Chapitre 4

Tchik tchak.

Elle a ce tic insupportable. Quel tic ne l'est pas ? Mais celui-ci est de ceux qui bruitent. Voilà l'une des raisons pour lesquelles il la fuit, elle et le misérable bureau. L'une des raisons pour lesquelles il ne vient pas. Il ne peut pas se concentrer, ni même penser correctement, parce qu'en plus de se tenir là, silencieuse, entre ses doigts manucurés, il y a le bic.

Tchik tchak. Tchik tchak. Tchik tchak. Et encore. Et encore.

Sherlock fixe le bic, dont les quatre couleurs jaillissent tour à tour du tube comme le coucou d'une horloge infernale. S'il pouvait seulement lui arracher des mains.

« Alors ? » Le stylo fait la roue entre l'index et le majeur, une seconde de silence, puis il reprend sa place sous le pouce. Et tchik, et tchak. « Sherlock, on ne va pas y passer la journée. Fais-moi des excuses. »

Lui donner ce qu'elle veut. Vite. Sherlock inspire profondément.

« Je vous demande pardon, Docteur Lambert, d'avoir manqué les deux derniers rendez-vous. » Il expire. Lambert ouvre la bouche pour répondre, mais il coupe, rapide. « Maintenant, pitié, lâchez ce stylo. »

Les yeux de la psychiatre font un bref aller-retour entre son patient et le stylo. Elle hausse les sourcils, désabusée, puis replace la chose sur le bureau, dans une symétrie parfaite avec les feuilles de notes et l'agrafeuse.

« Bon ! » La voix claire emplie l'espace du petit office. « Puisque les civilités de base ont été effectuées, commençons. »

Elle prend ses aises au fond du large fauteuil, croise les jambes, balance une mèche de cheveux roux sur la tempe opposée, puis s'immobilise enfin, souriante. Sherlock a arrêté son regard sur un coin du plafond, le cou renversé en arrière, les boucles noires éparses sur le dossier de la chaise usée.

« Je vais bien. » Sherlock énonce, laconique. « Je n'ai pas fait de cauchemars. »

Lambert lève les yeux au ciel devant la désinvolture de l'adolescent. Elle attrape le stylo, s'incline sur les feuillets qui s'étalent devant elle.

« Des nouvelles de ton frère ? »

« Non. »

« De ton père ? »

« Non. »

Elle prend note.

« La loi me contraint à te rappeler que si tu as le moindre contact avec l'un ou l'autre de ces individus, tu es tenu d'en informer immédiatement tes tuteurs légaux accueillants, les Watson, un membre des autorités compétentes, ou moi-même. »

Sherlock hoche la tête, les yeux dans le vague. Son frère et son père. Le père est en prison. Le frère, qui sait ? Mycroft avait été envoyé dans un centre psychiatrique. Dix ans auparavant. Aujourd'hui il pourrait bien être n'importe qui. Surement quelqu'un d'important.

Mycroft était intelligent. Mais cruel.

L'ombre du frère s'efface doucement dans son esprit, laisse place à l'image éclatante de John. Une image que Sherlock voudrait chasser, maintenant. Chasser John et l'expression de surprise qui a figé ses traits, ce matin. Plus que de la surprise en réalité. De la stupeur. Et de la confusion.

Il a pensé que je suis bizarre.

« Sherlock, concentration. » Lambert a claqué des doigts, le buste penché au-dessus du bureau.

Sherlock se redresse doucement.

« Comment ça va, à la maison ? »

Il fronce le nez, pas certain de ce dont il devrait, ou ne devrait pas parler.

Les codes sociétaux de base voudraient qu'il se contente de décrire avec monotonie la place de chaque membre du foyer qu'il habite, leurs occupations, humeurs et inquiétudes. Il éviterait soigneusement de parler de ce qui le préoccupe sincèrement, parce que lui, Sherlock Holmes, se met les conseils de sa psychiatre ou je pense. Sherlock Holmes n'a besoin des conseils de personne.

Il finirait par inventer quelques aléas à son propre psychisme perturbé et le docteur contenté, il pourrait se lever, s'éjecter de cette pièce poussiéreuse et foutre le camp.

