— Quarante-Cinq —

Quelques part dans le monde

5 mai, encore plusieurs mois plus tard

Le vent s'était enfin levé. Les nuages gris et bas avaient laissé leur place à une pluie de lumière aveuglante. Il leva les yeux au ciel. La mer s'était calmée, les oiseaux revenaient. Il avait replié les bras derrière son dos et regarda droit devant lui. Il profitait de ce court instant de répit. En pleine mer.

Il n'était pas seul.

Il sentait les pas de la femme brune se rapprocher de son poste d'observation sur la proue avant du navire. Ils avançaient à bonne allure. Dans quelques semaines, ils atteindraient leur destination.

Les vagues heurtaient la majestueuse coque du navire impérial, celui qui lui avait été offert en même temps qu'une flotte armée lorsqu'il présenta officiellement son acceptation dans le rôle qui lui incombait.

Il commençait doucement à agir comme Bai Long demandait de lui. Le prince héritier.

— Je suis revenue. Il est vivant.

Il ne se retourna pas.

— Il est entièrement conscient et peu... Endommagé. La Roseraie n'est plus dans sa sphère d'influence désormais. J'y ai veillé.

— Alors qui donc prendra le rôle anonyme de la Reine Noir? demanda-t-il.

— A vous de voir bien que je ne resterais pas ébahie devant vos décisions, Mycroft.

Il se retourna.

— Je n'en attends pas moins de vous, Minerva.

Elle affichait une nouvelle fois ce sourire en coin.

— L'équilibre restera fragile pendant un bon bout de temps, reprit-elle en levant à son tour les yeux vers le ciel éclairci.

Minerva portait un simple combo chemise blanche et pantalon en lin d'Egypte pourpre. Ses sandales étaient encore trempées de la tempête qui venait de disparaître. La bêta n'aimait pas rester dans l'enceinte du navire, préférant braver le vent marin de l'océan.

— Il sera plus stable lorsque Anna Ulanov et ses équipes auront réussi à faire s'évaporer toute cette pression médiatique autour de nos trois organisations de la surface de la terre, observa Mycroft.

— Il en va de soi... Qu'allons-nous donc faire de la Roseraie en attendant de trouver une nouvelle Reine?

— Elle doit continuer de garder son influence auprès des traditionalistes. Du moins, pour le moment...

— Sacha Li faisait une excellente Reine.

— Oh Minerva! Je doute qu'elle veuille entendre parler de machinations politiques pour un bon bout de temps.

— Son état est complètement stable. J'ai entendu dire qu'elle prenait un plaisir fou à user de son nouvel handicap pour avancer sur l'échiquier diplomatique international.

— C'est tout Sacha Li, ça. La diplomatie a toujours suscité en elle une passion insatiable. La politique et la gouvernance, à l'inverse, l'horripilent. Et gouverner dans l'ombre une organisation telle que la Roseraie demande bien plus de talent en politique et babysitting d'incultes traditionalistes qu'en diplomatie. Ce n'est pas en débitant de belles paroles et soignant son image qu'on réussit à se faire une place au sein de la Roseraie. Elle n'est pas le Circus, encore moins celui que vous avez bâti en très peu de temps, Minerva.

La bêta rit.

— Vous avez bien raison. Alors pourrais-je croire que vous Mycroft, seriez derrière cette machine à horreurs?

— J'ai bien peur que non... J'ai deux enfants, un alpha et la SSA. Les premiers me demandent une attention que je leur accorde avec amour. Le second... Il en va de soi. Après toutes ces années... Et le troisième... Oh le troisième... J'y travaille tout le temps à cette oeuvre, jusqu'à même me retrouver en pleine mer au milieu de nulle part dans l'espoir de trouver quelques solutions à nos problèmes communs.

— Ce ne sont que quelques manuscrits. Bien que très dangereux... Mais que des manuscrits.

— Ma chère... Les livres et la connaissance font bien plus de mal que des paroles ou actes irréfléchis dans le temps.

Elle soupira, croisa les bras. Ses longs cheveux balayés par un vent calme encadraient un visage fatigué.

— L'Homme n'est pas encore prêt.

— Il ne le sera sans doute jamais.

Elle baissa le regard.

— Kalyn Keller et Aden Banaart ne devront plus tarder, n'est-ce pas? dit-elle pour détourner l'attention.

Mycroft prit le temps de réfléchir.

— Non, je ne le pense pas. La question est de savoir si leur hélicoptère arrivera à atterrir sur ce navire.

— J'ai hâte de pouvoir rentrer.

— Moi aussi, Minerva. Vous ne pouvez pas savoir à quel point. Mais nous devons clôturer tout ceci.

