— Trente-Huit —
Hong Kong
21 juillet
Jour 222
Kalyn inspectait les messages de ses deux téléphones portables, passant de temps à autres une main dans sa lourde chevelure au carré, enlevant ses escarpins Jimmy Choo. Les remettant. Puis croisant les chevilles.
Quelques fois, elle levait le regard sur le bêta assis en face d'elle.
Son décolleté plongeant attirait son attention curieuse, lui qui avait toujours eu une préférence pour les omégas, si possible mâles, grands, pâles et juste un peu roux. Ou pour les grandes femmes aux senteurs indescriptibles et longues chevelures de jais.
Kalyn Keller lui faisait lever les sourcils et froncer du regard. Aden Banaart ne comprenait pas comment on pouvait trouver le décolleté d'une Alpha femelle séduisant. Lui en avait plutôt peur. Il fallait dire que Kalyn le battait toujours à mains nues.
— Tu devrais arrêter de me regarder et lire tes messages à la place. Ton empire ne tiendra plus longtemps si tu continues de rester nous observer agir, lui dit-elle, s'aidant de son regard noir signature.
Le bêta haussa les épaules. Il esquissa un sourire moqueur.
— Je peux t'adresser la même remarque, K'.
Les deux adversaires se soutinrent le regard.
— Je ne laisse pas mes sociétés croupir dans la poussière.
— Qui te dit que mes boîtes se couvrent de poussière?
— Tes actions en bourse me le disent.
— Tu laisses tes marques de luxe se couvrir de ridicule en employant des égéries toutes plus jeunes les unes après les autres. Comme si les gamins peuvent se payer trois mille euros pour une robe à quinze ans.
— C'est la nouvelle tendance. Elle ne restera pas longtemps. Une fois tout le bazars fini, Anna sera une bonne ambassadrice.
— Et pourquoi pas Mycroft? Il incarne bien ton idéal de client. Oméga, beau, grand, fin, riche...
— Pourquoi est-ce qu'on doit toujours se battre sur des détails et Mycroft? Nous n'avons plus vingt ans.
— Toi non, mais je me sens toujours aussi jeune.
La B Alpha le scruta de haut en bas et s'attarda sur son ignoble pantalon Moschino.
— Le jeunisme ne te va plus aussi bien... Quel dommage. Tu es pourtant si mignon.
Elle disait vrai. Aden Banaart était véritablement beau. Blond, doté d'une tignasse à faire pâlir d'envie les jeunes mannequins milanais, le regard souriant et une mâchoire masculine. Il était grand, athlétique, séduisant quand il le voulait et incroyablement sensuel dans sa gestuelle. Mais tout ça, c'était aux yeux des inconnus. Aux yeux de ses amis, il était le jeune homme n'ayant jamais réellement su se trouver une place. Il avait quitté la SSA pour tenter sa propre chance et avait bien réussi. Mais il n'arrivait toujours pas à obtenir le respect qu'il désirait malgré son pedigree.
Kalyn était tout son contraire. Très brune, très bronzée, le regard féroce et la bouche rouge sang. Elle mordait, écrasait les ennemis et obstacles. Sa fortune, elle se la devait par besoin et par désespoir. Non pas pour se prouver. Elle avait obtenu sa place malgré son statut d'inconnue et demeurait l'alliée préférée de Mycroft Holmes l'héritier.
Même s'ils connaissaient une cause commune.
— Nous devrions bien nous entendre pourtant. Avec autant de choses en commun et ce nouveau rôle de conseiller...
Aden la regarda avec intérêt.
— Tu ne devrais pas avoir cette place mais...
Il écarquilla les yeux.
— Ne me dis pas que... commença-t-il.
— Oui, je t'ai recommandé auprès de Bai Long, lui dit-elle simplement.
Il se leva et frappa la table du poing.
— Encore pour me prouver ta supériorité?
Elle demeura calme.
— Non. Parce que tu es le seul à pouvoir remplir ce rôle comme il le faut. Je viens de nulle part. Je n'ai aucune attache avec l'empire de Bai Long. Ma seule force réside dans mon amitié avec Mycroft et mon travail. Toi, tu incarnes la dynastie et ce qui reste de l'ancien temps.