Mais il y a John. Tout l'intérieur de son crâne est plein de John. Tout l'intérieur de ses muscles et jusqu'au plus profond de ses os. Ça écrase ses poumons, ça ronge ses nerfs. Et aussi extraordinaire que cela puisse paraître, à cet instant Sherlock meurt d'en parler à quelqu'un. N'importe qui, pourvu que ça le soulage un peu. N'importe qui, pourvu que ça devienne concret. Que ça prenne un nom.

Parce que ce matin John l'a trouvé bizarre.

C'est terrible.

John est le seul. Le seul. A ne l'avoir jamais trouvé bizarre. La bizarrerie est une affaire d'autrui. Eux, les étrangers, les autres. Tous ceux qui ne peuvent et ne pourront jamais comprendre la complicité qui les soude l'un l'autre.

Tous ceux-là trouvent Sherlock bizarre. Pas John. Si John le trouve bizarre, c'est que Sherlock Holmes s'est trompé. C'est qu'il a loupé la marche. Il a tangué à deux pas du vide. Et il s'en est fallu de peu qu'il ne perde à jamais John et la compréhension infinie et exclusive qu'il a de lui.

« Sherlock ? »

Il se racle la gorge. Son regard se décroche du plafond, erre un instant dans le vide avant de plonger dans celui du docteur Lambert.

« Il y a… » Il inspire. « Il y a peut-être quelque chose. »

Les yeux de Lambert s'arrondissent vivement sous l'effet de la surprise.

« Ah bon ? Je veux dire… » Elle se reprend, rouge d'émotion. « Je t'écoute. »

Sherlock aurait souri de sa déconfiture s'il n'était pas torturé d'angoisse. Son cœur pulse si fort contre sa trachée qu'il se met à douter de ses connaissances anatomiques.

Pourquoi je me sens si mal ?

« Sherlock tu… Tu es pâle, mon grand. Ce n'est rien de grave, rassure-moi ? »

Sherlock se mord les lèvres. Fort. Il doit reprendre son sang-froid, sa raison, ses neurones et le reste. Ça va, il n'y a rien. Il n'y a rien.

« C'est compliqué, docteur. » Il fronce les sourcils. D'entendre sa voix faible, hésitante, il se sent redevenir l'enfant blessé. Tout sauf ça. Il se raidit, s'éclaircit à nouveau la gorge. « C'est John. »

« John ? » L'effarement émane du pauvre médecin par tous les pores de son être.

« Oui, John. » Sherlock exagère son articulation, narquois. Se détendre, se détendre. « Avant que je ne vous dise quoi que ce soit, docteur, confirmez que nous sommes ici sous les pleins pouvoir du secret médical. »

« Oui, Sherlock, nous le sommes. » Elle semble inquiète, si inquiète. « Mais s'il s'avère que ce que tu comptes me dire remet en cause ta sécurité, ou celle d'un tiers, je me verrais forcée de… » Elle se tait.

Sherlock a levé une main autoritaire.

« Rien à voir. » Il assure.

C'est fou, elle pense, ce qu'un si jeune homme peut receler d'autorité et de puissance dans l'exhalaison de son aura. Il est pâle, et tremblant, et impose pourtant le rythme de la situation, quelle qu'elle soit. Lambert se sent happée par la prestance, pourtant mise à mal, de son patient.

Elle se tait et attend.

« Je… » Sherlock reprend. Tente de reprendre. « C'est… Comment... » Ses genoux tressautent d'impatience. De frustration. « Comment expliquer ça ? C'est … C'est en moi, vous voyez ? »

Elle ne voit pas. Enfin, elle voit, c'est certain, qu'il est anxieux, qu'il ne trouve pas ses mots. Qu'il se mord les lèvres avec une férocité toute neuve. Mais qu'est-ce qui lui arrive ?

« En toi ? » Elle fronce les sourcils. « Tu sens quelque chose en toi, mais tu ne peux pas l'expliquer. C'est ça ? »

Le visage de l'adolescent s'éclaire soudainement.

« Oui. Exactement. »

« D'accord. Et quel est le rapport avec Jo… » Lambert est prise d'un doute soudain. « Oh. »

Sherlock s'agite sur sa chaise. Quoi ? Qu'est-ce qui se passe ? A quoi pense-t-elle cette écervelée ?

« Sherlock pourrais-tu préciser la manière dont agit cette... chose en toi. »

Elle n'ose pas le mot sentiment. Si elle ose, il se fermera aussitôt et elle l'aura perdu entièrement, définitivement sur le sujet.

