Chapitre 3.

John frissonne.

Il avance de son pas vif. Son imperméable est lourd d'humidité et goutte inlassablement le long de ses poignets, sur son front. Tout autour, il y a le béton noir et l'eau de la pluie qui clapote. Il traverse le rond-point en trottinant, longe un immeuble haut et s'arrête un moment. La rue est déserte. Silencieuse. Bruyante aussi, de toute cette eau qui rebondi sur la surface sale de Londres.

Devant lui s'élève un bâtiment en construction couvert d'échafaudages. Il scrute les étages, cligne des yeux à la recherche d'une ombre, d'un mouvement. Ils ont escaladé les tubes de métal un nombre incalculable de fois, avec Sherlock. Mais jamais sous la pluie. Ni de nuit. Et même sans ça, c'était puéril. C'était dangereux.

John sourit. Le danger. Avec Sherlock. Quoi de plus excitant ?

Il s'élance sur la route inondée, de sa foulée d'homme-enfant. Il bondit et s'accroche. Il entame la montée, agile de sa jeunesse, de ses muscles fermes. De ses souples articulations. C'est froid et glissant, mais ça ne le gêne pas. Dans moins de dix minutes, il en aura terminé. Il sera en haut. Et parce qu'il connaît le chemin sous ses moindres aspects, parce qu'il sait ses travers et ses tremblements, son esprit s'échappe tandis qu'il grimpe.

D'abord, il pense à Gregory. Pas une pensée agréable. Elle génère la culpabilité. Elle lui rappelle la douleur, là, dans les phalanges de sa main droite.

L'énervement aussi.

T'es jaloux.

Non.

Pourquoi, jaloux ? John n'a pas la moindre raison d'être jaloux. Il a Sherlock pour lui, depuis toujours. Il n'existe personne qui le comprenne mieux que lui. Personne qui ne puisse chasser ses peurs. Personne qui ne puisse le détourner de ses démons. Et Sherlock l'a dit. Il l'a affirmé de nombreuses fois. John est son seul ami.

De quoi serait-il donc jaloux ? Jaloux de Jim Moriarty le dingue ? Jaloux de son grand corps spasmodique ou de ses pupilles larges et noires ?

Certainement pas.

Et pourtant, à travers l'esprit de John, le doute se propage comme un brouillard tranquille. Sans qu'il ne puisse rien y faire, il se laisse submerger par le souvenir de Jim Moriarty. Jim Moriarty, qui souffle ses phrases sans fin. Des phrases débitées si vite. Et si franches. On en perçoit l'importance, mais on y perd le sens.

C'est un langage que Sherlock comprend. Un langage qu'il parle et honore. Un langage dans lequel il se complait et par lequel il exprime ses idées les plus informulables. Moriarty l'entend et lui répond. Et Sherlock aime ça.

John dégluti. Il a la bouche sèche.

C'est vrai.

Ça, c'est quelque chose qu'il ne supporte pas. Lorsqu'il les observe, de l'autre côté de la pièce, échanger des murmures, des pages de notes, des sourires diaboliques. Cette complicité-là, il la hait. Elle lui hérisse les poils, elle fait grincer ses dents. Dans de tels moments, il se sent devenir mauvais, et s'il a bu de l'alcool, l'envie de vomir lui soulève l'estomac. Et c'est d'autant plus insupportable que c'est insensé. Il n'a pas à se sentir si mal, n'est-ce pas ? Parce qu'il n'y a rien de grave.

Qui ne serait pas frustré d'être spectateur de tant d'intelligence, sans jamais pouvoir participer ?

Personne. Il n'est pas plus frustré, pas plus jaloux qu'un autre. Il n'y rien à dire de plus là-dessus, rien à comprendre, rien à chercher. Il est jaloux, peut-être, mais jaloux comme pourrait-l'être n'importe lequel de leurs amis.