La bêta riait de nouveau, provoquant chez l'A Oméga un intérêt ravivé.

— Je pensais... Je pensais que votre carte maîtresse, ce légendaire Filibert, pourrait faire une bien belle Reine Noire.

— Mieux qu'Aden Banaart en tout cas.

— Vous ne me direz rien, n'est-ce pas?

Il choisit de ne pas répondre à cette question.

*xXx*

— Et dire qu'il était sur un bateau tout ce temps... Et avec Minerva en plus. Minerva du Circus! Si seulement les autres le savaient.

— Ils nous pensent être avec lui... En tout cas, on alimente bien la rumeur, K'.

— Nous n'avons pas le choix... J'espère que le navire sera assez solide pour supporter ta maladresse de pilote d'hélicoptère, Aden.

— Regarde-moi et admire! interjeta le bêta en plongeant l'appareil vers la mer.

— Nous sommes en possession du dernier manuscrit...

— Elle nous aura mené par le bout du nez jusqu'au bout, Merry... Il n'y a qu'elle pour faire ceci, dit Aden en esquissant un sourire nostalgique.

— Il n'y a qu'elle pour penser à l'époque que personne ne devait soupçonner la réalité de sa théorie. L'humanité n'est pas prête.

— Mycroft compte dissimuler tout ceci encore longtemps.

— Il n'a pas tort, Aden. Mais un jour, on le saura.

— J'espère simplement ne jamais connaître le lieu de dissimulation des multiples écrits... Si jamais on m'interroge à ce sujet, qui sait? Mon ignorance pourrait sauver la planète, plaisanta le bêta.

— Il n'y a pas que ces écrits qui sont ennuyants. Personne ne doit plus rien savoir sur les trois organisations...

— Tu penses qu'il est encore vivant? la coupa Aden.

— Je préfère ne pas m'avancer à ce sujet. Ce qui s'est passé cette nuit...

Ils avaient entendu un coup de feu. Puis des portes claquer et des pas précipités dans les escaliers. La voix de Greg. Celle de Sherlock. Fil, Aden et elle s'étaient jetés vers la salle d'où venaient les tirs.

Il eut un total de deux tirs.

Mais lorsqu'ils entrèrent, seule la silhouette saine et sauve de Mycroft Holmes était présente. Une fenêtre ouverte sur la nuit italienne. Dimitrov Ostrovski avait disparu.

Où est-il? lui avait-elle alors demandé.

L'A Oméga était resté de marbre. Il tenait une arme qui n'était pas la sienne. Elle venait de nulle part.

Comment l'as-tu eut? ajouta-t-elle en s'approchant de son ami.

Il l'enlaça et lentement, pointa le révolver vers elle. Il y avait des résidus de poudre. Les tirs provenaient de cet arme.

Je pourrais toujours m'en emparer et inspecter les empreintes digitales...

Ou tu pourrais choisir d'oublier. De ne rien raconter. Et de calmer Aden, Sherlock et Greg, la coupa Mycroft Holmes en dissimulant l'arme sur sa personne.

Son expression était redevenue impassible.

Au moment où elle voulut le rassurer, deux A Alphas enragés déboulèrent.

Elle n'arrivera plus jamais à lui soutirer le moindre témoignage sur ce qui s'était passé dans cette salle.

Même après les naissances de Cleantha et Quinn.

Après la cérémonie de lien de Mycroft d'avec Gregory, pleine de larmes, d'amours et de rires.

Entre temps, l'A Oméga s'était évaporé plusieurs fois, sans jamais rien lui dire de bien concret. Aden l'accompagnait. Ou bien Alice. Ou encore Raf. Souvent Sherlock. Désormais, de plus en plus souvent Ben Aman.

Il ne fut pas présent au mariage d'Anna Ulanov et Paul Dimmock.

Greg obtenait toujours des nouvelles de lui d'une manière ou d'une autre. Il ne cherchait pas à savoir davantage. L'A Alpha était un modèle de patience.

Sherlock souriait, mystérieux et arrogant de savoir qu'il savait tout simplement.

John Watson et les autres préféraient jouer aux ignorants.

Elle l'avait également accompagné plusieurs fois, juste pour la compagnie.

Un jour, il lui avait raconté ce qu'il savait de Daiyu Li, de ses expéditions, de ses amis chercheurs dont Ben en faisait partie et de ses recherches. La tâche étaient la plus ardue et passionnante qu'ils avaient jamais eu à entreprendre. Bien plus que la politique, le commerce, les négociations et autres histoires d'espionnage. C'était une quête, presque initiatique, qui pourrait sauver le monde ou l'anéantir à jamais si le secret venait à en être découvert.

