— Vingt-Six —

Royaume-Uni, Londres

1er Juin

Jour 170

Il pleuvait. Quelques minutes de répit et puis cela repartait. Les habitants avaient pris l'habitude d'ouvrir leur parapluie comme ils dégainaient des armes à feu, ou, de manière plus réaliste, comme ils sortaient leur portable. Des gestes précis et minutieux, pas une seconde de perdue, encore moins de goutte tombée sur eux. Automatisme inné chez les londoniens. Pierre de Mondres les trouvait presque robotiques.

Il se passa la main dans les cheveux, les ébouriffant au passage. Sa longue mèche rejetée en arrière, il se frotta les yeux et regretta de ne pas avoir apporté de parapluie avec lui. A sa droite, Paul Dimmock était accroupi, terni par la pluie et tout simplement la fatigue. Cela faisait depuis plusieurs jours qu'il ne dormait plus. Ce qui s'apparentait à un trench balayait le bitume trempé.

Devant eux gisait un cadavre blanchi par le temps et brouillé par la souillure de la pollution citadine. Une jolie tête brune était penchée sur le corps, détaillant avec précision toutes les caractéristiques étranges qui l'ornaient. La bêta gloussa, le rire raisonnant dans un vide sinistre.

— Sherlock aurait adoré voir ce cas, plaisanta Molly Hooper qui étonnait encore ses collègues par son humour morbide. Elle se releva pour épousseter sans résultat les manches de sa blouse blanche. Elle n'avait pas eu le temps de se changer.

Dimmock se mordait le pouce. Il avait également arrêté de fumer suivant les exemples de Greg Lestrade puis de Mycroft Holmes. Il ne restait encore qu'un fumeur occasionnel dans leur entourage proche: Sacha Li. Mais elle n'appréciait que les cigares.

— Qu'aurait-il fait à notre place? s'enquit Pierre de Mondres pour qui Sherlock trônait dans son estime telle une icône orthodoxe. Beaucoup étaient pour lui des icônes. John, Sherlock, Sacha, Greg, Raf, Molly, Ethan, et bien entendu le triptyque Mycroft-Kalyn-Daiyu. Sa jeunesse et sa fougue le rendaient constamment ébahi, un peu comme Raf Sullivan mais en moins exubérant. Le parisien d'adoption n'osait pas encore défier en public le traditionalisme de son éducation primaire.

— Regardez ce cadavre et pensez que le monde est bien petit, souffla Molly en se relevant.

Elle se rattacha les cheveux en un chignon mouillé par la pluie. Sortant son portable, elle envoya quelques messages tout en jetant des regards furtifs sur leur invitée surprise.

— Qui est-elle? demanda Paul.

— J'ai quelques idées, mais je dois les soumettre à la SSA auparavant. Il faut qu'on retrouve Sally. En l'absence des trois champions, seule elle est en mesure de gérer cette affaire. Le gouvernement asiatique ne veut pas avoir à traiter avec des occidentaux pleins de préjugés, répondit-elle le regard fuyant.

Pour un médecin légiste reconnue au sein d'Interpol et dans la profession, Molly Hooper était très timide. Cette humilité dissimulée lui servait bien. Elle n'attirait jamais les soupçons. L'agent sous couverture idéal en somme.

— Que fait-on avec notre invitée? balbutia Pierre qui se tordait les mains à présent.

Molly le regarda droit dans les yeux.

— Un vol direct pour Hong Kong si possible. On ne peut pas le laisser à Londres. Sauf si le centre de recherche de Raf accepte de le garder, dit Paul.

La C Bêta acquiesça.

— Ok, lâcha Pierre en s'accroupissant à son tour.

Leur invitée n'était plus très jolie à voir. Ethnie Asie du Nord, sans doute de la Mongolie, assez forte, dans la cinquantaine. Elle avait de longs cheveux noirs.

— Alpha sans aucun doute, ajouta Molly.

— Et donc?

— Je ne peux rien dire de plus. J'ai besoin de la base de donnée de la SSA, murmura Molly.

Les policiers du Met leur avait laissé un espace suffisant pour leur permettre de converser en paix. La pluie et le bruit de l'eau permanent contribuaient à noyer leurs paroles dans un brouhaha sourd. On ne les écoutait pas. Les corps étaient légions et leur victime n'était plus assez typée pour attirer les curieux. De loin, on pensait plus à une femme au foyer très brune et teint blafard.

— Elle ressemble à Odval, murmura Molly.