Il fait une pause, ajuste la position de ses pieds sur l'assemblage de fer fragile. Ça tangue un peu sous son poids. Il attend, immobile, que son souffle s'apaise. Il chasse les pensées qu'il juge soudainement puériles et insensée. Des pensées qui se sont emballées, tandis qu'il grimpait, et gonflées de mauvais sentiments. De colère. De haine.

Il n'était pas comme ça, avant.

Avant, John était un petit garçon doux. Et calme, et souriant. Il n'aurait jamais insulté qui que ce soit. Il n'aurait pas poussé, ni frappé. John était la patience, la bonté même.

De temps à autre, lorsqu'il arrivait que Sherlock se sente coupable, il observait John sans rien dire. Il avait cette expression de profonde suspicion, qui contractait souvent son joli visage d'enfant. Puis il demandait : « Pourquoi tu ne t'énerves pas, John ? »

John ne s'énervait pas. Il ne s'énervait pas lorsque Sherlock le tenait éveillé des nuits entières, afin qu'il l'aide à noter les différentes étapes de la décomposition d'une pauvre souris morte. Il ne s'énervait pas lorsque Sherlock mentait à Eve. Ou lorsqu'il le rendait complice de ses mauvais tours, à son insu.

Lorsque Sherlock avait disparu deux jours durant, l'été de leurs huit ans, il ne s'était pas énervé. Parce que Sherlock était revenu. Il l'avait accueilli, anxieux, consterné. Mais heureux. Il n'avait pas posé la moindre question.

Si John ne s'énervait pas pour ça, pour Sherlock, alors il ne s'énervait pour rien, ni pour personne d'autre.

John se tend doucement en arrière, comme pour échapper au flot des pensées qui s'acharnent. Il ferme les yeux un moment. John redoute ces instants. Toujours. Les quelques courts laps de temps durant lesquels il est de nouveau seul. Livré à lui-même. Ces moments où il ne peut plus, d'aucune façon, se détourner de la torture que lui fait subir son esprit.

Les gouttes de pluie s'écrasent sur son visage. C'est comme si le ciel venait pianoter sur lui de ses doigts froids et légers. Une sensation apaisante. Une douceur qui souffle sur les souvenirs. Comme Eve soufflait sur leurs éraflures.

D'une vive impulsion des bras, il ramène le haut de son corps contre l'échafaudage. Ses doigts sont engourdit et glacés. Il les secoue brusquement, grimace sous la douleur qui fourmille au bout de ses phalanges. Puis il reprend l'ascension, lentement.

Toute cette histoire a mal tournée le jour où il a essayé de baiser Mary.

Une journée mémorable parce que ce jour-là, John avait compris que quelque chose n'allait pas.

Elle était là. Belle comme les filles sont belles, lorsqu'elles ont quinze ans. Elle enroulait et déroulait sans cesse l'une de ses boucles blondes le long de ses doigts vifs. Ses yeux profonds fixés avec entêtement sur la bouche de John. Sur son cou. Sur la courbure de ses cils.

Il sentait le regard bleu onduler sur lui, lourd d'envie et d'attente. Un regard qui se posait partout et certainement pas sur l'exercice de mathématiques qu'il expliquait, imperturbable.

Mary s'était approchée. Evidemment. Parce qu'elle est courageuse, Mary. Forte de son caractère de feu. Décidée. Elle avait abattu une main ferme sur la page du livre, étendu entre eux deux. John avait levé les yeux, sûr de ce qui l'attendait.

Sherlock le lui avait dit. Il l'avait prévenu.

Elle n'a absolument pas besoin d'aide en math, John. Il avait haussé les épaules. C'est une réaction chimique et primaire très répandue. Elle a envie de toi, c'est tout.

John n'avait pas été particulièrement ravi à l'idée de perdre son pucelage. Il n'avait pas été apeuré non plus. La curiosité l'avait poussé jusque chez Mary.

