— Trente-quatre —

Chine, aéroport de Shanghai Pudong

10 juillet

Jour 211

— J'y suis bientôt, Paul. Dis à Raf et aux autres de nous rejoindre au Sheraton.

Sally Donovan raccrocha. Elle rangea son téléphone précipitamment tout en gardant le cap. L'aéroport lui était familier tant elle y passait du temps. Ses sandales à talons aiguilles claquaient sur le marbre clair, cheveux frisés au vent, peu maquillée. Elle avait quitté ses trenchs et chemises pour une robe d'été blanche et un sac bandoulière Saint Laurent. Elle ne devait pas être ici, mais la nouvelle impromptue l'avait convaincue d'aller retrouver ses amis.

En quelques années, elle s'était créée une nouvelle famille. Sherlock était devenu un ami. John un confident. Et Lestrade... Il était le grand frère qu'elle n'avait jamais eu.

Cela faisait depuis des mois qu'elle n'avait plus eu une seule nouvelle de Greg, John, Sherlock et des autres.

— Oui, Raf. Non! Je vous rejoindrais là-bas avec Greg et la bande... Je t'appelle. Tu n'as vraiment pas besoin de venir... Oui, je comprends. Greg et Sherlock bien sûr. Tu n'as pas à être jaloux! Et n'oublie pas de réserver une bonne place loin du soleil! C'est étouffant et tu sais comment les frères Holmes ne supportent pas la chaleur ni les UV, répondit-elle avant de balancer habilement son téléphone dans la poche de sa robe.

*xXx*

Chine, Shanghai

10 juillet

Jour 211

Raf Sullivan raccrocha et se tourna vers Paul, Ethan, Anna et Molly. Ils s'étaient tous réunis au centre de Shanghai dès lors que le retour de Sherlock Holmes et de leurs amis leur avait été confirmé.

C'était une bonne nouvelle. Le soulagement était partagé. Rien n'était pareil depuis leurs disparitions. Depuis des mois, la SSA s'était faite discrète. Même les intendants avaient refusé d'offrir commentaires et analyses sur la question. Et Diesbach demeurait muet, contrairement à son habitude.

Ils avaient dû accomplir de grandes choses.

Enfin, ils étaient de retour. Enfin. Raf se frotta les yeux. Le décalage horaire pesait encore sur sa forme et la chaleur rendait son humeur excecrable. Il savait Sally énervée par ses sautes d'humeur.

Paul se rapprocha de lui. En chemise habillée à manches courtes — sommité du mauvais goût — et sandales, il suait comme l'anglais qu'il était.

— Ils vont avoir un sacré choc en remarquant ta nouvelle coiffure, tenta-t-il de le calmer en pointant sa crête.

Raf aimait sa nouvelle coiffure. Il avait toujours rêvé d'une crête. Et depuis sa nomination à la tête de Baskerville, il possédait une liberté nouvelle qu'il apprenait encore à apprécier. Anna Ulanov le trouvait hype, Molly aimait à l'effleurer des doigts en gloussant et Paul se moquait continuellement de lui. Seul Ethan semblait ne pas remarquer l'étrange coiffure. Le bêta américain était débordé.

— J'attends l'avis de Greg. Je pense qu'il va apprécier, répondit-il.

— Je suis du même avis. Il a toujours été rockeur dans l'âme.

— Mycroft et lui font vraiment la paire. Ils sont tellement différents, constata Ethan, les mains dans les poches de son bermuda.

Molly gloussa.

— Et adorables. Selon Sherlock, ils ont fait la paix alors nous sommes priés de les laisser en paix et les admirer à notre guise, appareil photo dégainé. Il faut qu'on prenne le plus de photos possible pour nos archives. On ne sait jamais, plaisanta-t-elle.

A l'exception d'Ethan, tous rirent.

— J'ai hâte de voir comment se comporte Alice. Après des semaines passées dans une jungle, elle doit avoir du mal à vivre sa dynamique duale. Oméga ou bêta? ajouta Raf, pensif.

Le cas d'Alice l'intriguait. Les changements de sexe n'étaient pas rares mais jamais encore n'avait-il encore entendu parlé de changement de dynamique.

