— Vingt-Sept —

Royaume-Uni, Londres,

20XX

Myc, tiens bon, Myc!

Elle le tenait contre elle, les manches humides des larmes qui coulaient, incessantes.

Mycroft... murmurait-elle, agrippant le jeune homme gisant dans ses bras.

Il avait perdu conscience, dans cette rue lugubre de la capitale britannique. Il faisait froid, il faisait noir.

Ils vont arriver, tout doux... murmurait-elle.

Mais aucun de ceux qu'ils connaissaient ne viendrait à leur secours. Ils étaient tous partis. Seuls Mycroft et elle étaient restés à agir. Seuls, éternellement seuls. Et si jeunes. Portant le royaume sur leurs épaules à la demande de sa Majesté.

Idiot... Comment as-tu pu retomber dedans, hein? Comment? Regarde ton frère!

Elle criait.

Elle pouvait l'appeler, lui. Mais non. Déjà Sherlock et maintenant Mycroft, son frère si mystérieux? Non. Elle devait rester Anthea et il devait rester l'ombre. Ils ne pouvaient pas impliquer d'autres personnes dans leur déchéance voulue.

Je suis désolée, Myc, répétait-elle en l'embrassant.

Pourquoi avaient-ils accepté de rester à Londres, d'abandonner leur vie derrière eux? Elle leva les yeux. Le ciel était clair, dénué de nuages. On y distinguait même quelques étoiles.

Tu ne peux pas me laisser seule. Ils sont tous partis les autres. Mais pas toi, s'il te plaît. Tu es ma famille, Myc.

Elle savait qu'il lui fallait juste appeler le sergent pour qu'il vienne les aider. Mais il ne connaissait pas Mycroft, ni elle. Et puis, il y avait déjà Sherlock... La drogue coulait dans les veines des frères Holmes comme un élixir de vie. L'aîné tombait dedans lorsqu'il n'en pouvait plus. Lorsque l'alcool et le sexe ne suffisaient plus. Le cadet survivait sa condition et existait à travers les images colorées de ces formules chimiques devenues solides. Et elle... Kalyn Keller, non, Anthea. Ou Andrea. Ou Annabelle. Qui était-elle pour leur donner la leçon? Elle n'était pas mieux. Elle décuvait encore. Son existence ne se résumait plus à rien. Mais Mycroft. Elle aurait dû partir. Mais non, elle était revenue. Trop tard, trop tard... Si seulement...

Oh Dieu... Après cela...

Elle se promit de changer. Elle se promit de devenir utile, ne serait-ce que pour eux. Encore une promesse. Que des promesses. Mais Mycroft l'avait toujours protégé, aidé, accompagné. Elle ne lui servait à rien.

Son offre de promotion la narguait, encore dans sa poche, fraîche. Elle s'en servit comme mouchoir. Elle ne voulait pas de la vie qu'on lui proposait. Mycroft, c'était et ce serait lui. Elle l'avait promis à Merry, à Will, à Fil. A tout le monde en fait. Tous ceux qui l'aimaient tel qu'il était.

Je ne te laisserai pas tomber...

Elle le pressait encore et encore contre elle, respirant son air, se noyant dans la chaleur faible qui émanait de son corps inconscient. Juste un peu de temps.

De l'héroïne, idiot. Quel idiot!

La drogue, cet assassin plaisant qui détruisait tant de vies.

Elle savait que Sherlock devait être en ce moment même avec le sergent Lestrade et son équipe. Amis, bien qu'ils ne se l'avouaient pas encore. Leur vie était simple, juste assez trépidante.

Mais la leur...

Anthea se courba une nouvelle fois.

Fil, Sacha, Aden, Albert... Ils veillent sur nous, Myc. Encore quelques années, je te le promets. Quelques années d'exil et puis, on pourra rentrer chez nous. Chez le vieux, hein? On pourra retourner en enfer. Ce joyeux enfer comme tu l'appelles.