Maintenant qu'il y repensait, toute cette histoire lui apparaissait sous un aspect très cru. Comme blanc. Et vide de toute pression, du moindre sentiment.

Elle avait été son amie de toujours. Une amie à l'égal de l'ami que Greg avait été pour lui. Avec la douceur, le doré du blond, le rose du féminin. Il aurait dû frémir d'envie et de peur mêlée. Il aurait dû crouler sous le poids de la tâche qu'elle lui confiait.

Il aurait dû lui témoigner une once de respect. Il aurait pu lui offrir ça. Au moins.

Et puis lorsqu'elle avait avancé sa petite bouche en cœur, lorsqu'elle avait enroulé des bras nus autour de ses épaules, il aurait aimé se dissoudre dans l'air. Son esprit luttant contre l'envi de s'arracher à elle, elle qui le tirait vers le lit par la boucle de sa ceinture. Parce que s'il n'aimait pas ça, peut-être qu'il aimerait la suite. Et s'il n'aimait pas la suite, peut-être qu'il aimerait, la fois d'après. Ou la suivante.

Il n'avait pas aimé la suite.

Il était resté mou. Et inerte. Et silencieux. Mary avait essayé, le rassurant de sa voix qui murmure, pendant un temps qui leur avait paru des heures. A tous les deux. Elle avait caressé, et embrassé. Sa langue avait tracé sur lui des chemins tortueux. Désespérés.

John n'avait pas bandé. Pour la toute première fois, il avait été incapable de bander. Et pour le malheur de la plus jolie fille de Weaver Fields. Du moins à ses yeux, elle était la plus belle.

Bien sûr, Mary avait gardé la tête haute. Fatiguée de la lutte solitaire qu'elle avait engagé contre le corps de John, elle l'avait assuré que c'était rien.

C'est ta première fois, non ? Donc c'est normal.

Le monde de John avait tangué violemment sous ses pieds, ce jour-là. Et tandis qu'il rentrait chez lui, l'esprit tout vibrant d'incompréhension, une poussée de rage colossale s'était soulevée en lui. Il aurait pu hurler. Il aurait pu vomir le feu et la lave. Il aurait explosé aux yeux des passants, éparpillant ses membres sanglants sur leurs pelouses irréprochables.

Cette haine-là n'était pour personne en particulier. Elle était bien trop énorme, pour Mary. Bien trop neuve, pour lui. Cette haine-là n'avait pas de sens, aux yeux de John. Mais elle avait soufflé fort sur tous les questionnements qu'un adolescent aurait dû se poser après une telle expérience. En tout cas, la colère n'avait pas cessée de le ronger, depuis.

Ils avaient essayé à nouveau. Puis encore. Aussitôt qu'elle l'appelait pour « un problème de maths », il enfilait sa veste et filait chez Mary. Et ainsi, jusqu'à ce qu'elle se lasse. Et si elle ne s'était pas lassée, John n'aurait pas abandonné l'idée que, peut-être, ça marcherait la fois suivante. Pourquoi ça ne marcherait pas ?

Sherlock ne lui avait rien demandé. Il savait. Il semblait savoir depuis toujours que John ne pourrait pas baiser Mary.

En cela, étrangement, John s'était senti protégé. C'était comme si Sherlock possédait la clef du mystère qui planait sur son incapacité à bander.

John laisse échapper un éclat de rire à cette idée.

Il s'arrête à nouveau, haletant. Il lève les yeux, les paupières papillonnant sous l'averse drue, et il constate qu'il est en haut. Les manches de son imperméable ont roulées sur ses bras. Il est épuisé. Ruisselant de pluie et de sueur. Dans un dernier effort, il hisse ses genoux sur la plateforme boueuse du dernier étage et pénètre l'espace sombre de l'immeuble.

Le bruit de ses pas se répercute sur les murs de béton nus. Il traverse les corridors vides, inspire à plein poumons l'odeur de la craie, de la peinture et du vernis. Sa tête tourne un peu de tout cela.