Aden avait grandi au sein de l'empire. Peut-être qu'il avait vécu en Belgique, en Suisse, en France. Dans des pensionnats hors de prix, joué avec les rejetons de la famille royale britannique, lu ses premiers livres avec Bai Long. Il connaissait les règles, l'histoire, imprégné par une culture subite dès sa plus tendre enfance. Il constituait un garde-fou raisonnable.
— Donc nous formons le présent et le futur... Tu t'es octroyé le meilleur, le futur.
Kalyn plissa les yeux. Elle décroisa les chevilles pour reposer les deux pieds fermement au sol.
— Sinon Bai Long ne t'aurait pas choisi. C'est aussi parce que tu es le meilleur dans ce rôle que je puisse trouver. Je sais mieux que quiconque comment il est dur de porter autant de casquettes. Et puis... Tu connais Mycroft plus que tous les autres. Même mieux que moi.
— Nous ne sommes sortis que quelques années ensemble.
— Assez en tout cas pour rester dans ses mémoires. Mycroft n'est pas du genre à s'attarder dans une relation. Il tient beaucoup à toi. Mais ce n'était pas assez.
Le bêta rit jaune.
— Je ne suis qu'un bêta après tout, souffla-t-il.
— On devrait arrêter de nous tirer dessus.
— Des années d'animosités ne peuvent pas s'effriter aussi rapidement. Regarde Sherlock et Myc'. Les deux ne s'arrêteront jamais de se détester... En public du moins.
— Tu te forces à te montrer toujours sous un visage insouciant. Si seulement les autres savent ce que tu as fait, s'exaspérait Kalyn. Elle releva une mèche rebelle.
Aden la fixait à présent. Son regard s'attarda une nouvelle fois sur ses lèvres.
— Ils n'ont pas besoin de savoir. Je suis le milliardaire généreux qui fournit ce qui manque au bon moment.
— Et nous t'en remercions, lui dit-elle.
Le bêta haussa les épaules.
— Tu pourras me remercier le jour où l'on retrouvera Sacha, Fil et Dimo.
— Tu l'appelles toujours ainsi.
— Il restera comme un frère à mes yeux. Avec ses chemises débraillées et Séverin dans les bras.
Les deux amis se détournèrent le regard.
— Je me souviens encore très bien de ma première rencontre d'avec Myc'. Merry avait pris cinq kilos qu'elle reprochait à Will. Mycroft essayait de tempérer. Amelia révisait dans sa chambre pour ses partiels. Je venais de rentrer et mes parents parlaient fort. Je ne reconnaissais pas la nouvelle voix. Celle de Myc'. Alors je me suis dirigé vers eux et on s'est présenté.
— Je me souviens de ma rencontre avec toi et Dimitrov comme si c'était hier.
— Nous nous disputions comme d'habitude. Je ne supportais pas de toujours finir second après Dimo. Je rêvais d'arriver à sa cheville. On était un peu rivaux. Sacha tempérait. Maddison nous regardait avec ses grands yeux pleins d'intelligence. Et puis Myc' est arrivé et Dimo ne voulait plus que le battre, lui. Il m'avait oublié.
— Au final, c'est bien une histoire de jalousie.
Aden se frotta le menton. Il reposa son bras derrière le crâne.
— Mouais. Un peu...
— Vous êtes forts. A cause de ces malentendus, on a des guerres civiles, des crises d'identité et un nombre incalculable de morts. Même Alice est revenue.
Kalyn soupira et croisa les bras, faisant ressortir sa poitrine. Aden continua de fixer la fenêtre.
— Alice a découvert la cachette de Dimo. Elle avait hésité avant de nous le dire, murmura Kalyn en lisant un message sur son portable.
— Normal. Elle déteste les conflits.
— Mais ensuite, je lui ai demandé de penser aux populations. Tout ça a assez duré.
— Tu penses qu'un jour on parlera de nous dans les livres d'histoire et les documentaires sensationnels de la télé?
— J'espère bien que non!
Elle rit. Il passa la main dans une mèche blonde, chamboulant la raie au milieu qui divisait sa frange masculine en deux parties.
— Un comeback des 90's, commenta-t-elle en inspectant une nouvelle fois la tenue du bêta.
