— Trente-Six —
Chine, Shanghai, Sheraton
10 juillet
Jour 211
Le silence régnait en maître dans le long couloir du dixième étage de l'hôtel Sheraton. La moquette et les murs traités avalaient le bruit de ses pas rythmés. Il s'enfonçait progressivement dans un calme bouillonnant, l'adrénaline croissante, les mains moites, l'arme à la main.
Deux cadavres gisaient à cent mètres, abattus froidement à l'aide d'un silencieux. Ce n'était pas sa première fois.
Il tourna à droite, débouchant sur un autre couloir. La chambre 1008 se rapprochait rapidement.
Son portable pesait lourd dans la poche de son bermuda. Il n'osait pas encore le décrocher, l'ayant placé sur un mode silencieux. Il devait faire vite. Anna Ulanov n'était pas en mesure de se défendre et Marco ne pouvait pas agir entièrement seul. Quant à Molly, Raf et Dimmock, ils étaient comme handicapés entre leur devoir de protection d'Anna et d'eux-mêmes.
L'habitude qu'il avait développé au fil des années lui était enfin utile. Ethan avait dissimulé ses instruments pour désamorcer une bombe dans son sac de voyage, gage d'une sécurité additionnelle. A l'instant même, cette habitude pourrait sauver la vie d'un grand nombre d'individus. Il lui suffisait d'agir avec patience et calme.
Le problème de la moquette, bien confortable qu'elle l'était pourtant, était sa capacité à avaler les bruits. Cette arme à double tranchant pouvait lui être fatale à tout moment. Alors il se concentrait sur toutes les anomalies qui pourraient trahir ses assaillants.
Ethan parvint enfin à la chambre d'hôtel réservée par le groupe pour la journée et y entra sans encombre.
*xXx*
Chine, Shanghai, dans les airs,
10 juillet
Jour 211
Kalyn Keller ordonna à son pilote d'effectuer un détour en direction de sa villa shanghaïenne. Elle ne pouvait pas compter sur les armes présentes dans l'hélicoptère. Rien ne lui semblait adéquat.
— On l'a perdue, entendit-elle dans son oreillette. Elle gardait contact avec Mycroft et les autres comme elle le pouvait. Surtout Mycroft.
C'était la voix d'Aden Banaart, étrangement calme dans le tumulte de l'action.
— Sally a perdu connaissance. Mais son état est stable, ajouta Aden.
Elle lâcha un soupir de soulagement. C'était mieux que rien.
— Et toi, Greg? demanda-t-elle à son ami.
— RAS. Mycroft semble avoir la nausée. Mais on arrive vite.
Sa voix était hachée par les crissements de la communication bancale.
— Ok, dit-elle en raccrochant.
Leurs plans avaient donc marché. Les troupes de Dimitrov les avaient laissé tranquilles.
Elle agrippa son siège des deux mains et tressaillit. Son instinct lui dictait de faire demi-tour.
— Vite! Direction le Sheraton, faites-vite! cria-t-elle au pilote qui s'exécuta aussitôt.
*xXx*
Chine, Shanghai, Sheraton
10 juillet
Jour 211
Paul Dimmock avait jeté Anna par-dessus son épaule et commençait à grimper les étages en direction du toit, laissant Raf servir d'appât aux ennemis dans le grand hall. La jeune femme restait calme autant qu'elle le pouvait, se laissant être portée par son fiancé. Elle avait abandonné sa pudeur usuelle, fesses en l'air, jupe jaune pâle Tara Jarmon relevée, shorty blanc en dentelles apparent.
Une bombe et ils étaient piégés.
Marco les suivait, le souffle coupé par les nombreux appels qu'il recevait de Kalyn. Cette dernière se dirigeait vers eux en hélicoptère.
Les troupes de Dimitrov avaient encerclé les lieux et ils les avaient laissé faire, préférant se réfugier à l'intérieur du bâtiment que de soulever l'attention publique.
Tout pour protéger ce qui pouvait l'être de la réputation de Bai Long et garder son influence dans la ville sur la mer intacte.
Ainsi donc, ils s'étaient eux-mêmes créés un piège dans lequel ils venaient de tomber.
Les autres n'étaient pas encore parvenus jusqu'à eux.