John suit la lueur du dehors qui irradie à l'autre extrémité du bâtiment. Il ne pense plus. Son cerveau est éteint d'une fatigue profonde. Une fatigue du corps et de l'âme. Il traverse une nouvelle pièce, tourne tranquillement le long des couloirs obscurs. Il pourrait rêver tant son cerveau s'éteint. Puis il s'arrête.

Devant lui s'étend la large terrasse du plus haut building d'Elephant & Castel. La jeté de granit rouge s'élance dans un vide béant, sans barrière, ni délimitation aucune. Au bout de la pierre brute, la silhouette immobile de Sherlock Holmes se découpe sur les lumières de la ville de Londres, qui dansent par milliards dans le flou de la pluie.

Sherlock inspire doucement, puis ouvre les yeux.

Il étire ses bras au-dessus sa tête et libère ses longues jambes de leur position ankylosante. Il se relève avec prudence, déplie son corps à deux pas du vide.

Il aime cet endroit pour ça. Le vide. D'avoir si près toute la puissance tangible du néant. Ici, les capacités écrasantes de son cerveau n'ont plus de matière à broyer. Il ne voit que ce qu'il décide de voir. Il n'analyse que ce qu'il choisit d'analyser.

Un havre de paix.

Il pivote et pose les yeux sur John.

John qui se tient debout, dans un encadrement de porte sans porte, le visage penché sur l'écran de son téléphone. Il élève le portable jusqu'à son oreille et croise le regard de Sherlock. Le sourire qui étire le coin de ses lèvres est un sourire épuisé.

Un sourire forcé, Sherlock note.

Son esprit méthodique et affamé tente un élan vers les informations que renvoie la physionomie de John, mais Sherlock coupe court au flux d'hypothèses et de déductions. Il n'observe plus John. Il le regarde. Juste un moment. Il promène ses yeux sur le profil chancelant du blond. Sur ses avant-bras aux veines palpitantes. Sur les courbes du jean trempé. Sur les mèches de cheveux qui goutent. Sur les gouttes qui roulent.

« Maman ? » La voix de John résonne, lointaine.

Le frémissement familier ondoie par vagues tranquilles, entre les reins de Sherlock. Sous la peau ferme de son ventre. Et avec, la chaleur se répand.

Il ne lutte pas. Il attend. Il sait ce qui vient ensuite, il connaît toutes les étapes. Il constate, à chaque fois plus surpris, tout le pouvoir que la vue de John exerce sur son corps d'adolescent. Maintenant, son souffle est court. Dans sa poitrine, son cœur cogne fort, par pulsations rapides.

« Je suis avec lui. Oui, oui. Non, il va bien. » John lève les yeux au ciel. « Oui. Oui, on rentre. Oui, directement. »

Sherlock ne comprend pas vraiment les mots. Il y a seulement cette voix, chaude, légère, qui lui parvient comme un parfum. Et ça bouge de nouveau, plus fort, plus impatient. Et dans sa tête, ça murmure : Vas-y. Avance.

Attrape.

Sherlock fait un pas en avant.

Attrape-le.

John raccroche et pousse un soupir léger. Puis il croise le regard de Sherlock. Sherlock qui tend sa main vers lui.

« Ça va ? » Il demande, hésitant.

Les paupières de Sherlock vrillent, l'espace d'une seconde. Il laisse tomber sa main.

« Tu voulais lui parler ? » John élève le téléphone.

« Non. » Sa propre voix sonne étrangement à ses oreilles. Il se racle la gorge. « Enfin, oui. C'est pas important. »

John fronce les sourcils, perplexe.

« Ça va ? » Il répète.

« Mais oui, John. »

Sherlock éveille vivement ses synapses. Il force sa raison. Il calme sa voix. Ses traits se figent sur une impassibilité tranquille.