Il portait un t-shirt col rond, un pantalon horrible, des Stan Smith. Elle se put s'empêcher de rire une nouvelle fois.
— Déjà Greg et Kim... Et voilà que toi aussi tu t'y mets, mais en plus exagéré. La raie au milieu... Mon dieu!
Il la regardait, dépité.
— Je rêve. On parlait de choses sérieuses et voilà que tu...
Ce fut à cet instant que la porte s'ouvrit.
Gregory Lestrade se pencha vers eux, l'attention à la fois sur le duo et sur l'appel qu'il passait.
Il leur présenta le téléphone mis sur haut-parleurs.
— C'est Alice. Elle a des nouvelles.
La voix confiante et surexcitée de la C bêta résonnait dans la salle devenue silencieuse.
— Les gars. C'est confirmé. Qui vient? cria-t-elle. Ils entendaient les exclamations de la très imposante équipe en arrière plan. La SSA avait placé les meilleurs éléments sous la houlette d'Alice.
Gregory souriait, confiant. Sa présence A Alpha électrifié dominait aisément la pièce. Kalyn reconnaissait une des raisons du dévouement presqu'aveugle de Mycroft pour Greg. Ce dernier remplissait un vide charismatique profond dans son existence. Une confiance totale. Un charme de garçon débutant. Une sensualité alpha rageuse.
L'homme se tint droit. Il n'était pas aussi beau qu'Aden. Pas aussi musclé que les agents terrains de la SSA. Mais il avait ce quelque chose qui lui attirait une sympathie certaine et une once de désir sexuel.
— Je pars à Londres demain pour une journée avant de vous rejoindre. Je ne pense pas que vous comptiez y aller sans plans ni préparatifs, dit-il en haussant un sourcil.
— Mycroft devrait te voir ainsi. Le jean te va bien.
Greg se regarda et haussa les épaules.
— C'est Eva. Elle trouve que je dois parfois suivre un peu la mode même si j'ai un style détonnant..., rétorqua-t-il en grimaçant.
Kalyn replaça une mèche derrière une oreille. Elle croisa les jambes.
— Oui, c'est du Eva tout craché. Tu n'es pas la seule victime du revival 90, Aden. Greg aussi semble être tombé dans les t-shirts grunge et jeans noirs.
— Sauf que je ne porte pas quelque chose d'aussi moulant, grogna le bêta.
Elle rit encore. Et encore.
— Alors qui va avec toi? demanda-t-elle à Lestrade.
— Sally, Dimmo... Bref l'équipe du Met. Je pense que John et Sherlock veulent également revoir du monde. Dont Chiara bien entendu. La petite s'ennuie et détruit avec les Welsh corgis une flopée de jeux chez Sa Majesté. Meredith devient folle, répondit-il.
*xXx*
Liban, Beyrouth,
21 juillet
Jour 222
Ben Aman avait très chaud. Ce qui était courant dans le lieu où il avait élu domicile de manière temporaire.
Il était parti à la recherche d'un certain manuscrit qu'il avait lu en présence d'une jeune femme. Il avait longtemps oublié l'évènement. Maintenant, il s'en souvenait clairement.
Il se remémorait son nom, sa corpulence, son apparence un peu négligée et cette soif constante de découvrir plus.
Elle avait de longs cheveux noirs, une peau de métisse mi-asiatique, mi-européenne. De grands yeux noirs. Des lèvres hyperactives. Un peu d'embonpoint. Il se souvenait d'un rire tonitruant, d'un accent un peu français, un peu italien dans un anglais pourtant excellent. Elle possédait une culture historique et mythologique extra-ordinaire. Elle avait une démarche déglinguée.
Son nom, Merry comme elle lui demandait de l'appeler.
Elle n'était pas restée très longtemps mais lui avait marqué l'esprit à jamais. Ce n'était pas tous les jours qu'on faisait connaissance avec une Alpha-oméga.
Il l'avait oublié. Plus de dix ans déjà qu'il avait rencontré cette femme.
Et lorsqu'il fit la connaissance d'Alice Imogen et des autres, il entendit une nouvelle fois ce nom. Il tombait dans une conversation, par-ci, par-là. Il n'avait pas souvenir alors. Et un jour qu'il parcourait les marchés de la ville pour quelques courses, il tomba sur un étal de jade par cher importé. Et là, tout lui revint.