— Elle n'est pas un cobaye! intervint Ethan, sur les nerfs.

— Du calme, 'ricain! tenta de le calmer Paul en lui tapotant amicalement l'épaule.

Le médecin se renfrogna. Il quitta le groupe et se jeta sur l'un des fauteuils en cuirs. La climatisation tournait à bloc, apportant un semblant de fraicheur dans la ville. C'était un temps propice aux rhumes d'été. Entre climatisation glaciale et chaleur humide, les microbes et autres virus étaient au paradis.

— Tu n'as pas à être aussi stressé. Nous verrons avec Kalyn et Mycroft comment procéder avec cette découverte, tempéra Anna jusqu'alors restée muette.

— Ils vont être surpris.

— Peut-être bien que non, Ethan. On ignore ce qu'ils ont fait durant ces mois. Peut-être qu'ils ont appris bien plus que nous...

— Peut-être qu'ils ont découvert qui est derrière la Reine Noire, chuchota Paul.

Molly s'en alla rejoindre Ethan, sa robe fluide Uniqlo flottant derrière elle. Ses cheveux détachés tombaient en boucle sur sa nuque. Elle n'avait pas désiré se mêler de trop près aux recherches d'Anna, préférant se concentrer sur son travail de chercheur.

*xXx*

Chine, Shanghai

10 juillet

Jour 211

Kalyn Keller avait retrouvé la vie. Une nouvelle coupe de cheveux plus féminine, un maquillage subtil, un tour chez l'esthéticienne et des retrouvailles plus que chéries avec une garde robe digne de ce nom lui avaient rendu sa dignité de B Alpha femelle.

A ses côtés, Gregory et Mycroft se tenaient la main, en chemises et pantalons en lin. Sherlock et John les précédaient, excités et fébriles à l'idée de retrouver leurs amis. Alice pianotait sur un portable dernier cri. Nul doute qu'elle tentait de pirater discrètement les services médicaux de la Thaïlande pour avoir des nouvelles de Filibert. Elle avait revêtue une longue robe bustier qui masquait l'étendue de ses tatouages aquarelles. Aden refermait la marche. Il s'était fait discret.

Ben avait décidé de demeurer auprès de la bande de scientifiques. Il s'était trouvé des connaissances communes avec Isabella et leur avait promis de venir les visiter une fois ses propres affaires réglées. Kalyn avait déjà dépêché une équipe de la SSA pour l'aider dans sa quête de justice et lui faire entendre raison sur sa place réelle. Un scientifique de sa trempe ne devait pas perdre son temps à agir seul comme un chevalier des temps modernes. Il apportait bien plus de valeur ajoutée en servant la connaissance et la science.

La chaleur moite de Shanghai lui poussa à se frotter le front. Elle regretta de n'avoir pas choisi une robe fluide comme Alice. Son pantalon en soie et le débardeur en coton qu'elle s'était procuré n'étaient pas vraiment adaptés au climat local. Elle espérait seulement qu'ils bénéficieraient d'un véhicule avec climatisation.

Ils étaient descendus de leur jet privé, envoyé sur ordres de Bai Long. Le chemin qui les séparait de l'entrée de l'aéroport n'était pas long. Elle appréciait les quelques détails bien pensés de son Eminence. L'homme devait être au courant de l'état de santé de Mycroft.

Elle se retourna brièvement. Greg et Mycroft ne se tenaient plus la main, mais demeuraient proches. L'alpha encerclait discrètement l'oméga de sa présence protectrice et un peu possessive. Contrairement à son habitude, Mycroft se laissait faire. Sa gestation l'avait bien affaibli.

Et ils étaient heureux. Timides et gênés certes, mais heureux. La quiétude se lisait sur leur visage. Soulagée, Kalyn dirigea son attention vers un autre élément du groupe, Alice.

Un coup de folie.

Elle ne l'avait jamais aimé comme telle. Alice Imogen était une amie très chère. Rien de plus. Leur rapprochement insensé n'avait été qu'une terrible erreur, rien de plus. Rien de plus.

Alice aimait Filibert. Filibert l'aimait, elle. Et elle aimait la défunte Merry.

Un triangle amoureux.