Sherlock inspire.

« Quand je le vois… Non, enfin… Même quand je ne le vois pas… Disons, quand je pense à lui. Et veuillez croire que dernièrement je ne pense qu'à lui. Il y a cette chose au fond de moi, qui me brûle et… Oui, j'ai… J'ai très chaud. »

Lambert retient le sourire qui afflue.

« Très chaud. D'accord, je vois. Et que penses-tu exactement dans ces moments, tu peux me le dire ? »

« Je vous l'ai dit. » La voix de Sherlock est sifflante. Il semble si près de l'implosion que c'en est douloureux. « Je. Pense. A. John. »

« Très bien, Sherlock, j'ai compris. Mais de quelle façon ? »

Il fait un bond. La violence du mouvement a projeté le fauteuil au sol. L'adolescent surplombe le médecin de toute sa hauteur. Sherlock a dans le regard une telle fureur que Lambert a peur, l'espace d'un instant. Puis il s'élance dans la petite pièce. Il tourne, tourne et tourne en rond de sa longue foulée, les yeux fixant le sol, les poings se crispant, se relâchant, puis se crispant encore.

« Je ne sais pas. » La voix est un murmure que le claquement des pas recouvre presque entièrement. « Je veux le prendre. L'attraper. Le serrer. Fort. »

Lambert ne perd pas des yeux cette silhouette longiligne. Elle écoute, le souffle court. Plutôt bouleversée.

« Dans ces moments, vous voyez, j'aimerais… » Il ricane. Rejette, d'un mouvement leste de la main, cette idée qui l'obsède. « C'est absurde. »

« Non, Sherlock écoute. » Il s'arrête. Haletant. Il dévisage le médecin, guette ses mots dans une attente tendue. « Il n'y a rien d'absurde dans tout ce que tu me dis là. Du désordre, sans doute, mais… » Elle soupire. « Enfin, s'il te plaît, continue. »

D'un sourire doux, tranquille, elle l'encourage. Sherlock tourne son visage vers la fenêtre. Dieu ce qu'il peut être gêné.

« Je… Dans ces moments j'aimerais qu'il… » Il cherche ses mots, humidifie ses lèvre sèches. « Je voudrais qu'il soit à l'intérieur de moi. » Sherlock ferme les yeux avec force, choqué des mots qui s'échappent. « Je sais. » Il la regarde à nouveau. « C'est bizarre. C'est ce que vous pensez. »

Lambert secoue vigoureusement la tête de gauche à droite.

« Absolument pas. » Elle affirme. « Ce que tu essaie de me dire, c'est que tu aimerais qu'il ne puisse plus t'échapper d'aucune façon, n'est-ce pas ? Tu as peur qu'il s'en aille, Sherlock ? »

La crédulité, ô miracle, apparaît sur les traits du jeune visage.

« Oui. » Il hésite. « Mais il y a plus que ça. »

« Est-ce que… Tu ne penses pas que… » Comment annoncer, tranquillement, tout en douceur, au susceptible Sherlock Holmes, qu'il est tombé amoureux ? « Est-ce que tu lui en as parlé ? » Tente-t-elle, différemment.

Sherlock remet sur ses quatre pieds la chaise malmenée et prend place.

« Non. J'ai suffisamment de mal à vous en parler à vous. »

« Alors, peut-être que tu pourrais essayer de faire quelque chose ? Quelque chose qui lui montrerait cette… Cette chaleur en toi ? »

Silence. Sherlock a baissé les yeux sur ses mains.

« Sherlock ? »

« Cette nuit. » Il murmure. « Cette nuit, j'avais envie d'être… Contre lui. »

Lambert se demande un instant la façon dont elle est censée interpréter cet aveu.

« Qu'est-ce que tu veux dire ? » Il se tait. « Sherlock, » Elle reprend. « il n'y a pas de honte à… »

« Je n'ai pas honte. » Il coupe. « Je suis descendu du lit. Et je me suis couché. Près de lui. C'est tout. » Il y a comme un regret profond, dans cette voix peu sûre.

« Et ? »

« Et maintenant il pense que je suis bizarre. »

Lambert croise les bras sur sa poitrine, un soupir de soulagement s'échappe de ses lèvres, furtif. Merci Seigneur, rien de grave. Rien de grave.

