— Quarante-et-un —
Italie, Venise
22 juillet
Jour 222
Filibert Zimmer se plaça devant la porte du bureau adoptif de Dimitrov Ostrovski. Il savait que ce dernier s'amusait de la situation.
Il s'appelait Kwok, Filibert Kwok. Mais Zimmer était plus facile d'utilisation en Occident. Son nom premier sonnait trop asiatique. On risquait de le prendre pour un agent à la solde du Dragon Blanc. Ce qu'il était un peu en vérité.
Il hésita avant de frapper et se ravisa. Il tourna les talons. Il savait que les caméras suivaient le moindre de ses mouvements.
Dimitrov était tout sauf dupe. Depuis le départ, le russe ne lui avait pas accordé la confiance aveugle qu'il devait mériter en tant qu'ami de jeunesse. Les temps avaient bien changé.
Les autres devraient bientôt arriver. La suite s'annonçait périlleuse bien qu'intéressante.
*xXx*
— Fil ne va pas agir comme notre allié au premier abord, commenta Aden qui s'était affalé contre le mur.
Kalyn leva les yeux au ciel.
— Tais-toi. Tu racontes des évidences. Bien sûr qu'il ne sera pas très coopératif au début. C'est son rôle. Je n'en attends pas moins de lui, grinça-t-elle en jetant des coups d'oeil furtifs à sa montre Piaget.
— Tu le connais bien plus que ce que tu ne laisses échapper. Tu n'es donc pas insensible à...
— Aden, on parlera de tout ceci plus tard, bien?
— Oh... J'ai heurté une corde sensible, je vois. Il est tellement charmant et beau. Des yeux en amandes, un teint bronzé, juste un peu chocolaté, une mâchoire carrée. Très B Alpha. Une véritable beauté asiatique. Je me demande ce que diraient les nouveaux s'ils le voy...
— Ne fais pas ton jaloux. Vous êtes aussi beaux l'un que l'autre. Avec vos costumes sur-mesure ou de créateurs et votre ribambelle d'amants imaginaires. Et maintenant, ferme-la. Je distingue les silhouettes de nos renforts. Dès que Mycroft sera dans notre champ de vision, on le prendra avec nous.
— Oui, boss. Et en attendant, que dirais-tu de me parler de tes amours?
Elle lui lança un regard noir qui fut d'une efficacité nulle. Il riait, goguenard à l'idée de lui rendre la vie impossible.
— Tu n'es pas sérieux, grinça-t-elle en montrant ses crocs d'Alpha dominante.
Il fit la moue et tira la langue.
— Sacha et Fil seront tous les deux présents. Bien sûr que je suis sérieux. Je ne veux pas que Dimitrov profite de cela pour vous déstabiliser. C'est aussi pour cette raison qu'on a éloigné Greg et Sherlock du plan. Deux A Alphas ne sont jamais de bonne augure lors de négociations, reprit Aden en fronçant les sourcils.
Elle acquiesça, acceptant la pertinence de ses propos. Aden Banaart avait totalement raison en ces points.
— Il n'y a rien de sentimental entre Sacha et moi, tu peux en être sûr. Et je pense que c'est pareil de son côté. Et pour Fil... Il y a des chances qu'il soit aisément provoqué par Dimitrov au sujet de Sacha et moi... Il doit être courant par contre.
— Tu ne lui en as jamais parlé.
— Je ne suis pas une sans coeur. Je connais très bien les sentiments qu'il possède à mon égard. Je ne lui en ai jamais parlé ouvertement mais comme tout le monde semble être au courant... Je pense qu'il l'est également.
— Il n'est pas fâché contre Sacha.
— Non...
— Et si Sacha faisait tout ceci pour te préserver d'autres prétendants potentiels dans l'intérêt de Fil?
Elle le regarda, les yeux écarquillés.
— C'est du Sacha tout craché.
— Considère qu'ils sont tous les deux de mèche. Tu n'auras qu'à faire la pauvre victime de Filibert et être en rage contre lui. Au moins, cela pourrait le conforter dans sa couverture, proposa Aden dans la foulée.
