— Vingt-neuf —

Thaïlande, jungle.

15 juin

Jour 186

Gregory Lestrade leva les yeux au ciel. Il trainait à l'arrière. Les autres demeuraient alertes et focalisés dans leurs recherches.

Mais lui...

Une sensation inconnue l'envahissait. Il ignorait ce que cela signifiait. Il avait chaud, très chaud. Au niveau du coeur. C'était comme si une tornade de feu sec avait pris possession de sa poitrine, lui coupant le souffle. Mais en même temps, il se sentait rougir. Non pas parce qu'il avait chaud, mais par orgueil, fierté.

Il était A Alpha.

Et il allait être père.

Greg inspira et expira plusieurs fois, chassant en vain cette drôle de sensation de son corps, sans résultat. La tornade allait et venait mais parvenait toujours à le noyer dans une chaleur intérieure indescriptible. Il n'avait pas plus chaud qu'avant, c'était juste qu'il... Il ignorait comment décrire cela. C'était l'inconnu.

Mycroft était en gestation.

Comment? Mais comment? Il avait toujours cru qu'ils avaient tous deux pris toutes les dispositions...

Mycroft portait son enfant.

Le sien, celui qui venait de lui. Issu de leurs relations charnelles si délicieusement incomprises. Il referma les yeux, songea aux nombreuses fois qu'ils s'étaient unis dans l'intimité la plus totale.

Ses instincts rugissaient. L'A Alpha en lui était fier d'avoir honoré son rôle premier: semer pour concevoir. Mycroft, A Oméga, était en gestation. Il en était le père.

Mycroft était sien. Il avait marqué son territoire de la manière la plus puissante possible après le lien, il avait rempli son oméga de sa semence, de son être, il lui avait fait un enfant.

— Greg?

Kalyn s'était rapprochée de lui et avait agrippé son bras. Son regard trahissait son inquiétude.

— Je... Je vais bien, merci, répondit-il.

Son coeur battait la chamade. Il allait être père. Mycroft, l'A Oméga qu'il aimait d'un amour impossible allait mettre au monde son enfant, leur enfant.

Il se tourna vers la B Alpha. Elle portait encore les senteurs de Mycroft. Elle ne devait pas porter ces senteurs. Seul lui...

— Hé oh! Pas de grognements devant moi! le sermonna Kalyn en encerclant ses épaules.

Il grogna tout de même. Elle lui frappa amicalement le front en réponse.

— Mais!

— Greg, je ne cherche pas à te dominer ou à te prendre Myc', loin de là...

— Mycroft, il...

— On va le retrouver.

Gregory réalisa que Mycroft n'était plus avec eux. Il avait disparu, perdu dans la jungle.

— Calme-toi Greg.

Il paniqua. Si Mycroft... Si... Si...

— Il... Porte mon enfant...

— Oui Greg, oui... murmura Kalyn.

Oh non! Mycroft et l'enfant... Son enfant, leur enfant était en danger... Protéger, garder, à lui...

— Greg, je t'en conjure! Ne te disperse pas!

— Il... Il faut que je les retrouve.

Et il s'échappa de l'étreinte de Kalyn. Il courut.

— GREG!

C'était la voix de Kalyn. Mais il n'en avait que faire.

Mycroft portait son enfant.

L'homme qu'il avait aimé... Non, l'homme qu'il aimait, qu'il aimerait et qu'il ne cesserait jamais d'aimer portait son enfant.

Il était tellement idiot d'avoir voulu, pensé, désiré même oublier Mycroft.

A présent, Greg se promit une nouvelle fois de retrouver Mycroft.

Pour le protéger, le garder, l'aimer.

Il courut vers ce qu'il sentait encore de l'A Oméga, un parfum mourant de miel, patchouli et d'opium.

Il allait le retrouver. Il n'avait pas d'autres choix. Il devait le retrouver.

*xXx*

— Mycroft est en gestation... répétait sans fin Aden en se tenant le front.

John et Ben se toisèrent, inquiets. Sherlock les ignorait au profit des recherches. Les sentiments des autres ne l'intéressaient pas. Seul Mycroft et ce qui allait devenir son neveu ou nièce le préoccupaient. Comme tout Alpha de famille, il avait senti dès les premières semaines l'état de son frère. Au début plutôt sceptique, l'idée devint plus réaliste à mesure que les jours passèrent. Et voilà que John, Alice et Kalyn avaient dévoilé la vérité. Sherlock était fixé. A présent, il devait remplir son rôle d'alpha de famille. Bai Long ou pas Bai Long comme figure alpha de famille de substitution, c'était lui et lui seul qui pouvait sentir de loin l'état de son frère. Pour l'instant, ce dernier était encore en bonne santé. Mais pour combien de temps?