« Il te l'a dit ? »

« Oui. » Sherlock hausse les épaules. « Ses yeux me l'ont dit. »

Une vague de mélancolie submerge brutalement les pensées de la psychiatre. C'est triste, pense-t-elle, que l'amour soit quelque chose de si retors, si épineux, qu'il vient inévitablement blesser quiconque s'en approchant de trop près.

Sherlock est figé dans le souvenir de John. Ses yeux sont perdus, vitreux, ses lèvres serrées dans une mimique résignée.

« Sherlock ? » Il lève lentement le menton, croise le regard de Lambert. « Il est possible que, pour une fois, tu aies mal interprété ce que les yeux de John disaient. »

D'un claquement de langue, Sherlock rejette l'hypothèse.

« Vous n'en savez rien, vous n'étiez pas là. »

« Ecoute. » Elle insiste de sa voix calme. « Et si ce n'était pas toi, qu'il a trouvé bizarre, mais plutôt cette situation, que tu lui as imposé sans qu'il y soit aucunement préparé ? »

Sherlock allait répondre, mais il s'abstient. La supposition de Lambert éveille en lui des lumières. Les lumières éclairent les zones d'ombre. Et un sentiment foudroyant monte en lui, du fond de ses entrailles. Il espère. Il espère de tout son être que Lambert aie raison.

Il voit le visage de John. L'expression troublée dans le mouvement de ses lèvres, de ses paupières. Il voit sa propre main, abandonnée sur l'épaule de son ami dans un geste visiblement naturel. Il le réalise maintenant, cette main n'était pas à sa place.

Le Sherlock Holmes que John connaît n'aurait pas laissé là sa main. John n'a pas compris. Et il a eu raison de ne pas comprendre.

L'adolescent passe des doigts tremblants dans la tignasse brune qui lui surplombe le chef. La bouche entrouverte sur le murmure de ses déductions.

« Qu'est-ce que tu en penses ? » La voix de Lambert, au loin.

Sherlock avale sa salive.

« Ok. Ok. » Il acquiesce. « Ok, vous avez peut-être raison, docteur. »

Elle sourit, rayonnante.

« Mais qu'est-ce que je suis censé faire maintenant ? » Il ajoute.

Il croise les jambes, il croise les bras. Et il attend.

La psychiatre fronce les sourcils. Comment ça ? Que veut-il ? Un cours de séduction ? Un guide du parfait charmeur ? De quelle façon a-t-elle pu se laisser mener si loin dans la conversation, qu'elle soit désormais sollicitée par un adolescent de seize ans en matière de galanterie ?

Et en plus c'est un patient. Un patient potentiellement sociopathe, dont l'enfance a sa part de traumatismes et autres divertissements. Un patient calculateur, usuellement insensible, présentant un sérieux penchant pour le jeune fils du couple qui l'accueille depuis bientôt dix ans.

Mon Dieu, que faire ?

« Docteur ? »

Un sourire angélique est apparu sur le visage du jeune homme. Bien. Mauvais signe. Lambert connaît ce sourire-là.

« Ok Sherlock, je vais devoir mettre un stop à tout ça. »

« Pourquoi ? » Il a bondi de nouveau. « Vous pouvez m'aider, pourquoi ne pas le faire ? »

Elle se lève à son tour. Imperturbable. Autoritaire. Elle a déjà fait ça, il y a eu pire.

« Calme-toi, Sherlock. » Il retombe sur sa chaise, boudeur. « Ecoute, il n'y a rien que je puisse faire pour toi. Rien qui concerne John, rien qui concerne tes… » Elle soupire. Relations amoureuses ? Il pourrait faire un malaise. « Lubies d'adolescent. »

Sherlock hausse un sourcil suspicieux.

« Lubies d'adolescent ? » Il répète, railleur. « Vous choisissez vos mots d'une étrange façon, docteur Lambert. Pourquoi ? »

Aïe. Une explication plausible. Vite.

Dans un large mouvement des coudes, Sherlock joint, paume contre paume, ses longues mains blanches. Son regard d'acier fouille la physionomie du médecin à la recherche d'une brèche.