— Es-tu convaincu que Dimitrov est aussi bête? Il doit bien se douter de Filibert.
— A la condition que Fil ne soit pas chamboulé par ses propres convictions. Mais on verra sur place, rétorqua Aden en se plaquant contre le mur.
Kalyn soupira et l'imita. Le silence s'instaura entre eux une nouvelle fois.
*xXx*
— Mo... Molly? s'étonna John Watson en entrant dans l'hélicoptère.
— Hé oui, c'est bien moi.
— Mais tu... Tu étais encore avec les autres quand je suis parti!
— J'ai été contactée par Alice Imogen dès qu'elle t'a vu déguerpir. Elle voulait qu'on soit un peu plus nombreux, nous, médecins des causes perdues. Alors j'ai accepté et on m'a dépêché dans un jet. Il a été un tout petit peu plus rapide que le tien alors que je suis partie après toi. Ce qui est curieux, lui répondit-elle en l'aidant à s'attacher.
Il prit soin de ne pas trop déranger son lourd sac à dos et pressa la main de la bêta.
— J'ai aussi ramené mon arsenal, un peu différent du tien par contre. Je suis armée comme tu dois le douter, mais mon expérience est basique. Je devrais peut-être rester mains libres plutôt que d'avoir une arme qui risque de se retrouver entre les mains ennemies...
— Non, ce ne sera pas un pauvre Glock qui fera la différence. Ils sont armés jusqu'aux dents dans le musée. Il vaut mieux que tu le gardes. On n'est jamais trop prudent.
— Oui, tu as raison. Alors, quel est le plan?
— Venise, musée, on localise Mycroft et les autres. Dès que Sacha est en vue, on la rapatrie en sécurité et on s'occupe de la rendre aussi vivante que possible.
— Donc, on laisse les autres nous servir d'appât?
— Je le pensais, oui... Mais puisque tu es là, nous seront deux.
John Watson réfléchit rapidement. Alice n'avait pas envoyé Molly pour rien. Il fallait se rendre à l'évidence, il ne pourrait jamais aider ses amis et sauver Sacha, seul.
— On ne devra pas rester ensemble. Tu ne resteras pas loin des autres et je m'occupe de Sacha.
— Bien. Quels sont les états médicaux de Mycroft, Anthea, Aden et j'ose dire... Filibert?
John avait toujours admiré Molly pour son sérieux et calme au travail. Mais là, elle l'époustouflait. Rares étaient les bêtas femelles dotées d'un sens pratique et des priorités aussi aiguisé. Alice était un ange pour avoir envoyé un parfait élément médical avec lui. Hooper était bien meilleure que Raf sur le terrain et bien que seulement légiste, elle avait reprit du service auprès des vivants durant les deux dernières années sur demande de Sam.
— Sam Harrington a envoyé pas mal de ses équipes ici pour nous épauler. Nous ne seront jamais trop nombreux de toute manière. Mycroft ne devrait pas être ici.
Bien qu'il était de son avis, il connaissait trop bien Mycroft Holmes désormais pour se culpabiliser. John avait fait du mieux qu'il pouvait pour dissuader Myc' d'agir sans réflexion. Malheureusement, ce dernier avait toujours le dernier mot, ayant réussi sans grand peine à convaincre Kalyn et Sherlock de la nécessité d'aller lui-même sur place.
— Greg est en rage.
— Bien sûr. Il doit se sentir inutile. Je le plains. Mais il n'aurait pas été d'une grande aide. Il aurait été constamment dans les pattes de Mycroft qui déteste être trop près des gens, dit-il.
— Je crains que Sherlock et lui ne débarquent malgré les plans. Les connaissant, Alice n'arrivera pas à les retenir, observa Molly en inspectant l'arsenal de John.
Lui-même inspectait celui de son ami pour jauger de leurs minutions et échanger quelques produits pour égaliser le tout.
— Je le crains également. Mais Anna ne les laissera pas faire, de même qu'Amelia et on a Sally.
