Histoire de fêter la victoire française (On est en finaaaaale ! On est en finaaaaaale ! On est ! On est ! On est en finaaaaaale !), et grâce à la participation extrêmement efficace de ma bêta, Gargouilles, qui malgré mon inconstance quant à la rédaction de cette fic, demeure fidèle au rendez-vous !
Voilà, mon année de prépa s'est terminée (sur un échec, but really, who cares ?) et je VEUX finir cette fic, qui est LOIN d'être finie.
Si vous en avez encore la force, bonne lecture !
Merci de me lire.
Froggy.
PS : Je vais reposter le chap 1, seulement pour des raisons de corrections stylistiques et grammaticales.
Chapitre 7
Sherlock ajuste le drap sur ses épaules. Ses doigts s'accrochent, fébriles, au tissus. Il glisse ses pieds nus sous la voûte chaude de ses jambes en tailleur et d'un même élan, restaure le mouvement de lents va-et-vient qui l'animent depuis plusieurs heures déjà. Le haut de son corps se balance, d'avant en arrière, dans un rythme laconique. Déterminé.
Dans la noirceur de la chambre, les yeux de Sherlock, pupilles de glace, couvertes d'un reflet vitreux, guettent la silhouette endormie de John. John dont l'abdomen se soulève tranquillement, et avec lui sa main, abandonnée sur le creux tendu du nombril. Ses jambes sont prises captives dans les méandres désordonnés de la couette. Un genou, soyeux du duvet blond qui le couvre, pointe dangereusement hors du lit.
Le visage de John repose sur le galbe mat de son épaule, les cils blonds tressaillent par instant et la courbe lisse, rose de la bouche s'entrouvre sur une respiration profonde.
Sherlock avale sa salive avec peine. La bouche de John.
Sherlock a essayé de dormir. Il a essayé, avec plus de bonne volonté que toutes ces fois où John en est venu à user de menaces futiles pour que Sherlock dorme un peu.
Une heure, Sherlock. Une heure ou deux, c'est tout ce que je te demande. Je ne vais pas jeter ces merdes de rats pendant ton sommeil, alors va te coucher.
Sherlock a essayé de dormir. Mais chaque fois qu'il y posait sa tête, l'oreiller semblait l'engloutir. La couverture était un amas brûlant, grattant, vile chose mouvante. Menaçante. Et Sherlock avait chaud. Et sous sa peau, le sang, les muscles, les os, tout cela palpitait, ondulait furieusement, tressautant, comme pour s'extraire de l'épiderme.
Ça avait été un moment douloureux.
Quand la douleur, quand toute la fiévreuse tension s'était finalement atténuée, son cerveau s'était lentement remis en marche. Et ça avait été un moment plus douloureux encore. Terrifiant. Les images de la nuit lui étaient apparues dans toute leur clarté. Dévastatrice clarté. Les images, puis les sensations. Les lèvres de John sous les siennes, le contact éclair de leurs deux langues. Les doigts de Sherlock, désespérément accroché à la chevelure blonde. Et leurs bustes pressés et leurs souffles mêlés.
Sherlock secoue silencieusement la tête, comme pour chasser une pensée écœurante. Il ferme les yeux, paupières pressées contre paupières, pour ne plus voir, luisant à quelques dizaines de centimètres, la bouche entrouverte de John.
C'était trop. Il n'aurait pas dû. Jamais, il n'aurait dû perdre le contrôle. La drogue avait négligemment anéanti toute forme de restriction. Sherlock s'était trouvé nu, son armure brisée. Les barrages, assidûment montés, soudainement écrasés par le flot des émotions. Un désir irrépressible de toucher s'était répandu en lui comme le feu, sur un lac de pétrole.
Jamais Sherlock ne se serait cru capable d'une telle dépravation. D'un tel manque de retenue. Jamais il n'aurait soupçonné qu'il y avait en lui une telle envie de John.
John qui dort.
Sherlock ouvre les yeux. De nouveau, il scrute le visage de John.
