Chapitre 5

19H53, Navarino Grove.

C'est un terrain vague, ceinturé d'une haute clôture de bois et surplombé d'une maison en ruine. Elle pourrait dater de l'époque victorienne. La municipalité n'a pas fait l'affront de la détruire. Pas encore. Les volets pendent aux fenêtres, vermoulus à cœur. Les vitres brisées, les briques effritées. Un vieil arbre rabougri tord ses branchages secs devant la porte d'entrée.

Le lieu à quelque chose d'effrayant. De poétique, aussi. C'est presque trop pour être vrai. On imaginerait mieux ici l'acmé d'un film d'épouvante, que le repère festif d'une bande de jeunes Londoniens.

La pelouse s'étale devant le porche. Sèche, elle aussi, parsemée de bandes de terre à nu. Au centre du jardin, ils se sont rassemblés, tâchant de faire monter le feu qui prend, puis qui s'essouffle.

Certains arrivent encore, les bras chargés d'alcool, de gobelets en plastiques, de chips en tout genre. Bill Wiggins peine à faire passer son épaisse couverture par l'entrée improvisée dans la muraille de planches. De l'autre côté, Sally Donovan balance un à un les vieux oreillers qui s'écrasent à quelques mètres de Molly Hooper. La malheureuse se trémousse de droite à gauche dans le vague espoir de les réceptionner.

« A chaque fois c'est la même chose, Greg ! » Mary s'impatiente. « Pourquoi tu t'obstines ? »

Le jeune homme se contorsionne auprès des braises, soufflant dessus avec pugnacité. Janine lâche un ricanement sauvage, alors que, un peu plus loin, Molly se prend un oreiller en pleine figure.

« Dieu, qu'elle est tarte ! » Elle s'esclaffe.

« Je n'utiliserai pas tes foutus allume-feux, Mary ! » Greg rétorque. D'un revers de la manche, il essuie la sueur de son front. « C'est chimique, et toxique, et je refuse qu'on en soit réduits, nous pauvres petits cerveaux du XXIème siècle, à allumer un feu toxique ! »

Mary croise les bras sur sa poitrine, pousse un soupir courroucé.

« C'est quand même dingue d'être têtu à ce point. » Elle se tourne vers John. « Dis-lui, toi ! »

John décroche les yeux de son portable, irrité. « Deux secondes, Mary. Si tu veux de la musique, il va falloir que tu me laisses le temps. Elle est à qui cette sono ? Ça fait dix minutes que j'essaie de me connecter. »

Mary s'approche, saisit la petite enceinte portative.

« C'est celle de Sebastian. T'as activé le Bluetooth ? » Elle tourne l'engin dans tous les sens. « Seb ! » Elle appelle. « Ta sono déconne ! »

Le bellâtre abandonne à Gregory le dernier ravitaillement de bois, rejoint John et Mary, s'affale à leur côté sur les oreillers disposés en cercle.

Après quelques minutes d'un conciliabule houleux, le trio parvient à faire fonctionner l'enceinte, de laquelle s'échappe soudainement, et à plein régime, un reggae dub tranquille. La musique emplit l'espace, puissante. L'exclamation triomphante de Greg précède le vrombissement des flammes, qui s'élèvent désormais haut dans l'air chaud de l'été.

Le soleil descend doucement.

La fête peut commencer.

21H05, London Fields.

Ils avancent vite. Deux ombres qui filent sur les allées bordées d'arbres centenaires. Tout autour, et à perte de vue, les longues étendues d'herbe de London Fields, délaissées quelques heures plus tôt par les familles et les touristes. Il fait sombre. Il fait bon.

Du coin de l'œil, Jim Moriarty surveille le profil de son vis-à-vis, qui ne cesse d'allonger le pas depuis qu'ils ont quitté l'appartement.

« Mon aimable compagnon est bien silencieux, ce soir. » Il souffle avec malice.

Sherlock ne répond pas. Dans la poche de son jean, le portable vibre furieusement. Il fouille sa veste à la recherche d'une dernière cigarette. Peine perdue. Il les a toutes fumées.

« Donne-moi une cigarette, Jim. »

Les lèvres de Moriarty s'étirent sur un sourire carnassier. Dieu ce qu'il aime cette autorité. Il extrait une clope de son paquet, la tend vers la bouche du plus jeune. Sherlock, félin, choppe la tige du bout des doigts. Le briquet craque, la lueur faible de la flamme éclaire leur visage l'espace d'une seconde.