— Tu penses sérieusement que deux A Alpha mâles amoureux vont accepter de regarder sur des écrans leurs partenaires, dont un qui porte des jumeaux, entrer dans l'antre du diable pour sans doute se faire charcuter? C'est un peu les castrer, non?
— Ben... De là a les imaginer castrés...
— Sherlock et Greg... Ils se sont déjà battus après ton départ selon Paul. Deux A Alphas... C'est un peu pro-omégas ce qu'on a là. Normalement, ce sont les omégas qui regardent le mouchoir entre les mains leurs virils alphas foncer dans le danger... Ca me plait, ajouta Molly en terminant de ranger son sac.
*xXx*
Mycroft Holmes connaissait les positions de Kalyn et Aden. Il devait les rejoindre au plus vite, mais son coeur l'en empêchait. Il désirait encore demeurer quelques instants seul.
Ses retrouvailles avec Dimitrov Ostrovski n'allaient pas se dérouler sans heurts. Le russe le haïssait pour une ribambelles de raisons dont la plupart étaient pertinentes.
Dimitrov le détestait pour ce qui s'était passé avec Séverin et Sherlock.
Il désirait se venger de Maddison Rothschild.
Il n'acceptait pas son succès à la sortie de l'adolescence et novice auprès de Bai Long.
Il jalousait ses relations aisées avec les autres jeunes membres de la SSA dans sa jeunesse.
Il le tenait pour responsable de tous ses malheurs.
Dimitrov avait bâti son empire sur la haine qu'il lui portait. Sans cette haine, il perdrait pied.
Mycroft Holmes savait qu'une partie de son ancien ami redoutait d'abandonner cette haine de peur de provoquer l'échec de son entreprise. La constance faisait tout dans la quête du pouvoir et l'état psychologique constituait un ingrédient premier de cette recherche de stabilité pérenne.
Bien que Dimitrov Ostrovski était considéré comme fou voire malade par ses ennemis, chacun de ses actes avait été pertinemment calculé et posé. On ne devenait pas aussi puissant et influent en étant fou. Sa folle personnalité devait même faire partie de sa stratégie.
Les dernières fois, le russe s'était joué de lui dans tous les sens du terme et Mycroft s'était laissé faire. Pour essayer de le comprendre. Afin de mieux le battre. Même si tout avait dégénéré lors de sa dernière captivité. Mais comme tout excellent agent de terrain et de plaisir, il parvenait à séparer son corps de l'esprit si le besoin se faisait sentir. Avec l'âge cependant, la frontière se brouillait. Mycroft ne pouvait plus ignorer les demandes de son corps et son esprit recherchait une paix qu'il ne pourrait jamais gagner sans renoncer à son ancienne vie. Il l'avait appris de manière douloureuse ces dernières années.
Sans Greg, sans Kalyn, son frère, John, Alice voire Aden et surtout Merry, il ne se serait sans doute jamais relevé de son gouffre.
L'A Oméga se frotta le visage puis le ventre, s'interrogea sur la durée que durerait son dernier apport de parfum anti-senteurs. Il renifla discrètement un mouchoir qu'il avait maintes fois prêté à Gregory pour se rassurer de sa présence bien réelle bien que lointaine. Sa gestation de plus en plus avancée le rendait progressivement intolérant aux senteurs autres que celles du père de ses enfants. Et bien qu'en Europe, les traitements anti-senteurs étaient courants et rendaient son besoin moins pressant, il ressentait toujours cet instinct primaire d'aller se vautrer dans les bras de son alpha pour ne plus les quitter jusqu'à terme de sa gestation.
Mycroft secoua la tête et chassa les dernières pensées négatives de son esprit. Il devait se reprendre en main et retrouver ceux qu'il appellerait dans un futur proche — si tout se passait bien —, ses conseillers personnels.
*xXx*
Royaume-Uni, Londres
22 juillet
Jour 222
Greg Lestrade jeta un coup d'oeil furtif en direction de Sherlock Holmes. Ce dernier tressaillait. Il faisait les cents pas. Il sautait sur place. Il se retenait de prendre le clavier des mains d'Alice pour garder le zoom de la caméra satellite uniquement sur son frère et John.