— Il porte bien un enfant, Aden. Maintenant, arrête de gémir et occupe ton esprit à quelque chose de plus important. Comme retrouver Mycroft par exemple, répliqua Sherlock dans un ton cinglant.

— Justement... Où est donc Greg? demanda Alice en regardant autour d'elle. Avec une personnalité instable comme la sienne, la C bêta était également sous la surveillance de John.

Il craignait qu'après Aden, Kalyn et enfin Greg, ce serait elle qui se perdrait. Pour le moment, elle oscillait entre léthargie mélancolique et accès de conscience bienveillante. Son sens des responsabilités se heurtait à une sensibilité à fleur de peau qui virait progressivement vers une dépression violente.

Et soudain, la silhouette de Kalyn se profila. Elle se précipitait vers eux.

— Par là-bas! Greg est parti aller le chercher à l'est! criait-elle.

— Ciel! jura John.

— Kalyn, pourquoi ne l'as-tu pas empêché de partir? demanda Ben, à présent le seul encore en état de réfléchir.

— Il... Il a disparu comme ça, sans rien me dire. Je le tenais pas le bras mais il a été plus fort que moi...

— C'est instinctif. L'A Alpha en lui cherche à protéger Mycroft. Il doit se repérer grâce aux senteurs dégagées par Myc'. On va le suivre... Sherlock? la coupa John en se précipitant vers son alpha.

— Tu veux que je serve de nez...

— Oui, Sherlock. Ben, tu prends Aden et tu essayes de lui remettre les idées en place. Sherlock, je veux que tu chasses tout de ton esprit et ne pense qu'au lien qui t'unie à ta famille. Essaye de mettre en quarantaine les états de Meredith et de Chiara. Focalise-toi entièrement sur ton frère. Kalyn, tu nous indiques où il a pu partir. Et Alice, reprends-toi s'il te plaît. Nous n'avons pas le temps ni le luxe de songer au passé, ordonna John en attrapant Sherlock par le coude.

— Bien, John! cria Kalyn.

— Myc... Mycroft porte un enfant... Pourquoi pas le mien? gémissait Aden.

Il se prit une frappe d'Alice. Kalyn ne lui adressait toujours pas la parole.

— Parce que tu n'es pas assez responsable et amoureux pour cela. Et tout simplement parce que Myc t'a interdit de l'approcher de cette manière. De toute manière, tu as toujours aimé Merry, alors je ne vois pas pourquoi tu cherches à marquer tous les omégas comme tiens, grommela-t-elle en levant les yeux au ciel.

— Kalyn a raison Aden. Nous n'avons pas besoin d'un boulet en plus de Greg et de Mycroft. La stupidité humaine n'a décidément pas de fin, remarqua Sherlock.

— SHERLOCK!

— John...

— On n'a pas que cela à faire les gars. Allons-y!

*xXx*

Royaume-Uni, Baskerville.

15 juin

Jour 186

— C'est bien le corps de la Reine Noire. Je confirme, dit Sacha Li.

Anna et Molly acquiescèrent en silence. Après Diesbach, ils avaient demandé à la présidente Suisse de confirmer leurs soupçons. Et c'était bien elle. La Roseraie avait perdu sa tête. Mais elle fonctionnait encore, trop bien même.

— Elle est morte depuis trois jours. Un meurtre sans aucun doute. Avez-vous une idée de qui aurait pu faire cela? demanda Dimmock à la suisse.

Sacha traça lentement le bord de la civière de morgue en inox du bout des doigts. Ses longs cheveux bruns tombaient en cascade sur une épaule dénudée. Comme toujours, elle laissait transparaître un subtil décolleté. Sa peau diaphane portait la même teinte que la chaire morte de la Reine Noire. Seuls ses yeux d'un bleu tiède la ravivait de chez les morts.

— La Reine Noire a beaucoup d'ennemis, commenta Sacha.