« Nous ne sommes pas obligés d'y aller. » Jim propose, doucereux. « Je serais ravi d'écouler mon petit stock une autre fois. »

Sherlock écarte la suggestion de la main. Il tire sur sa clope, avide. Le silence s'étend alors qu'ils sortent du parc. Il ne va pas se confier à Jim Moriarty. Pas question. Jim Moriarty ne fait pas dans le sentimentalisme. Et Sherlock non plus. Plus ils se rapprochent, plus son cœur cogne fort. Chaque pas est une avancée vers John. Chaque mètre qu'ils parcourent écrase un peu plus de distance.

Vite. Plus vite.

Sherlock est incapable de prévoir. Sera-t-il apte à lui parler ? A le regarder ? Aucune idée, vraiment. Rien ne fonctionne plus. La raison s'échappe. Tout se détraque. Pour peu qu'il croise le regard outremer, les formes se confondent, se sol est mouvant. Et les mots de Lambert résonnent, profonds.

Je crois que tu es amoureux. Amoureux. Amoureux.

Sherlock secoue la tête. Chasser tout ça. Loin. Oublier la part de lui-même qui hurle que oui, c'est possible.

Il tourne les yeux vers Jim, vivace. Ses gestes sont nerveux. Saccadés. Il perd le contrôle, le précieux contrôle.

« Qu'est-ce que t'as amené ? » Il demande.

L'autre le dévore des yeux. La lueur de l'intérêt pétille à la surface des orbites et semble malsaine, à la lumière ténue des lampadaires. Ils se stoppent, s'adossent contre le feuillage touffu d'une haie.

« Weed, LSD, coke et MDMA. Pour vous servir, maître. » Le regard est fou. C'est homme est un malade. Sherlock sourit. « Alors ? » Moriarty découvre les canines. « Qu'est-ce que je vous sers ? »

Les paupières de Sherlock papillonnent un instant. Il voit défiler devant lui les différents effets des quatre drogues. Marijuana ? Son sang en est gorgé depuis le matin. Trop doux, trop court. LSD, hors de question. Il imagine déjà les hallucinations monstrueuses qui apparaîtraient tout autour, rampant au sol, le long de ses membres, prenant sous sa peau l'apparence d'insectes répugnants.

Il frissonne.

Coke ? L'adrénaline est en lui comme l'air est aux poumons. Pas besoin de ça. Le cœur pulse si fort contre sa poitrine, qu'un rail de la poudre blanche suffirait à le faire imploser. Puis non. Sniffer, c'est un procédé qu'il exècre. Rien de plus avilissant.

La MDMA. L'ecstasy. Un concentré chimique de méthylène-dioxy-méthylamphétamine qui, ingurgité sous forme de poudre cristalline, provoque chez son consommateur une extraordinaire sensation de bien-être, une euphorie puissante. La drogue permet une désinhibition intense et surtout, surtout, elle décuple l'empathie. La compréhension totale d'autrui, à portée de main.

Sherlock cligne des yeux. Ça, c'est ce qui lui a toujours manqué. Comprendre, comprendre enfin ce que les gens ressentent vraiment. Dans son esprit, le calcul s'opère immédiatement. Un mètre soixante-quinze, pour soixante-quatre kilos. La dose optimale se situe entre 95 et 100 milligrammes.

Il croise le regarde de Moriarty. Celui-ci a sorti de son sac un petit pochon en plastique bourré des minuscules portions de cristal, serrées, sous forme de poudre, dans des baluchons de feuilles à cigarette.

« C'est ça que tu veux, pas vrai ? » Il glousse, agite le sachet sous le nez de Sherlock, railleur. « Un 0.1 pour mon petit Sherlock ? Pour commencer ? »

Sherlock trépigne. Bien qu'il n'aie jamais testé la substance auparavant, il en connaît les dangers. Déshydratation. Hyperthermie. Hémorragie interne par vascularite. Arrêt cardiaque. Plutôt risqué, tout ça.

Le risque. La seule chose qui lui soit véritablement plaisante. Excitante. Il tend la main.

Moriarty laisse échapper un rire aigu. Il ouvre le pochon, en farfouille l'intérieur avec délicatesse et en extrait un minuscule ballot de poudre, pas plus épais que ne mesure l'ongle d'un petit doigt.

« Ouvre la bouche. »

Sherlock entrouvre les lèvres, consent à laisser passer entre ses dents les premières phalanges de l'homme au regard de feu, et la drogue précieuse.

« Avale. » Moriarty enjoint, hochant du menton avec lenteur.

Il avale.

Le dealer gobe une dose à son tour. Puis ils se remettent en marche, rapides.