Certains le qualifieraient de tragique, d'autres de malheureux. Pour elle, ce n'était que le produit de leurs actes et de leurs choix. Leur volonté les avait guidé dans cette histoire sans fin. Dans une autre vie, Kalyn aurait été capable d'oublier et de tourner la page. Peut-être même qu'elle aurait eu le courage d'accepter les avances de Filibert. Ce n'était qu'une affaire de volonté.

Mais elle avait orienté sa force volontaire vers d'autres horizons plus attrayants; la liberté, la richesse, la réussite et surtout, les convictions. Comme Filibert. Comme Mycroft avant Greg. Comme Merry ou Diesbach.

Cette existence ne méritait pas Alice. La jeune femme, si brillante qu'elle l'était, devait contribuer à son propre bonheur et pas à celui des autres. Elle méritait une vie paisible, des amis, sa passion pour l'art et la collection, ses livres et ses jouets technologiques.

— Il ira bien, lui murmura John Watson.

Kalyn fut tirée de sa rêverie. Elle avait oublié qu'ils avaient pénétré l'enceinte de l'aéroport, se dirigeant vers la sortie du bâtiment pour aller retrouver les autres.

L'oméga la regardait avec patience.

— Je ne devrais pas être aussi triste, John. Mais merci.

— Je te croyais joyeuse de retrouver la civilisation.

— Oui, je le suis. Mais comme tu l'as deviné, mes pensées me guident toujours vers une humeur désastreuse. Je suis désolée de vous causer de la peine, lui répondit-elle en un souffle.

L'oméga nia.

— Il est solide. Je ne pense pas qu'il est mort. Les troupes sont arrivées très rapidement. Un homme comme lui a dû être transporté d'urgence aux soins. Je pense bien que Dimitrov a besoin de lui, la rassura John.

Tandis que Sherlock plissait les yeux, l'oméga continuait de lui agripper le bras, toujours pour la rassurer.

— Merci John. Sherlock est chanceux de t'avoir à ses côtés, lui répondit-elle.

Un ton juste assez malicieux pour faire bouder Sherlock suffit à détendre l'atmosphère. L'A Alpha jaloux croisa les bras et dirigea son regard vers un couple de touristes, bien décidé à les ignorer. John rit discrètement et enlaça son alpha. Ils n'avaient pas besoin d'attirer l'attention.

— Qu'est-ce qui nous attend une fois de retour? demanda plus sérieusement John.

Kalyn soupira.

— Nos amis heureux et curieux. Et puis... Les foudres de Bai Long et de Diesbach. Je pense que les frères Holmes devront répondre de leur mère. Et enfin, Sa Majesté la Reine d'Angleterre et son Altesse la Reine de Suède termineront le travail. La suite, tu la connais... Rapports, bilans, crises à résoudre pour dormir et récupérer. Mycroft devra aller voir un médecin gynécologue.

— Il est à cinq mois. Bientôt, on devra le placer sous surveillance sans quoi ce sera Greg qui le fera.

— Mais tu ne penses pas qu'il respectera les consignes.

— Pas le moins du monde. Mycroft est un oméga en gestation aussi têtu voire même plus que moi, répondit John en se grattant le menton.

— Tu as raison. Mais nous verrons bien avec le temps. Dans trois mois, il devrait être domptable. Pour le moment, je propose de laisser l'honneur de sa garde à Meredith. Elle seule sait y faire avec les Holmes.

— Pas même toi?

Kalyn observa discrètement l'A Oméga en gestation. Elle secoua la tête. Il lui était impossible de contrôler Mycroft. Durant toutes ces années, elle n'avait seulement réussi qu'à le garder vivant et en relative bonne santé. L'humeur de Mycroft dépendait de Merry, de Sherlock et enfin, de Greg.

— Il a Gregory maintenant. Mon rôle est terminé... murmura-t-elle.

Qu'allait-elle faire à présent? Il lui restait la SSA, ses entreprises, ses amis. Des choses qu'elle avait toujours réussi à jongler en même temps que le bien-être de Mycroft.

Un sentiment de vide inconnu la surprit.