Ils n'avaient pas eu le temps d'évacuer le bâtiment. Des vies innocentes étaient également piégées.
— Que nous ayons condamné les sorties ou non, Dimitrov a gagné. Ils nous haïront, Bai Long et nous, murmura Anna.
— Non. Ethan ne va pas tarder. Il va trouver une solution, continuait d'asséner Molly Hooper.
*xXx*
Chine, Shanghai, dans les airs,
10 juillet
Jour 211
Sa robe blanche était foutue, teintée du sang qui avait enfin cessé de couler. Aden continuait pourtant de presser la blessure de son amie, impatient.
Sally Donovan avait perdu connaissance et ils devaient atteindre une clinique propre à la SSA dans quelques minutes. Les meilleurs chirurgiens étaient déjà sur le pied de guerre, prêts à l'opérer au plus vite.
Le bêta souffla au rythme des hélices de l'engin. Il se focalisait sur la seule et unique tâche qu'il devait accomplir pour le moment. Le reste attendrait.
*xXx*
Chine, Shanghai, dans les airs,
10 juillet
Jour 211
Sherlock emprisonnait les mains de John, soucieux de l'importance des paramètres qui lui manquaient pour définir les prochaines étapes de l'attaque. Il observait le sol de la ville de la vitre renforcée, le casque branché sur plusieurs ondes communiquant en permanence avec ses amis.
Aden et Sally se dirigeaient vers une clinique. Kalyn avait fait demi-tour. Son frère et Greg faisaient tout pour protéger Bai Long.
Le bâtiment hébergeant le Sheraton s'offrait lentement à leurs regards soucieux, moderne, simple, un peu âgé mais toujours fonctionnel. C'était une bâtisse solide et assez classique comparée aux multiples oeuvres originales qui jaillissaient des terres. L'A Alpha observa les mouvements de foule autour du bâtiment. Rien ne désignait une panique générale.
— Personne à part nous sommes au courant de ce qui va se passer dans moins d'une demi-heure, murmura-t-il à sa moitié liée.
John pressa sa main en guise de réponse. Son esprit s'était déjà égaré vers un militarisme maitrisé. Sherlock sourit. Cet aspect de John ne finirait jamais de l'intriguer.
— Je vois Marco et Kim s'approcher du bâtiment et repérer les agents de Dimitrov, ajouta-t-il en ajustant ses jumelles.
John les lui arracha des mains et se plaqua contre la vitre.
— Alice est-elle donc en sécurité? Je ne la vois pas.
— Elle l'est. Marco ne l'aurait jamais laissée seule. Et j'entends la présence de l'hélicoptère de Kalyn. Nous devons nous poser et attendre en silence. Il se passe quelque chose à l'intérieur dont nous ne sommes pas au courant, répondit-il en reprenant possession des jumelles.
John le lui reprocha du regard mais abandonna sa lutte pour se focaliser sur son portable.
— Kalyn a un mauvais pressentiment. Elle a décidé de venir ici. Un peu comme toi, Sherlock, commenta John sans quitter son écran des yeux.
L'A Alpha acquiesça avant de signifier au pilote leur volonté de retrouver la terre ferme.
— Allons-y. Nous devons aller les épauler, fit John en ramassant une arme.
*xXx*
Chine, Shanghai, Sheraton
10 juillet
Jour 211
Anna avait un très mauvais pressentiment. Mais elle se tut. Elle n'avait pas besoin d'aller ajouter un stress supplémentaire à ses amis.
— C'est Marco. Il nous rejoint avec Kim, souffla Molly en rangeant son portable dans une poche.
Le groupe continua de grimper les étages vers le toit, seule chance qui leur restait d'atteindre l'air libre et procéder à l'évacuation des innocents sans créer de panique.
*xXx*
Il s'était toujours interrogé sur la signification de son existence. Il était devenu médecin pour aider les autres. Il avait pensé être plus utile au milieu de conflits humains qu'à soigner les plaies d'enfants gâtés et d'ivrognes inconscients. Il était devenu soldat pour se défendre lui-même et ainsi continuer à soigner ceux qui en avaient besoin. Parce qu'il ne servirait à rien s'il était mort ou blessé. Et il devait défendre les blessés. A quoi bon un médecin incapable de protéger ses patients dans un champ de bataille? Mais ça, c'était après sa rencontre avec Mycroft.