Daiyu Li.
Alice utilisait les deux noms avec une réelle aisance et un brin de nostalgie. Lui ne connaissait que Merry. Ce qui ne l'empêcha pas de se remémorer ces cheveux de jais. Le jade noir.
Et tout revint très vite.
Merry était Daiyu Li. Et Merry était celle qu'il avait connu jadis.
Et Daiyu Li était une héritière Li. La meilleure amie et âme-soeur de Mycroft Holmes.
Il ne savait rien.
Un signe du destin les avait réuni dix ans de cela. Dieu avait donc tout prévu.
Sa rencontre avec Merry n'était pas fortuite, loin de là. Il avait aimé cette facette inédite de voir les choses, de chercher, d'enseigner. Tout l'avait mené vers Alice et puis Mycroft Holmes.
Il devait retrouver le livre qu'elle lui citait tout le temps. Et il l'offrirait à Mycroft Holmes. En espérant qu'il pourrait lui être utile.
Un livre sur les dynamiques, sur leurs interactions, sur leurs origines. Et sur le secret des Alpha-omégas. Un peu de mythologie. Beaucoup de superstition. Et une part indéniable de vérité qui pourrait bien faire avancer les recherches perdues de Daiyu Li.
*xXx*
Royaume-Uni, Londres
22 juillet
Jour 222
Sally Donovan et Molly Hooper inspectaient avec attention la tenue d'Anna Ulanov. Cette dernière, la plus oméga d'entre toutes, doutait de l'image qu'elle allait donner lors de sa conférence de presse.
— Mais je suis oméga... Je ne devrais pas...
Sally leva les yeux au ciel.
— Et moi Alpha. Cela ne me gêne pas de mettre des jupes moulantes. Quitte à avoir mes couilles voyantes, dit-elle avec un clin d'oeil.
Molly rougit.
— Pourquoi est-ce que les femmes doivent suivre un code vestimentaire similaire s'en prendre en compte leur morphologie? demanda Anna.
— Ne demande pas ça à moi. Au début de ma carrière, je devais porter un uniforme plus adapté aux omégas qu'à une alpha femelle. Du coup, lorsque j'avais les fesses à l'air, on me prenait pour une oméga en chaleur. Or je ne suis pas très homosexuelle. Je préfère les omégas. Et les bêtas. Pas les alphas. Pas comme Kalyn...
Molly rougit une nouvelle fois.
— Sally... Je t'en prie...
La B Alpha éclata de rire.
— Les omégas devraient s'habiller de manière similaire. Bon... Mycroft en jupe courte... Non... Cauchemar. Enfin bref. Tout ça pour te dire de ne pas t'inquiéter, Anna. Tu seras très bien reçue.
— Mais un pantalon... Généralement, ce sont les Alphas femelles comme Kalyn et toi qui portiez des pantalons.
— Alice porte bien des jeans, Anna.
— Mais Alice est différente, rétorqua Anna.
— Heu... Je porte également des jeans et pantalons, ajouta Molly.
— Tu es une bêta! dirent en coeur Sally et Anna.
— Ok...
— Bon, pantalon pour toi. Crop top avec col claudine. Queue de cheval stricte. Ballerines parce que tu n'as pas d'autres choix, résuma Sally en inspectant l'ensemble Chloé et Miu Miu de l'oméga.
— Les couleurs sont pastels donc tu n'as pas grand chose à craindre, ajouta Molly qui se voulait rassurante.
Anna Ulanov hocha la tête, soumise involontairement devant la certitude de Sally. Cette dernière croisa les bras et se pencha sur la fenêtre.
— Hm... Ras, dit-elle, sérieuse.
Anna avait rarement connu Sally aussi protectrice. Il fallait dire qu'en présence de Lestrade, la B Alpha avait tendance à se faire discrète. A la fois pour respect de la hiérarchie mais également parce qu'un A Alpha... Aussi caché et contrôlé qu'il l'était à l'époque.
Mais lorsqu'elle se disputait avec Sherlock Holmes, c'était un clash d'alphas dans toute leur splendeur dominatrice.