Alice ne se laissait pas faire. Elle avait rallié Anna et Sally à sa cause. Les deux femelles l'entouraient de leurs présences.
Lestrade était plus discret. Il attendait son heure. On leur avait formellement interdit à Sherlock et lui de quitter la demeure londonienne de Mycroft. La SSA avait ordre de ne laisser aucun des deux A Alphas prendre possession d'un hélicoptère ou tout autre moyen de locomotion afin d'éviter un bain de sang à Venise.
L'ex DI n'avait aucune intention de se laisser manipuler par des bureaucrates. Ces mêmes personnes n'avaient aucune idée de ce qui pourrait se passer sur le terrain, trop habituées aux hypothèses à la noix qu'on déballait à grande voix. Mycroft Holmes était lui-même entré dans l'antre du bourreau! Et même si les présences de ses amis le rendaient moins colérique, son instinct lui hurlait de se jeter dans le premier avion et retrouver Mycroft.
L'idée même de perdre l'amour de sa vie lui était inconcevable. Ils n'avaient encore rien commencé que tout pourrait s'envoler, encore une fois et peut-être bien pour toujours.
— Arrête Greg, et toi aussi Sherlock, leur ordonna Alice tout en continuant des fixer les écrans.
La C bêta était bien plus qu'elle ne laissait entendre. Sans l'aide de quiconque, Alice avait bâti une forteresse informatique entièrement dévouée à l'aide de Mycroft et ses amis et ce, en quelques heures. Derrière son écran, elle dirigeait, planifiait, guidait ses amis et équipes de la SSA qui lui témoignaient en échange une confiance aveugle.
— Le Met devrait prendre des cours auprès de toi, Alice. Et dire que tu ne veux plus reprendre ton ancien rôle... Quel gâchis, observa Sally Donovan en pressant l'épaule dénudée de la C Bêta.
Cette dernière ne gardait qu'un débardeur et short en jean sur elle, dévoilant ses tatouages, ses piercings à l'oreille, la chevelure turquoise nouée en chignon accentuée par les reflets des multiples écrans. Elle portait une oreillette, parlait en différentes langues et quelque fois, les visages successifs d'Eva, de Diesbach, de Minerva et même de Victoria de Suède sortaient d'un pop-up pour lui donner d'autres informations. En quelques minutes, il l'avait vu déployer une unité sur les collines derrière Venise, une autre cachée non loin du musée. Elle avait déplacé deux équipes de tireurs d'élite, indiqué les positions de chaque élément crucial à leurs partenaires et piraté le système de la Roseraie ni vue, ni connue.
Jusqu'à l'apparition du visage de Sacha Li. Puis de Filibert, sur les écrans.
Greg étouffa un cri de surprise. A ses côtés, on avait réagit d'une manière similaire. Sacha était très mal en point.
C'était également la première fois qu'il voyait Filibert aussi fatigué et encore blessé.
— Il est vivant et relativement bien en point, commenta Paul en désignant Filibert.
Le B Alpha asiatique regardait un écran qui affichait la silhouette meurtrie de Sacha.
— On a bien fait d'envoyer plusieurs équipes médicales sur les lieux, souffla Anna.
Greg jeta un coup d'oeil à Sherlock. Ce dernier le regarda également. Ils étaient sur la même longueur d'onde pour une fois.
— Mycroft est dans le champ de vision de K' et d'Aden, interjeta Sally.
Le groupe se pencha sur l'écran en question. Le point vert représentant Mycroft venait de rejoindre les deux autres points verts Kalyn et Aden. Ils restèrent un moment immobiles, puis le trio commença à bouger.
— Au boulot les gars... et Greg, Sherlock, n'essayez même pas de mettre vos plans à exécution. Un hélicoptère arrive dans deux minutes pour vous emmener sur les lieux. Vous arriverez juste à temps pour les festivités, annonça Alice Imogen sur un ton moqueur.
Sally et Amelia se retournèrent vers les deux A Alphas devenus stoïques après la révélation.