Paul et Pierre la dévisagaient, soucieux.

— Sa structure crânienne est très typée avec pommettes saillantes, le visage aplati, les yeux très bridés.

— Comme toute asiatique du Nord-Est.

— Elle présente le même nez qu'Odval.

Molly soupira et chercha en vain un mouchoir sec dans ses poches. Elle n'en ressortit que son téléphone.

— Il faut appeler Sally, dit-elle en pianotant rapidement.

*xXx*

Thaïlande, siège de la Roseraie, dans l'enceinte des membres de l'organisation.

1er juin

Jour 170

En quelques instants, l'allégresse et la joie avaient quitté les lieux au profit d'un calme sinistre. Il n'osait pas fermer les yeux, suspendu dans la peur de vivre l'angoisse d'une énième séparation ou pire, d'une tuerie. Et Aden tremblait à ses côtés. Il ignorait quelle pouvait en être la raison mais ce dont il avait certitude, était que Sherlock ne les laisserait pas tomber. Lui non plus.

Mais comment agir lorsqu'on était double agent?

Gregory rageait contre son immobilisme. Cette incapacité à prendre de décision le déroutait. Il n'avait jamais connu cela, habitué à donner des ordres brusques, à écouter d'autres ordres aboyés, à réfléchir en éclair. C'était propre, sec, facile. Mais maintenant, il se prenait de plein fouet des années et des années de rancoeur et d'histoire passées. Il s'agrippa les bras pour se désengager d'une possible réaction A Alpha naturelle.

— Ce n'est pas possible, gémissait Aden.

L'A Alpha observa les deux autres alphas plantés au centre de la salle, prêts à tirer l'un sur l'autre. Aucun des deux ne semblait vouloir abandonner sa position. Il n'était pas un lâche, bien au contraire. Mais sa raison, elle l'empêchait de prendre de décision. Et même son instinct lui demandait d'attendre.

Attendre.

Attendre c'était bien, c'était paisible. Cela le rassurait. Mais c'était aussi terrifiant parce que l'issue était donnée à une force autre que la sienne. Rester immobile se résumait à subir l'action des autres. La volonté perdait son emprise sur les faits futurs.

Son grognement se déformait en une longue plainte pitoyable, résonnant en rythme avec les gémissements d'Aden.

— NON! cria une femme.

Elle avait surgi de nulle part, brisant le silence qui s'était installé dans la salle et tirant Lestrade de sa torpeur misérable.

— Non, non, non! continua la voix, désespérée.

Elle s'interposa entre les deux alphas, barrant le passage de son corps.

Tout le monde reconnut instantanément l'allure et la voix de Kalyn Keller. Elle avait dirigé une kalachnikov sur Sherlock.

Gregory se releva aussitôt, abasourdi par l'apparition de la B Alpha à la coupe garçonne. Il ne l'avait jamais vu aussi enragée. Il frémit par instinct.

— Que personne ne bouge! tonitrua un homme qu'ils reconnurent instantanément.

Mycroft Holmes avait suivi de peu la B Alpha dans toute son élégance d'agent confirmé sur le terrain. Il portait une barbe de quelques jours. Il avait pris du poids. Gregory se mordit la lèvre. L'A Oméga se négligeait depuis peu. A moins qu'il n'était infiltré. Il opta pour la seconde option. Il ne put s'empêcher de souffler. Mycroft était sain et sauf et très en colère. Il sourit discrètement. Il va bien, c'est le principal.

— Mais que se passe... commença Aden, sous le choc.

— K, Alex!

C'était Alice Imogen. Elle avait traîné un bêta avec elle. Ce dernier était surpris sans être terrifié, signe d'un tempérament équilibré. Gregory n'avait pas besoin d'être un Holmes pour comprendre qu'il avait été mêlé à tout ceci par hasard.

— John?

Aden avait une nouvelle fois parlé. Tout le monde se tourna vers le B Oméga qui s'empressa de surveiller ses arrières, prêt à dégainer au moindre mouvement suspect.

Pendant tout ce temps, Sherlock et Filibert étaient restés de marbre, immobiles dans leur position de tir. Personne ne voulait se rendre, c'était évident.

Que font-ils ici? Filibert est-il donc de notre côté ou...

Gregory fronça les sourcils. Il n'avait pas prévu cette issue. Certes, le risque de voir apparaître des agents de la SSA au sein de la Roseraie n'était pas impossible, loin de là. Mais voir Mycroft Holmes et Kalyn Keller en personne dépassait ses calculs.