*xXx*

Chine, aéroport de Shanghai Pudong

10 juillet

Jour 211

Marco jouait des coudes, l'uniforme de prêtre abandonné pour celui plus discret d'homme occupé. Il se faufila entre deux groupes de touristes coréens et jetant un coup d'oeil par-dessus l'épaule, il commanda ses amis de le suivre. Le reste du groupe s'éxecuta, respectant les connaissances et habitudes du bêta.

— On arrive bientôt? râla Kim, revenue exprès de Stockholm où elle avait été postée pour sa formation.

Sally lui jeta un regard noir. Elle le dépassa en quelques enjambées.

— On se dirige vers la zone réservée aux passagers des jets privés. C'est là que nous attendent les autres, répondit-elle néanmoins.

La climatisation la rendait nerveuse et nauséeuse. Le vent glacial et poussiéreux lui tapait sur le système. Ce froid artificiel la dégoutait. Mais ils étaient à Shanghai, en plein été, ville capitale de la SSA et havre de paix loin des oreilles et yeux de Bai Long.

Pas de Circus, pas de pape, encore moins de Sacha et de Roseraie. Shanghai était leur nouveau refuge. Sally l'espérait pour peu longtemps.

— Pourquoi pas Boston? Ou bien Paris... Ou même Honolulu! Shanghai... Maudite ville paradis des fabriquants de déodorants..., grinça la B Alpha en repoussant des mèches errantes vers l'arrière.

— Arrête de faire ta rabat-joie! Ils ont choisi cette ville donc on est ici. Mycroft est en gestation. Il ne faut surtout pas le rendre nerveux... Surtout avec Greg, K' et Sherlock à ses côtés, rétorqua Marco.

— Tout le monde est au courant?

— Oui, malheureusement. Raf a laissé échapper la nouvelle.

— C'est tout lui, ça. Il ne fera jamais un bon enquêteur, grimaça Sally.

— Encore heureux! Imagine-toi en train d'empêcher deux Sherlock de contaminer ta scène de crime, se moqua Marco avant de se taire brusquement.

Il détourna rapidement le regard. Sally se contenta de plisser les yeux. Elle referma les poings malgré tout.

Detective Sergeant n'était plus qu'un lointain souvenir. Sa position réelle était aussi précise que le rôle actuellement joué par Rory dans Doctor Who au début de leurs aventures.

— Je suis désolé, s'excusa Marco.

Elle haussa les épaules et l'ignora.

*xXx*

Chine, aéroport de Shanghai Pudong

10 juillet

Jour 211

Mycroft envoya les quelques missives de son portable qui allaient déterminer son agenda à venir pour les deux prochaines semaines. Elles allaient être chargées.

Après plusieurs semaines d'errances imposées, un stress physique constant au sujet de sa gestation et la réapparition presque miraculeuse de Gregory dans sa vie sentimentale, il accueillait son quotidien longtemps éprouvé avec joie et un étrange calme. Sans doute, la perspective de devenir parent l'avait bien plus changé.

Il se palpa le ventre et sentit aussitôt la poigne de Greg se resserrer sur lui. L'A Alpha ne le quittait plus, l'enveloppant d'une éternelle senteur épicée protectrice qu'il apprenait enfin à profiter, le détachant des senteurs plus que nauséabondes de la population dense de l'aéroport. Des yeux bruns se posèrent sur lui. Son coeur se compressa, son esprit s'étourdit. Il entrouvrit les lèvres. Le son qui s'y échappa le fit gémir de honte, étant en public.

— Oh Myc', le caressa Lestrade tout en se penchant vers lui pour lui déposer le tant espéré baiser.

Il lui retourna cette marque d'amour et savoura longtemps la douceur de ses lèvres et son parfum alpha.

— Dès qu'on sera chez nous, je te prouverai l'étendue de mon amour pour toi, lui chuchota-il dans le creux de l'oreille.

Mycroft tressaillit. L'injustice de leur position en plein aéroport et l'accueil qu'il devait subir de ses amis le rendaient morose. Il se raccrocha aux bras de l'A Alpha et se pressa contre son torse. Greg s'empressa de l'entourer d'une étreinte possessive.

— Si vous avez envie de vous accoupler en public, je vous invite à utiliser les toilettes au fond à droite. Elles viennent juste d'être nettoyées, les interrompit Sherlock tout en grimace.