« Vous avez peur ? » Elle semble pétrifiée par le regard perçant. « Vous avez peur de me dire ce que vous pensez réellement de tout ça. »

« Sherlock, ce que je pense… »

« Admettez. »

Sous les taches de rousseur, les lunettes à monture métalliques, une rougeur sévère enflamme le visage de la jolie femme. Cette manie qu'il a de lire à l'intérieur de vous, comme on lit un panneau publicitaire. L'expérience la plus humiliante qu'elle ait eu à subir. Vraiment.

« J'admets. » Sa voix tremble un peu. « J'admets que je ne te dévoile pas le fond de ma pensée à tout bout de champ, Sherlock. Satisfait ? »

Il tend le cou au-dessus du bureau qui les sépare, s'avance lentement.

« Non. » Le ton est glacial. « Pas satisfait, docteur. J'ai le droit de savoir. C'est à ça que serve ces petites séances, n'est-ce pas ? Ne me dites pas que je suis tenu de vous rendre une visite de courtoisie chaque foutu mois, pour participer à un foutu dialogue d'hypocrites ? »

Lambert est plaquée contre le dossier de son fauteuil. Interdite face à l'évidente incohérence de son propre comportement. Ebahie par la flagrance de sa propre lâcheté.

« Ok, ok… » Elle souffle. « Veux-tu… Reculer un petit peu ? »

Il se recule. Silencieux. Il ne la quitte pas des yeux.

« Vois-tu, Sherlock… » Elle tente, faiblement. « Je… Ne sois pas fâché s'il te plaît. »

Sherlock secoue la tête, perplexe face à la requête de son médecin. Presque une supplique.

« Eh bien… » Reprend-elle. « Sincèrement, je pense que… » Elle inspire, expire fortement. « Je pense… Que tu es amoureux. »

Le visage de l'adolescent pâlit. Verdit. Sherlock ouvre la bouche. La referme. Ses yeux qui n'étaient que colère et autorité une seconde auparavant, sont désormais écarquillés sous le coup du choc émotionnel.

Il articule, outré.

« Amoureux ? »

Harriet, va te faire voir. Cordialement, John et Sherlock.

Harriet Watson s'arrête, rêveuse, devant la porte de la chambre. La pancarte placée là par ses frères sept ou huit ans plus tôt paraît comme neuve. C'est une écriture bancale. Au feutre vert et jaune. Une écriture de petits garçons mécontents.

Elle ricane, hausse les épaules. C'est pas ça qui va m'arrêter.

L'idée de frapper l'effleure à peine. Elle saisit la poignée, tourne, ouvre la porte d'un large mouvement d'épaule. Le cadran de bois s'ouvre sur l'air confiné de la chambre, dont l'obscurité est légèrement altérée par l'écran de la télévision.

« Harriet… » La voix caverneuse de John lui parvient. « Frappe ! » Le cri de protestation est accompagné d'une boîte de mouchoir vide qu'il lui propulse dans les jambes.

Harriet balaye le projectile du pied et s'avance dans la chambre d'un pas leste. Elle enjambe le corps de son frère étendu, file droit vers la fenêtre et écarte les rideaux, sèchement. La lumière du jour inonde le dépotoir.

« C'est ignoble, ici. » Elle renifle. « Et ça pue. Vous ne rangez jamais ? »

John grimace de toute cette lumière. Il est adossé contre le rebord du lit, les jambes gisant sur la moquette sale. Une manette de PlayStation abandonnée entre les cuisses.

« Ferme ces putains de rideaux. » Il est secoué d'une quinte de toux, grasse à souhait. « Qu'est-ce que tu veux ? »

Harriet pousse un soupir léger, se détourne de la fenêtre. Elle rejoint le jeune homme au sol et dépose sur ses genoux un sac de courses.

« Maman m'a envoyé un texto pour me prévenir que tu agonisais et que tu aurais certainement besoin de quelques douceurs. Et de mouchoirs. »

John extrait un à un les achats du sac en plastique. Un paquet de chips. Une boîte de MilkyWay. Un paquet de Marlboro convertibles. Une grande bouteille de Pepsi. Et des mouchoirs. Beaucoup.

« Merci. » Il renifle. « T'étais passée où ? »

« J'étais avec Lucie. » Elle paraît rayonnante, quoique ébouriffée et pâlotte. « On a fait quelques pubs, puis on s'est posées chez un de ses vieux potes. C'était cool. »

John acquiesce mollement. Il sort un mouchoir d'une boîte neuve et se vide bruyamment les narines.