21H06, Navarino Grove.

John enfouit le portable au fond de sa poche dans un mouvement rageur. Jamais. Il ne répond jamais. Il jette un regard alentour. La joie transparaît sur tous les visages. Les voix se mêlent dans un embrouillamini de rires et de paroles confus.

Il ne va pas venir. C'est certain. Sherlock n'aime pas être avec eux. Avec lui. Il s'est lassé. Alors il fuit. Après tout, c'est normal. Il a déjà tenu si longtemps, écrasé qu'il était par l'omniprésence de leurs cerveaux simples et stériles. Maintenant, il n'en peut plus. Aujourd'hui il quitte leur chambre, demain il quittera leur foyer.

C'en sera alors fini de Sherlock Holmes. Il partira comme il est venu et lui, John, sera de nouveau seul. Terriblement, définitivement seul.

« Eh bien, John ? » Wiggins, les bras débordants de son énorme couverture, s'échoue lourdement à ses côtés. « Le blues donne à ton aura une jolie couleur. »

Il décapsule une bière avec les dents, la lui tend. John tente un sourire. Il grimace.

« Merci, Wigs. » Il avale une lampée de bière. « Tu vois les auras toi, maintenant ? »

« Bien sûr. » L'adolescent rachitique affirme avec sérieux. Il gratouille un moment sa barbe naissante. « Regarde Molly. » John cherche Molly des yeux. « Son aura est d'un jaune doré pétillant. Elle attend quelqu'un. Sherlock, probablement. Si tu l'observes attentivement, tu remarques qu'elle se fout complètement de ce que raconte Sally. Par contre, aussitôt que Janine ouvre la bouche, son aura prend une teinte gris acier. La jalousie. Pas étonnant. » Il ajoute, désinvolte.

John est secoué d'un petit rire. Puis renifle.

« Et… » Il fouille les visages, à la recherche d'une nouvelle cible. « Et Philip ? Il est de quelle couleur, lui ? »

Wiggins concentre son regard sur Anderson. Il plisse les yeux. De l'autre côté du feu, le petit brun à chevelure grasse gesticule, répandant autour de lui des giclées d'alcool. Son interlocutrice, Janine, semble profondément ennuyée.

« Mmmh… » Wiggy marmonne. « Un genre de verdâtre. » John éclate de rire. « Je lui donne une heure. Ensuite, il ira vomir. » Il se tourne vers John. « Qui d'autre ? »

John balance le buste d'avant en arrière, au rythme de la musique, doucement. Qui ? Il ne sait pas vraiment. Ses yeux passent d'un individu à un autre, sans qu'aucun intérêt particulier ne s'éveille en lui.

A côté, Wiggy roule des épaules.

« Je vais te faire Mary. » Il décide. « Ecoute bien. »

John se laisse porter par l'invective. Il pose les yeux sur Mary. La jeune fille est emportée par le discours fiévreux, quelque peu pompeux, de Sebastian. La lumière solaire du feu donne à sa silhouette des courbures, des ondoiements féériques. Sous la longue jupe de lin blanc, les jambes se dessinent, fines et rondes à la fois.

« Elle est inondée de rose, la princesse. » Wiggy déclare, solennel. « Un joli rose pâle. Elle est très belle, ta Mary. »

John renifle.

« Mary n'est pas ma Mary, Wigs. »

« Et pourquoi pas, John ? Pose-toi la question. »

Le blond s'éclaircit la gorge, mal à l'aise. Pas vraiment envie de parler de ses problèmes d'érection, là, tout de suite.

« Donc son aura est rose. » Il change de sujet. « Ton interprétation du rose, c'est quoi ? »

Wiggins s'allonge vers le joint que lui tend Gregory, puis reste ainsi, la tête reposant au creux de la main, les canes déployées en direction du brasier qui crépite.

« Le rose… » Il reprend, pensif. « C'est l'amour, mon ami. Elle en pince pour un certain blond. Aux yeux bleus. »

« Inutile de le préciser. » John marmonne, aigre. « Ecoute, Wigs… J'ai essayé, ok ? Avec Mary, on a essayé. »

« Et alors ? »

« Quoi, alors ? Ça n'a rien donné. Comme tu peux le constater. »

Wiggins se rapproche de John, lentement. Comme une confidence, il souffle.

« Oui, mais pourquoi ? »

John lâche un rire étonné.

« Quoi, tu vas me dire que tu le sais ? »

Bill nie avec ferveur, comique, tant les mouvements de sa tête se font amples. Il donne à John le joint.