« Pourquoi ça n'irait pas ? »

« Je sais pas. » John hausse les épaules. « Tu me regardais bizarrement. »

Sherlock ignore la remarque. Il s'élance de son pas long en direction des échafaudages, l'esprit de nouveau actif, tentant de déterminer si le coup de John a atteint l'estomac ou bien le visage de Gregory Lestrade.

Peut-être les deux.

Non, John n'aurait pas frappé deux fois.

Il se stoppe, fait volte-face. « Dis-moi, John, tu l'as frappé au visage ? »

Quelques pas plus loin, John entrouvre la bouche. Puis la referme.

« Je vois. » Sherlock sourit froidement. « Allez active-toi, John ! J'ai faim ! »

Sans attendre, il s'accroupit, balance ses jambes dans le vide et entame la descente.

George Watson, en ce rayonnant dimanche de juin, s'attable pour le petit déjeuné en homme heureux.

Heureux, parce qu'il est un homme sage. Un homme simple. Il se contente de plaisirs tranquilles. Il n'a pas de mots suffisamment éloquents pour décrire le bonheur que lui procure la vue de sa cuisine baignée de soleil.

Il ne peut non plus exprimer à quel point il est bon de trouver à leur place habituelle, sa tasse de thé et ses pancakes, recouverts d'un épais nappage de miel.

Et lorsque sa femme se tourne vers lui, les cheveux transpercés de la chaude lumière du jour. Lorsque, vêtue de son charmant petit peignoir bleu, elle lui demande doucement : « Bien dormi, trésor ? », il pourrait s'agenouiller au sol et tourner sa face larmoyante vers le Très Haut, afin de le remercier une fois de plus d'avoir envoyé du ciel cet ange-là.

« A merveille, mon amour. » Il lève le visage et reçoit le baiser du matin avec un soupir de contentement. « Les gamins dorment encore ? »

Eve acquiesce, résignée. « Ils sont rentrés tard. »

Elle dépose une à une les boîtes de céréales au centre de la table. Deux toasts dorés rebondissent en cœur au-dessus du grille-pain.

George tourne les yeux vers l'horloge.

« Mais… » Il fronce les sourcils. « Il est dix heures passés, voyons. »

« Je sais, trésor. » Elle sourit. « C'est les vacances. Ce sera ça tous les matins, pendant deux mois. »

« Mais… » Une mimique grincheuse chiffonne les traits endormit du banquier. « Enfin, avec John… On avait prévu d'aller courir. »

Eve hausse les épaules. « Tu peux toujours tenter de le sortir du lit. »

Elle mord son toast à pleines dents, surveillant du coin de l'œil la physionomie consternée de son époux.

George couve son petit déjeuné d'un regard affligé, puis objectant pour lui-même que tout cela ne fera que froidir davantage à présent, il se lève. Il rabat les pans de sa robe de chambre sur un abdomen légèrement bedonnant, et dirige ses pas vers l'escalier.

Le premier étage est englouti tout entier sous un silence opaque.

George atteint la porte close sur la pointe des pieds, grimaçant à chaque couinement du plancher. Ses yeux se posent sur la pancarte « Harriet, va te faire voir. Cordialement, John et Sherlock. ». Et il réalise soudainement qu'il ne s'est pas trouvé devant cette chambre-là depuis longtemps.

La chambre de John et Sherlock. Un lieu de mystère. Un espace aux contours incertains, indépendant du reste de la maison. Une pièce dans laquelle on n'entre pas. Pas sans y être invité.

Avec précaution, il tourne la poignée. Sa main tremble un peu d'excitation, parce qu'entrer là-dedans, c'est s'introduire dans l'univers oublié de l'adolescence. Il se glisse dans l'entrebâillement de la porte et referme doucement derrière lui.

George est happé par tout l'aura moite et confiné de cet antre obscur. Submergé par l'odeur profonde de vêtements mouillés. De nourriture oubliée. De tabac froid. De quelque chose de chimique, aussi.