« Beurk. » Harriet détourne le visage, le nez froncé d'horreur. « A quoi tu joues ? » Sur l'écran poussiéreux du téléviseur, les dessins colorés d'un circuit de formule 1 version enfant s'animent au son d'une musique criarde. « Mario Kart ? Sérieusement ? »

Les épaules du blond tressautent de rire et de toux mêlés.

« Tu es nulle à ce jeu, Harriet, tu peux pas comprendre. »

« Sherlock serait d'accord avec moi. » Elle rétorque.

« Il est encore plus nul que toi. »

Harriet rampe à quatre pattes vers la manette la plus proche, ajuste sur ses fesses la jupe qui remonte, puis s'affale à nouveau contre l'épaule de John.

« Il est où ? »

« Chez la psy. » John enclenche une nouvelle partie, mode versus. « Harriet ? »

Elle hoche la tête, sans quitter l'écran des yeux. Le décompte du départ résonne dans la chambre. Peach et Yoshi sont lancés dans la course.

« Tu ne trouves pas que Sherlock… » John aborde un virage serré. « Agit un peu bizarrement ? »

Harriet se mâche les lèvres, ses mains gesticulent de droite à gauche, à l'instar de Peach qui semble décidé à se prendre tous les arbres du parcours.

« Quand ? » Elle marmonne.

« Là, dernièrement. »

Silence, la concentration est à son comble. Trois minutes s'écoulent, ponctuées des grognements frustrés de la jeune fille et des éclats de rire grasseyants de John.

« Noooooon ! » Elle balance le joystick à travers la chambre. « Mais quel jeu de merde ! »

John attrape le paquet de clope du bout des doigts, l'ouvre, allume une cigarette.

« Alors ? » Il expire la fumée. Et tousse.

« Quoi, Sherlock ? » Harriet se lève, rejoint la fenêtre qu'elle ouvre en grand. « Sherlock est tout le temps bizarre, John. C'est Sherlock. » Elle rit un peu. « C'est comme ça qu'on l'aime. »

John fait non de la tête.

« Justement, là il est… » Il cherche ses mots. Il ne trouve pas. « Enfin, il a dormi dans mon lit cette nuit. »

« Ah bon ? » Harriet écarquille les yeux d'étonnement. « Mais attend, il est pas du genre à fuir le moindre contact physique, lui ? Quoi, il a fait un cauchemar, un truc du style ? »

« Nan. » John cendre le bout de sa clope dans une assiette débordante de vieux mégots. « Nan, je lui ai demandé. »

Le frère et la sœur restent cois un moment, échangeant ce regard de perplexité commune. La voix d'Eve interrompt le silence, du rez-de-chaussée.

« John ! Mary et Greg sont là ! »

L'adolescent pousse une plainte grincheuse. Harriet s'esclaffe.

« Quoi, t'es pas heureux que tes potes aient le courage de pénétrer cette décharge puante pour te rendre visite ? »

Les pas sourds de pieds en chaussettes trépignent dans l'escalier. En moins de temps qu'il n'en faut à John pour appliquer sur sa face un sourire chaleureux, Gregory Lestrade et Mary Morstan apparaissent dans l'encadrement de la porte, un sac de course se balançant au bout de chaque bras.

Ils respirent la fraîcheur. Hâlés du soleil d'été, les dents paraissent plus blanches, les yeux plus clairs. Un spot publicitaire, à eux deux.

Si ce n'est le coquard violet qui s'étale sur le profile droit de Greg.

La vue d'un John au nez rougi, aux yeux bouffis, déclenche chez les nouveaux arrivants un rire franc.

« Mais John ? » Mary s'étouffe. « Comment t'as fait pour choper la crève en juin ? »

Le malade se lève. Difficilement. Il geint de ses membres courbaturés.

« Ça va, fermez-là. » Il sourit. « C'est gentil de passer. » Il croise le regard de Gregory, timidement. « Excuse-moi, mec. Ça fait mal ? » Du doigt, il indique l'enflure.

Gregory saisit au vol le doigt de John et le secoue vivement.