« Je ne sais rien que tu ne saches pas déjà, mon pote. » Il cligne de l'œil. « 'Suffit que tu te poses les bonnes questions. »

John fronce les sourcils.

De plus en plus chelou, ce type.

« Eeeeh ! » Wiggins s'exclame, bondissant. « Regardez qui va là ! »

L'ombre de Sherlock se dessine, furtive, sur la terre craquelée. John garde les yeux baissés, la mâchoire serrée, le visage fermé. L'ombre s'efface.

Il y a les autres, qui crient « Bienvenue ». Il y a les poignes, qui se serrent chaleureusement. Il y a Jim Moriarty, qui entame sa ronde commerciale entre les adolescents.

John ne lèvera pas les yeux. Non. Tant pis, si la voix de Sherlock s'élève, chaque fois qu'il salue l'un de leurs amis. Tant pis s'il est bien là. Présent.

John est en colère. Il ne lèvera pas les yeux.

22H00, Navarino Grove.

La tête de Sherlock roule mollement contre le mur de la maison. Les boucles de ses cheveux s'accrochent à la pierre rêche. Moriarty est trop près. Trop près. Pourquoi est-il si près, l'envahissant ? Le son afflue à ses tympans par vagues bourdonnantes, et siffle, aigu, lorsque Jim parle dans son oreille. Il parle… Il parle… Mais qu'est-ce qu'il dit ?

« Tu vas voir, Sherlock. » Il susurre. « Tu me fais confiance, pas vrai ? » Moriarty glousse lentement. Il enroule autour de son doigt l'ondulation d'une mèche brune, et tire, tranquille. « C'est un plan génial, tu ne trouves pas ? »

Sherlock hoche la tête, vague. Ses mâchoires sont contractées. Si fort. Comment empêcher les dents de venir s'imbriquer les unes dans les autres ? Impossible. Il serre, serre les dents. Il sourit, rit un peu. Un chewing-gum. C'est ce qu'il lui faut. Et une cigarette. Une cigarette.

« Je veux que tu viennes avec moi. » Moriarty poursuit. Le bout de son nez vient frôler la trachée de Sherlock. « Je veux qu'on bosse ensemble. Tu verras, tous les deux… » Il pouffe de rire. Ses pupilles sont larges, larges. Grandes. L'œil est englouti dans le noir des pupilles. « On fera un malheur. »

Moriarty veut croiser son regard, et il recule.

Moriarty recule, et Sherlock sait que le temps s'écoule, infini, entre ce moment précis où Moriarty recule et où lui, s'étonne de le voir reculer. Il inspire, surpris, et à l'intérieur de lui, il sent. Une explosion. Un jaillissement spectaculaire. Violent. Il Inspire à nouveau et encore, du fin fond de son ventre, une envolée de plaisir. Il a envie d'hurler. Un fourmillement délicieux le parcourt. Chaque fois qu'il inspire. Et l'air gonfle son buste, et il le souffle, fort, au visage de Moriarty qui rit, rit comme un fou. Moriarty qui s'approche à nouveau, les gestes rapides.

« Comment tu te sens, Sherlock ? » Il demande, si près. « C'est bon, hein ? Tu montes, mon ange, savoure la montée. »

Sherlock ferme les yeux. Ses paupières tombent comme un voile, papillonnent, s'ouvrent, se referment encore. Il se mord les lèvres. Très fort. C'est bon. C'est bon, c'est bon, c'est bon. Et Moriarty qui le tire du sol. Et lorsqu'il quitte le sol, Sherlock a l'impression qu'il fait un saut si haut, si haut, qu'il ne s'explique pas comment ses pieds touchent encore le sol. Son dos est pressé contre la pierre. Il le sent, il sent. Tous ses sens sont puissants.

Sherlock est puissant.

Il veut parler, mais les dents se serrent. Il mâchonne. Sur le porche, son pied dérape de quelques centimètres, et il se sent tomber. Moriarty saisit ses bras, puis se presse. Boom ! Comme ça. Contre lui. Et le poids de ce corps contre son corps est chaud. Sherlock a très chaud.

Un chewing-gum. Pitié, un chewing-gum. Il ouvre la bouche, les mots restent bloqués dans sa gorge. Quelques murmures s'évaporent dans l'air. C'est bon. Il veut bouger. Il veut courir. La musique pénètre sa tête et son corps frémit, se balance. Et alors qu'il se balance, Jim Moriarty griffe doucement son cou, et contre le ventre de Sherlock, il presse l'érection qui enfle sous sa braguette.