Elle le caressait. Elle embrassa son front. Son nez, ses paupières fermées.

Encore quelques minutes. Ils arrivent, je le sais. Bai Long ne t'abandonnera pas. Ni toi, ni moi. Juste quelques années avec Elisabeth et puis, on sera de retour. Chez nous.

Ils avaient été forcés à l'exil. Après les décès successifs de Daiyu, Will, Elly, Maria, et enfin... d'Alice, ils avaient été sommés de rester discrets pendant quelques temps. Le temps de se faire oublier et puis, de revenir. Ils avaient repris leurs identités réelles. Sauf Kalyn qui était devenue multiple. Ils devaient chacun rester sur leurs gardes, creuser leur position pour mieux rebondir le jour où ils devraient revenir. Ils ignoraient quand.

Leur passé les hantait.

Cela ne les empêchait pas de vivre autrement. Mycroft s'était engagé à plein temps au service de sa Majesté. Kalyn devait partir aux Etats-Uni. Mais elle était revenue parce que c'était Mycroft qu'elle devait suivre. Ses instincts lui priaient de revenir. Elle avait bien fait.

Elle savait qu'il enquêtait toujours. Il essayait de trouver la faille. Qui les avait trahi, qui les avait abandonné? L'échos de Dimitrov Ostrovski revenait toujours. Mais d'autres noms également. Au fil du temps, il avait trouvé des liens. Mais jamais, au grand jamais, il n'avait idée de la réalité des choses.

Le reste du temps, il veillait sur un fragile Sherlock Holmes, celui que la SSA avait voulu recruter à son insu et celui qui avait déclenché l'étincelle de rage qui dormait chez Domitrov.

Ça va aller, murmura Anthea.

*xXx*

Thaïlande, siège de la Roseraie, dans l'enceinte des membres de l'organisation.

1er juin

Jour 170

Elle chassa les souvenirs de son esprit et se tourna vers la source de ses efforts.

Mycroft Alexander Holmes.

Tant de choses s'étaient passées. Et ils tenaient un bout de la chaîne, enfin. Ils n'allaient pas perdre maintenant.

Parce que tout ce qu'ils avaient fait jusqu'à aujourd'hui...

Même Filibert.

Parce qu'ils avaient tellement vécu, oublié ce qu'était la vie.

— Poussez-vous! cria-t-elle en dépassant Sherlock et John aux mains liées.

Parce que Sherlock était toujours vivant et enfin heureux.

— K'! cria Lestrade.

Parce que contrairement à ce qu'elle avait présumé lors de leur rencontre, Gregory Lestrade était resté, était devenu un ami. Quelqu'un sur qui compter. Et contre toute attente, il était tombé éperdument amoureux de Mycroft.

— Kalyn, ajouta l'A Oméga.

Elle se retourna. Elle attrapa l'arme de Mycroft et se positionna.

— Tu te souviens du jour où j'ai changé de nom? lui demanda-t-elle.

— Oui.

— J'ai promis de rester à tes côtés.

— Oui.

— Tu étais con!

— ...

— J'étais conne.

— ...

— Mais je suis contente de ne pas t'avoir abandonné.

— Kalyn...

— Je ne pourrais jamais avoir aussi peur que cette nuit-là. Tu étais trop idiot.

— Je n'y touche plus.

— Je sais.

Elle le regarda.

— Je suis désolé pour Fil, murmura-t-elle.

— Plus tard. Vise et tire. Ce que tu fais de mieux d'ailleurs.

— Ok!

D'un geste, elle arrêta les autres et braqua la mitrailleuse.

— Un peu de délicatesse, lâcha Mycroft, quelque peu essoufflé par la course en raison de son état.

Les gardes les avaient repérés. Ils commencèrent à se rapprocher d'eux.

Kalyn se braqua et somma le reste du groupe de demeurer derrière elle.

— Désolé les gars, ce n'est pas ma méthode favorite. Reculez-vous!