Sally était belle et bien une alpha. Tout comme Kalyn qui écrasait tous les adversaires sur son passage. Et même Daiyu à qui la personnalité alpha ressortait plus forte que sa douceur oméga.
Elles étaient toutes les trois femmes mais leur dynamique et orientation sexuelle différaient.
— J'aime les omégas mâles surtout. Donc tu n'as rien à craindre, continua de la taquiner Sally.
Molly était rouge pivoine.
— Alors demande à Pierre.
— Aucun risque. Il est fou de Sacha. Je n'ai pas envie de me battre avec elle, dit Sally.
*xXx*
Royaume-Uni, Londres
22 juillet
Jour 222
Gregory Lestrade, Sherlock Holmes et John Watson virent Sally Donovan, Paul Dimmock et Molly Hooper se diriger vers eux en courant.
— Mes amis! cria Paul en se jetant dans les bras des trois hommes.
— Paul! cria John en retour avant d'être violemment projeté derrière Sherlock qui se prit un Paul ébahi.
— Fais pas le jaloux, Sherlock. Paul ne lui veut aucun mal! cria Sally en courant vers eux.
L'étreinte fut écourtée par Molly qui se présenta devant eux.
— Ma foi... T'es superbe, Molly! souriait John.
Elle rougit en retour et fit un tour sur elle-même. Une jolie robe évasée sur le bas, les cheveux relâchés sur les épaules, un maquillage discret. Elle était loin de la Molly engoncée dans des blouses blanches ou trop moulée dans des robes sensuelles.
— C'est du Valentino, dernière saison. Je vois que Kalyn a été généreuse une nouvelle fois, déduisit rapidement Sherlock.
Ce dernier était vêtu d'une chemise cintrée comme à son habitude de couleur pourpre, un jean noir raccourci au niveau des chevilles et des brogues sur-mesure noirs. Une mèche tombait sur son front, imitation parfaite de Mycroft. Il enlaça les épaules de son oméga, John Watson qui haussait les épaules en t-shirt et pantalon en flanelle beige.
Les deux autres alphas formaient un couple d'agents SSA aguerris. Sally était toute de cuir vêtue, décolleté plongeant Dior et sandales fines à talons vertigineux Giuseppe Zanotti.
Greg passa une main dans ses cheveux argentés. Il sourit, gêné. Kalyn et Eva lui avaient demandé de faire fi des convention pour représenter sa condition d'A Alpha dominant et membre adoré de la SSA.
Un jean noir serré. Des bottines noires. Une chemise cintrée retroussée aux manches blanche. Une montre Bell & Ross. Un piercing à l'oreille. Un blouson teddy d'été. Un total look Saint Laurent et...
— Il faut arrêter avec cette tendance des années 90, Greg. Je subis déjà Aden et Kim. Je n'ai pas besoin d'un autre specimen varsity américain, commenta Sherlock, boudeur.
— SHERLOCK! crièrent Molly et John.
— Mais c'est français... Saint Laurent, se défendit maladroitement Greg.
— Oh! On a étudié ses bouquins...
— C'est la tendance actuelle donc laisse-les respirer Sherlock, ajouta Paul, exaspéré.
A la surprise générale, Sherlock se tut, mais pas avant avoir détourné la tête de manière théâtrale.
— Bon, on entre au Met ainsi? demanda Molly.
— Heu...
Greg se frotta les yeux. Il avait complètement oublié qu'il allait mettre pied au sein du bâtiment qui l'avait vu grandir, mûrir et au final, quitter pour aller ailleurs, très loin.
— Oh mince, grogna-t-il.
— Remercions Kalyn, soupira Sally.
Les deux alphas se regardèrent puis regardèrent Paul, habillé comme pour poser au milieu de la fashion week londonienne.
— On n'a pas le temps de se changer? demanda timidement Paul.
Sherlock répondit à sa question en se dirigeant vers l'entrée principale du Met, John sur les talons.
*xXx*
Royaume-Uni, Londres
22 juillet
Jour 222
Kalyn Keller aimait se faire remarquer, aussi discrète ses entrées fussent-elles. Comme Mycroft et Sherlock, elle maitrisait l'art de la mise en scène.