Sherlock aime ça. De sa gorge s'échappent des soupirs, dans ses membres les muscles se tendent.

Il inspire, ses mains tremblent. Il ne sait plus qui l'agrippe ainsi. Tout autour, il perçoit les rires. Et la musique, surtout. Il veut les rejoindre, rejoindre tous ces gens. Est-ce qu'il sait qu'ils sont ses amis ? Non. Il a oublié. Mais il veut les rejoindre. Il veut les enlacer tous, comme on l'enlace maintenant. Il veut leur dire des choses. De gentilles choses. Gentilles comme John.

John.

Oh oui, John !

Il n'a pas oublié John. Il veut John. Il s'accroche aux larges épaules et il murmure John, John, John.

Moriarty se décolle un peu. Entre ses grandes mains, il enferme celles de Sherlock, et il tire. Il le tire avec patience, avec attention, il le tire vers l'arrière de la maison.

« Viens. » Il chuchote. « Viens. C'est calme, ici. » Un bras musculeux s'enroule autour de la taille fine de l'adolescent. « Marche lentement, voilà. Par là. » Sherlock perd l'équilibre, Moriarty resserre l'étau. « Attention. » Il rit. « Attention aux pierres. »

Et Sherlock s'humidifie les lèvres, et il y plante les dents, d'un coup sec, il mord. La douleur est vive. Pourtant, c'est bon. Le goût de sang envahit sa bouche et mmmh, c'est bon.

« Je suis… » Il sourit, rit, inspire, et expire en tremblant. « Un vampire. »

Jim Moriarty éclate de rire.

22H00, Navarino Grove.

« Philip, sérieux… » John recule son pied, évite de justesse une nouvelle giclée de vomi. « Tu veux pas juste… réfléchir, avant de boire ? »

Le malade s'efforce de répondre, mais un haut-le-cœur violent lui arrache un râle d'agonie.

John tapote le dos d'Anderson avec une indifférente bienveillance. Le poing sur la hanche, il laisse glisser son regard sur les mouvements des sauvages qui virevoltent autour du feu. Ouuh. Ça tangue et tourne un peu dans son champ de vision. Il passe une main dans son cou, constate la moiteur de sa peau. Il fait chaud. La musique est forte.

Gregory se rapproche. Sa démarche est étrange : rapide et nerveuse. C'est comme s'il avait dans les veines un courant électrique massif. Il se stoppe aux côtés de John, les yeux écarquillés. Dans ses mains, il y a des serviettes en papier par paquets.

« Ça va, mec ? » John plisse les yeux. « Tes pupilles sont explosées. »

« Ça va super ! » Greg répond, souriant à s'en courbaturer les mandibules. « J'ai tapé un peu de MD. C'est cool. »

John hoche le menton, l'air de dire : « Aaah c'est donc ça, tout s'explique. » Il se penche vers Philip.

« Phil ? Tu t'en remets, mon pote ? » L'autre semble prêt à s'affaler dans l'herbe souillée qu'il surplombe. « Il est dead. » John précise pour Greg.

Le visage de Gregory revêt les traits de l'affliction.

« Je vois ça. J'étais venu te relayer. » Il montre les serviettes. « Et aussi te demander… » Il ajoute. « Ta sœur était pas censée venir ? »

John balaye de son front les mèches blondes qui s'y collent. Il a l'air de penser, très consciencieusement, à quelque chose de complexe. En vérité, il est seulement profondément alcoolisé.

« Oui. » Il se rappelle enfin. « Oui, oui, c'est ce qu'elle m'avait dit. »

Gregory se gratte le menton.

« Ouais, mais elle est pas là. » Il sort son téléphone. « Je lui ai envoyé des messages, regarde. »

John se penche sur la lumière blanche que diffuse l'écran. Il lit :

21H12 Moi : Hey, Harry ! T'es où ?

21H28 Moi : Tu viens ou quoi ?

21H56 Harriet : Dis à John que je viens pas stp. Pb avec Lucie.

21H57 Moi : Ta pote ? Qu'est-ce qui se passe ?

L'alerte d'un nouveau message fait vibrer le téléphone, entre les doigts de Gregory. Les deux garçons sursautent en cœur, baissent la tête vers l'appareil.

22H04 Harriet : On devait venir ensemble… J'ai pas de nouvelles.

John se redresse avec lenteur, les sourcils froncés.

« T'harcèles pas un peu ma sœur, toi ? » Il demande, suspicieux.

Gregory hausse les épaules, un sourire gêné étire ses lèvres.