Elle brandit la mitrailleuse et tira sur les gardes qui s'écroulèrent les uns après les autres. Mycroft la suivit aussitôt, entouré cependant de John qui ne voulait pas le risquer dans une lutte entre alphas. Sherlock et Greg les imitèrent, tirant dans la même direction tandis qu'Alice, Aden et Ben se faufilèrent dans la jungle.

Ils coururent. Ils ignorèrent combien de temps, enjambant des branches, empiétant dans la terre humide et tropicale, changeant plusieurs fois de direction et tout ceci en silence.

Le ciel s'était assombri, la nuit les aidait.

— Plusieurs heures que l'on court, murmura Kalyn.

Habituée aux marathons courses-poursuites, elle continuait de surveiller les environs. Gregory et Sherlock, aidés par leur dynamique, l'imitaient. Ils entouraient le reste du groupe, les protégeant d'une attaque possible.

— Silence total. Il faut trouver une source d'eau, murmura Mycroft en se tenant le ventre.

Elle acquiesça.

Ils continuèrent leur course.

*xXx*

Ils avaient finalement trouvé une source, grâce aux déductions incessantes de Sherlock. Le groupe s'était arrêté dans une clairière traversée par un cours d'eau. La chaleur avait disparu au profit d'un vent frais, tout en contraste avec le climat tropical de la journée. Assis, ils reprenaient leur souffle.

— Il est le meilleur de nous tous pour l'infiltration, fit Mycroft Holmes en se relevant. Il s'essuya le visage en sueur et termina de boire une gourde d'eau. L'homme gardait une étonnante aisance élégante malgré les pieds dans la boue et sali par la course. Il replaça sa mèche rebelle en place avant de s'attaquer à quelques artifices qui recouvraient son visage.

Sherlock, Greg, John et Aden imitèrent l'aîné Holmes en se débarrassant de leurs déguisements plutôt réussis. Tout le monde demeurait silencieux après leur rencontre d'avec Filibert. Ce dernier venait, à travers son acte de bravoure, de leur donner une leçon sur le métier d'agent infiltré.

— Je… je suis désolé, lâcha enfin Aden qui ne pouvait rien faire de son crâne rasé et de l'ignoble tatouage maori qui ornait une bonne partie de son visage. Il devait encore attendre un certain temps avant que l'encre ne disparaisse naturellement.

Mycroft l'observa longuement avant de lui donner une gifle d'une rare intensité, envoyant valser l'A Bêta dans une multitude de branches et de végétation luxuriante. Aden, la main sur la joue endolorie, resta de marbre. Il baissa les yeux de remords.

— MAIS QU'EST-CE QUI VOUS A PRIS? hurla l'A Oméga avant de continuer de se débarrasser de ses nombreux artifices. Il enleva ses lentilles et les avala pour les faire disparaître.

Kalyn s'approcha lentement de son ami pour se raviser au dernier moment. Jamais Mycroft n'avait été aussi furieux de sa vie en public. Seuls Sherlock et Gregory connaissaient ce côté-ci de l'A Oméga, lorsqu'ils étaient seuls.

Le directeur de la SSA balança quelques jurons, souffle saccadé, pupilles dilatées, rouge de colère. Et tout aussi rapidement qu'il s'était énervé, il reprit une attitude impassible pour redevenir de glace.

— Filibert est sur cette affaire depuis trois ans. Depuis trois ans, il a coupé les liens avec tout le monde pour se consacrer à cette mission. C'est le meilleur. Il est bien meilleur que Kalyn, Sacha et n'importe qui d'autres pour la diplomatie. Parce que personnes d'autres ne pouvaient remplir cette mission, il s'est porté volontaire en connaissance de cause. Avec… Avec votre curiosité mal placée et votre désinvolture.. Vous avez presque tout mis à jour! Il… on a dû tirer sur mon ami. MON HOMOLOGUE! Sherlock, je t'en avais parlé. Je t'ai même demandé de m'en faire part. Lestrade… vous… je suis déçu par votre manque de perspicacité sur ce coup. Et toi Aden. Tu as toujours eu le don de tout foutre en l'air, hein?