A l'origine, il avait aimé désamorcer des bombes, un rêve de gosse. C'était un art précis, proche du rôle de chirurgien qu'il avait appris à apprécier au fil des années. Il n'était encore qu'étudiant à l'époque, jeune, rêveur et en cruel manque d'argent.
C'était sans doute aussi ce qui l'avait poussé à travailler pour les mauvaises personnes.
Et il avait rencontré ce drôle de groupe d'amis, dans lequel était cet homme à la voix presque adolescente qu'il pensait russe. Il n'avait jamais pensé le retrouver des années après, lorsque sa vie aura pris une tournure banale.
Puis, il était devenu médecin de ville, soignant ces plaies d'adolescents gâtés, en plein coeur de New-York, ville civilisée à l'opposée de son existence passée de médecin de guerre comme dans ces films et romans d'actions à deux balles.
John revint dans son existence avec Sherlock, un autre rêve retrouvé et enfin, Mycroft Holmes.
Il recommençait à désamorcer des bombes. Cette fois-ci, Mycroft n'était pas là. Il n'y avait ni Daiyu, ni Kalyn, ni William. C'était lui et ses amis, il était au coeur de l'action, pas derrière un écran, oreillette pressante.
Ses amis grimpaient les marches vers le sommet, toujours pour protéger Anna Ulanov, bien plus importante vivante que morte pour la postérité de Bai Long et de son héritage idéologique. Mais aussi les habitants de l'immeuble, toujours ignorant ce qui se passait autour d'eux. Et lui, il redescendait les marches avec son arsenal. Il rejoignait Raf Sullivan et le groupe mené par Marco sur la terre ferme, pour minimiser les dégâts.
Un médecin ou un soldat ou bien encore les deux. Cela dépendait de son humeur, des circonstances. Actuellement, il se dirait plutôt soldat-médecin plutôt que l'inverse. Il se battait avant d'aider. Il avait échangé l'ordre de ses priorités. Mais au final, c'était pour la même raison.
Cette fois-ci, il réussirait à protéger. Pas comme la dernière fois. Il n'avait pas envie d'entendre le silence morbide à l'autre bout de la ligne de Mycroft, ni reconnaître la silhouette évanouie de Daiyu dans les bras de l'A Oméga dans la vidéo. Ni les plaintes de Kalyn. Et l'absence de William à la sortie de la base ennemie.
Cette fois-ci, il verrait tout le monde sortir sain et sauf. Et puis, lorsque tout se serait terminé, il irait s'installer à Singapour pour monter une clinique bénévole et faire le clown. Kalyn et Aden avaient déjà accepté d'investir et de soutenir l'initiative. Molly et Raf étaient enchantés. John s'était proposé de venir l'aider avec les patients.
Ethan Miller descendit les dernières marches et ouvrit la porte qui le séparait du grand hall. C'était silencieux. Seul le rythme des respirations peuplait le hall. Il voyait Marco. Il voyait Kim. Raf était derrière eux, armé d'un pistolet fourni par le prêtre garde du corps.
A l'opposé, quelques agents ennemis attendaient le signal de la bataille. C'était comme à la guerre, les treillis et le désert en moins.
Une vitre cassée en plus.
Le cri reconnaissable entre mille de Kalyn Keller.
Et des tirs qui fusèrent.
Et d'autres cris, hurlements, pleurs et plaintes.
Le bêta s'immobilisa sur place, pris d'effroi par un sentiment de nausée morbide.
*xXx*
Mycroft Holmes ne voulait pas terminer dans un quartier sécurisé. Il n'était pas encore estropié. En gestation de jumeaux certes, mais pas encore une baleine. Il n'avait ni le temps et encore moins la volonté. L'état de baleine humaine attendrait donc.
— Ne sois pas têtu, le lui reprocha Greg en pressant sa main.
L'oméga détourna le regard, la mine boudeuse. Il était adulte, responsable de toutes les vies autour.
— Bai Long a besoin que je reste ici et gère la crise. Je ne suis pas un...