« Mais naaan, mon pote. Grâce à toi j'ai une allure de caïd et ma mère me prend pour un dealer. C'est cool. »

John se tourne vers Mary, dépose sur sa joue une bise prude. Voilà. Mary. La douceur, la candeur, la féminité incarnée, dans les boucles blondes, le regard vert et les tâches de rousseurs.

John ne voit pas ça. Il se détourne. Par un vague mouvement du bras, il les invite à s'asseoir.

« Vous avez ramené des bières ? » La voix claire d'Harriet.

Un tintement familier émane des sacs en plastiques de Mary et Greg. Greg qui laisse traîner son regard sur les courbes d'Harriet, puis détourne les yeux, vif.

« Oui ! » Mary exhibe le contenu des sacs avec fierté. « On s'est arrangé avec son frère pour qu'il nous les paye. » Du menton, elle désigne Greg. « Nous, on fait trop môme. J'ai déjà essayé. »

Il y a beaucoup de sérénité, dans l'atmosphère de la chambre. C'est pourtant sale. Insalubre, sous certains aspects. Les canettes de bière passent de main en main. Ils échangent des regards, des invectives et des éclats de rire.

Ce soir ils sortent. Tous. Peu importe que John aie la crève ou qu'Harriet avale deux nuits blanches coup sur coup. Peu importe si la veille ils se sont insultés, s'ils se sont frappés. Rien de tout ça ne compte. Ils sont tellement pleins, tellement sûrs de leur jeunesse, qu'ils en oublient de dormir. Ils mangent leurs cigarettes. Ils respirent la marijuana.

La porte s'ouvre, silencieusement.

Tous les regards convergent vers la silhouette fine, haute, de Sherlock. Et tous, intérieurement, s'étonnent de le voir si pâle. Certes, il est ordinairement plus clair que le commun des mortels. Une peau de créature fantastique. Maintenant, il est blafard. Figé de tout son long dans l'entrebâillement de la porte, comme stupéfait par une présence que nul autre ne pourrait voir.

Tous se taisent.

John cherche son regard avec impatience. Mais qu'est-ce qu'il a ? Sherlock est planté là, le front résolument baissé sur le sol de la chambre. Il est comme pétrifié dans une profonde réflexion, un débat intérieur violent. S'il pouvait seulement lever les yeux ! S'il permettait à John ce contact précieux par lequel il comprendrait qu'il n'y rien de grave. Rien de grave entre eux.

Gregse racle bruyamment la gorge. Le petit groupe échappe à son immobilisme.

« Sherlock ! Reste pas planté là, viens t'asseoir. » Harriet tapote un espace de moquette immaculé à ses côtés.

Mary se précipite sur la bière la plus proche et la lui tend, souriante. « Bois un coup, ça te redonnera des couleurs. »

Sherlock traverse la pièce, les lèvres serrées. Dans la foulée, il attrape le joint grésillant qui pend aux lèvres de Greg. Les mouvements de Sherlock. Un manège d'une dextérité, d'une noblesse naturelle, qui s'exhale de son être et les laissent admiratifs. Spectateurs d'un ballet de membre fins et de boucles brunes qui s'animent dans l'espace avec souplesse.

Sherlock, légèrement, se pose en tailleur auprès d'Harriet. Il tire sur le joint. Fort.

Autour de lui, la discussion reprend.

Du lit, John l'observe un moment. Les sourcils froncés. Puis il baisse les yeux sur ses mains. Une douleur aiguë compresse sa poitrine. Qu'est-ce que j'ai fait ? Qu'est-ce qu'il a fait ? Comment se justifie-t-elle, la cruauté de l'indifférence ?

L'indifférence de Sherlock. Dieu, il n'aurait pas cru que ça ferait si mal.

Ils sont partis.

La chaleur est pesante. Le silence l'est plus encore. Il n'y a que le ventilateur qui ronronne et John, qui renifle.

Il écrase une énième cigarette. Contre le pied du lit. Du coin de l'œil il observe Sherlock, qui fait face à la fenêtre. Le regard gris fixe un point précis, là-bas, sur la rue.

« Qu'est-ce que tu regardes ? » John demande froidement.

Sherlock tourne presque la tête vers lui. Mais non. Il s'abstient. Pourquoi il s'abstient ?

« Une voiture. » Il répond. Au moins, il répond.