Anna la fixait intensément, yeux transparents à la quête de la moindre anomalie dans ses faits et gestes. Sacha la savait sceptique. La B Oméga ne l'appréciait guère. Leurs querelles de Buckingham Palace ne faisaient que s'enliser vers une impasse. C'était une histoire de femelles assoiffées de pouvoir et de dignité. A la seule différence que Sacha connaissait tout de cette affaire sans nom. Vingt-ans de problèmes jamais résolues et portées vers un même idéal pourrissant d'années en années. Oui, elle redoutait Anna Ulanov et ses yeux de journaliste avide de réussite rongée par ses convictions et un idéal naïf. Un jour, la jeune oméga découvrirait les méandres les plus noires de leurs quêtes infinies. Elle la haïrait sans aucun doute, la détruirait aux yeux du monde. Et bien sûr, Sacha craignait cela. Elle qui, depuis sa naissance, avait baigné dans le pouvoir, les diamants, la lumière.

Elle devait peser ses mots, rester calme en toute circonstance. Mais ce cadavre livide...

— Vous semblez songeuse. Est-ce que tout va bien? demanda Molly Hooper.

Sacha manqua de sursauter. Trop tard, Anna ne la quittait plus des yeux.

— Elle ressemble à Odval, murmura-t-elle pour dévier les pensées vers un sujet plus brûlant.

Et elle réussit. Anna, Molly et Paul se penchèrent aussitôt vers le cadavre, ignorant son souffle entrecoupé et son regard troublé.

— Vous aussi, vous pensiez à cela? remarqua Paul.

— Normal, Odval est la fille de la Reine Noire, avoua Raf Sullivan.

Suivi d'Ethan Miller, le scientifique était entré dans le laboratoire, blouse blanche flottante derrière lui. Désormais, il habitait ces lieux, nominé à sa tête par Samantha elle-même avec le soutien de sa Majesté et de la SSA. A vingt-huit ans, c'était une belle réussite. Il lui adressa un grand sourire et la félicita silencieusement pour ses projets en Suisse.

Les médias avaient relayés l'information comme elle le souhaitait. Et en bonne communicante, Anna Ulanov avait accepté de la supporter. La Suisse avait pris la place des Etats-Unis dans le cercle très prisé des pays à la mode dans les médias. C'était si simple avec du recul.

Et Raf qui la regardait avec admiration...

Mais la nouvelle génération est trop idéaliste et inexpérimentée.

— Cela ne me surprend pas. Odval jouissait d'une liberté rarement accordée à une agent de la Roseraie, dit Sacha en reprenant son sérieux.

— Mais elle s'est suicidée! cria Paul Dimmock, bras levés.

La B Alpha reposa son regard sur le cadavre.

— Odval lui témoignait une admiration et loyauté sans borne. La Reine Noire inspirait crainte et dévouement comme peu de gens sur terre. Mais ils ont déjà trouvé un ou une remplaçante, ajouta-t-elle sans quitter le visage reposé du cadavre des yeux.

— Comment cela? balbutia Ethan.

— Tout le monde sait qu'une Reine Noire continue de diriger la Roseraie! C'est évident mes chers. Vous êtes trop naïfs. Je me pencherai sur un règlement de compte interne à votre place, attesta Sacha.

On l'observait avec expressivité, chaque visage ayant pris une apparence différente.

Elle se remémorait encore les yeux écarquillés de cette femme devenue cadavre peu avant sa mort. Ce râle. Et cette supplication en mongole. Mais c'était un monde différent, celui qu'elle ne laissait personne voir. Celui de ses propres ténèbres. Ce monde n'existait pas à Baskerville.

— Morte par crise cardiaque. Le meurtrier est doué, remarqua Molly.

Sacha demeura impassible. Elle avait pris la Reine Noire de court. C'était si simple.

— J'imagine que les cadres de la Roseraie sont au courant. Peut-être que Dimitrov Ostrovski est derrière cela, imagina Ethan, songeur.

Dimo n'est au courant de rien. Heureusement. Il me tuerait sinon. Ou peut-être qu'il me prendrait dans ses bras. Puis on irait boire un café. Et rire.

— Pas bête, répondit Anna.

— Peut-être bien que oui. Pour l'instant, savourons cette nouvelle. Diesbach doit être inquiet pour la suite. Je dois retourner auprès de lui puis de Bai Long. Les plans devront être revus pour la suite, dit Sacha avant de tourner les talons.

Elle sortit son portable et pianota quelques mots à destination de Fil. Ce dernier venait de jouer un coup de poker audacieux. Elle espérait qu'il resterait en vie.

Cette affaire devient incontrôlable.