Il tâtonne du pied sur la moquette rappée et cligne des yeux, tâchant de repérer les lits superposés dans toute cette noirceur palpable. Il s'immobilise, puis se laisse guider par le bruit de deux respirations profondes.

Lorsque sa vue s'adapte finalement aux ténèbres environnantes, il constate que le lit du haut est vide. La couverture épaisse, rejetée avec négligence, pendouille mollement par-dessus la bordure de bois. A la vue du matelas abandonné, Georges ressent immédiatement cette inquiétude fiévreuse, souvent irrationnelle, qu'éprouvent les parents au moindre trouble de la normalité.

Où est-il ?

Puis il baisse les yeux sur le matelas du dessous. Il a alors la terrifiante impression d'avoir volé à ses enfants leur secret le plus précieux.

Parce qu'ils sont là, irradiant de leur sommeil lourd. Confiants de la présence de l'autre. La joue de Sherlock repose pesamment contre John, à cet endroit précis, chaud et doux, où finit l'épaule et commence le cou.

Son bras droit s'enroule sous l'aisselle du blond. Il le couvre de toute sa puissante possessivité. Et John. John, c'est comme s'il s'était adapté à l'envahissement de ce corps sur son corps, depuis longtemps déjà. Dans la noirceur de la chambre, sa chevelure ébouriffée semble reluire d'argent, sur les boucles brunes. Sa tempe contre le front de Sherlock, une main abandonnée sur le dos nu qui le camoufle à moitié. Tout cela se perd sous les rouleaux de couverture emmêlée.

D'eux deux, une odeur tiède se diffuse. Une odeur d'enfants nus. Une odeur de sueur sucrée. Ils semblent figés l'un et l'autre dans un cocon intemporel. Ici, il n'y a rien qui puisse les atteindre. La vie tout autour, en bas, à la cuisine. Dehors, sous le soleil haut, et dans les parcs secs. Tout ça s'est arrêté.

C'est sûr.

Il n'y a plus que le dos de Sherlock qui se soulève doucement, parce que sous lui, la poitrine de John se soulève aussi.

George Watson ne pense à rien, si ce n'est à contempler l'image, sans faire de bruit. Ce repos-là est sans appel. Il n'y pas, là-dessous, de significations tortueuses. Il ne lui vient pas à l'esprit que, peut-être, un tel enchevêtrement est le vestige d'une étreinte plus intime.

Parce que c'est trop doux, trop honnête, pour être plus que ce que ça n'est déjà. Et lorsqu'il réalise qu'il est temps de respirer à nouveau, George Watson se détourne millimètre par millimètre en direction de la réalité.

« Papa ? »

A deux pas du lit, la silhouette de George Watson se fige.

John grimace au son de sa voix, sortie rauque, croassante, de sa gorge douloureuse. Il a terriblement chaud. Le poids de Sherlock sur lui est étouffant. Ecrasant. Il tente un mouvement pour se redresser et retombe immédiatement sur le matelas humide. Humide de sa sueur froide. Il frissonne.

« Salut, mon grand. » George chuchote. Il se rapproche un peu. « Je venais te réveiller. Puis j'ai pas eu le courage, tu vois. »

John sourit faiblement.

Il est ruisselant. La peau nue de Sherlock contre la sienne est collante. L'air paraît glacé, là où le contact brûlant de Sherlock ne l'atteint pas. Dans sa nuque. Le long de ses avant-bras. Il voudrait remonter la couverture sur eux, mais au moindre mouvement, une douleur sourde crispe ses membres. Il inspire pour parler et dans sa gorge, c'est comme un brusque déchirement. Du verre brisé, qui érafle sa trachée.

« Quelle heure il est ? » Il murmure difficilement.

Sur lui, la poitrine de Sherlock se soulève dans un soupire plus long. Il resserre sa prise sous l'épaule de John. Ses longs doigts viennent agripper une poignée de cheveux blonds. Puis il s'immobilise à nouveau.