Ce fut ainsi que le bureau très fréquenté et élitiste de la criminelle du Met vit arriver en son sein une divine créature toute en courbes et bronzage décadent.
La B Alpha rejeta ses cheveux en arrière et sourit discrètement. Ses hanches se mouvaient de manière féroce, assez pour laisser un grand espace autour d'elle. Le monde se pliait devant la force de son aura dominatrice.
Le Detective Chief Inspector Gregson marmonnait dans sa barbe devant l'écran de son ordinateur. Il avait appris l'arrivée imminente de la fameuse Anna Ulanov dans les bureaux du Met pour un dernier debrief sur sa sécurité avant la conférence de presse tant attendue. Comme toujours, c'était Londres qui avait été retenue. La ville était devenue un symbole d'émancipation des dynamiques après les nombreux évènements qui s'étaient succédés ces dernières années.
Ce qui ne l'empêchait pas de continuer de marmonner son désaccord avec tout le raffut qui accompagnait chaque apparition publique d'Ulanov. Cette russe brésilienne naturalisée britannique n'était pas grand chose à ses yeux. Il existait tellement de personnes plus compétentes et impliquées dans la paix qu'elle.
Mais elle était jeune, belle, venait d'une famille pauvre, et représentait un combat. Alors sa présence était des plus importantes.
— On a d'autres personnes à protéger... La première ministre par exemple. Son mari était déjà tué. Elle-même est une cible prisée. Et elle sera présente en même temps que cette Ulanov. Pourquoi est-ce qu'on doit concentrer nos efforts sur cette oméga? grommela-t-il à son DI lorsque ce dernier ouvrit la porte.
— Heu, monsieur... bredouilla le grand blond tout juste nominé au poste.
— Ben quoi, Bentton? Vous avez perdu la langue? grogna l'alpha.
— C'est que... Monsieur...
— Des omégas pour les quotas et voilà ce qu'on m'envoie. Un DI oméga trop timide pour me parler... râla l'alpha en serrant les poings, prêt à frapper la table.
Bentton n'eut pas le temps de répondre lorsque la porte s'ouvrit en grand cette fois-ci, révélant une majestueuse B Alpha. La PA de Mycroft Holmes. Celle que tout le bureau admirait en secret. Avec ses robes cintrées et ses courbes rageuses. Gregson plissa les yeux.
— Que voulez-vous? lui demanda-t-il. La femme n'avait rien à faire ici. Sherlock Holmes et sa bande n'avaient plus posé pieds depuis bien longtemps.
— Bonjour DCI. Je viens pour vérifier si tout est prêt pour la sécurité de Mlle. Ulanov, dit-elle sur un ton professionnel.
DI Bentton avait oublié de refermer la bouche.
— Et en quoi cela vous concerne, vous? Je ne pense pas que Holmes soit sur le coup... Pourquoi est-ce que les Holmes sont toujours présents? grogna Gregson.
— Parce que vous leur manquez, chef! intervint la voix familière de Paul Dimmock.
Aussitôt, Gregson écarquilla les yeux et se releva.
— Dimmock? Mais... Que faites-vous ici? Vous n'êtes plus du Met... commença-t-il.
Le bêta sourit, gêné.
— Il travaille avec moi, répondit Anthea à sa place.
Elle ressortit du bureau, Bentton sur les talons. Gregson se renfrogna et suivit le duo aussi rapidement qu'il le put dans l'open space. Il n'avait aucune envie de se voir être ridiculisé dans son propre repère.
Il s'arrêta au centre de la pièce. La PA et Dimmock s'étaient écartés. Tous les regards étaient tournés vers la porte d'entrée.
Parce que vraiment... Certaines personnes ne pouvaient s'empêcher de trop en faire pour attirer l'attention.
Pour la première fois depuis trois ans, il revit en personne Sherlock Holmes et John Watson entrer en trombe. Le couple semblait sortir d'un film d'action aux personnages à la pointe du style, suscitant réactions à la chaîne et cris d'admiration. L'A Alpha rejeta ses boucles dans un élan dramatique, comme au bon vieux temps. Il n'avait pas pris une ride. Au contraire, il semblait s'être rajeuni de plusieurs années. John Watson lui emboitait le pas, le regard adorable et la bonne mine évidente, cheveux blonds éclaircis par le soleil et yeux bleus océans. Le couple était en grande forme.