— Et oui, je commence à bien vous connaître tous. Mycroft est peut-être doué pour les bagarres, mais il a cette fâcheuse tendance d'oublier d'agir lorsque sa bouche est occupée à sortir des conneries de diplomate. C'est dans son sang. Pareil pour Kalyn et Aden. Et vous deux, je devais vous rendre l'esprit clair si je veux avoir deux cerveaux réceptifs à mes plans... Bon courage et que la force soit avec vous! ajouta-t-elle en balayant l'air d'une main encore plus moqueuse.
*xXx*
Italie, Venise
22 juillet
Jour 222
Kalyn prit Mycroft dans les bras et serra fort, aussi fort qu'elle le pouvait sans déranger les jumeaux qu'il portait. Aden se tenait à quelques mètres du duo, couvrant leurs arrières.
— Maintenant que tu es là, Myc', on peut y aller. Dis-nous tes plans, on est tout ouïe, lui souffla-t-elle après l'avoir relâché.
Aden se joignit à eux. L'A Oméga cligna plusieurs fois les yeux.
— Alice nous observe maintenant, dit-il calmement.
Ils acquiescèrent.
— Nous sommes au courant. Alice communique avec nous par intermittence. Elle a envoyé les meilleurs nous épauler, ajouta Kalyn.
— Dimitrov nous attend dans un enthousiasme presque enfantin. Il a laissé portes ouvertes tous les bâtiments qui lui sont dédiés. On pourrait croire qu'il s'agit d'un piège mais le connaissant, je pense qu'il veut autant que nous en finir, analysa Aden Banaart, les mains dans les poches.
Mycroft resta silencieux quelques secondes.
— Tu as sans doute raison là-dessus. Il a senti que les choses changeaient. Le monde n'est plus aussi ignorant et veut un peu de répit. En dépit de la nature violente et avide de douleur de bien des hommes, la paix et le calme sont appréciés. C'est bien connu. On désire toujours ce qu'on n'a pas. Depuis trois ans, la terre est en émois. Tout le monde en a marre. Et le discours d'Anna a peut-être un peu influencé la décision de Dimitrov d'accepter de me recevoir. Non plus comme captif ou victime, mais sur un pied d'égalité.
— Vous allez bien négocier.
— Je ne suis pas si sûr, Kalyn. Je pense qu'il veut me jauger et me montrer à quel point il a raison... Parce que d'un point de vue, il a raison.
— Sauf que tu n'es pas d'accord.
— Non. Je ne suis pas d'accord avec ses méthodes et encore moins avec ce qu'il souhaite faire sur le long terme. Mais nous sommes adultes, éduqués et bien intelligents pour nous battre comme de vulgaires gamins. Il veut des réponses et il veut... Je pense qu'il cherche une certaine forme de paix intérieure... En fait, pour être tout à fait franc... Je ne sais rien de ce qu'il veut réellement. C'est Dimitrov Ostrovski. Un homme particulièrement intelligent et sage bien que touché par une humanité sous une forme plus sincère que beaucoup d'entre nous possède. Il a beaucoup souffert...
Kalyn l'avait pris par le bras et le dirigeait vers l'entrée principale du musée. Aden demeurait à leurs côtés, à l'affût de la moindre anomalie.
— Nous avons tous soufferts.
— Je n'aimerais pas le voir mort cependant.
— C'est tout toi, Mycroft. Tu ne veux pas de mort, et pourtant, c'est toi qui en a tué le plus. Indirectement ou de tes mains...
— C'est toujours cela.
— Il va te le reprocher.
— Je n'en doute pas. On va étaler nos fautes respectives.
— Donc, tu n'envisages pas une seconde que vous allez vous battre, n'est-ce pas? intervint Aden, pensif.
— Je n'écarte aucune probabilité. Mais il est vrai que les chances de parler sont plus fortes que celles de nous battre. Après tout, nous excédons dans l'art de manier les morts.
Kalyn avait jeté la tête en arrière et riait. Ils traversèrent le fragile pont en bois.
— Nous serons bien entourés, ne t'inquiète pas.
