses techniques de négociation pour la destabiliser. Sans grand succès. Bai Long avait eu raison en apposant son nom parmi ses préférés. La B Oméga savait rétorquer comme personne. Son handicap ne faisait que lui servir davantage.
Sacha souffla longtemps, regarda la fumée se dégager de ses entrailles, tournoyant au-dessus de son visage.
Dimitrov et elle se parlaient en français, usant parfois de l'allemand pour se défaire des autres. Ils avaient passé tellement d'heures à débusquer la moindre anomalie dans les discours qu'ils entendaient! Elle n'avait jamais su le dévêtir de son armure. C'était Maddison qui avait eu cet honneur, toujours. Et Séverin. Beau, jeune, doux et fragile Séverin. Si français, parisien, qu'il en donnait le tournis à tous les alphas de la planète.
La Roseraie, ce qu'elle était à l'époque, avait emmené Maddison avec elle. Séverin avait été sacrifié pour préserver la santé morale de Mycroft, déjà pressenti pour être l'héritier.
Sacha et Dimitrov travaillaient pour Bai Long bien avant les apparitions surprises de Mycroft, William, Albert et les autres. Et ils avaient vu leur pouvoir et futur se réduire en cendres en l'espace de quelques mois. Elle s'était résignée, avait trouvé une place ailleurs: dans la diplomatie, la politique.
Dimitrov en garda un souvenir amer, victime collatérale des plans de carrière de Bai Long pour Mycroft Holmes. Le traître le tenait responsable pour tout. Myc lui avait volé Maddison, Séverin, son avenir, sa place, son orgueil, l'amour de Bai Long. Il n'avait même pas eu l'occasion de goûter au délicieux A Oméga.
Elle se frotta les yeux, piquée par la fumée troubled'un fin de cigare.
Mycroft Holmes et Dimitrov Ostrovski... D'amis, de frères d'armes et d'apprentissages, si proches et si ressemblants, étaient aujourd'hui ennemis jurés.
Elle avait mal pour Dimo. Elle était désolée pour Mycroft.
Elle ne soutenait pas leurs actes, loin de là.
S'ils devaient la considérer comme traître, autant qu'ils le fassent devant elle.
Elle désirait juste retourner dans le passé, vingt-ans de cela, et retrouver ces instants de calmes studieux durant lesquels ils écoutaient Eva raconter ses expériences sur le terrain, Diesbach plaisanter sur les cheveux de Bai Long et l'embonpoint de son alpha encore vivant, les rires élégants d'Heleen, les murmures échangés entre Kalyn, Merry et William, au détour d'un couloir, avant d'espionner Mycroft et Maddison en toute innocence dans les bras l'un de l'autre. Sacha sortait avec un jeune bêta intendant de Bai Long et passionné d'anthropologie. Il mourut de la malaria, contractée lors d'une expédition en Amazonie. Elle venait de le quitter pour les beaux yeux d'un oméga au final bien vain. A l'époque, elle ne pensait qu'à lui. A présent, quarantaine bien passée — on ne lui en donnait que trente —, elle regrettait de ne pas l'avoir rattrapé. Trop tard, trop facile.
Sacha ne comprenait pas les agissements de Dimo et de Mycroft. Elle saisissait leurs états d'âmes, leurs rancoeurs, leur haine l'un de l'autre. Mais au-delà des sentiments bien humains et si bas, n'avaient-ils pas été baignés dans un idéal plus beau? Au fond, Circus, Roseraie et SSA ne voulaient qu'une seule et même chose: la liberté individuelle. Les moyens, les théories et autres conneries ne constituaient que de vains accessoires décoratifs sans valeur.
Merry l'avait vu, plus loin que les autres.
Traître ou non, qu'importe. Merry avait toujours eu raison mais personne ne la comprenait. Chacun s'approprie ses recherches et ses thèses à sa manière.
Que ce fut Mycroft, Bai Long, Diesbach ou même Lestrade, ils avaient tous raison et tort.
Mycroft en héritier... Quelle chiasse!
Daiyu Iris Li, seule elle, pouvait prétendre au trône de Bai Long.
Sacha Li se releva lentement pour attraper son portable et envoyer un message.
Signé Reine Noire.
*xXx*
Thaïlande, quelque part
1er juin
Jour 170
— Je pensais bien discuter avec vous, mais le travail n'attend pas! lança Filibert aux trois agents dissimulés en lisant un message sur son téléphone.
Il sortit rapidement de la pièce. Loin des oreilles indiscrètes. Il trouva le contact désiré et enclencha l'appel. On décrocha à la seconde sonnerie.
— Dimo va bien. Merci de t'inquiéter sur lui, Sacha.
*xXx*
— Mycroft, tu n'es pas obligé de venir avec nous, grogna Kalyn en se retournant.