C'était tellement évident, mais personne n'y avait encore pensé. Et ceux qui s'en approchaient, abandonnaient à la dernière minute en se croyant fou.

Pour une fois, Kalyn Keller ne chercha pas à savoir, encore moins à comprendre. Elle et Aden, les deux conseillers privilégiés de l'héritier de Bai Long choisirent de demeurer dans le flou. Ce fut une décision difficile. Mais elle était vitale. Le moins on en savait, le mieux c'était.

Ce fut l'explication qu'elle trouva pour justifier les changements de partenaires de voyages et recherches de Myc'. Aden et elle avaient choisi, comme une affaire de volonté personnelle, d'en savoir le moins possible.

Un jour, peut-être, on lui dira qu'elle avait commis la pire erreur de sa vie. Mais ce sera pour une prochaine fois.

— Bientôt, dit-elle à Aden qui acquiesça en silence.

*xXx*

Vatican,

18 août, quelques semaines après

C'était comme une fin en demi-teinte d'un roman qu'on avait appris à aimer. Le sentiment d'arriver au terme d'une longue aventure dont on ignorait tout de l'issue au début. Comme un film qui nous avait passionné dans un cinéma sombre. Un film qui avait duré de longues années, sans aucune pause ni perturbation de la vie réelle. On s'y plongeait. On adoptait l'univers, on vivait avec les personnages, on ressentait leurs douleurs, joie, espérances. Puis lorsque la fin approchait... On la sentait également venir. Mais on n'y pensait pas. On préférait grappiller encore et encore un peu de cet univers qui nous avait bercé ces quelques instants.

Années dans son cas.

Il se savait devoir tourner une grande page de son existence passée. Finie l'aventure. Terminé les histoires. Il allait quitter ces personnages... Personnes qu'il avait appris à connaître, vivre avec et bien entendu passer du bon temps avec.

Ben Aman referma la lourde porte blindée derrière lui. Un silencieux mécanisme dernier cri s'enclencha aussitôt, terminant de clôturer bien des chapitres de son périple.

Il recula de quelques pas, admira quelques secondes la lourde porte qui scellait des secrets qu'il avait convenu de ne jamais dévoiler avec les deux autres personnes debout à ses côtés.

Diesbach et Mycroft repartirent dans le sens inverse. Ben les suivit.

— C'est terminé...

— C'est terminé.

— Enfin, c'est terminé.

Les trois hommes traversèrent le long couloir illuminé aux néons aveuglants du sous-sol de la Basilique Saint-Pierre.

— Qui d'autres aura accès à cette pièce? demanda Ben, les mains jointes derrière le dos.

— Nous trois seulement.

— Alors vous ne comptez pas faire le ménage ici? plaisanta Ben.

Mycroft le regarda avec amusement.

— Je doute qu'on ait besoin de retourner ici souvent. Encore moins de respecter les protocoles d'accueil des visiteurs du Vatican. Peut-être que Diesbach pourrait passer le balai et la serpillière de temps à autres. Mais je pense que ce sera inutile. Cet endroit demeurera scellé. Jusqu'au jour ou l'humanité en aura décidé autrement... Et j'espère que ce sera dans longtemps. Très longtemps...

— Je ne suis pas si maladroit que cela, Mycroft. Je connais le ménage. Avec des garnements comme vous, j'ai bien du retrousser mes manches et nettoyer vos oeuvres. Mais je suis d'accord avec Mycroft. Le plus tard, le mieux. Peut-être bien que ce sera jamais... Le futur seul le saura... Allons les jeunes. Un bon café nous attend, répondit Diesbach le sourire aux lèvres.

Ben sourit et suivit les deux hommes vers la sortie.

C'était bien la fin.

*xXx*

Italie, Venise

25 août,

Il ne pouvait pas se détacher les yeux du ciel, chose qu'il avait pris le temps d'admirer de plus en plus ces derniers mois. Il avait voyagé, beaucoup. Il avait médité. Réfléchi.

Il s'était penché sur lui, ses proches, ce qu'il allait faire désormais. L'issue n'était pas celle qu'il avait prévu. Mais ça, c'était prévisible. Après tout, on ne pouvait rien faire contre ce qu'il allait se passer. Certains qualifiait ceci de destin. Le destin contre la volonté.

Au final, le destin l'avait mené vers sa vie actuelle. La volonté avait fait le reste.

Il continuait de fixer le ciel. Assis à même la pelouse entretenue, les bras autour de ses jambes repliées sur lui-même. Il aimait cette plénitude. Il respira ce calme qui pourrait enfin venir s'installer dans sa vie mouvementée.