Mycroft continuait de reprendre son apparence naturelle tout en déversant sa rage sur le reste du groupe sans hausser le ton. Il lui suffisait d'appuyer sur les consonnes pour obtenir l'effet escompté.

— Et lorsque Kalyn, et moi avions appris cela… Vous aurez pu le faire tuer et vous faire tuer en même temps! C'est de la folie. Désormais, plus rien ne se fait sans mon accord, compris?

— Mycroft… protesta Sherlock.

L'A Oméga le fit taire d'un signe de la main.

— Tu n'es pas dans une de tes enquêtes ici avec John et Gregory. C'est la guerre, et Kalyn et moi sommes bien placés pour savoir depuis combien de temps elle dure. Tellement d'agents ont été sacrifiés pour cette fichue guerre. Filibert n'est pas un agent comme un autre. Le perdre serait synonyme de défaite pour nous. Sais-tu combien de temps il faut pour former un agent de sa trempe? Dix langues, deux doctorats en physique et sciences-politiques, un master en droit international. Trois ans dans les services spéciaux du MI-6 en tant qu'analyste et stratège. Cinq ans sous la direction personnelle de Bai Long. Trois ans pour le former au terrain comme il se doit. Fil et moi avions eu la même formation, à peu de choses près. Nous ne sommes que quelques-uns à pouvoir remplir des missions de cette trempe. Will, Fil, Dimitrov, Alice et moi sommes les seuls habilités aux échelles supérieures à sept. Savez-vous ce que signifient ces échelles? La plupart des missions dont vous avez connaissance sont classées entre un et cinq. Will est mort, Dimitrov nous a trahi. Alice est… voyez-la, ici, comme une loque à pleurer. Il ne reste plus que Fil et moi… S'il est encore vivant, continuait Mycroft.

Sherlock avait finalement cédé aux reproches de son frère et fixait le sol imité par Aden et Greg. John, qui avait tout suivi de la scène en silence, demeurait silencieux. Il alla se poster auprès de son alpha, lui caressant la main avec amour.

— Je suis désolé, souffla l'A Alpha à son frère.

Mycroft soupira longuement avant de s'enfoncer davantage dans la jungle thaïlandaise, ignorant le reste du groupe qui lui emboitait le pas.

*xXx*

Royaume-Uni, Londres

2 Juin

Jour 171

Molly Hooper et Anna Ulanov n'avaient cesse de fixer les photos de la victime retrouvée. Cela faisait des heures qu'elles déployaient leur énergie à déceler quelques éléments de réponse supplémentaires.

— Il faut vraiment que l'on retrouve Mycroft et Kalyn, murmura Molly.

Anna se passa la main dans une cascade de cheveux blonds salis par les évènements. Elle sortit son téléphone pour vérifier l'état de la gouvernance aux Etats-Unis. Depuis le départ d'Aden et une étrange période de calme, quelques émeutes avaient repris. Ses capacités communicantes ne s'étendaient pas encore au niveau de ses pairs. L'admirable Aden possédait une aura incroyable, dépassant de loin les suppositions premières que l'on avait sur le personnage. Car il était un personnage au passé trouble, à l'attitude rebelle mais à l'intelligence vive malgré son manque d'éducation universitaire et une tendance à la débauche sentimentale bien connue. Anna se massa les tempes, priant ce qu'elle pensait être son dieu pour que tout finisse rapidement.

— Ils sont absents depuis trop longtemps et on perd pied. On est bloqué. Bientôt, je m'enfermerai dans une de ces chambres froides à jouer aux zombies, tenta de plaisanter Molly, en vain. Elle n'arrivait même plus à se convaincre.

— Cela ne sert à rien de râler. Il vaut mieux agir.

— Que fais-tu?