« Ouais, un peu. Elle est mignonne. »

« Elle a dix-neuf ans, Greg. Et c'est ma sœur. »

L'autre hausse les épaules à nouveau.

« Ouais c'est ta sœur. Mais je la trouve mignonne, c'est tout. »

John lâche un rire mêlé d'une toux grasse. Il donne une tape légère sur l'épaule de Greg.

« Ok, man. Je te le laisse. » Désignant Philip du pouce. « A plus. »

Gregory fait un vigoureux « oui » de la tête. Puis il se fige, l'air soudainement soucieux.

« Quoi ? » John se tourne dans la direction que semblent suivre les yeux de Gregory. « Quoi ? » Il demande encore, n'ayant rien aperçu de particulièrement choquant.

« Je viens de voir… » Gregory pointe du doigt l'angle de la maison délabrée. « Jim a emmené Sherlock. D'une façon très bizarre. »

John se détourne vivement.

« Quoi ? Où ? Bizarre comment ? »

Gregory cherche ses mots, dans le but de décrire à son ami, la scène qu'il vient de surprendre. Seulement lorsque l'on est drogué à l'ecstasy, l'on se fait concis : « Je sais pas. Bizarre. »

Sans attendre de plus amples précisions, John s'élance.

Derrière lui, Gregory hausse la voix.

« Attend, John ! C'est peut-être rien ! » Le blond n'écoute plus. Il fonce seulement. « Attend-moi ! »

John ne saurait s'arrêter de lui-même.

L'alcool a sa part de responsabilité, sans doute, mais l'ampleur de la fureur qui le dévore est due à la force du choc mental qu'il subit. Il ne voit que la blancheur de son poing qui se lève et s'abaisse encore, s'écrasant, à grande vitesse, contre la face contusionnée de Moriarty. L'autre lève un bras pour se défendre, il y applique un coup plus sec encore, et reprend, avec acharnement la brisure de ce visage émacié.

Avec violence, il repousse les mains de Gregory. Les mains s'agrippent et tentent maladroitement de l'éloigner de Moriarty qui, déjà, a cessé de rendre les coups.

Et John hurle.

« Il avait ses putains de mains, dans son froc ! Espèce de grand malade ! » Et il frappe, et frappe encore. Et derrière lui, Mary le supplie de s'arrêter.

Il ne se serait pas arrêté. Pas tout seul. Il aurait continué, encore et encore, jusqu'à ce que la boîte crânienne de Jim Moriarty se fende sous ses poings comme une coquille d'œuf, et que la cervelle se répande sur la poussière du sol. Il ne se serait pas arrêté, ça non.

John est trop horrifié pour s'arrêter. Jamais auparavant Sherlock n'était apparu si vulnérable. Jamais John n'avait été si proche de manquer à sa parole. Pour une dispute stupide, pour une vexation enfantine, il n'aurait pas été en mesure de le protéger. Le protéger de ces mains intrusives. De cette queue gonflée. De toute la violence d'un homme qui désire et qui veut.

Bill Wiggins comprend cela. Calmement, il écarte Gregory et se penche vers le blond. Dans un geste vif, il saisit les bras dont la colère décuple la force. Et il lui souffle dans l'oreille : « C'est assez, John. Sherlock a besoin de toi. »

John s'immobilise. Les paroles de Wiggins apaisent la tempête de remords et de haine qui l'aveugle. Il pousse un gémissement plaintif et laisse tomber ses poings. Il recule, tremblant. Ses jambes fléchissent sous son poids. Il s'affale le cul par terre. Les coudes sur les genoux, le visage dans les mains. Les jointures éclatées, les ongles ensanglantés.

Et il se balance un peu, d'avant en arrière, silencieux. D'abord, il ne perçoit que le bruit de sa respiration saccadée. Elle est entrecoupée du grondement sourd de sa voix. Puis il entend les invectives de ses amis, qui s'appellent, s'interpellent. Qui soulèvent Moriarty par deux, par trois. John devine l'effervescence des mouvements qui passent et repassent tout autour de lui. L'ondoiement léger de la jupe de Mary qui l'effleure. La main de Greg qui se pose sur son épaule, puis qui s'en va.

Alors, comme sortie de nulle part, une chaleur l'enveloppe. Un poids contre son dos, qui perd l'équilibre, puis qui s'ajuste. Et une odeur. Une odeur qu'il connaît entre toutes. Des boucles noires glissent dans son cou. Deux longs bras minces s'enroulent autour de sa poitrine.