Heureusement, son pays, la Suisse, deviendrait très prochainement le théâtre de négociations cruciales pour le futur des dynamiques. Sacha sourit. En quelques mois, elle avait réussi à redonner des couleurs nobles à son pays qui n'avait jamais été aussi prospère et célébré. La Suisse, longtemps réputée comme neutre, était devenue un exemple pour l'Europe. Suivant les traces des pays Scandinaves et de Victoria de Suède, Sacha avait amorcé quelques changements progressifs dans la société. C'était son combat: montrer qu'il était possible de reproduire, ne serait-ce qu'un minimum, le schéma social de l'Asie en Europe. Bien entendu, elle partait de bonnes bases. La Suisse était riche, peuplée de citoyens engagés et sages, éduqués, curieux, ouverts d'esprits, et surtout, indépendants. Mais c'était quand même une réussite de sa part.

La Roseraie... C'était un problème bien plus délicat.

*xXx*

Thaïlande, jungle.

16 juin

Jour 187

Greg Lestrade avait égaré le reste du groupe. Ou plutôt, il s'était séparé du groupe. En lui-même, il savait qu'il l'avait voulu. Le prétexte d'avoir cédé à ses pulsions alphas n'était qu'apparence, en partie.

Depuis deux ans, ses sentiments éprouvés pour Mycroft Holmes avaient connu des hauts et des bas. Parfois, il se savait l'aimer à s'en étouffer. Parfois, sa raison le poussait à se dégager de cet empoisonnement infini. Et parfois, il mettait tout de côté pour ne suivre que son instinct le plus primal.

A présent, un autre paramètre s'était ajouté. Un enfant.

Tout semblait si simple entre eux sans cet enfant. Pas de traces à l'exception de cette pulsion immuable.

Il n'était pas un lâche, pas irresponsable. Si Mycroft tenait à garder cet enfant, il serait à ses côtés. Il le protégerait, le garderait, serait là tout simplement. Et si Mycroft décidait de s'en défaire, il se battrait pour au moins avoir droit de dire son avis. Il avait toujours désiré devenir père mais vivant la vie d'inspecteur et puis celle d'agent, ce rêve avait été sacrifié de bonne foi. Il ne pouvait pas s'offrir la joie de pouponner avec une existence aussi instable. Mais tout cela, c'était de l'ordre hypothétique. Un enfant allait naître, Mycroft était seul et perdu dans cette maudite jungle et Greg ferait ce qu'il devrait pour écarter tout risque encouru.

Malheureusement, ils n'étaient pas liés. La loi était très claire dans ces cas. L'oméga restait maître de son corps. Si Mycroft désirait le priver de sa garde, il en aurait tous les droits. S'ajoutait à ceci son statut de dauphin de l'empire et ses relations trop puissantes.

Greg ne pourrait se résoudre à regarder grandir cet enfant de loin. Peut-être qu'il serait brun, ou aurait des reflets roux comme Mycroft. La propension à hériter des yeux bleus de l'oméga était faible mais son intelligence pourrait bien lui être transmise. Il serait sans doute grand. Et si c'était une fille, elle serait la plus élégante et forte des femelles. Un mix de Meredith et de Kalyn. Un peu de Merry aussi, peut-être. Elle serait alpha ou peut-être oméga. Les chances d'avoir un enfant bêta lorsque les parents appartenaient à des dynamiques extrêmes étaient nulles.

Alpha ou oméga. Ou même Alpha-Oméga.

A Alpha, B Alpha, A Oméga, B Oméga.

Toutes les combinaisons étaient possibles.

Et Greg s'en fichait. Il désirait juste voir cet enfant grandir en bonne santé et devenir quelqu'un de bon. Le reste n'était que détails.

Il sourit timidement.

Et peut-être que l'enfant posséderait sa patience, le charme fou de Mycroft, aimerait déduire, serait ambitieux. Peut-être qu'il deviendrait membre de la SSA, ou embrasserait un rêve fou. Chauffeur de voiture de course, écrivain, peintre, vendeur de hot-dog. Mais avec une mère comme Mycroft... Il serait sans doute l'héritier, agent multiple, homme d'affaire et diplomate hors pair.

Pauvre enfant. Avant même d'être né, sa vie lui était déjà difficile.

Lestrade se demanda comment Li Xue Rong avait éduqué Merry. Comment Meredith avait influencé ses deux fils. Et aussi, comment Bai Long avait pu faire les choix d'éducations qui menèrent à une destruction sans précédent des ordres établis.