George étouffe un rire lorsqu'il croise le regard désespéré de son fils.

« Il est un peu plus de dix heures. » Il dépose sa grande main calleuse sur le front de John. « Tu m'as pas l'air bien, bonhomme. Tu es trempé. Et bouillant. »

John hoche la tête.

« J'ai dû attraper froid hier. T'as vu toute cette pluie ? »

« J'ai vu. » George dégage le front blanc de ses mèches éparses. D'un revers de manche, il essuie la sueur. « Où est-ce que vous êtes encore allé, à cette heure-ci ? »

John ferme les paupières. Il ne répond pas. Pas la force. Il se laisse bercer par la caresse de cette large main sèche sur son crâne endolorit.

Dans le flou de la fièvre, il visualise les images de leur retour à la maison, hier soir. Un flot de gestes lents, sous cette pluie de tempête. Le crissement des freins, lorsque le bus s'arrête. Et Sherlock et son regard étrange. Des yeux qui cherchent ses yeux, puis qui les évitent. C'était troublant. Inquiétant, même. Parce que lorsque Sherlock regarde comme ça, c'est qu'il cherche quelque chose.

Cette insistance l'avait mis mal à l'aise. John n'avait rien fait, il n'avait rien dit, n'est-ce pas ? Rien qui puisse susciter l'intérêt de ce compagnon ordinairement si lointain, impassible et absent. Sherlock ne regarde plus les gens. Ni John, ni qui que ce soit d'autre. Ça l'ennuie terriblement. Ça l'oppresse, parce que ses yeux vifs ne peuvent s'empêcher de s'accrocher au moindre signe, de retracer toute une vie à travers le rythme d'une démarche ou le revers d'un pantalon. John sait cela.

Sherlock ignore le reste du monde. Ses larges iris gris se perdent sur un horizon invisible. Il a les lèvres fermées. Les sourcils froncés. Et dans ces moments, on ne pourrait pas tirer de lui la plus petite expression d'humanité.

Ensuite, John avait ressenti un vif contentement. Plus poignant, plus précis que toute la gêne de l'inhabitude. Ce regard sur lui était d'une telle intensité, qu'il l'avait presque senti. Lourd, inquisiteur, intransigeant. Ça le picotait, ça pénétrait sa peau et se jetait dans le flux de ses veines comme une drogue violente.

Il s'en était senti grisé. Gorgé de félicité.

Maintenant qu'il est recouvert presque tout entier par le grand corps endormi, cet étrange plaisir qu'il ressentait hier à être observé de la sorte, paraît aujourd'hui bizarre. Et inexplicable.

Dommage qu'il ne puisse évacuer l'incompréhension dans une longue, éreintante, course à pied.

A cette pensée, il ouvre les yeux. Son père est parti. Furtivement. Il a certainement imaginé que John dormait à nouveau.

John tourne mollement son visage vers celui de Sherlock et une exclamation chuchotée s'échappe de sa bouche. Son regard tombe dans deux grands yeux, bien ouverts.

Il reste ainsi. Les lèvres entrouvertes. Le cœur claquant ses rapides pulsations, comme s'il se tenait au bord d'un gouffre sans fond.

Depuis combien d'années, exactement, ne s'étaient-ils pas trouvés si proches l'un de l'autre ?

Sherlock cligne des paupières, John se sent aussitôt libéré de l'emprise invisible. Il dégluti, constate qu'il n'a pas la plus petite quantité de salive en bouche.

« Ça va ? »

Aussitôt qu'il l'a formulé, John trouve sa question ridiculement stupide.

Sherlock acquiesce lentement. Il roule sur le côté. Au bruit feutré de leur peau qui se sépare, John sait que ses joues s'enflamment.

« Tu es malade. » La voix de Sherlock est rauque. Ensommeillée. Il bâille largement.