Mycroft se dépêtra des bras et caresses de l'A Alpha, rouge de gêne. Il ignora son frère et se redressant fièrement, il se dirigea vers Kalyn qui les précédait. Gregory lui emboita le pas, amusé par la situation. L'A Oméga avait envie d'aller se noyer dans les tréfonds de la forêt thaïlandaise.

Il entendait les gloussements d'Alice, sentait le regard amusé d'Aden, rougissait comme John. Seul Sherlock demeurait imperturbable, mais guettant toujours la prochaine occasion de le rendre muet.

— C'est bon, je les vois, les interrompit John en pointant devant lui.

A vingt mètres d'eux, Sally Donovan, Marco et Kim dansaient sur place, grands gestes des bras et sourires éclatants.

Mycroft se surprit à sourire à son tour. Il emprisonna la main de Greg dans la sienne et s'avança joyeusement vers leurs amis.

*xXx*

Vatican,

9 juillet

Jour 210

Sacha Li admirait la basilique Saint-Pierre, un verre de vin rouge entre les mains. Elle attendait la fin du discours hebdomadaire de Diesbach, l'un des plus adorés papes de l'histoire moderne.

Les touristes et croyants avaient envahi la place Saint Marc, dédiant leur entière attention au saint père, ignorant le pouvoir réel qu'il détenait et ce qu'il était prêt à sacrifier pour l'honorer.

Elle appréciait cette allégresse. La foule en délire pour un personnage qu'elle avait toujours admiré, malgré ses remarques sur son style de vie unique. Elle l'avait rencontré, jeune, très jeune même, lorsque Heleen Banaart menait cet qui allait plus tard devenir l'AIS d'une main de fer, lorsque Dimitrov cherchait les affaires que lui avaient dérobés les autres disciples de Bai Long. Bien que ce passé ne fut pas particulièrement heureux, elle le chérissait. Et comme tous souvenirs, plus ils devenaient anciens, plus elle les trouvait beaux. Même les brimades que Dimitrov avait subi, même les coups qu'on lui avait porté lorsqu'elle avait avoué appartenir à une grande famille suisse.

Puis vinrent Filibert, William, et Daiyu. Albert, Maria, et Elly. Et enfin, les rires brillants du quatuor Will-Kalyn-Daiyu-Mycroft.

Son verre de vin reposait sur une table d'appoint en noyer, à demi terminé. Sacha continuait de fixer l'extérieur. Midi passait. Bientôt la foule se disperserait pour ensuite se retrouver une nouvelle fois dans une semaine. D'ici là, Mycroft aurait repris ses repères avec ses amis. Et elle... Elle irait se présenter comme telle sous leurs regards déçus. Une trahison. Elle avait trahi les ordres de Bai Long, les plans longtemps mûris, très souvent changés de Mycroft. Le secret de Filibert.

Des bruits de pas la tirèrent de ses pensées. Probablement Diesbach. La B Alpha laissa échapper un long soupir et se releva, rajustant son décolleté Saint Laurent couvrant le peu de poitrine qu'elle avait, sa chair blanche luisante sous les doux rayons italiens. Son chapeau à bords larges la dissimulait des regards, mais en se retournant, ses lèvres rouges tremblèrent. Elle se reprit aussitôt.

— Quelle beauté cette vue, s'exclama la voix grave qu'elle avait appris à haïr autant qu'elle l'avait aimée.

Sacha se redressa sur tout son mètre quatre-vingt et sourit par politesse. Son âme tremblait de terreur. Elle était seule.

— Je te croyais au Circus, répondit-elle, calmement.

— Tu sais ce qui fait la différence entre un diplomate et un politicien?

— Je t'écoute. De toute manière, tu n'accepterais pas le contraire.

— C'est la capacité à mentir. Tu ne seras jamais politicienne, Sacha Li. Même présidente, tu n'arriveras jamais à tromper tes adversaires. Ce n'était qu'avec ta position auprès de Diesbach et d'Elisabeth II que tu avais réussi à te hisser au sommet... Tu sais très bien pourquoi je suis venu ici.

Elle serra les poings.