Sherlock a essayé de dormir, et puisqu'il n'a pas pu, il a quitté son lit et s'est assis, sur le sol, face à John. Là, il a considéré toutes les réactions imaginables que John pourrait avoir à son réveil. Aucune de ces réactions n'était agréable. Toutes avaient un goût âcre de répugnance, d'incompréhension, de gêne dissimulée, de froide ignorance ou de colère violente.
Pour la première fois depuis qu'il le connaît, Sherlock a peur d'avoir rompu les liens de confiance, de profonde complicité, qui le liaient encore à John.
Et attendre, impuissant, dans toute l'obscurité de leur chambre, que John se réveille, et que tombe la sentence, c'est plus que ce que Sherlock peut supporter. C'est pourtant tout ce qu'il est encore capable de faire.
Un soupir, John roule sur le côté, les sourcils blonds se froncent sensiblement. Mal de crâne. Nausée, probablement. Quelques minutes de plus, et il se réveillera. Sherlock se penche au-dessus du visage endormi, et se rapproche, lentement. Il est poussé par l'irrépressible envie de respirer le même air que John, juste une dernière fois. Poussé par la conviction profonde qu'il n'y aura pas de nouvelle occasion.
Il arrête sa bouche ouverte à quelques centimètres de celle de John, et lorsque la chaude exhalaison du blond vient caresser ses lèvres, Sherlock ferme douloureusement les yeux. Il aspire la respiration de John, comme assoiffé, et dans sa poitrine, c'est un déchirement violent.
Sherlock s'écarte. Presque brusquement. L'expression peinée de son visage disparaît et laisse place au masque placide du quotidien. Une nouvelle fois, il rehausse le duvet sur ses épaules. Puis il se lève et quitte la chambre, sans avoir provoqué le moindre bruit.
John ouvre les yeux sur un espace vide.
…
« Oui, James. Merci pour tout. Harriet ira mieux dans quelques jours. » Eve lève les yeux, son regard s'arrête, dérouté, sur la silhouette de Sherlock. « Attend une seconde James. » Elle abaisse le combiné du téléphone, les sourcils froncés lorsque l'adolescent traverse la cuisine, se baisse au-dessus de l'évier, ouvre l'eau et avale goulûment au robinet. « Sherlock, va t'habiller. »
Pas de réponse. Un coin de la couverture échappe aux doigts de Sherlock, tandis qu'il boit à s'en faire éclater l'estomac. Le tissu glisse le long de son dos et dévoile une bonne partie de sa nudité.
Eve pousse un soupir outré. A la table de la cuisine, Harriet laisse échapper un "eurk" désabusé. George abaisse le haut de son journal dans un bruit de papier froissé, pour le relever aussitôt à la vue de la paire de fesses impudiquement exposée.
« George, fais quelque chose ! » Eve chuchote furieusement, jetant un bras en direction de l'exhibitionniste. Elle se détourne de la scène, reportant son attention sur l'interlocuteur, James Lestrade, qui patiente au bout du fil. « James, oui, excuse-moi. Oui, oui, Harriet viendra faire une déposition. Lundi ? Bien. »
Sherlock redresse soudainement la tête. Il pose un regard perçant sur Eve, passe le revers de sa main le long de sa mâchoire humide. Abbot Street. Le cadavre de Lucie G. Rousse, robe bleue. Seringue, talons aiguilles sur la moquette touffue. Le contrat de travail. Les images lui apparaissent par une suite de flashs précis. Les flics, puis le corps de Lucie G. a descendu trois étages les pieds devant. Les parents sont arrivés, les leurs, Eve, Georges. Et Harriet pleurait.
« Sherlock, couvre ton cul, bordel. » Harriet intime, les yeux rivés sur son bol de céréales.
D'une main distraite, Sherlock attrape le drap qui pend lamentablement sur la moitié de son dos.