John ne dit rien. De toute façon, c'était pas une question. Il se soulève faiblement, se cale au plus profond de l'oreiller. Sherlock remonte la couverture sur son épaule et abandonne là sa main longue et pesante, sur John.

Ils sont face à face. Silencieux êtres à l'affut, dans ce pauvre lit du bas. Ils se dévisagent comme ils ne s'étaient jamais dévisagés auparavant. John sent son cœur qui tape dans sa gorge. Une pensée tourne en boucle dans sa tête : C'est bizarre. C'est bizarre. C'est bizarre.

Il s'efforce d'inspirer par le nez. Impossible. Le nez est bouché au plus haut degré. Il ouvre la bouche.

« Je vais être malade aussi, non ? » Sherlock coupe, d'un ton sérieux.

John expire la totalité de l'air qu'il vient d'engloutir.

« Sûrement. » Il a vaguement conscience d'avoir écarquillé des yeux de poissons. Il les ferme immédiatement. C'est tellement bizarre. Mon dieu, pourquoi c'est si bizarre ? « Sherlock ? »

L'intonation de sa voix est aigue. Enfantine. Il dégluti à nouveau, entre deux inspirations entrecoupées.

« Oui ? »

« Est-ce que… »

Est-ce que quoi ? A l'intérieur, il cherche une idée, frénétique. Quelque chose à dire. Vite. Il faut qu'il les sortes de cette situation. Cette situation si bizarre. A ce point bizarre, qu'il ne pourrait dire exactement ce qu'il y a de bizarre.

Tout. Tout est bizarre.

Tout ça réuni : le regard de Sherlock. Son silence. Sa main sur lui. Cette proximité toute neuve. Toute soudaine. C'est pourquoi ? D'où ça sort ?

Est-ce que c'est un jeu ?

Un besoin peut-être ? John ouvre les yeux. Sûrement !

Immédiatement, il ressent un immense soulagement. Ça se décontracte là, dans sa poitrine.

« Tu as fait un cauchemar ? » Il demande. Un sourire compréhensif étire déjà ses lèvres.

La dernière fois qu'ils avaient passé la nuit à ce point serrés l'un contre l'autre avait aussi été la nuit du dernier cauchemar. Ils avaient dix ans. La dernière fois que Sherlock rêvait de son père. Ou de son frère. Peu importe.

Sherlock ne répond pas. Ses larges sourcils bruns se froncent. Pendant une seconde, John a l'impression qu'un débat intérieur violent a pris possession de ce grand esprit méthodique. Puis Sherlock ouvre la bouche. Il articule avec clarté. Et posément. Et son regard plonge dans celui de John.

« Non. Pas du tout. »

Bonjour, Bonsoir, chers lectrices/lecteurs !

Bon, mille pardons pour cette disparition soudaine. Je suis en prépa voilà, j'avoue… J'ai été happée par les listes infinies de mots de vocabulaire bizarres, tels que « apocryphe », « hypogée » et « coloquinte », par les pages et les pages de leçons de grammaire, les exercices alambiqués etc, etc, etc. Je voudrais être orthophoniste, les amis, et c'est dur.

Enfin voilà, c'est Noël et j'ai eu une pensée pour mes lectrices/lecteurs, je me suis dit que j'allais participer au miracle, moi aussi ! Ça fait du bien ! Et j'espère que ça vous plaît toujours.

Merci en tout cas, merci énormément, merci infiniment à tous ces lecteurs qui m'ont laissé des commentaires géniaux. Je pense à Chocow, LaVieDuPoisson, Clara (à qui je ne peux répondre en privé), Clelia, sama66 et DramionePower04 ! Merci beaucoup les copains, ça fait chaud au cœur :D ! Je tâcherai de répondre aux questions en PV, c'est juré (je l'ai peut-être déjà fait ?).

Comme d'habitude, n'hésitez pas à cracher du feu, à donner vos avis et critiques, tout ça sera bien reçu.

A bientôt !