— Oh mais regardes-toi... Tu veux jouer les agents sur le terrain? C'était peut-être ton rêve. Mais tu as toujours été nulle sur le terrain. Heureusement que la Reine Noire pesait trois tonnes, sinon tu ne serais qu'une bouillie de chair et de sang aujourd'hui. Adieu jolis chapeaux et escarpins.

Il avait raison. Il avait toujours eu raison. Mais ce n'était pas le moment. Elle rassembla le peu de courage qui lui restait et fit ce qu'elle savait faire de mieux, imiter Kalyn Keller en rage.

— Oh mais pas de violence ici! Ces meubles sont trop précieux pour être cassés. Suis-moi et je te promets de laisser ton cher Diesbach en paix. Pour une juive déclarée, tu es affreusement loyale au pape des catholiques. Cela en dit beaucoup sur toi et sur son hypocrisie.

— Je t'interdis de parler sur ce...

Il la plaqua contre la fenêtre, fracassant son crâne, lui agrippant les bras, recouvrant sa bouche d'une main gantée. Il avait préparé son coup. Elle avait été imprudente.

Son haleine portait la même signature menthe qu'elle lui avait toujours attribué. Toutes ces années à chercher à le comprendre... Elle n'arrivait toujours pas à le cerner.

Sa vision se brouillait. Il l'avait décollée du sol. Sa coiffe abandonnée, ses escarpins perdus.

— Tu ne peux rien contre moi, lui susurra-t-il dans l'oreille.

Elle gémit. Elle chercha à se défaire de lui. Mais que pouvait-elle?

Son destin l'avait rattrapé. Sa trahison n'aurait été que de courte durée.

— Et tu me croyais si dupe? Oh je savais bien que tu planchais d'éliminer la Reine Noire. D'abord sa fille, en utilisant Sherlock Holmes et la dépression d'Alexander. Puis elle, lorsque tu me croyais trop occupé à quitter le Circus pour la Roseraie. Mais j'y étais déjà. Et je t'ai aidé. A ton insu.

Elle tenta de le mordre. Il lui mordit la nuque en riposte, la joue, tira sur son oreille. Sacha n'arrivait plus à crier, encore moins à pleurer. Elle était tétanisée. Et seule.

— J'ai fait comme si de rien n'était. J'ai continué à promouvoir la Roseraie comme au premier jour. Je savais bien qu'à ton coup de force et imposture en Reine Noire, des choses allaient changer. J'ai alors fais comme si tu étais la véritable Reine Noire. J'ai suivi tes plans rocambolesques. J'ai informé ton cher Filibert comme au premier jour. Il ignorait tout de cela, le pauvre. Jusqu'au bout.

Il lui souriait. Elle le comprit. Comme avant. Alors... Elle sanglota. Il resserra son étreinte. Elle s'étouffait.

— Pauvre Filibert. Toujours attendu comme le messie. Le sauveur. Le bel homme à qui tout réussissait. Mais il a commis une seule erreur. Il aurait dû s'échapper avec tes amis. Mais non. Il a préféré rester et se faire tirer dessus. Je peux reconnaître une blessure infligée par Kalyn entre mille. Elle a la gâchette dure et précise. Mais humaine. C'était son erreur.

Pas Filibert... Il n'avait rien fait de mal. Fil. Son Fil...

— Tu es tellement terrifiée...

Il chassa une mèche de son visage et colla son front au sien. Elle garda les yeux ouverts. Elle ne mourrait pas dans la défaite.

— Tu ne m'as pas compris. Je ne veux pas te tuer. Au nom de notre ancienne complicité. Tu dois sûrement te demander pourquoi maintenant, n'est-ce pas? Aujourd'hui est le jour parfait. Un cadeau de bienvenue à Mycroft et Kalyn. Une plaie dans l'égo de Diesbach, lui qui croit dur comme fer le Vatican inatteignable. C'est faux!

Il lui couvrit les yeux. Elle se savait condamnée. Mordre sa langue était impossible. Le courage lui échappait. Elle avait honte.

Un baiser sur le front. La terreur. Le mépris. Mais aussi l'espoir qu'il pouvait encore changer. Redevenir comme avant. Le Dimitrov qu'elle admirait. Celui qu'elle voulait retrouver.

Elle s'évanouit et tomba au sol.