« Et les parents ? » Eve demande au combiné. « Pas encore arrivés ? » Elle se tait. « Ah ! » Le trio qui la guette de la cuisine sursaute come un seul homme. « Des français. Oui, je vois, je vois. Quelle horreur. Pauvres parents. Enfin, jamais je n'enverrais ma gamine à l'étranger si j'avais le moindre soupçon qu'elle se drogue. » Elle se tait de nouveau. Sherlock lève les yeux au ciel tandis qu'il contourne la table de la cuisine, et vient se courber, à distance, sur l'épaule de Georges. Il plonge un regard perçant dans les colonnes denses du Daily Telegraph. « Mais bien sûr ! » Eve poursuit avec véhémence. « Toute seule, dans une ville inconnue ! Londres, en plus ! Tout le monde sait que cette ville grouille de drogués… »
« Maman ! »
Eve, dans le salon, laisse échapper un petit cri de surprise. Harriet a frappé la table du plat de la main. Le lait tangue dangereusement dans son bol, avant de s'immobiliser.
« Overdose. » La voix grave de Sherlock tombe sur le silence de la cuisine comme une sentence. Il déplie le buste, fronçant le nez aux inepties du journal, dont il se détourne dédaigneusement.
« Ce n'est pas une overdose. » Harriet siffle dans son bol.
« Techniquement, c'est une overdose, Harriet. » Sherlock déclare d'un ton plat. Son oreille perçoit les sons étouffés de mouvements, là-haut. Sherlock garde les yeux rivés vers la fenêtre. Il repousse obstinément l'envie farouche de tourner son regard vers les escaliers. Dehors, une lourde pluie d'été s'abat sur les jardins.
Dans le salon, Eve a repris un peu de contenance, et débat, chuchotant, avec le Détective Inspecteur James Lestrade, père du bien nommé Gregory, de la meilleure attitude qu'un parent devrait adopter face à son junky d'enfant.
« Elle ne s'est pas fait ça. » Harriet tente de saisir le regard de son presque frère, en vain. Frustrée, elle marmonne méchamment : « Est-ce que t'étais trop perché pour te rappeler quoi que ce soit de la soirée d'hier ? Elle ne s'est pas fait ça. »
Sherlock abaisse son regard. Les yeux en amande expriment l'indifférence, la froideur la plus complète.
« Indubitablement. » Il répond, sec. « Aussi surprenant que ça puisse paraître, je me souviens. De tout. »
Au moment même où les mots s'échappent, oublieux, de ses lèvres, Sherlock voudrait les avoir retenus. Du coin de l'œil, il enregistre la présence immobile de John, au bas des marches. Sherlock serre sur lui la couverture. Sans un regard en arrière, il s'élance vers le salon de sa caractéristique démarche, longue, empressée, raide. Il s'affale de tout son long sur le canapé, le duvet soigneusement replié sur sa fine morphologie et ferme les yeux, le visage prostré dans une expression de profonde concentration.
Eve pose le téléphone sur son socle dans un claquement sec. Elle se tourne vers la figure étendue de l'adolescent.
« Sherlock. » Il ne répond pas. « Sherlock, faut-il sérieusement que je t'arrache cette couverture pour que tu ailles enfin enfiler un caleçon ? » Eve demande avec irritation.
« Mauvaise idée, maman. » John s'esclaffe à la cuisine.
Sherlock ouvre les yeux en grand, sous l'effet de la surprise. Il incline le visage vers la cuisine et son regard reste figé sur l'expression amusée de John. John qui se tient debout, derrière Harriet, une main posée sur l'épaule de sa sœur. Ses cheveux, dans la grise clarté qui plane à travers la cuisine, ont des reflets d'argent. Sur sa joue, les marques roses laissées par les plis de l'oreiller. Son corps robuste semble fragile sous le large T-shirt qui lui sert de pyjama. Il semble nauséeux, récalcitrant à la froide lumière du jour, mais lorsqu'il rend à Sherlock son regard, Sherlock est frappé par toute la fière détermination, l'inébranlable loyauté qu'il discerne dans les yeux bleus de son ami.