— Ah mon vieux Gregson! Tu n'as pas changé d'un pouce! salua Greg Lestrade.
Gregson resta bouche bée. Les membres du Met ne devraient pas s'habiller ainsi... C'était rocambolesque!
— Mais c'est le bon Gregson, n'est-ce pas, Greg? ajouta Sally Donovan.
Elle était sexy et redoutable en robe de designers.
— Greg, Sally, nous n'avons pas le temps, intervint la PA.
— K'! dit en courant Molly Hooper qui avait pris de l'assurance.
— Ah Molly! salua Paul, tout sourire.
— ETA cinq minutes pour Anna et Amelia. Les deux sont dans le même véhicule.
— Parfait. Procédons comme convenu donc. DCI Gregson, voici les agents Donovan, Dimmock, Lestrade, Holmes et Watson. Hooper est notre liaison locale, introduisit Anthea en désignant chacun des membres de l'équipe surprise.
— Hmpf.
— Gregson, je te conseille vivement de nous inviter dans ton bureau pour les explications. Après, on pourra procéder comme prévu, hein? ajouta Lestrade en esquissant son sourire de garçon.
— Tu as toujours été un très bon acteur, Lestrade. Un A Alpha... Je n'aurais pas cru cela de toi, lâcha Gregson en se dirigeant vers son bureau puis invitant le groupe à entrer derrière lui.
Il referma la porte.
— Nous travaillons pour la protection d'Anna Ulanov.
— Vous aurez pu me prévenir avant! Toute mon équipe est sous le choc. Trois anciens membres du Met qui débarquent vêtus comme des singes de la mode... On n'est pas à la fashion week. Et pourquoi est-ce que la PA de Mycroft Holmes est ici? Et Sherlock et John... C'est de la folie...
— Je travaille sous couverture au Royaume-Uni. Mais l'essentiel de mon travail s'effectue à Hong Kong... commença Kalyn.
— Hong Kong, toujours Hong Kong... C'est quoi cette histoire à la fin?
— Désolé Gregson pour la mauvaise surprise. Mais Kalyn a raison. Nous travaillons pour Bai Long et avons adhéré à ses idéaux. Anna appartient à notre organisation. Nous avons besoin de votre confiance. C'est pour cela que nous sommes venus à vous et pas au MI-6 ou autre bureau du Met, tempéra Dimmock.
Gregson le regarda longtemps avant de soupirer. Il s'affala derrière son bureau.
— Alors dites-moi tout.
Lestrade et Donovan se sourirent.
*xXx*
Quelque part dans le monde
22 juillet
Jour 222
Des mètres et des mètres de bandage teintés de sang rouge ne suffisaient pas à l'occuper assez. Elle vivait un ennuie morose, rythmé par les quelques discussions silencieuses qu'elle avait avec Fil.
Ce dernier ne pouvait plus parler, ayant eu le visage fracassé. Paralysé.
Elle s'occupait de lui aussi bien qu'elle le pouvait. Mais elle ne servait pas à grand chose, ayant un bras en moins.
Le peuple suisse rirait bien de la voir ainsi. Estropiée, démaquillée, décoiffée, en tenu de prisonnière.
Kalyn aurait du mal à les croire rester aussi longtemps dans une même pièce. Son amante des beaux jours, celle qu'il n'avait jamais réussi à séduire.
Elle pencha la tête en arrière, reposant sa nuque fatiguée. Le mur était froid. Elle referma les yeux et inspira.
Expira.
Elle ne devait pas expier. On attendait cela d'elle depuis le début.
Elle rouvrit les yeux.
A ses côtés, Filibert somnolait. Il ne restait jamais conscient bien longtemps.
Elle n'avait pas l'habitude de le voir ainsi.
Elle ne voulait pas qu'on la voie ainsi. Laide, en loque, sans pouvoir ni classe.
Sacha Li était belle. Etait élégante. Appréciée. Riche. Puissante. Sexuellement désirable. Elle ne faisait pas son âge. Elle pouvait tout avoir. Et on l'adorait pour tout cela.