— Sherlock, pose cette arme! ordonna sèchement l'aîné Holmes.

Kalyn échangeait une conversation muette avec Filibert. Ce dernier ne bougeait pas d'un centimètre. Il restait cramponné à terre, prêt à tirer sur l'A Alpha.

— Filibert, ajouta Kalyn en direction du général de la Roseraie.

Sherlock et Filibert se fixaient toujours, figés dans le temps et leur entêtement d'alphas dominants primitif. Kalyn, entre les deux hommes, se tenait prête au pire, visant l'asiatique avec une détermination de fer qui avait pris place à la rage. Mycroft Holmes avait brandi une arme sur son frère.

Aden s'était écroulé à terre, terrifié à la perspective que ce qui s'annonçait. Alice s'était précipitée à ses côtés, suivie par l'inconnu aux origines perses. Il n'osait pas intervenir de peur de dissoudre le terrible silence qui s'était une nouvelle fois abattue sur eux.

John surveillait toujours leurs arrières. Gregory se surpris à reculer, rejoignant en quelques pas l'ex-soldat britannique. Ils étaient assez nombreux pour fonctionner en binôme.

— SHERLOCK! tonitrua Mycroft Holmes.

Le cadet Holmes l'ignorait. Il plissa les yeux.

— FIL! imita Kalyn.

Elle fit un demi-pas en avant, braquant la kalachnikov sur le visage du B Alpha. Ce dernier ne bougea pas.

C'était un combat entre cadres de la SSA, Gregory l'avait compris très vite.

— Qu'est-ce que je t'avait dit à ce sujet, Sherlock? ajouta Mycroft dans le vide.

Lestrade réfléchit rapidement. Sherlock devait connaître les plans de son frère dans une certaine mesure. Filibert était-il donc traître ou allié? Gregory avait de sérieux doutes sur ses dernières conclusions.

Kalyn échangea un dernier regard avec Filibert. Les deux alphas finissaient ce qui s'apparentait à une longue discussion silencieuse. Leurs regards en disaient long.

Clap.

Deux armes tombèrent en même temps au sol. Aussitôt, Sherlock leva son arme. En même temps, Filibert avait levé les bras.

— Sherlock! intervint John cette fois-ci d'un voix militaire.

Lentement, l'A Alpha se relâcha. Mais il continuait de viser Filibert.

— Quelle merde, hein? jeta Filibert dans un rire sans joie.

Du coin de l'oeil, Gregory vit plusieurs scénarios s'évanouir du regard de Sherlock. Au final, il abaissa son arme, toujours sur ses gardes. Les frères Holmes penchèrent la tête sur le côté, dans une étrange symbiose fraternelle.

— Explique-toi, répondit Sherlock à la provocation déguisée.

— Sherlock! hissa Kalyn cette fois-ci.

Elle se raidit et commença à avancer vers Filibert. Avant de se précipiter vers lui. Il écarta grand les bras et l'emprisonna dans une étreinte fougueuse, désespérée.

— Fil, nous sommes désolés, murmura Mycroft en s'avançant à son tour.

Sherlock avait reculé, les bras ballants. Il venait d'être pris de court. John se précipita à ses côtés et lui prit la main. Il continuait de jeter des regards furtifs derrière eux, comme pour se rappeler de la réalité de leur mission. Ils étaient infiltrés, tous, et l'on allait les découvrir à tout moment.

— Vous m'avez pris de court. Je ne pouvais pas me permettre de saboter mon oeuvre. Veuillez excuser mes paroles et actes, Sherlock Holmes, reprit Filibert qui s'était détaché de ses deux amis. Il se dirigea vers lui, démarche hésitante. Toute sa posture avait pris un aspect plus naturel, moins stressé.

Gregory s'avança à son tour pour se poster aux côtés de Sherlock et de John. Il évitait de trop empiéter sur le territoire de Mycroft et Kalyn malgré tout son désir de prendre l'A Oméga dans ses bras. Les deux agents de la SSA demeuraient dans leur propre monde, épiant avec inquiétude la réconciliation suspendue entre Sherlock et Filibert.

— Greg Lestrade, se présenta-t-il en tendant la main vers Filibert. Il esquissa un sourire courtois.

L'asiatique sembla se détendre puisqu'il l'imita. Leurs mains se joignirent et il s'échangèrent une étreinte forte.

— J'ai été bluffé par ton jeu d'acteur, avoua-t-il, non content de se sentir idiot pour avoir osé prendre Fil comme traître.