L'enfant porterait sur ses épaule un tel poids qu'il serait sans doute perdu, égaré entre les désirs de réussite projetés par ses parents, les responsabilités bien trop importantes pour un humain, et ses propres aspirations.

La feinte senteur opiacée de Mycroft était diffuse dans la jungle, égarée dans les effluves de végétations luxuriantes. Il parvenait encore à la distinguer des autres parfums envahissants. Son corps se raccrochait à cette corde qui le reliait encore, juste un peu, à Mycroft.

Comment avait-il pu quitter le groupe dans un état pareil? Kalyn et Aden, malgré toutes leurs rancoeurs réciproques, ne lui feraient jamais de mal. Sinon, ils ne seraient plus aussi en vie.

Gregory gronda, féral et en manque.

Son esprit lui demandait de marcher lentement, de ne pas perdre cet unique indice. La jungle était vaste, trop vaste pour un simple humain comme lui.

Merry s'était perdue pendant des mois avec un guide expérimenté en Amazonie. Certes, la Thaïlande n'était pas aussi grande que le Brésil, mais quand même... A cette échelle, tout était trop grand.

*xXx*

Royaume-Uni, Baskerville.

16 juin

Jour 187

Anna Ulanov sortit de son appartement londonien, toujours suivie de Paul Dimmock qui lui prenait son sac. Pour une fois, elle avait décidé de sortir sans fauteuil roulant mais la partie était loin d'être gagnée.

Il fallait qu'elle guérisse de son coma. Cela faisait trop longtemps que sa rééducation physique ne portait plus de résultats probants. Alors par courage mais aussi par entêtement, elle avait décidé de marcher pour toutes les activités de la vie courante.

La B Oméga devait se rendre à un meeting organisé dans les bureaux de Dior. La maison de couture avait installé une filiale dans la capitale britannique qui servait de terrain neutre aux débats journalistiques qu'elle organisait entre les différents groupes de presse de l'Europe. La BBC, le NY Times, le Huffington Post, le Figaro, le Monde, et bien sûr, Der Spiegel et Die Zeit. La CNN... Et puis, toujours et encore le Times anglais. Les représentants des pôles politiques et sociaux de ces grands titres et chaînes s'entendaient à fournir un message uniforme sur le sujet brûlant des dynamiques, du Circus, de la recherche scientifique et de la menace Roseraie bien que leur liberté ne devait surtout pas être entachée. Comme un cartel, ce travail demeurait absolument secret et ne devait en aucun cas être ébruité.

La SSA avait peuplé tout le bureau de Dior. Tous les employés appartenaient à l'organisation. Et Dior... la marque ne vivait que grâce à Kalyn. C'était connu et très secret.

Avec le Président Imogen, les Etats-Unis s'étaient calmés, enfin. L'opinion publique avait besoin d'autres sujets plus chauds. Alors pendant un certain temps, tous les médias parlaient des bienfaits de la politique scandinave. On ne devait surtout pas reproduire le schéma politique français et les déboires américains. Et puis il y avait eu le Royaume-Uni, teinté d'assassinats et de renversements de pouvoirs, bannière de la lutte pro-bêta puis anti-Circus sous Amelia Banaart. Belle contrée vibrante sous les crises d'opinion et les entêtements de Sa Majesté, symbole d'un idéal avant-garde et précurseur d'un nouveau souffle en Occident.

Maintenant, c'était la Suisse. En quelques mois, depuis son élection, Sacha Li avait instauré un climat progressiste original et surtout réaliste dans son pays. Reposant sur quelques grands concepts développés en Asie, la Suisse devenait un modèle d'innovation politique, tirant les leçons de la révolution américaine et de l'exemple Amelia Banaart. Restait à voir si l'alliance innovante scandinave suédoise et mystère asiatique dont personne n'avait idée en occident allait marcher sur le long terme. A défaut, l'opinion aurait eu un peu plus de spectacle et surtout, d'espoir.

Et ils en avaient besoin. L'économie américaine tournait à vide, l'Europe se relevait avec peine d'années de révoltes.

Et un peuple appauvrie constituait un nid à la radicalisation et la folie.

Il fallait divertir ce peuple, le donner à rêver, à croire en l'avenir. Pour cela, ils devaient vendre le courage d'entreprendre et de s'enrichir.

Et qui de mieux qu'Aden Banaart pour incarner ce rôle?

— Ce bougre d'Aden a choisi le parfait moment pour disparaître, tout comme Kalyn. Je me demande comment leurs entreprises font pour ne pas tomber en ruine. Paul, parfois je me sens si seule devant un mur de rumeurs et articles cinglants, murmura-t-elle en rajustant sa cape rose bonbon sur ses épaules.