Elle ne devait pas être aussi désolante, à côté d'un ami qui avait lui aussi perdu de sa superbe.
Filibert Zimmer devait être beau, séduisant, gai, magnifique, intrépide, moqueur, confiant et ce quelque chose d'unique qui le rendait irrésistiblement charmeur.
Il ne devait pas ressembler au perdant d'un match de catch vulgaire.
Sacha se renfrogna. Elle tenta de se recoiffer, en vain. La beauté prenait un tout autre sens lorsqu'on n'avait que de l'eau dans une cruche pour boire et se laver.
Ils avaient pu au moins lui laisser un miroir.
Dimitrov la connaissait trop bien. Il savait son narcissisme assumé. Sa mégalomanie discutée. Il l'avait vu devenir ce qu'elle était aujourd'hui et il l'avait détruite jusqu'à la racine d'elle-même. Il ne lui avait rien laissé.
Il lui manquait un bras. Elle avait perdu son intégrité. Il lui avait volé son amour pour la beauté. Elle était laide.
Mais elle n'arrivait pas à lui en vouloir. Malgré ce qu'il lui avait fait à elle et à ses amis. Même les coups portés à Filibert ne l'empêchait pas de l'adorer comme avant. Elle devait être cinglée, tarée, folle, conne, victime d'un syndrome de Stockholm, bête pour penser ainsi. Mais le coeur... Son coeur... Et les souvenirs.
Une danse folle en groupe.
Un verre de vin rouge.
Des rires.
Les yeux de Maddison.
Les baisers volés entre Dimitrov et Séverin.
Le passé était si beau.
Elle referma les yeux et se laissa aller aux doux murmures et caresses olfactives qu'elle connaissait dans ses rêves les plus fous.
A ses côtés, Filibert marmonnait sa douleur.
Elle avait oublié d'avoir mal. Le souvenir de leur amitié passée comptait pour tout.
Mais elle était si laide à présent que jamais plus Dimitrov ne pourrait la considérer comme une perfection. Et puis, elle commençait à avoir des rides.
C'était l'heure de gloire de Mycroft, de Kalyn et d'Aden. Les préférés de Bai Long.
Filibert grogna. Il sombra une nouvelle fois dans la démence.
A l'autre bout du couloir, elle entendait les bruits des pas familiers de celui qui lui avait volé son Dimitrov.
Elle inspira un grand coup et laissa tomber un pan de son bandage.
Les pas s'approchaient. Elle se mordait la lèvre. Son rouge à lèvres lui manquait horriblement. Elle n'aimait pas être à nu.
Elle saisie l'extrêmité du bandage avec sa main restante.
Elle l'entendait humer une mélodie familière.
Elle referma le poing et se rapprocha de la grille.
Il était devant elle.
Elle ne le laissa pas parler. Elle l'assomma d'un coup de tête et l'étrangla à l'aide du tissu ensanglanté. Quelques gouttes d'eau teinté de sang tombèrent.
— Sa... Cha...
Elle resserra le noeud et le regarda devenir blême.
Elle ne relâcha pas. Elle continua de serrer le noeud.
Ses yeux étaient blancs. Il avait la bouche grande ouverte.
Elle pleura. Il l'avait tué. Son ami de toujours. Celui qu'elle admirait comme un frère.
Sa tête tomba, le cou brisé. Elle l'avait tué.
L'assassin de Dimitrov était mort. Elle s'était vengé.
— Tu l'as... Tu as tué Dimo...
Lointaine. La voix de Fil était lointaine.
Non. Elle ne l'avait pas tué. Elle avait tué un imposteur. Pas le jeune homme qui jouait un air de Chopin les soirs d'élection, qui lui apprenait la différence entre un Médoc et un Fronsac.
— Non. J'ai tué son assassin... souffla-t-elle.
Un silence morbide retombait pregressivement dans la nuit sans fin. Seules leurs respirations appaisées se faisaient entendre. Le temps s'éternisait. Elle avait relâché le noeud. Son bandage s'était étiré. Il était encore plus laid qu'avant. Elle referma les yeux une dernière fois.
Elle s'affala à terre.
Toujours aussi lointaine. Elle entendait Filibert lui parler.
— Comme tu veux, répétait-il.