— Moi aussi. J'ai pris un temps fou à vous deviner.

Sherlock était resté stoïque durant tout l'échange. Gregory le connaissait assez bien pour le savoir en colère contre lui-même. Ils l'avaient battu à son jeu de détective consultant. Lestrade n'en était pas peu fier.

— C'est une blague...

Aden avait prononcé ces quelques mots, ahuri par la surprise. Filibert se tourna vers lui, peiné.

— Je m'excuse, Aden...

— Franchement, pourquoi est-ce que je suis toujours dans l'ombre, hein? Je commence vraiment à en avoir... Aden avait levé les bras au ciel et gesticulait, la colère montante.

— Un peu de tenue! intervint Mycroft qui s'était armé de nouveau.

Il se tourna vers Filibert et lui agrippa l'épaule.

— Que faisons-nous? demanda Kalyn.

Mycroft et Filibert se dévisagèrent. Longtemps. Gregory eut le temps de s'approcher d'Alice et de l'invité surprise. Il s'accroupit pour attraper une arme. Ils n'avaient pas le temps.

Soudain, Kalyn soupira et s'avança. Elle poussa Mycroft sur le côté, ignorant son indignation. Elle enlaça Filibert. Gregory se retint de respirer. La B Alpha était armée d'un revolver.

— Shh... chuchota Fil. Il lui caressa tendrement la joue. Il referma les yeux.

Alice pleurait doucement. Gregory ne put s'empêcher de l'enlacer. Il évitait de croiser le regard de Mycroft qu'il devinait sur lui. Ils auraient tout le temps de se parler plus tard, à l'abri et si possible sains et saufs. L'urgence était de trouver une solution de compromis.

Le couple enlacé se murmurait des paroles inaudibles. Sherlock les déduisait, concentré sur son oeuvre. Silencieuse, Kalyn s'écarta d'un pas du B Alpha. Elle tenait toujours son arme d'une poigne ferme. Filibert l'imitait.

— Non... murmura Alice.

Mycroft s'était précipité devant le reste du groupe pour cacher ses deux amis des regards indiscrets. Il murmura d'autres paroles. Gregory devina qu'il s'adressait à Filibert. Ce dernier acquiesça tout en invitant Mycroft dans l'étreinte.

— Je suis désolée Fil, entendirent-ils échapper des lèvres de Kalyn.

Elle s'était écartée davantage en adoptant une position de tir. Son regard se dénua de sentiments pour se transformer en un bloc de glace perçant. D'un geste, elle somma Mycroft de s'éloigner, ce qu'il fit non sans avoir lancé un dernier murmure à Filibert.

— Nous n'avons pas le choix. Comprends Mycroft que cette opération a duré trop longtemps. On ne peut pas se permettre de sacrifier d'autres agents. Et le temps... Nous ne pouvons malheureusement plus attendre comme avant. Il faut choisir. Et si tu n'es pas d'accord avec moi, je choisirais à ta place, s'adressa-t-elle à Mycroft en balayant la salle du regard. Elle s'attarda sur le visage humide d'Alice qui lui suppliait de poser son arme en silence.

— K, es-tu sûre? demanda Mycroft, la voix légèrement tremblante. Il avait posé une main sur son ventre. Gregory le trouvait anormalement arrondi.

— Je ne fais que mon devoir et suivre mes convictions. Nous nous reverrons sans doute jamais, Fil. Mais si tu reviens, j'espère que tu comprendras mon geste, répondit Kalyn.

Elle braqua l'arme sur Filibert. Elle tira. Il se plia en deux.

— NON! cria Alice. Gregory l'entoura de son corps, l'empêchant de voir, d'entendre et peut-être de simplement la conforter.

Un second coup partit.

— Fil!

Aden se précipita vers les trois agents pour se faire pousser dans un coin par Sherlock. Mycroft sauta sur l'occasion pour attraper l'arme de Kalyn. Il l'empêcha de tirer une troisième fois. Mais Filibert l'avait imité. Tirant le revolver vers lui, il la pointa sur son abdomen.

Les deux alphas s'échangèrent une dernière conversation silencieuse. Mycroft était paniqué.

Le troisième coup détonna.

Personne ne savait qui avait réellement tiré. Kalyn tenait l'arme, les mains couvertes du sang de Filibert qui ne la quittait pas du regard. Lentement, il détacha sa poigne du canon et glissa à terre.

— Allez-y, souffla-t-il.