— Oh je ne m'inquiète pas le moins du monde, Aden. Je n'ai jamais vu autant d'agents de la SSA et de la Roseraie planqués dans Venise... Merry doit lever les yeux au ciel là où elle est, termina-t-il dans une voix faible.
Le trio s'arrêta devant la porte d'entrée grande ouverte.
*xXx*
John et Molly s'étaient arrêtés à l'entrée du quartier Dorsoduro, non loin du Ca' Rezzonico, fermé au public.
— Il n'y a pas foule, murmura Molly, inquiète de l'absence d'animation dans le coin plutôt touristique de la ville. Même les canaux étaient silencieux. L'eau demeurait immobile.
John plissa les yeux et inspecta les environs.
— Ils ont transformé tout l'ouest de la ville en un champ de bataille probable.
— Pourquoi ont-il choisi le Ca' Rezzonico? lui demanda Molly.
— D'après Sherlock, c'est le musée dans lequel Mycroft et Daiyu sont devenus amis. Dimitrov connait les sentiments de Myc' pour Venise. Il le provoque en prenant le musée comme lieu de rencontre.
— Que fait-on? dit-elle.
Son regard le cloua sur place.
— Tu as raison. Ce ne sont pas nos affaires. On doit se concentrer et rester vigilants pour les garder en vie, lâcha-t-il.
Elle relâcha la pression qu'elle exerçait sur son bras et tourna la tête vers le bâtiment joliment rénové pour les visiteurs. Un pont en bois facilitait l'accès autrement réservé aux bateaux.
— Je vois Mycroft, K' et Aden. Je pense que tu devrais passer par le pont et les rattraper. Je reste ici couvrir tes arrières. Il y a un hélicoptère et un zodiac disponibles en cas d'urgence, ce qui est une certitude, indiqua la bêta en le poussant vers l'entrée du musée.
Il la regarda, étonné de la force de ses propos. Mais après ce qui s'était passé avec Sherlock et Moriarty, il n'avait pas à être surpris.
John leva les yeux vers le majestueux musée blanc de l'autre côté du pont et inspira profondément. Il serra les poings, rajusta son sac à dos et courut vers le trio.
*xXx*
Kalyn se retourna vivement par instinct. Elle vit John Watson courir dans leur direction. Le pont tremblait sous son poids.
Ils étaient arrivés devant l'entrée canal du musée aux murs blancs. Tout avait été rénové. Le bâtiment était fermé au public.
— John, entendit-elle murmurer Aden qui s'était également retourné.
Mycroft les avait imité tout en restant silencieux. L'A Oméga était davantage préoccupé par les dispositifs de sécurités modernes qui entouraient le portail rénové.
— C'est Alice qui t'envoie? lui demanda-t-elle.
John acquiesça vivement avant de se tourner vers Mycroft.
— Greg et Sherlock sont complètement fous à Londres. Mais Alice devrait les contenir. C'est que tu ne leur a pas laissé le choix, comme d'habitude, dit John avant de prendre l'aîné Holmes dans ses bras.
— C'est très moderne. Vitres anti-balles, fauteuil de gardien délaissé, des cables électriques... observa Aden en fixant les détails.
— Aden, c'est un musée. Donc il y a des installations modernes, lâcha Kalyn en levant les yeux au ciel.
— Sacha doit être enfermée dans une pièce interdite au public. Dimitrov ne la laisserait jamais croupir au milieu d'oeuvres d'art baignées dans la lumière, ajouta John qui s'était posté devant le trio.
— Je n'en suis pas si sûr. Il aime tellement le dramatique... Je l'imagine plutôt dans la salle de bal ou mieux, la salle du trône, contesta Aden en poussant la porte vitrée. Elle céda sans problème.
Ils venaient d'annoncer leur arrivée.
— Je pense que John a raison. Dimitrov nous attend dans la salle de bal. Sacha doit être enfermée dans une pièce utilitaire dans le noir le plus complet, dit Mycroft.
Kalyn leva les yeux sur son visage. Elle le devina soucieux sous son masque de glace familier.