John et Alice entouraient l'A Oméga en gestation, inquiets pour lui. Il fallait dire que ce dernier affichait une mine déplorable, accentuée par la sueur et la fatigue. La gestation n'était pas facile.
— Je n'ai pas le choix. Qui pourrait négocier, établir un plan d'urgence si ce que vous me dites est vrai, hein? maugréa Mycroft en retour avant de se plier en deux.
Alice se pencha vers lui et lui agrippa l'épaule. John avait abandonné tout espoir d'interdire l'A Oméga d'entrer dans le siège de la Roseraie.
— C'est une folie ce que tu fais! Et pour quoi? Pour Greg? Sa présence va te destabiliser encore plus! cria Kalyn.
— K! s'indigna Alice.
— C'est une histoire de fierté oméga, souffla John.
— Tu ne peux pas comprendre ce qu'il ressent. C'est même viscéral. Derrière cette histoire d'infiltration, on a Greg, ajouta Alice en saisissant les pensées de l'oméga.
— Je vais bien, continuons, intervint Mycroft en se relevant. Il reprit un rythme de marche soutenu, dépassant en quelques enjambées Kalyn.
— Je ne le comprends pas...
— Non, tu ne le comprends pas. Sans doute même jamais. Vous, alphas, avez tendance à vous précipiter dans l'action tête première comme des béliers en rut, dit John.
— C'est exactement ce que fait Mycroft! s'écria Kalyn.
John soupira.
— J'ai l'impression de parler à Sherlock ou Greg là! Il a besoin de Greg. J'avais connu la même chose que lui. Je pense que sa gestation atteint un stade où les senteurs seules ne suffisent plus au développement de l'enfant. Il a besoin de Greg. C'est l'instinct qui le pousse à bout... Et aussi sa fierté de grand cerveau des opérations, rétorqua John en se précipitant vers Holmes. Il ne désirait pas le laisser seul ne serait-ce qu'une seconde. Mycroft était vraiment stupide pour se croire capable de gérer une gestation sans son alpha.
— C'est bien mais... Comment ferions-nous pour entrer? demanda Alice.
— Mycroft et toi restez à l'extérieur de l'enceinte pendant que John et moi iront nous infiltr...
— Impossible, je dois y aller également. Vous ne savez rien de ce qui s'y passe. Ces trois idiots sont en train de saboter une opération que j'ai pris des années à peaufiner. Ce n'est pas un ventre rond qui va tout foutre en l'air! coupa sèchement Mycroft avant de reprendre la marche, tête baissée, concentré sur ses pas et trouver un bon équilibre.
Il commençait à légèrement perdre ses repères. Pour un agent de terrain, il suffisait d'une quelconque anomalie physique pour être déstabilisé dans les combats. C'était une des raisons pour lesquelles ils devaient garder un poids fixe. Avec sa gestation, le poids de Mycroft variait d'heures en heures. John fronçait des sourcils, très inquiet pour son beau-frère.
— S'il insiste, nous n'avons pas le choix. Désolé, mais il faudra t'y faire et grogner comme une alpha de famille ne sert à rien. Tu ne lui es pas liée physiquement. Actuellement, seuls Sherlock et Greg pourraient avoir quelque pouvoir de persuasion sur lui. Nous sommes complètement inutiles, dit John en pressant l'épaule de Kalyn.
La B Alpha grogna une dernière fois avant d'abandonner la partie et sortir quelques instruments bien utiles dans une jungle au milieu de nulle part.
— Encore quelques heures et on y sera. Nous avons fait un grand détour. On aurait pu y être lors de nos retrouvailles, dit-elle pour changer de sujet.
— Mais c'était trop risqué. On va rentrer par la porte des mercenaires. Ils sont trop nombreux pour être strictement contrôlés. Avec nos costumes, ce sera facile de nous y fondre, répéta pour la énième fois Alice en levant les yeux au ciel.
— Alice a raison. Il faut garder profil bas et éviter de jouer à James Bond. La porte des mercenaires est ce qu'il y a de plus raisonnable. Personne et on sera très vite repéré. Trop de monde et l'on risque de tomber sur un curieux. Les mercenaires... Ils partent et viennent au gré de leurs envies contrairement aux employés membres. Mais nous ne pourront qu'accéder à leurs quartiers. Le centre décisionnaire est plus reculé et contrôlé. Nous trouverons un plan une fois arrivés là-bas. Il faut que je jauge le terrain. Alice, tu resteras dans le quartier des mercenaires avec téléphone satellite et ce que tu pourras dénicher de matériel informatique. John et Kalyn, vous m'accompagnerez. A trois, nous passerons pour des alliés. Les mercenaires travaillent souvent en petit groupe de confiance, voguant entre leurs employeurs multiples, inséparables, imposa Mycroft.
Merci pour vos messages! Vous me touchez en plein coeur! (sniff sniff de bonheur).
J'essaye d'accélérer la cadence mais le travail et le sommeil m'en empêchent!