— Tu t'en sortiras comme toujours, chérie, répondit Paul en lui encerclant les épaules.

Il était si bon pour elle. Et si mignon. La B Oméga rougit, les yeux rivés sur sa bague de fiançaille. Au moins, ils seraient ensemble, qu'importe la conclusion de cette affaire.

— Que penses-tu de Sacha? demanda-t-elle.

Le bêta réfléchit quelques instants. Il l'aida à tourner dans un virage, la portant à moitié.

— Elle est forte, étonnante. Au début, je la trouvait effrayante et un peu égarée dans un autre monde. Mais avec le temps, je comprends pourquoi le peuple suisse l'apprécie tellement. Elle est exceptionnellement pragmatique. Et très arrogante. Elle représente très bien la mentalité suisse.

— Tu ne sembles pas très aimer son côté...

— Fille de riches aristocrates? Oui, un peu. Mais c'est la vie et ces gens-là inonderont toujours les milieux de pouvoirs. On a besoin de s'intégrer à eux pour réussir. Ce que tu fais toujours au passage. Elle est bien, mais je la trouve trop... Vaine.

— Fausse. Je la trouve fausse, avoua à demi-voix Anna.

— Tu penses en parler à Bai Long?

Il la regardait avec sérieux. Elle aimait son intelligence pratique et son sens de la diplomatie. Il ne l'étouffait pas, la conseillait, et la suivait dans ses décisions. Un bêta... On disait vrai. Ils étaient bien moins dominants et possessifs que les alphas. Plus calmes. Elle aimait cela. C'était doux.

— Je ne sais pas encore. J'attends de voir la suite des évènements. Mais je suis d'accord avec toi sur un point. Elle n'est pas naturelle, répondit Anna.

*xXx*

Thaïlande, jungle.

16 juin

Jour 187

Le groupe s'était installé pour décider de la suite de leur itinéraire. Le chemin menant à Mycroft s'effritait d'heures en heures. Sherlock ne parvenait plus à localiser son frère par leur lien familial.

La pluie avait décidé de s'inviter en plus et l'absence de Greg n'arrangeait pas les choses.

John s'était assis aux côtés d'Alice. Cette dernière se sentait coupable de s'être montrée irascible et déraisonnable. Elle jetait tantôt des regards timides en direction Kalyn, désolée.

— Tu n'as pas à faire cette tête, Alice, lâcha la B Alpha en se massant les membres endoloris par la marche.

Alice détourna les yeux, se mordant les lèvres.

— On doit continuer à aller vers l'est. Avec un peu de chance, on trouvera Greg sur le chemin, soupira John.

— Tu es un ange, toujours si calme. On en devient fou.

— Kalyn, c'est toi l'ange ici.

— Attends un peu de nous revoir dans un lit propre avant de proférer ces bêtises. Et regarde Aden, je l'ai bien amoché.

— Il est déjà moche à la base avec ces sourcils verts! plaisanta John. Aden grommela son mécontentement mais sans plus. Il était devenu étrangement silencieux depuis son altercation d'avec Kalyn et les disparitions de Mycroft puis de Greg.

Kalyn le cogna gentillement à l'épaule avant de se tourner vers Ben.

— Alors. Pourquoi se venger d'une manière aussi radicale? lui demanda-t-elle.

Le professeur croisa les bras et adopta une posture pensive.

— Ma famille n'est pas la seule touchée par les méfaits de la Roseraie. Nombre de mes élèves et collègues ont été touchés par ce destin. Il faillait quelqu'un pour rétablir la justice, un tant soit peu, dit-il.

— Oui, c'est logique. Vous êtes plutôt réaliste.

— Je ne suis qu'un simple physicien. Je n'ai pas la prétention de sauver le monde. Mais si je peux contribuer un peu à la rendre moins cruelle, je ne m'y refuserai pas.

— Vous nous avez aidé à pénétrer dans l'enceinte de la Roseraie. C'est beaucoup. Vous n'avez pas besoin de vous salir en plus les mains.

— Non. Mais vous...

— Je fais ce métier depuis bien longtemps. Ne craignez pas pour moi et les autres. Nous l'avons choisi et le voulons.

— Vous avez toute ma gratitude, souffla Ben en attrapant les mains de la B Alpha.

Elle se laissa faire, les yeux brillants. Peu de gens la remerciaient.