Sur ces dernières paroles, il s'écroula à terre. Aussitôt, Kalyn détala dans le sens inverse en tirant Mycroft avec elle, sans un regard en arrière. Sherlock les imita, silencieux.

— Viens, chuchota Greg dans l'oreille d'Alice.

Il tenta de la soulever de force en vain.

— Laissez-moi vous aider à la porter, intervint leur invité en agrippant le bras libre d'Alice.

Gregory acquiesça, reconnaissant.

— Je m'appelle Ben. Nous n'avons pas de temps à perdre.

Les deux hommes empoignèrent la C Bêta encore en pleurs et se précipitèrent vers la sortie, rattrapant en quelques enjambées le reste du groupe échappé.

— Par ici! cria John derrière lui.

Il les avait devancé et courrait de toute sa force. Les derniers tirs avaient alertés les gardes. Dans quelques minutes, s'ils n'avaient pas encore quitté les lieux, ils seraient piégés.

— Suivez-moi, ajouta Sherlock qui avait rejoint son Oméga. Le couple s'enfonça dans un dédale sombre, les mains liées.

L'A Alpha avait accéléré la cadence, aidé par sa bonne connaissance des lieux et encouragé par la présence de son oméga. Mycroft et Kalyn les suivaient de près sans un regard en arrière. La B Alpha demeurait silencieuse, concentrée sur la course et à trouver un plan B.

— Aden, ne te disperse-pas, ordonna-t-elle de sa voix de B Alpha directrice.

Ils avaient perdu la notion du temps.

— Il y a une sortie à la troisième à gauche. Nous devons l'emprunter. Elle mène à nos quartiers privés. De là, nous irons dans la jungle. Il faudra courir encore pendant une dizaine de kilomètres avant d'être libres, débita Sherlock d'une traite.

Personne ne contesta ses plans. L'urgence de la situation et le choc latent ne leur autorisaient pas à divaguer et protester. Même Aden s'était tut pour se dédier à la course et à surveiller les arrières.

— Désolée les gars.

Alice s'essuya le visage puis renifla longtemps. Elle secoua sa crinière et leur tapota amicalement l'épaule.

— Merci les gars, ajouta-elle en se détachant d'eux et s'engager dans la course de pleins pieds. Gregory admirait sa force.

— Je ne comprends toujours rien, entendit-il à sa droite.

Ben secouait la tête, visiblement perdu.

— Je te l'expliquerai une fois en sécurité. Si tu ne t'avères pas être un traître, rétorqua Gregory qui n'arrivait pas à saisir leur invité. Il pensait laisser la main à Sherlock et Mycroft qui se feront une joie de le disséquer avant toute décision. A ce niveau, plus rien n'était logique. Qui était traître, qui était de leur camp?

Et pour Filibert... Gregory chassa la pensée de son esprit.

*xXx*

Royaume-Uni, Londres

1er Juin

Jour 170

Molly Hooper regarda Anna Ulanov, effarée. La B Oméga venait de lui confirmer l'identité de leur cadavre.

— C'est bien un parent d'Odval. Son Alpha géniteur pour être plus précise. On la surnommait la Reine Noire, répéta Anna en se penchant une nouvelle fois sur le visage livide du corps gisant.

Molly jeta ses gants dans une berne à ordures médicales et se retourna pour terminer de ranger ses dossiers.

— Ce n'est pas possible. Son père n'aurait pas pu l'envoyer sur l'échafaud et la laisser se trouer le cerveau, dit-elle avant de laisser échapper un gloussement timide pour se raviser.

Anna Ulanov la regardait, étonnée par ses réactions macabres.

— Excuse-moi. C'est le boulot qui déteint, hein? se reprit Molly avant de reprendre ses notes.

— On ne peut pas laisser ce cadavre traîner à Barts.

— J'ai réussi à dissimuler Sherlock des années de cela. Un cadavre en plus ou en moins, cela ne change rien. C'est bien trop dangereux de la sortir d'ici. On peut sinon la cuir à petits feu, suggéra Molly. Elle plaqua une main sur sa bouche, s'empêchant de débiter d'autres débilités hors du contexte.

— La Reine Noire vit toujours. Mais ce n'est plus le père d'Odval. Alors qui donc? se murmura Molly.

— Je l'ignore. Attendons de voir comment les choses évoluent avec la nouvelle Reine Noire. Elle pourrait être plus Minerva que Dimutrov.