— Chut. Pas un mot de plus. D'habitude, je te laisserais faire ce que tu penses être intelligent et sensé car je suis trop bête pour te contredire mais pas aujourd'hui. Tu ne peux pas te mettre en danger. Plus maintenant. Les autres sauront gérer. Anthea n'est pas débutante, fais-lui confiance. Et puis, il faut quelqu'un pour canaliser la crise qui viendra dans les médias.
— Toi qui adore la sincérité, tu me demandes de mentir aux médias. C'est bien beau ça!
— Ne sois pas si sarcastique, Myc'! Et puis, en tant qu'ancien flic, je sais très bien comment sont les médias parfois. C'est trop important de maintenir la position de Bai Long et tu le sais bien.
— Ce maudit Dimitrov. J'ai pensé qu'il s'arrêterait à contrôler les esprits faibles traditionalistes. Il s'est débarrassé de Merry non pas que pour se venger d'elle et de ce qu'elle représentait, mais également pour mettre un terme à l'héritage filial des Li. Et maintenant, pour détruire ce qui reste de l'influence des Li, il saccage la réputation de Bai Long pour empêcher son successeur de perpétuer sa vision. Il veut imposer la sienne à la place...
— Il veut donc prendre ta place. J'ai comme l'impression que même après toutes ces années, il cherche à te surpasser. Tout le monde pense que tu seras l'héritier après Daiyu. Et c'est vrai. Dimitrov l'avait bien prédis. Rien de bien surprenant. Comme si...
— Il veut toujours me nuire pour ce qui s'était passé avec Maddison et Séverin. Je ne devrais pas accepter cet héritage, le coupa Mycroft en baissant le regard.
Greg lui prit le menton pour relever sa tête.
— Hé, je n'ai pas compris tes intentions. Tu veux perpétuer la vision de Bai Long, de Daiyu, de Will et des autres ou non? lui demanda-t-il fermement.
— Greg...
— L'homme que j'aime est digne de ce qui lui est demandé. Si Bai Long t'a désigné et si Kalyn et Aden ont été assez sages pour mettre leurs querelles de côté et accepter de devenir tes conseillers, c'est bien parce qu'ils te jugent parfait dans ce rôle. Moi aussi. Tout les autres également. Tu n'as plus besoin d'être dans l'ombre, Myc'.
— Je dois absolument retourner les aider...
— Non.
— Ne m'oblige pas à...
— Tu ne m'obligeras à rien parce que tu as accepté ta condition depuis le départ. Tu seras un jour à la place de Bai Long et c'est pour cela aussi que tu dois aller te reposer et laisser les autres apaiser la situation sur le terrain. De toute manière, tu as toujours détesté le terrain. Alors je ne comprends pas pourquoi tu as envie de te jeter tête la première dans une bataille bordélique. Et puis, on aura besoin de toi pour nous guider. Je serais tes yeux et tes bras une fois que tu seras bien gardé, insista Greg, fixant sans relâche l'oméga aux idées troublées.
— Tu es bien plus fort qu'à première vue.
— C'est pour cela aussi que tu m'as choisi. Alors on va calmer tes futures nausées et tu vas aller coordonner les équipes. On doit délivrer Anna et les autres, retrouver Sacha et garder la réputation de Bai Long intacte. Tu ne seras donc pas inutile. Et je t'aime.
Il l'embrassa, baiser sec et insistant sur les lèvres, baiser de promesse et de résolution. Mycroft acquiesça en silence et accepta le portable que son alpha lui tendit.
*xXx*
Chine, Shanghai, Sheraton,
10 juillet
Jour 211
Kim s'était précipitée au-devant, se servant de bouclier pour permettre à Marco et à Ethan de tirer dans le groupe stratégique, là où résidaient les cerveaux.
Kalyn avait refermé les portes de l'immeuble, entre cris et sang, ignorant les plaintes de parents et amis laissés dehors.
— On vous promet de vous les rendre en vie, leur implorait-elle.
Le corps d'un chien gisait entre les débris et balles perdues. Elle alla s'agenouiller à ses côtés pour le couvrir d'un pan de tissus.