« Une voiture ? » Il y a du dédain dans le ton que prend John. « Quoi de plus intéressant ? » Il ajoute, marmonnant. Il tend le bras vers la boîte de MilkyWay, puis abandonne l'idée. Trop loin. Il retombe mollement sur le matelas du lit, enfouit la tête dans l'oreiller.

Qu'est-ce que j'ai bien pu faire ?

« Viens voir. »

John relève la tête, des mèches blondes plein les yeux.

« Voir quoi ? » Ses paroles s'étouffent dans le moelleux du coussin.

Sherlock tape du pied. « La voiture, John ! »

Il ne me regarde toujours pas, l'enfoiré. Mais qu'est-ce que j'ai fait ?

John se soulève avec paresse. Une lenteur que le brun exècre. Bien fait. Il pourra dire qu'il lui en veut, qu'il l'ignore, qu'il l'évite, pour une raison précise. Il en faut bien une. Il rejoint son ami près de la fenêtre. Sherlock fait un pas de côté.

« Là. » Il indique, du menton. « La Buick noire. »

John hausse un sourcil sceptique. Il y a bien une Buick noire qui stationne à l'angle de Deal Street et d'Underwood Road. Et après ?

« C'est une belle voiture. Tu t'intéresses aux voitures, maintenant ? » John cherche son regard, encore. Intérieurement, il fulmine. « Ecoute Sherlock, je ne sais pas ce qu… »

« Elle me suit. » Sherlock coupe. « Hier, à Elephant & Castel, je l'ai aperçue deux fois. Ce matin, elle était arrêtée à deux rues du cabinet de Lambert, sur Gravel Lane. Maintenant, elle est garée à cinq mètres de chez nous. Une voiture aussi tape-à-l'œil n'a rien à faire dans Brick Lane, c'est indécent. »

John tourne les yeux vers la rue. La voiture, autant qu'il puisse en juger, est vide.

« Tu as vu le conducteur ? »

« Pas une fois. Les vitres sont teintées à l'arrière et je n'ai jamais vu qui que ce soit à l'avant. » Sherlock presse les doigts contre ses lèvres dans un geste fébrile. « Pourtant, c'est évident qu'il cherche à être vu. »

John ouvre la bouche, fronce les sourcils.

« Pourquoi ne pas venir te parler directement, dans ce cas ? C'est peut-être un chasseur de tête. Ces types agissent bizarrement. D'après Harriet, ils proposent parfois de grosses sommes d'argent aux jeunes génies, pour qu'ils rejoignent leur université. »

Sherlock secoue la tête.

« Harriet a vu ça dans Malcolm. Et je doute qu'un chasseur de tête aie les moyens de se payer une Buick, John. »

John ignore l'allusion ironique. Certes, les quelques joints bien tassés qu'il a fumés et l'oppressant sentiment d'être négligé par son meilleur ami ne l'aident pas à penser droit.

Merci pour les références, Harriet. John tente de se rappeler le dernier épisode qu'il ait vu de la fameuse série. Il étouffe un rire.

Il s'éclaircit la gorge. « Tu comptes en parler aux parents ? »

Les boucles brunes s'agitent à nouveau dans un geste négatif.

« Je vais le laisser faire. » Il sautille d'un pied sur l'autre. « Mais j'aimerai pouvoir m'approcher. Il doit y avoir des indices visibles à l'avant. »

John le dévisage.

« Des indices ? » Il hausse le ton. « Sherlock, puisque dans ta grandeur, t'as écarté mon hypothèse, il n'en reste plus qu'une. Tu sais ? Le pervers. »

Sherlock baisse les yeux sur lui. Enfin.

« Tu es en colère, John ? »

A la grande surprise de John, c'est une vraie question. Sherlock paraît sincèrement intrigué. Le blond pousse un soupir profond, les mèches de cheveux ondulent légèrement sur son front, puis retombent. Sherlock abaisse les yeux, vite. Il fait un pas pour partir, et John saisit furieusement son bras.

« Quoi ? » Il demande, ferme. « Qu'est-ce que je t'ai fait ? »

Sherlock dégage son bras d'un mouvement sec. Il atteint la porte en trois longues enjambées. L'ouvre.

« On se voit ce soir. »

La porte claque derrière lui.

John administre un violent coup de pied contre l'armoire. Et lâche un cri de douleur.

« Va te faire foutre ! » Il hurle.