— Ces choses ne sont pas tellement de mon ressors... Je garde le cadavre. Tu trouveras déjà les photos dans ta boîte email cryptée. J'ai envoyé une copie à Raf, Sherlock et à Mycroft. Lorsqu'ils seront de retour, nous leur demanderons leur avis sur la question, expliqua Molly.

Elle rangea le corps dans la glacière prévue à cet effet et tandis un dossier relié à Anna.

— Merci. C'est une copie?

Molly gémit.

— Bien sûr. Rien n'a le droit de sortir d'ici. Du moins, ce qui est censé exister ne doit pas sortir d'ici. Mais je n'ai rien dit... Ah j'oubliais, j'espère que tu continues de te soigner les jambes, répondit Molly.

Anna acquiesça. Elle agrippait les roues de son fauteuil.

— Bon courage. J'ai confiance en toi.

— Merci.

*xXx*

Thaïlande, siège de la Roseraie, dans l'enceinte des membres de l'organisation.

1er juin

Jour 170

John avait attrapé la main de Sherlock et la pressait de toute sa force d'oméga soldat, incapable de s'en défaire. Par amour, par peur ou par rage. Il n'avait rien compris. Rien, absolument rien et il en était frustré, enragé, stressé. Parce qu'à tout moment, on pouvait les rattraper et les prendre au piège. A huit, ils ne bénéficiaient pas de la flexibilité d'un groupe restreint en zone ennemie. Et se séparer... C'en était hors de question. Ils n'avaient aucun moyen de communication et ce, malgré les présences d'Alice et du portable dérobé par Kalyn. C'était une situation désespérée qui ne leur laissait qu'une issue.

Courir donc et espérer que leurs instincts et la mémoire édéique de Sherlock pourraient leur être utiles.

Le groupe tourna à droite, puis à gauche. Il déboucha sur une drôle de plate-forme en acier.

Ils n'eurent pas le temps de s'arrêter pour admirer l'organisation spatiale de la Roseraie.

— Nous ne sommes plus très loin, murmura Sherlock.

John pressa sa main en guise de réponse, déversant un flot de sentiments dans leur lien ravivé par leurs retrouvailles. Il se savait puiser une énergie sans fin dans la présence rassurante de son Alpha. Et c'était réciproque.

Le B Oméga jeta un coup d'oeil derrière lui. Kalyn et Mycroft les talonnaient. La première avait attrapé le poignet de l'A Oméga et le traînait presque, comme si sa vie en dépendait. Il ne l'avait jamais vu aussi troublée, aussi chagrinée en pleine mission. Et pourtant, sa course, sa détermination et sa rage de protéger Mycroft de tous dangers contrastaient avec ses états d'âmes. Elle agissait purement par instinct, gardant l'oméga en gestation au plus près de colère et d'amour fraternelle explosif. C'était Sherlock qui aurait dû être à sa place. Mais les circonstances et la présence de John après tant de semaines avaient basculé les priorités chez le cadet Holmes.

Watson soupçonnait que les présences de Kalyn et de Gregory n'étaient pas étranger à ce changement d'intérêt. Mycroft était bien entouré.

Mais Gregory ignorait tout de la gestation. John se rapprocha de Sherlock, cherchant sa chaleur humaine et une dose de senteur supplémentaire. Il n'osait pas imaginer comment Mycroft parvenait à se contenir. Avoir le père de l'enfant qu'il portait à proximité, enfin, et ne pas vouloir s'en rapprocher...

— On arrive! cria Sherlock en redoublant d'effort. Il traîna John à sa suite, le poussant à dépasser ses limites physiques. Il jeta sa main libre devant lui et d'un bond, il s'écroula contre la porte.

Elle céda sous son poids.

— Sherlock! cria Aden.

L'A Alpha se releva à la hâte et toujours mains liées avec John, il se lança dans une course effrénée à la lumière du jour. Il manqua de trébucher sur une branche mais John l'en empêcha d'instinct, leur lien tremblant d'excitation, avant de prendre les devants et diriger tout le groupe vers la jungle.

Il balayait les alentours sans cesse, se rassura de constater qu'ils étaient encore seuls, tous ensemble.

Ils n'avaient plus qu'une vingtaine de mètres. L'on voyait déjà la grille délimitatrice.

Et elle était gardée.


Je serais diplômée dans peu de temps (enfin!). Classe prépas plus le tralala grande école, ça fait bien long au final. Mais j'ai adoré et je ne regrette rien. Surtout pas. Je suis heureuse! :)

C'est aussi un peu bittersweet...