— Nous vous le rendrons une fois tout ceci terminé, dit-elle, larmes aux yeux, consciente d'avoir non seulement été entendue, mais filmée, et diffusée sur les réseaux sociaux. Elle devait contrôler son image et celle de Bai Long par extension.
Raf hurlait aux habitants enfermés de l'immeuble d'aller rejoindre le sommet, non pas en ascenseur mais à pieds. Il gesticulait ses ordres.
— Pas par ici! Ici les gens... On vous attend! L'évacuation est en place! continuait-il de crier par-dessus son épaule aux derniers téméraires.
— Laissons vous aider, cria un jeune bêta en se précipitant vers eux.
— Oui, on vient vous aider! On sait qui vous êtes et l'on ne veut pas changer de dirigeant, cria un autre jeune homme, alpha cette fois-ci, en brandissant l'arme d'un adversaire abattu à terre.
— Idiots! Nous sommes là justement pour que vous dégagiez d'ici, hurla Ethan Miller, agressé dans son estime de protecteur des civils. Il avait trop vu de jeunes soldats tués à la guerre, à la merci d'idéologies et de luttes de pouvoir et d'argent qui n devaient pas leur être imposés.
— Ecoutez-le, bande de macaques, ajouta Kim.
L'A Alpha balança un alpha déchainé à terre d'un coup de pied retourné, effrayant quelques adversaires qui reculèrent aussitôt. Ils l'encerclèrent. La jeune fille serra les poings et se mit en position. Son regard dissuada Raf et Marco d'intervenir.
— Elle est seule! On ne va pas la laisser seule! cria un troisième jeune homme, oméga cette fois-ci, en se munissant d'un vase Ming brisé.
— Tais-toi et reste en vie pour l'amour du ciel! cria Marco, excédé par cette désinvolture adolescente.
Ethan se dirigea vers le groupe de civils et les fixa l'un après l'autre.
— J'en ai assez vu des jeunes comme vous mourir. J'apprécie vos convictions mais vous êtes trop jeunes et précieux pour vous sacrifier ici. A votre place, je rejoindrais le toit. Une amie, journaliste, vous y attend. Elle s'occupe des évacuations. Si vous êtes passionnés par notre cause, alors aidez-nous en diffusant la vérité dans le monde. Rien que la vérité. Mon amie s'appelle Anna Ulanov. Elle est handicapée mais a décidé de rester à évacuer les gens. Elle vous attend. Protégez-la plutôt que de rester ici à vous battre. Nous ne sommes que des soldats mais elle, c'est différents, dit-il en implorant les adolescents du regard.
Le plus âgé du groupe sembla comprendre et d'un air résolu, hocha de la tête. Il emporta ses amis avec lui, toujours armés d'hasard et de courage inconscient.
— Nous étions comme eux il y a des années, murmura Kalyn dans son oreille avant de se retourner vers ce qui restait de leurs adversaires.
— Que personne ne rentre et n'atteigne le sommet! Gardons cet immeuble dénué de victimes collatérales, cria Marco.
— De toute façon, c'est nous qu'ils veulent tuer en premier! hurla Raf par-dessus.
— C'est ça justement! Autant mourir en étant u... cria Marco.
— MARCO! gueula Ethan en se précipitant vers le bêta.
Kim n'avait rien entendu. Elle n'avait même pas eu le temps de se retourner. Elle avait juste ressenti un tressaillement au niveau de son oreille droite, comme un crépitement. Un bruit sourd. Un fusée invisible qui brisait le rythme des voix et de la cacophonie de tirs. On lui avait tiré dessus.
Mais elle avait eu la chance de s'être tournée de trente degré pour attaquer un autre assaillant.
Cette chance devint terreur pour ses amis qui s'écroulèrent vers Marco, gisant inerte à terre.
— M... Marco... Tiens bon! haletait Raf en pressant le trou béant infligé par la blessure par balle.
Seulement, Kalyn s'était arrêtée devant eux pour les fixer avec une glaciale froideur. Et lentement, elle se retourna, s'avança vers le tireur. Elle lui brisa le cou.
— Argh! cria un ennemi.
Il n'eut pas le temps de souffler. La B Alpha l'avait plaqué contre le mur.
Et tout ce temps-ci, Kim demeurait figée, son entraînement oublié, le bruit sourd toujours gravé dans sa mémoire.