John soupire. Un soupir comme un « merci », gonflé de soulagement. Un soupire qui dit : « Enfin, te revoilà. »

Il prend entre ses mains douloureuses les poignets de Sherlock, et serre, doucement.

« John ? »

La voix du brun lui parvient, tout près, toute proche. Une respiration chaude, contre sa nuque.

« Oui ? » John répond. Sa voix est écorchée. Il se dit qu'il va pleurer. Il ne pleure pas.

« Je me sens… » Sherlock raffermit sa prise, inspire autant qu'il se serre. « Bieeen. » Il expire.

John sourit. Un sourire difficile, de ceux qui combattent les larmes par une volonté féroce. Ne pas pleurer. Juste, se lever. Le soulever du sol. Lui donner à boire, beaucoup. Oui, lui donner de l'eau. Vite.

Délicatement, il se défait de l'étreinte, ignorant les protestations de Sherlock. Il se détourne pour lui faire face, luttant gentiment avec les mains de son ami qui l'attrapent, le tirent, le touchent, qui cherchent à retrouver le contact du corps contre son corps.

Wiggins s'abaisse à leur hauteur. Il prête à John un peu de sa force. Tous deux, il le relève, puis le soutiennent. Lui, dont la démarche s'emmêle, dont la tête bascule, doucement, en arrière. Lui, dont les soupirs extatiques emplissent leurs oreilles par à-coups, tantôt forts, tantôt ténus, pareils au miaulement d'un chat qui s'endort.

A petits pas, ils atteignent le feu de camp. Philip est allongé là, le menton reposant sur le bord d'une bassine en plastique.

Le trio se pose laborieusement sur l'herbe. A la lumière du brasier, Sherlock apparaît plus blanc, plus amorphe que John ne l'avait imaginé. Ses paupières tressautent inlassablement, ses membres sont lâches, comme vidés de toute énergie. Sur son visage flotte l'expression d'une détente totale, d'un bonheur sans fin, d'un plaisir sensuel, à la fois physique et mental. Les lèvres sont craquelées et souriantes. Il n'a de cesse de les mâchonner, si bien qu'elles sont désormais couvertes de crevasses saignantes.

John se tourne vers Wiggins, inquiet.

« Il est complètement perché. » Wiggins répond au regard anxieux. « Mais ça va passer. Dans environ huit heures. Donne-lui de l'eau, mais pas trop, juste régulièrement. Je vais lui chercher un chewing-gum, ou il risque de s'exploser les dents. »

Le blond rampe jusqu'au pack de bouteilles d'eau qu'ils ont amenés en prévention de cette drogue, déshydratante au possible. Puis aussitôt, il rejoint Sherlock. Et Sherlock laisse tomber sa tête hirsute sur les cuisses de son ami.

John se penche au-dessus lui. D'une main, il encadre le visage blafard, de l'autre il approche des lèvres tuméfiées le goulot d'une bouteille.

« Ouvre la bouche, Sherlock. »

Sherlock sourit en grand, les paupières fermées. Il entrouvre la bouche, et John y passe le bout de son doigt afin d'en élargir l'ouverture. C'est fou, il pense, ce que ses mâchoires peuvent être contractées. Il verse l'eau, soigneusement, essuie d'un revers de manche le peu de liquide qui s'écoule sur le menton du brun.

Sherlock avale, s'étrangle à moitié, et John soulève sa nuque. Chaque geste est une précaution. Et Sherlock le sent. Et il se sent bien. Il ouvre les yeux, difficilement. Le visage soucieux de John lui apparaît, éblouissant d'une beauté magnifiée par la lumière du feu qui craque. Il lève une main vers la tête blonde, caresse, du bout des doigts, les mèches de cheveux qui l'effleurent.

« C'est doux. » Il murmure. Il se tend, enroule un bras autour du coup de John, et le tire vers lui, avide. « Serre… » Il souffle. « Serre-moi. »

John obéit, conciliant. Il connaît les effets de la MDMA sur le psychisme de ses consommateurs. Normal, il pense, que Sherlock soit affamé du moindre contact. Il glisse un bras sous son dos, le redressant autant que ne le permettent ses muscles souffreteux. Puis enlace étroitement la poitrine de Sherlock, respirant goulument, l'odeur indescriptible qui s'attache si particulièrement, si intimement à sa personne.

Ils restent ainsi un moment. Un moment qui n'a pour eux ni commencement, ni fin. Un instant de solitude, de plénitude partagée, qui flotte dans le temps, comme suspendu. John en oublie presque la rage qui, quelques minutes plus tôt, le poussait dans une folie meurtrière.