*xXx*

Chine, Shanghai

10 juillet

Jour 211

Anna Ulanov relisait une énième fois le dossier que lui avait fait transmettre Sacha Li. Au premier abord, elle ne comprenait pas comment la présidente suisse lui avait confié ses secrets. Leur relation n'avait jamais été des plus plaisantes.

Avec le recul, tout fut clair. Sacha Li cherchait une âme sincère et critique à qui confier ses intentions. Une autre personne l'aurait prise pour une demeurée ou une victime du passé. Mais pas elle. Anna ne l'avait jamais plus apprécié que demandé. C'était une collègue respectée au sein de la SSE, et encore...

Mais ce dossier. Tout changeait donc.

— Ils arrivent tous! Et excellente nouvelle, Mycroft et Gregory se sont réconciliés! s'exclama Paul en l'embrassant fermement.

Elle se releva, souriante et l'enlaça de joie, le dossier abandonné sur la table.

— Je suis contente pour eux. Dans combien de temps?

— Dix minutes, sauf si les embouteillages les ralentissent. Ce qui est fort probable. Mais dis-moi, qu'est-ce que ce dossier a de plus que moi?

Anna jeta un coup d'oeil sur la couverture nue de l'épais document. Puis se retournant vers son fiancé, elle l'embrassa et lui murmura doucement:

— Rien de bien important. Allons-nous préparer pour les accueillir. Je dois me défaire de ces horribles chaussons.

— Pas d'escarpins!

— Des sandales alors?

— Des ballerines, et rien d'autres!

Paul la prit dans ses bras et l'embrassa une nouvelle fois, excité par le retour de leurs amis, et ignare de ce qui se passait avec Sacha.

Il la reposa à terre et se dirigea vers Ethan. Ce dernier affichait une mine lugubre.

— Que se passe-t-il? demanda Paul, les sourcils froncés.

Derrière lui, Anna Ulanov avait repris son air glacial. Celui qu'il avait appris à redouter.

— C'est Diesbach. Il a découvert ça... murmura le bêta en tendant son téléphone portable.

Le couple s'approcha de lui.

— Argh! cria Paul en reculant d'un pas.

A ses côtés, Anna Ulanov refermait les yeux. Déjà, elle avait redirigé le regard vers le précieux document qu'elle ne quittait plus des yeux.

Ethan referma l'appareil et le rangea. Il prit une position de soldat, mains derrière le dos et les fixa du regard.

— Nous devons les prévenir. Diesbach est parti rejoindre Bai Long à Hong Kong. Meredith Holmes a été envoyée au palais Buckingham avec Chiara Holmes et Mrs. Hudson.

— Et?

— J'ignore si elle est encore vivante. Mais c'est bien la sienne.

— Son bras...

— Son bras gauche. Elle est ambidextre. Ça n'a jamais été un secret. Son bourreau était au courant, intervint Anna en tendant le bras.

Ethan lui remit l'appareil. Elle alluma l'écran, retrouva la photographie. C'était bien le bras de Sacha Li. Elle reconnaissait sa bague, cette peau délicate et si jeune malgré son âge, cette main qu'elle avait serré à de nombreuses reprises, signe que la suisse l'avait toujours considérée comme égal. Elle s'était fourvoyée.

Mais rien ne serait fait pour elle. La vérité facile sera bientôt diffusée partout dans les couloirs de la SSA. Sacha Li avait trahis Bai Long.

Ulanov jeta un dernier regard au dossier qu'elle connaissait presque par coeur. Sacha l'avait choisie, elle. Une âme critique. Un esprit ignare des tensions passées au sein de la SSA.

Pour le moment, elle n'avait qu'une priorité et certitude. Elle devait retrouver au plus vite Mycroft et Sherlock Holmes et leur présenter sa version des faits.

Parce qu'à ses yeux, Sacha n'était pas une traitre. Et il fallait la secourir au plus vite. Ensuite, on débattrait sur son sort.

— Anna... Bai Long désire te parler, dit Raf en courrant vers elle, le portable à la main.

*xXx*

Chine, aéroport de Shanghai Pudong

10 juillet

Jour 211

L'embouteillage n'en finissait pas. C'était habituel à Shanghai. Kalyn jaugeait les différents véhicules de l'artère. Ils étaient en terrain allié. Le territoire dominé par les ordres de Bai Long s'étendait bien au delà de la ville sur la mer. Ils avaient peu de chance de se retrouver entre les mains d'ennemis.