— Je prends le premier vol pour Stockholm. Il faut que je retrouve Victoria. Elle pourrait m'aider pour les Etats-Unis. Depuis qu'elle est au pouvoir, son royaume est devenu prospère. Je l'envie, répondit Anna en reculant.

— Paul t'accompagne? demanda en retour Molly.

— Je n'ai pas le choix. Il faut dire que mes jambes refusent de m'écouter.

— Je suis désolée, murmura Molly en baissant les yeux.

— Je suis encore vivante, ne prépare pas mon cercueil pour l'instant.

*xXx*

Thaïlande, jungle.

2 juin

Jour 171

Le groupe était épuisé et il le sentait, plus même que les autres. John pressa la main de Sherlock endormi avant d'aller remplir leurs gourdes. Ou ce qui leur servait de gourde. Ils devaient impérativement retrouver un semblant de civilisation mais la course leur avait fait perdre toute notion de direction.

Aden était resté éveillé pour servir de garde. Il le rejoignit.

— On peut lui faire confiance? murmura le bêta en désigna Ben du doigt.

John observa le dernier venu un long moment. Le professeur s'était effondré de fatigue, recroquevillé sur lui-même, il laissait échapper un ronflement entre souffles rauques. L'oméga acquiesça, lentement.

— Sherlock ne pense pas de mal de lui. Au contraire, il le trouve rassurant, dit-il.

— C'est étrange venant de sa part.

Le bêta avait froncé les sourcils. John fit de même. Sherlock avait bien changé depuis leur entrée dans la SSA et leurs quelques mois de séparation avait accéléré la métamorphose.

— Aden... Que s'est-il passé? Je le trouve distant avec les autres et trop calme...

— Il est déboussolé. Il était convaincu de la traitrise de Filibert.

— C'est vrai que c'est la première fois qu'il est pris de court. Mycroft et Kalyn doivent nous prendre pour des imbéciles de premier ordre, soupira John en se frottant les yeux.

— J'y suis habitué. Je serais toujours un clown divertissant à leurs yeux, dit Aden en balayant leur zone de repos du regard.

Mycroft et Kalyn dormaient à poings fermés. L'un devant l'autre, dans une position foetale presque protectrice. Alice avait pris sa place derrière l'A oméga, cherchant à le réconforter avec sa chaleur corporelle. John comprenait leur attitude. S'il n'avait pas été lié à Sherlock, il aurait également pris place à proximité de l'oméga en gestation. La nature faisait bien les choses. Un Oméga en gestation trouvait toujours protection s'il en avait besoin.

— Alice est dévastée. Son silence m'effraye, avoua Aden.

Il jouait avec des brindilles tombées.

— Elle aime Filibert si j'ai bien compris.

— Alice a toujours aimé Filibert comme sa vie en dépendait. Mais ce bougre ne la considère que comme une soeur. Il vit pour Kalyn... On est vraiment impossible, hein? souffla le bêta.

John referma les yeux.

— Je peux comprendre. L'amour est exacerbé dans des cas de force majeure et c'est ce que vous vivez en permanence.

— Regarde Greg, il est entièrement tourné vers Mycroft, remarqua le bêta.

Lestrade reposait non loin du trio. Il faisait face à l'A Oméga mais se réservait une distance acceptable. Les deux ex-amants ne s'étaient pas encore adressés la parole depuis leurs retrouvailles. Mais leurs instincts et gestes envers l'autre traduisaient un sentiment de manque invivable. Le compte à rebours avait commencé. Qui allait abandonner en premier? Certainement pas Mycroft, trop entêté dans ses valeurs et croyances pour se laisser aller. Mais Greg... Ce Greg qui ne comprenait toujours pas comment il avait pu se retrouver dans cette situation sordide. John avait envie de le prendre dans ses bras et lui répéter inlassablement que tout irait pour le mieux. Qu'il ne fallait pas s'en faire et que leur amour, à défaut de pouvoir se réaliser, finirait bien par s'essouffler avec le temps.