Elle avait échappé à une mort certaine de quelques centimètres.
Quelques centimètres qui faisaient toute la différence.
Un autre souffle, celui de Kalyn qui passait devant elle pour tuer d'autres ennemis. Encore et encore.
C'était donc cela l'élite de l'élite de la SSA. Ils étaient bien capables de tuer. Ce n'était pas une légende alors.
On disait le trio incapable de tuer. Les principes inculqués par Bai Long les limitaient dans leurs faits et gestes. On pouvait tuer par inavertance. Pour se protéger. Pour protéger un autre.
On avait érigé les dires de Daiyu Li comme dogme. Elle qui refusait de se venger de son époux et de ses amis avait apporté un souffle autre dans leur milieu assoiffé de justice et de paix. C'était simple et hypocrite. On devait ne pas tuer pour la paix. Mais on tuait quand même. Jusqu'au jour où William Rothschild avait changé la donne. Mycroft Holmes, Kalyn Keller et leurs pairs avaient décidé de suivre cette fois. Kim faisait parti de la génération suivante, formée et élevée dans l'admiration de cette bande de précurseur.
Voilà que celle qu'elle aspirait à égaler tuait pour se venger, pour les autres mais aussi par rage.
— KALYN!
Kim se découvrit les yeux de ses mains et tourna doucement vers la gauche. Raf était agenouillé à terre. Les mains en sang et le regard brouillé. Ethan avait disparu.
Le vacarme s'amenuisa tout d'un coup.
Kim leva les yeux sur la B Alpha en ruine devant elle. Kalyn pleurait.
— Il est mort, Kalyn. Je suis désolé, s'éleva la voix plaintive du médecin dans l'air.
La B Alpha fracassa un vase d'un coup de poing.
Kim s'avança d'un pas, de deux, puis se précipita vers son aînée qu'elle encercla de ses bras.
— Nous sommes seuls. Tu les as tous éliminé, Kalyn, continua de dire Raf.
La poussière, le sang, les plaintes des gémissants ornaient le sol auparavant luxueux du Sheraton.
— Ethan est parti, comme ça... Il a un mauvais pressentiment, je crois, termina de murmurer Raf en refermant les yeux autrefois doux de Marco.
— Il était dévoué au Vatican... prononça enfin Kalyn entre deux tremblements.
— Je le sais. Il est parti avec le sourire, répondit Raf.
Elle hocha de la tête.
— Kim, va aller retrouver les autres au sommet. Il faut avertir Diesbach. Le plus simple sera le mieux. Il... Il a l'habitude, ordonna à demi-voix Kalyn.
La jeune fille ne contesta pas. Elle relâcha son emprise sur son aînée et se précipita vers les escaliers.
*xXx*
John et Sherlock ne pouvaient plus quitter le sommet. Ils étaient devenus en l'espace de quelques minutes les seuls interlocuteurs à qui une horde de touristes et locaux paniqués s'adressaient.
Avec eux, Molly, Paul et Anna s'occupaient de répartir les rescapés dans un hélicoptère. Tour à tour, l'hélicoptère de Kalyn puis le leur descendaient les habitants en lieux sûrs.
Et les questions fusaient. Que se passait-il? Qui étaient donc ces gens? Pourquoi tant de violence et tant de haine? Que faisait la police, l'armée, l'AIS de Bai Long pour eux? Pourquoi rien ne leur avait été dit? Que diront les médias, les gens sur les réseaux sociaux, les parents, les autres?
Sherlock avait envie de leur foutre une baffe dans le gueule avant de les valser par-dessus le toit.
John lui pressait encore et toujours la main. L'A Alpha était tout, sauf un sociopathe.
— Par ici! L'hélicoptère prochain arrive dans deux minutes. En file s'il vous plaît! cria Molly Hooper, déterminée à évacuer tout le monde sain et sauf.
La bêta se montrait de jours en jours plus efficace et droite dans ses gestes et paroles. Elle avait bien changé depuis Reichenbach.
— En file s'il vous plaît. Mon chinois est donc si mauvais? s'exclama Paul en faisant de grands gestes.
Anna restait perdue dans ses pensée. John croisa son regard. Elle semblait prise de doutes.