— Dimitrov ne voudrait pas qu'elle puisse voir dans la lumière du jour l'état de son bras. Sacha a beaucoup compté pour lui. Et puis, elle n'a jamais été entièrement son ennemie. Elle a quand même pris la tête de la Roseraie pendant quelques temps bien qu'il n'avait pas été au courant, murmura la B Alpha en emboitant le pas à Aden.
Mycroft et John refermèrent la marche. Ils étaient dans le Portego.
— La salle de bal se trouve en haut de l'escalier d'honneur, indiqua John qui reprit les devants. L'oméga avait appris les plans du musée dans l'hélicoptère avec Molly par habitude militaire.
Le reste du groupe le suivit en silence. Ils avaient sorti les armes et adopté une formation en cercle. Les entrées et vitres étaient particulièrement surveillées.
Kalyn notait la splendeur des lieux, la clarté aveuglante qui les embaumait en contradiction totale avec les goûts morbides de Dimitrov. Elle comprenait pourquoi Daiyu et Mycroft tenait autant à ce lieu.
Il les symbolisait.
La clarté, la magnificence pastel, le blanc, l'or, les fresques colorées, les somptueuses baies vitrées, le baroque à la limite du rococo, tout était rassemblé dans ce palais vénitien aux grandeurs humaines. Il leur ressemblait à tous les deux. Plein de vie et d'espoir, d'optimisme. Mais aussi de contenance dans sa taille raisonnable. Il était aussi magnifique qu'utile. Les pièces étaient bien proportionnées et nombreuses, les accès simples, un jardin coquet et verdoyant mais sans plus, une vue imprenable sur les canaux et la ville, une taille sans grande prétention. La lumière demeurait omniprésente. Et toutes ces oeuvres d'art du XVIIIème siècle qui s'étalaient devant leurs yeux occupés à traquer bien autre chose.
Un autre jour peut-être, elle viendrait de nouveau le visiter, seule, juste pour le plaisir et pour les imaginer, eux deux, au sortir de l'adolescence et seulement amis.
Ils atteignirent le premier étage. Une porte vitrée menait fut ouverte. On entra dans la salle de bal.
*xXx*
Royaume-Uni, Londres
22 juillet
Jour 222
Alice Imogen observait d'un oeil désintéressé l'étrange mobile multi-color de près de deux mètres qui ornait la pièce nouvellement aménagée par les décorateurs d'Aden Banaart. La pièce en question constituait pourtant bien l'une des nombreuses pièces à vivre de la demeure de Mycroft. Qu'Aden puisse avoir mis son grain de sel dans la demeure de Myc était bien curieux.
— Mais pas impossible. Mon frère aime l'art contemporain. Surtout depuis que tu es revenue, déduisit Sherlock Holmes qui continuait de rassembler l'arsenal dont il en aurait besoin dans un coin de la pièce.
Greg Lestrade les ignorait pour le point vert qui représentait Mycroft Holmes sur l'écran principal.
— Il souhaite me retenir de partir, comprit Alice en levant les yeux sur le visage fermé du cadet Holmes.
— Il n'y a pas que l'art contemporain qui t'intéresse, ajouta Sherlock.
— Heureusement. Sinon je ne serais pas ici avec vous, fit-elle en se concentrant de nouveau sur les nouveaux écrans.
— Mais que font-ils? remarqua Amelia qui s'était penchée par-dessus son épaule.
La première ministre pointa le rassemblement de points verts au sein du musée.
— C'est l'escalier d'honneur, puis la salle de bal ici... Mais pourquoi est-ce qu'ils restent sur le perron? Ils devraient entrer dans la salle de bal! cria Sally en levant les yeux au ciel.
— Je ne vois aucun signe d'affrontement. Molly est toujours à l'extérieur, en poste. Ils sont donc coincés? Non, impossible. Connaissant Dimitrov, toutes les entrées leur devraient être ouvertes, marmonna Alice tout en actionnant d'autres caméras.
— Ils sont en train de discuter de la suite de leurs plans, proposa Anna qui s'était assise non loin d'Alice. Paul lui pressa l'épaule.