Mycroft bougea légèrement, se rapprochant de Kalyn... Non, de Greg. Puisque dans son sommeil, l'alpha avait tendu un bras en direction de l'oméga.

— Ils s'aiment... murmura-t-il à lui-même.

Et cet enfant qui grandissait en lui était la victime collatérale de cette réalité mélancolique. Mycroft ne pourrait pas garder son secret s'ils ne retrouvaient pas un environnement stable. Un jour où l'autre, il pourrait faire une crise et laisser échapper des senteurs suffisamment puissantes pour rendre n'importe quel alpha protecteur. On remarquerait le changement de son statut et... Il ne ferait aucun doute que Greg serait impacté davantage que les autres.

Kalyn servait d'armure à Mycroft. Alice le gardait sur terre. Sherlock veillait sur lui en tant qu'alpha de famille, lui procurant les senteurs nécessaires pour se substituer à l'absence de proximité de Lestrade. Mycroft ferait tout pour éviter de côtoyer Greg. John l'avait remarqué dès leurs retrouvailles. Toujours, l'A Oméga se mettait à l'écart de l'A Alpha.

— Tu devrais aller te coucher. Je vais aller réveiller Greg. Il doit changer avec moi, dit à voix basse l'A Bêta avant de se lever et se diriger vers Lestrade.

John accepta la proposition et partit rejoindre les bras de Sherlock.

*xXx*

La nuit était claire, vidée de la pollution citadine qu'il avait pour habitude de vivre. Il referma les yeux, huma les senteurs vierges de toutes traces humaines. A l'exception des affaires de ses amis, tout respirait la nature dans son état le plus sauvage. Il s'étira longuement, se plaisant dans cette atmosphère tiède et silencieuse. Aden ronflait un peu, épuisé par son tour de garde et le manque de sommeil de leurs derniers jours passés au siège de la Roseraie.

Lestrade inspecta un à un ses amis. John et Sherlock s'étaient enroulés jusqu'à former une seule et unique entité, réflexe de survie mais également de manque assouvie. Ben dormait légèrement à l'écart du noyau, signe qu'il se sentait encore étranger. Kalyn, Mycroft et Alice formaient un bloc, l'oméga protégé des deux côtés par ses amies les plus proches. Son regard s'adoucit à la vue de l'amour de sa vie.

Amour perdu.

Ils n'avaient pas encore pu se parler, l'action et l'urgence de la situation les ayant empêchées de communiquer autre chose que des directives vitales. Il redoutait le moment où ils souffleront leurs pensées. Ces derniers mois vécus loin de l'oméga lui avaient fait réaliser à quel point son amour était destructeur, voué à un échec. S'il voulait le laisser en paix, il n'avait d'autre choix que de se retirer et disparaître. Or, c'était une décision impossible tant tout son être et son coeur lui demandaient de le toucher, le sentir, le caresser, le prendre tout simplement. Sa nature alpha, aussi puissamment maîtrisée par tant d'années de volonté, se réveillait dès lors que l'oméga entrait dans ses pensées, dans son champ de vision, envahissait ses sens. Il l'aimait, il ne pouvait plus se le refuser ni se le repousser. Mais il devait l'oublier et chérir. Comme Aden chérissait le souvenir de Daiyu ou Kalyn caressait les lettres de cette même personne. Ou encore comme Alice qui se rassurait simplement de voir Filibert vivant. Ses trois amis avaient vécu la même chose. Ils s'étaient résignés.

Et lui...

Il devait se résigner.

Depuis longtemps, il avait cessé de compter ses prises de décision. Et à chaque fois, il se perdait dans des souvenirs parsemés ici et là, tous visant à détruire l'étincelle d'espoir de rédemption qu'il possédait. Et il perdait, toujours.

Il désirait, il voulait, il pleurait de lui parler, le caresser, le toucher. Ses mains en tremblaient, son coeur le blessait mais que pouvait-il faire?