— Ils vont réussir à nous sortir de là, dit-il pour la rassurer.
L'oméga nia.
— Ce n'est pas cela qui me tourmente, John. Mais ce que veut Dimitrov. Que cherche-t-il à faire dans le spectacle? Certes, il ne peut pas tuer Bai Long et prendre possession de l'Asie comme il l'a convenu en échange de la vie de Merry. Mais ça... Il est en train de prendre possession de l'Asie. En nous visant comme ça, en pleine terre bancale de Bai Long. On sait tous que Shanghai a changé de mains tellement de fois... Même si elle reste plutôt de notre côté...
— Tu penses trop. Il veut se venger de Mycroft.
— Greg me l'a dit à l'instant même. Mais ce n'est pas tout. Il veut plus.
— Il n'arrivera pas à prendre la place de Bai Long. On est assez nombreux pour le contrer. Et ce qu'on fait en ce moment même, nous est favorable.
— Mais John, écoute les questions et cris de ces gens. Ils ne comprennent pas. Ils nous accusent de tout cela. Et je ne peux pas m'empêcher de penser qu'ils ont raison. On n'a pas à leur faire subir tout ceci. C'est notre combat. Pas celle des habitants qui ne désirent que paix et tranquillité...
— Et c'est grâce à ce qu'on fait tous les jours dans l'ombre. Dimitrov est un con...
— C'est vous Anna Ulanov? les interrompit une voix résolue.
Les deux omégas se tournèrent vers une bande de trois adolescents armés dans l'urgence et le manque. Ils regardaient Anna avec une curiosité empreinte de crainte.
— Oui, leur répondit-elle.
— On nous a demandé de vous aider non pas en combattant mais en nous servant des réseaux sociaux. C'est ce qu'on vient faire! cria un autre adolescent, bêta cette fois-ci. Il brandissait son portable connecté sur un compte Twitter.
Ses acolytes l'imitèrent. Puis, ils se mirent à filmer l'évacuation, leurs voix innocentes commentant les faits et gestes.
— Voilà à quoi l'on se bat. Pour ces gamins qui nous admirent et ceux qui vont nous admirer.
— C'est Ethan qui les a envoyé ici, ajouta Sherlock qui les avait rejoins.
— Merci les garçons, se contenta de dire Anna en imitant le groupe.
Sherlock et John s'échangèrent un regard. Ils se dirigèrent vers les escaliers.
*xXx*
Ethan Miller grimpait trois par trois les marches qui le menaient vers le sommet. Il avait été dupe. Il avait mal interprété les premières bombes désamorcées.
Cette sensation dégueulasse continuait de le poursuivre.
On ne les avait pas directement visé en bas. Personne n'était attaqué parmi les civils. Mais il y avait des ennemis partout.
Partout, sauf sur le toit. Ils pouvaient bien atterrir sur le toit. Mais rien. Alors soit Dimitrov avait décidé d'être idiot, soit il avait déliberément demandé à ses troupes de ne pas s'approcher du sommet. La seconde option était évidente.
— Quel idiot! se cria-t-il en accélérant.
— Ethan! cria Sherlock.
Le bêta leva les yeux. John et Sherlock descendaient vers lui.
— On remonte! Bombe en vue! leur cria-t-il.
— Mais ils évacuent encore! rétorqua John.
— Pas le temps donc. Allons-y! cria-t-il en tirant Sherlock vers lui.
*xXx*
Kalyn Keller termina de réciter un poème dédié aux agents abattus. Elle releva la tête sur ses pairs, abandonnés par les militaires. Ils étaient seuls.
— Ils se sont tous dirigés vers le sommet. Et nous sommes coincés, murmura Raf, toujours agenouillé auprès de Marco.
— On doit sortir d'ici, prononça enfin Kim Yi Na.
Kalyn acquiesça lentement.
— On devrait l'emmener avec nous...
— C'est bien impossible, tu le sais bien, K'.
Raf lui soutint le regard, déterminé. Il avait raison. Ils devaient déjà sortit d'ici en vie et si possible en un morceau.
— Alors que va-t-il se passer? demanda-t-elle à personne.
Raf Sullivan regarda une énième fois l'écran de son portable.