Sherlock en a le souffle coupé.
John. Si infiniment, immanquablement surprenant. A cet instant, Sherlock ne peut s'empêcher de se demander s'il n'y rien en ce monde qui pourrait l'étonner davantage que ce regard échangé avec John. Un regard par lequel le blond transmet un flot considérable d'émotions. Ne t'inquiète pas. Je suis là. Je serai toujours là. Je ne vais pas fuir. Et je ne vais pas te détester.
Sans pouvoir détacher les yeux du regard captivant de John, Sherlock expire faiblement. Il enregistre à peine la voix d'Eve qui s'adresse au blond. Son corps se détend subitement, libérée d'une nervosité, d'un stress sournois, dont il n'avait pas eu conscience jusque-là.
Puis John tourne le visage.
« Ça va, mal à la tête seulement. »
La voix de John paraît lointaine lorsqu'il répond à Eve, comme immergée sous une masse d'eau. Sherlock est désemparé, l'espace de quelques secondes, par la perte de ce regard dans le sien. Mais l'impression qu'il laisse, le regard de John, c'est une chaleur lumineuse dans la poitrine de Sherlock. Il n'y a rien de certain, sûrement, le baiser laissera sur la ligne continue de leur amitié des traces indélébiles. Mais John est là. Entier, tel que Sherlock l'a toujours connu. Inébranlable, malgré les excentricités de Sherlock.
Pour l'instant, c'est tout ce qui importe.
…
John a lutté, depuis le moment où, à demi-enfoncé dans les affres du sommeil, il a ressenti, au-dessus de ses lèvres, la chaude présence d'autres lèvres. Il a lutté lorsqu'il a fallu ouvrir les yeux. Lutté, afin de réfréner la nausée, lourde pesanteur au niveau de son estomac. Il a tangué, debout, au milieu de la chambre, et lorsque son corps a récupéré un minimum de stabilité, il a tourné le visage vers le lit du haut. Le lit de Sherlock.
Vide, le lit de Sherlock. Evidemment.
Il a jeté un regard hagard sur le sol malpropre de la chambre, à la recherche de son téléphone portable. Quand il l'a eu entre les mains, l'appareil a craché une lumière blanche si vive, qu'une myriade de points noirs a instantanément encombré son champ de vision.
Gregory Lestrade. Huit appels manqués, entre 23H20, et 02H33. Une dizaine de texto, aussi.
Les messages se sont déployés sur l'écran du smartphone, et leur contenu est venu s'écraser brutalement sur l'esprit encore engourdi de John.
23H27 Greg : OU VOUS ETES ? John répond, stp. Tout le monde s'inquiète.
23H49 Greg : Vous êtes allés faire des cochonneries, c'est ça ?
00H01 Greg : Vous pouvez vous rouler des pelles ici. John. On s'en fout. Mary s'en fout pas. Mais nous on s'en fout.
00H23 Greg : Répond.
00H26 Greg : Répooooooond.
00H28 Greg : JOHN !
00H29 Greg : Attend demain, tu vas voir.
02H32 Greg : J'ai eu mon père au tel. Il m'a dit qu'il est avec vous alors… Je suis désolé pour Lucie. Je viens vous voir demain.
02H40 Greg : Si c'est ok pour toi.
02H44 Greg : C'est ok ?
03H03 Greg : A demain, Johnny.
John a cligné des yeux, hébété. Un court laps de temps, durant lequel il a pu se remémorer péniblement les différents évènements de la soirée, à rebours. L'ambulance, les lumières bleues et tournoyantes de son gyrophare. Le brancard, recouvert d'un drap blanc. Sherlock, assis sur le trottoir, le dos appuyé contre les tibias de John. Sherlock qui tire sur la cigarette, honteusement offerte, du Détective Inspecteur James Lestrade. Le petit appartement, le contrat de travail, et Sherlock, le nez sur le tapis. Et avant cela, les trois étages. Une horreur. Un enfer, ces trois étages. Et avant cela encore, la longue errance à travers les rues de Londres. Graham Street, cet interminable boulevard, le long duquel il a fallu se traîner, et tirer Sherlock. Sherlock drogué. Assoiffé. Luisant de sueur.