— Oui, ils discutent. Ils ne seraient pas immobiles sinon, acquiesça Alice.
— Est-ce qui tu vois d'autres personnes, Alice? Comment on peut reconnaitre Dimitrov et Filibert sans aucun traqueur sur leur personne? Peut-être qu'ils se parlent déjà... demanda Sally.
— Peut-être bien, Sally. Mais je ne pense pas que c'est le cas. Dimitrov ne les laisserait pas à l'entrée...
— Alice, à ta place, je mettrais sur écrans de manière permanente les vues par caméras des entrées et sorties du bâtiment. Ils sont en train de se disputer... Non, discuter entre eux. Il y a donc quelque chose d'inhabituel dans la salle de bal, la coupa Sherlock Holmes.
Greg avait levé le regard sur les écrans.
— Ils bougent au moins? demanda Amelia entre deux coups de fils.
— Oui, ils bougent mais restent dans la même direction. Il faut que j'essaye d'avoir quelqu'un ou une caméra plus douée sur place, maugréa Alice en cliquant sur plusieurs fenêtres.
Le reste du groupe la regarda agir en silence à l'exception de Sherlock. Le détective consultant avait sorti son portable et relisait des messages reçus dernièrement. Il demeura silencieux dans son coin, sans pour autant paraître inquiet.
— La porte de la salle de bal est ouverte. Elle est en verre, comme dans beaucoup de musées. Ils sont en présence de Dimitrov et si je ne m'abuse, de Fil également. Quelque chose les empêche de rentrer dans la salle... Je me demande ce que c'est... reprit Alice en se frottant les tempes.
— Est-ce qu'il s'agit d'une bombe, d'un truc dangereux? proposa Paul en fronçant les sourcils.
— Non. Cela ne ressemble pas à Dimitrov.
— Dimitrov Ostrovski et Mycroft sont engagés dans un affrontements verbal, intervint Sherlock en regardant chacun des occupants de la pièce l'un après l'autre. Son regard s'arrêta sur le visage soucieux d'Alice.
— Qu'est-ce que cela signifie pour toi, Sherlock?
— Nous sommes d'accord là-dessus, Alice, lui répondit Sherlock en désignant un écran affichant différentes vues de la ville de Venise du menton.
La C Bêta écarquilla les yeux puis, lentement, se retourna vers les écrans.
— Ils ont pris la ville de Venise en otage, toutes nos équipes et les leurs sont encerclées. De même que les habitants et les touristes, comprit Alice qui actionna d'autres caméras de la ville qu'elle avait préalablement piraté.
— Exactement. Ce qui les bloque à l'entrée, est tout simplement la présence d'un écran géant. Ils diffusent les images de Sacha Li en direct à mon frère et les autres, ajouta Sherlock.
— Regardez! Ils entrent enfin dans la salle de bal... Mais que se passe-t-il? demanda Anna.
Amelia quitta précipitamment la pièce, le portable collé aux oreilles.
— Mon frère vient de débuter les négociations avec Dimitrov. Et sérieusement, observa Sherlock Holmes.
*xXx*
Italie, Venise
22 juillet
Jour 222
Sa bouche était pâteuse. Une affreuse migraine l'empêchait d'ouvrir les yeux et de respirer correctement. Elle avait froid, si froid qu'elle en tremblait.
Elle ne sentait plus rien.
Il respirait un air glacial, une once de parfum d'amandes.
Le froid. Cela, elle le ressentait.
Il n'y avait aucun bruit. Il faisait noir. Elle ne sentait plus ses membres. Plus son corps.
Terriblement froid.
Elle avait envie de vomir, de dégueuler ses entrailles tellement elle avait faim et soif. Elle voulut crier, émettre des sons, mais ses organes l'avaient lâché, l'avait abandonné comme le reste de son corps et ses sens.
Elle pouvait encore réfléchir. Un peu. Juste assez pour se savoir être dans la merde la plus totale. Pire que lors des négociations avec l'Europe pour une histoire de banques et de fiscalité. Pire même qu'avec le Moyen-Orient sur une entente tacite des prix du pétrole.