— Sherlock et Ethan tentent de désamorcer la bombe. La plupart des civils ont été évacués. Il reste à contenir les mercenaires à la solde de Dimitrov.
— Bien sûr. Ils veulent empêcher la bombe de ne pas exploser. Et en l'absence de civils... Plus de témoins dans notre faveur. Nous devons monter les retrouver, dit-elle.
*xXx*
— Je n'ai jamais vu cela! s'écria Ethan en découvrant le drap qui recouvrait la machine infernale.
Sherlock s'était déjà approché de l'appareil. Il le fixait avec une intense curiosité presque irréelle tant leur situation se détériorait.
— Faites vite! cria Molly entre deux appels.
John et Paul contenaient les troupes ennemis, leur bloquant l'accès au toit. Ils renversèrent plusieurs assaillants dans la cage d'escalier, effrayant les derniers civils encore présents.
— Le dernier hélicoptère vient de partir! Clean ici, hurla Anna Ulanov.
C'était le signal de départ. Aussitôt, rejoints par les deux femmes, Paul et John s'occupèrent de sceller la porte d'accès.
Sherlock se retourna vivement. Puis ferma les yeux, amer. C'était une expression qu'Ethan n'avait encore jamais vu sur le détective. Alors il comprit.
— Non... Ne faites pas ça! cria-t-il.
Il repoussa violemment Sherlock hors de sa vue, l'assommant aisément tant l'A Alpha était concentré sur la bombe.
— Mais de quoi tu parles? gueula Paul.
— Ne bloquez rien, la bombe ne peut pas être neutralisée! Tout va exploser d'ici quelques minutes! Bon sang, mais c'est ma veine aujourd'hui! cria Ethan en s'interposant entre la porte fermée et ses amis.
— T'es fou?
— Non, juste lucide. Et je fais mon job, bande d'idiots! cria le bêta.
Anna demeurait silencieuse. Ethan lui lança un regard reconnaissant. Et elle se jeta sur Paul.
*xXx*
Royaume-Uni, Londres,
15 juillet
Jour 216
Elle se croyait être dans un rêve. Là où les oiseaux chantaient. Où les gens s'habillaient en blanc. Où sa garde robe ne contenait que des pièce Nina Ricci.
C'était clair, l'air était pur. Il n'y avait plus cette odeur de souffre et ces saletés qui lui bouchaient le nez.
Sa bouche n'était plus asséchée. Ce qui devrait plaire à Paul.
Au travers de ses paupières, elle ressentait la lumière. Douce, chaleureuse, accueillante.
Plus de bruits. Plus de tremblements. De poussières irrespirable. De chaleur étouffante.
Elle ouvrit les yeux.
— Tu es réveillée.
A ses côtés, Molly Hooper le bras en plâtre et yeux bouffis lui souriait.
*xXx*
Hong Kong,
15 juillet
Jour 216
Greg et Kalyn se regardaient en silence, apaisés. La B Alpha terminait de sécher ses larmes.
— Il se réveille, enfin, murmura-t-elle en pressant la main de leur ami.
Lestrade souriait avec pudeur. Il se sentait chez lui avec elle.
— Oui, répondit-il en se penchant sur l'A Oméga pour lui déposer un baiser.
— Il ne devrait plus connaître cela. C'est trop. Avec son état... Mais il est si têtu... Il nous a sauvé la vie. Encore.
— Nous étions tous dans la même galère. Cela ne coûte rien de demander au pilote de faire demi-tour vers le Sheraton. Il avait eu un pressentiment. Je l'ai écouté.
— Merci pour l'avoir au moins dissuadé de m'assommer.
— Je n'avais pas le choix. Et puis, tu étais sous le choc.
— Des jumeaux... Je n'aurais pas cru ça de lui, il y a trois ans, dit Kalyn pour changer de sujet.
— Moi non plus. Surtout qu'ils sont de moi, tenta de plaisanter Greg en retour.
Elle lui souriait, presque riante.
— Voilà qu'il va ouvrir les yeux... Hé Myc'... Tout doux... On est là. Ici, lui murmurait Greg entre deux caresses.
Et lentement, Mycroft Holmes ouvrit les yeux.