Mycroft Holmes lui était interdit.

Parce que se posséder les détruisait. Tous les deux. Ils le savaient bien. Ils l'acceptaient. Jusqu'à la dernière fois.

Et ils s'aimaient. Oh comme ils s'aimaient! Il fallait être fou pour ne pas le voir. Car avec le recul, Greg l'avait compris. Depuis toujours, Mycroft l'avait aimé. Dès leur première rencontre, leurs premiers mots échangés. Une poignée de main par-ci, un battement de cils par-là. Ces appels téléphoniques doux, ces demandes à l'aide pour Sherlock. Les sourires discrets de son assistante, en vérité Kalyn. Ces cafés partagés. Ces regards fuyants. Il les avait vu. Mais il n'avait pas compris, il n'avait pas observé. Et il avait perdu tellement de temps à essayer de recoller les morceaux avec son ex-épouse, à se croire amoureux de John... Que des mensonges destinés à les séparer. Et maintenant, lorsqu'ils pouvaient enfin se voir, pour de vrai, l'injustice du monde les séparait de nouveau. Ce n'était plus leur volonté mais cette maudite vie.

Il n'avait pas senti les larmes couler le long de ses joues. Il pleurait.

Et il le voyait... Il le voyait malgré le noir de la nuit, les présences de Kalyn et d'Alice. Il le voyait respirer, doucement. Il sentait son timide parfum distingué. Mycroft était en bonne santé. Un peu arrondi à certains endroits. Ce qui n'était pas pour le déplaire, au contraire.

Mycroft gémit légèrement avant de retourner dans son sommeil, face à lui, lui dévoilant un visage apaisé.

Son coeur battait la chamade. Il voulait courir et se poser à ses côtés, chasser Kalyn et Alice au loin et s'enrouler autour de lui.

Protéger, garder, aimer.

Il se remémorait son sourire. Il se souvenait de son souffle contre lui, en cette nuit irréelle à Shanghai. Il le voyait dans ses bras, au matin, éclairé par quelques rayons timides. Il sentait la texture de son parfum unique et tellement épicé. Cette once d'opium. Le patchouli qui devenait sucré lorsque le désir l'envahissait. Sa chaleur, le creux de ses reins. Quelques boucles humides. Les gémissements secrets. Lorsqu'il écartait ses jambes. Le bruit de ses pas et ce parapluie toujours attaché à on bras. Le rire qu'il lui offrait devant une tasse de thé. La force de sa poigne lorsqu'il le priait de l'écouter. Son costume impeccable.

Et cet océan bleu qui lui servait de yeux. Greg aimait tellement s'y noyer, s'y plonger, s'abandonner pour être recueilli dans un rêve bleu et gris.

Et il pleurait. Il sanglotait en silence, éclairé par les seules étoiles de la nuit.

Et il n'y pouvait rien, les souvenirs inondaient ses pensées.

— Putain d'Holmes! Pourquoi es-tu ici?

"— Il t'aime idiot, et toi aussi, idiot. Deux idiots ensemble. Vous formez le couple parfait, disait Merry. "

Il avait envie de rire de son désenchantement. C'était cruel. Pourquoi ne pouvaient-ils pas simplement s'asseoir et se raconter leurs pensées et leurs désirs? Repartir ensemble main dans la main et recommencer du bon pied. C'était ainsi que finissaient les films: toujours simple et romantique.

Mais ils ne vivaient pas dans un conte de fée. Des gens mourraient quotidiennement. Les blessures s'accumulaient et rien n'allait comme prévu.

Il voulait balancer tout ceci et changer de monde, attrapant Mycroft avec lui. Tout quitter pour lui et avec lui. Sauf que la voie qu'il avait choisi le condamnait à rester dans cet enfer éveillé. Il devait remplir son rôle. Il n'était pas un lâche. Et au moins, il pouvait rester non loin de l'oméga.