Maintenant, il est bien. Il est entier. La part de lui-même qui, le matin même, le fuyait, est revenue. Cette moitié dont il se sent dépendre, cet être indomptable et cruel, qui est un frère, sans en être un. Un ami méconnaissant ces lois universelles de l'amitié, et comptant pourtant pour lui plus que tous les autres réunis.

Entraîné par l'élan d'une envie subite, John presse sa joue contre le buste de Sherlock. C'est comme s'il y cherchait une entrée secrète. Sûr, il a bu. Mais quand même. Son cœur cogne fort.

Sherlock, perdu dans l'harmonie des sensations, s'obstine à jouer avec les mèches blondes qui s'étalent sur son torse. Il y passe les doigts avec fascination, s'y agrippe fermement, puis les relâche, dans un éternel mouvement de va et vient. Et John ronronne. John se laisse emporter par le flot de ses pensées, bercé par le mouvement hypnotique de la caresse qui s'avance, comme une vague, puis qui se retire.

Bill Wiggins apparaît, souriant, dans le champ de vision de Sherlock. Il se passe quelque temps avant que ce dernier ne reconnaisse enfin l'importun, et ne lui rende son sourire avec candeur. Le gris de ses yeux a disparu sous la noirceur de la pupille qui luit.

« Ça a l'air d'aller, vous deux. » Le sourire de Wiggins s'élargit.

Sherlock acquiesce vigoureusement, l'air béat. John tente de se redresser, mais les bras de son ami se verrouillent avec insistance sur son dos et l'en empêche, fermement. Wiggins s'accroupi à leur côté, sort de sa poche un paquet de chewing-gum.

« Prends ça, Sherlock. »

Sherlock gobe le chewing-gum avec une vivacité surprenante. Il mâche, frénétique, l'air soulagé.

« John, tu veux pas me montrer tes mains ? » Wiggins demande. « Elles sont amochées, mon pote. »

John ne répond pas. Son esprit est immergé, profondément, sous une torpeur ensommeillée. Tandis qu'il se tait, Sherlock, lui, réagit, tranquille. Il étend un bras, se contorsionne maladroitement, afin de constater de lui-même les dégâts annoncés par Wiggy. Il tâtonne, trouve sur sa hanche les mains jointes de John. Il se fige.

Lorsqu'il réalise qu'il y a là, posées fermement contre sa hanche, les mains chaudes de John, Sherlock ressent au creux de ses reins un fourmillement brûlant.

Il en reste tétanisé. Ebloui. Il bascule le visage en arrière, cherche le regard de Wiggins. Ses gestes sont lents, très lents. Au moindre de ses mouvements, il comprend un peu mieux l'effet qu'ont ces mains sur sa hanche, et il en frissonne.

De l'index, il fait signe à Wiggins d'approcher. Et Wiggins s'approche, amusé.

« Qu'est-ce que tu veux, mon ami ? »

Sherlock inspire, gonfle la poitrine, puis expire, l'air à la fois extatique et confus.

Il articule, chuchotant : « Wiggy ? »

« Ouais, c'est bien moi, Sherlock. » Wiggins gratifie le brun d'un nouveau sourire.

Sherlock se mord les lèvres, encore, puis il étouffe un rire.

« Man, je bande à mort. » Il souffle.

Et John l'entend. Evidemment. Dans sa poitrine, le cœur qui s'était calmé manque un battement.

Il se redresse. Millimètre par millimètre. Les lèvres entrouvertes sur un « o » muet. Il croise le regard de Sherlock. Sherlock dont le sourire s'agrandit, inexplicablement. Alors il lève les yeux vers Wiggins. Wiggins qui semble prêt à exploser, tant il voudrait rire.

« Sherlock a dit… » John bafouille enfin, blafard. Il regarde de nouveau Sherlock. « Enfin… T'as dit quoi ? »

Bonjour, bonsoir !

Haha, oui. C'est la fin du chapitre 5. J'espère qu'il vous a plu, j'espère qu'il répond aux attentes des adorables lecteurs que vous êtes (Je parle en connaissance de cause, les reviews que reçois sont adorables : D !).

Merci de me lire, de me soutenir ! Et merci à ma correctrice, qui est vraiment top, je la recommande : Gargouille ! Elle me fait un taf du tonnerre, c'est grâce à son boulot que je vous envoie du propre !

Comme d'hab, n'hésitez pas sur la critique et la discussion, je réponds, dans la mesure du possible, aux messages que l'on m'envoie. Vos avis sont une aide précieuse :-*

A bientôt !

Froggy.