Mais un regard lui suffit pour apprendre qu'elle n'était pas la seule à s'inquiéter. Mycroft et Sherlock Holmes avaient pris possession de leurs armes. A leur suite, John, Gregory et bien entendu Aden Banaart, qui, sous ses apparences de milliardaire détestable, demeurait encore et toujours l'un des meilleurs éléments de la SSA.

Kalyn plissa les yeux. Elle croisa le regard confiant de Mycroft. Sherlock lui murmurait ses déductions dans l'oreille. L'aîné Holmes acquiesçait et répondait tout aussi rapidement. Quelque chose se passait. Les passagers de la longue limousine guettaient le danger.

Soudain, le portable de Sally Donovan sonna. Suivi par celui de Marco, puis de Kim et des autres. Ils l'inspectèrent en même temps. Leurs visages se décomposèrent.

Et puis, Alice releva les yeux.

— Ne regardez pas vos portables. Mais écoutez-moi, dit-elle.

Le groupe se tourna vers elle.

— Nous devons nous préparer à faire face aux rumeurs qui circulent dans la SSA et en même temps nous reposer sur les dires d'Anna Ulanov qui n'est pas dernièrement très appréciée de nos troupes.

— Alice.

— Officiellement, Sacha Li vient d'être mise à pied pour trahison.

— ALICE!

— Tais-toi, John et écoute-moi. J'ai reçu il y a quelques instants un message d'Anna. Elle me demandais de vous révéler cela qu'à la condition que la soi-disante trahison de Sacha est révélée. On a découvert son bras abandonné dans le bureau de Diesbach. C'est une déclaration de guerre. Mais si vous lisez vos messages, ils diront que c'est une vengeance entre partisans de Dimitrov. Parce que c'est Sacha la meurtrière de la Reine Noire, continua Alice.

Sherlock et Mycroft aquiescèrent. Le cadet ouvrit le message en question. Puis il demanda à Alice de lui tendre le sien.

— Je ne crois jamais en ce qu'on dit, mais en ce que je vois et trouve. Le bras a été coupé de force, mais elle était inconsciente lors de l'opération. Connaissant Sacha, elle n'aurait jamais souhaité se défaire d'un bras. Peut-être bien un oeil, ou encore une oreille. Mais pas un bras, déduisit Sherlock.

— Et pourquoi? demanda Kim.

— Parce qu'elle tient trop à son apparence pour perdre l'usage d'un bras. L'oeil peut être dissimulé sous un bandeau pour un résultat terrifiant. L'oreille... Elle a toujours aimé avoir de longs cheveux. Mais les bras, non. Elle en a trop besoin.

— Je suis d'accord avec Sherlock. Sacha n'est pas une femme à se laisser aller de cette manière. Tuer la Reine Noire lui ressemble. Mais se faire mutiler dans le bureau de Diesbach est complètement insensé, ajouta Kalyn.

— Elle a été plaquée contre la vitre de force. Regardez les photos de cette fenêtre... La SSA est vraiment incapable pour croire aux rumeurs, compléta Sherlock en haussant les épaules.

— Alors que devons-nous faire?

— Il est trop tard pour faire marche arrière. Mais Bai Long est-il au courant? demanda Gregory en encerclant les épaules de Mycroft.

— A vrai dire, c'est lui qui lui a demandé de vous informer de ceci. Il a réussi à pirater mon propre portable. Et le message a été écrit par Anna.

— Nous avons donc des alliés. C'est mieux que rien, attesta Kalyn.

— Je dois aller rejoindre Diesbach, intervint Marco.

— Mais avant cela, nous devrions sortir de ce merdier en vie, dit Sally Donovan en s'armant.

Ils étaient encerclés.

— Bai Long est donc bien en danger, murmura Kalyn avant de tirer sur leur chauffeur.

— Et Sacha a été sotte sur ce coup-là. Elle ne nous a peut-être pas trahie, mais elle a été l'élément de trop! cria Aden en visant un assaillant.


Merci pour votre patience.