— Veux-tu m'épouser?

Il tourna la tête vers l'origine de la demande. Il ferma les yeux.

— Oui.

C'était la demande idéale. Il n'aurait pas pu rêver mieux. La cérémonie de lien avait était pompeuse, presque royale, annonçant son rôle à venir au sein du gouvernement de Hong Kong. Elle était attendue. C'était une période brouillonne, durant laquelle tellement de choses s'étaient passées. Il ne se rappelait plus de grand chose. Peut-être des mains solide de Greg, de son ventre redevenu plat. De ce regard brun empli de douceur et de tendresse. Tout s'était passé très vite. Des départs précipités, le premier rire de Quinn, les balbutiements de Clentha. Des baisers volés, des excuses et des plus tard. Je reviendrais. Très vite. Très vite, je te le promets. Des visages différents, des textes, des manuscrits, des clés usb, des vols longs courriers, des expéditions, Ben qui lui tendait une bouteille d'eau. Le navire. Minerva et ses cheveux au vent. L'hélicoptère d'Aden. Kalyn qui lui criait dessus.

Une porte blindée.

Très vite. Tout fut passé très vite après cette dernière rencontre à Venise des mois de cela et les tirs de Dimitrov.

Et désormais, le calme. L'humidité de l'herbe qui entrait dans ses vêtements. La senteur addictive de Greg.

— Oui, Greg, répéta-t-il en souriant.

L'alpha le regardait avec un amour toujours aussi vif. Il lui attrapa la main, la pressa. Le couple regarda le ciel en même temps.

— C'est... Un peu maladroit, non? Simple... Hein? Heu...

— Parfait. C'est parfait, répéta Mycroft en fermant les yeux.

Une brise fraîche berça leur moment.

— Ce n'est pas... Glauque? Heu...

— Parfait. Tout est vraiment parfait, ajouta Mycroft.

Greg s'était relevé. Mycroft le suivit du regard.

— Vous me donnez la permission, hein? Je sais que c'est symbolique et que vous n'êtes techniquement pas ici... Mais c'est le seul endroit où je peux... Pense pouvoir vous parler. Myc' et moi, nous allons nous marier. Après nous être liés. Et eu des enfants... On a un peu tout fait à l'envers. Alors, un peu de gentillesse, k'? Ha! Je suis ridicule!

Mycroft continua de regarder son alpha nouvellement fiancé s'agripper le crâne et se confondre en excuses devant la plaque tombale symbolique.

Daiyu Iris (Merry) Li

William Albert Roland (Will) Rothschild.

Epoux, passionnés, bienfaiteurs

Pas de date, ni d'épitaphes. La pierre était sobre, sans même de décorations.

— C'est terminé, dit-il.

Greg se retourna et lui tendit la main. Il la prit, sans hésitation.

— Je t'aime.

— Et moi donc, dit-il en embrassant l'homme de sa vie.

Son ancre. Celui qui le maintenait dans la réalité et la clarté.

— Je pense qu'ils auraient été d'accords de nous voir parents une nouvelle fois, lui murmura Greg entre deux baisers.

Mycroft rit à la remarque.

*xXx*

Quelque part dans le monde

30 août,

Les deux individus se regardèrent avant de le regarder, lui.

— Il fait nuit dehors. Il fait toujours nuit ici.

— Jolie observation.

— Quel sarcasme!

Les deux B Alphas regardèrent l'homme assis en face d'eux. L'alpha avait perdu du poids, s'était vidé de sa splendeur. Il devenait presque normal.

— En vie donc... Tu veux le garder en vie...

— Nous le voulons tous, K'.

— Alors pourquoi m'as-tu demandé de venir ici? Je ne veux pas le voir. Surtout après tout ce qu'il a fait.

— Pour que tu puisses passer à autre chose, Kalyn.

Elle continuait de fixer l'alpha prisonnier malgré tout.

— Que fait-il de ses journées?

— Il lit. Dort. Joue au solitaire. Ecoute de la musique. Il s'occupe...

— Il ne m'a jamais paru aussi calme... C'est comme si on l'avait délivré...

Elle n'arrivait plus à se détacher de la silhouette assise derrière la grande baie vitrée.

— Peut-être qu'il désirait cette fin, dit Filibert.

— Mycroft n'aurais pas fait ceci avant Greg et nous.

— Non.

Elle inspira.

— Tu as raison.

— C'est terminé. Nous sommes enfin tranquilles. Même Myc' et Greg. Tu devrais en faire de même.

Elle le regarda. Il était toujours aussi calme et rassurant.

— Tu as raison. C'est terminé, concéda Kalyn avant de se détourner de la cellule.

— Fin —

Presque