Puis finalement, avant cela, le baiser. Une chaleur vivace s'est répandue le long du cou de John, puis dans les profondeurs de sa poitrine, jusqu'au creux de ses reins, lorsqu'il s'est rappelé Sherlock et le baiser. Une chaleur surprenante, un frisson, le long de son échine. Un sentiment de flottement, tandis que les images de cet instant précis sont passées comme une tempête dans sa mémoire. Et avec, tout un panel de sensations, comme imprimées sur sa peau au fer rouge.
Une fois qu'il s'est laborieusement arraché à ce souvenir, John, oublieux de tout autre considération, a ressenti une rude panique à l'idée que Sherlock puisse, à l'instant même, redouter encore la réaction de John.
Ce fut sa première pensée cohérente.
Rassurer Sherlock.
Sherlock, son ami le plus cher. Le plus extraordinaire. Celui sans lequel les journées se passeraient, longues et lasses. Mornes et plates. Pas de disputes légères. Ni de rires essoufflés. Pas d'escalade, non plus, ni d'écœurantes expériences. Pas de déductions, pas de mystères. Pas de regards échangés, ni de secrets partagés. Cette présence si forte, la présence de Sherlock inchangée, immuable depuis qu'ils sont enfants, cette présence, si elle venait à disparaître, laisserait un vide, un gouffre à ce point béant, que le monde de John en perdrait tout équilibre, toute raison d'être.
C'est par cette indiscutable certitude que John a décidé de mettre de côté les questions insistantes. Trop de pourquoi. John les a repoussés au plus profond de la conscience, tout en se jurant d'y repenser, un jour, peut-être, au moment le plus opportun.
C'est ainsi qu'il est arrivé à la cuisine, luttant encore contre la peur poignante de croiser son regard et de n'avoir pas la force de lui transmettre toute l'assurance possible. La conviction éternelle que leur amitié est un arbre planté si profond dans le sol qu'il en faudra plus, tellement plus, avant que les racines n'en soient qu'un peu ébranlé.
A présent John a rassuré Sherlock. Un regard, c'est tout ce qu'il a fallu. Subjugué par les capacités insoupçonnées de son propre regard, abasourdi du fait que ce simple regard puisse transporter tant de mots, John a vu la surprise, puis le soulagement, se peindre sur les traits de Sherlock.
Maintenant, les questions sont une rafale enragée, dans la boîte crânienne de John.
Pourquoi Sherlock l'a-t-il embrassé ? C'est la première question. Celle qui se situe au sommet de la pyramide, et engendre de par sa totale improbabilité, toutes les autres questions. Etait-ce seulement la drogue, l'implosion massive, soudaine, de ses neurones aurait-elle ébranlé le cerveau de Sherlock, au point qu'une irrépressible envie de contact l'ait poussé contre la bouche de John ? Ou bien autre chose ? Et qu'est-ce qu'autre chose ? Est-ce qu'un autre chose est envisageable d'ailleurs ? Est-ce que ce n'est pas interdit ?
Sherlock se fout bien de l'interdit, cela, John le sait. S'il fallait en venir à de telles considérations, le fait qu'ils aient été élevé comme deux frères lui échapperait probablement. Mais Sherlock se fout aussi de toutes les autres choses qui trouvent une place première dans les méandres des relations humaines. Sherlock est un ami, s'il veut s'en donner la peine. Le reste n'est qu'ennui pour lui.
Une perte de temps inenvisageable. Un boulet, que l'esprit traîne au pied.
Mais si Wiggins avait raison ? S'il avait raison ? John ne peut s'empêcher de penser, son cœur palpitant entre les côtes. S'il avait raison ? Si, par le plus grand des hasards, Wiggins avait raison ? Si Sherlock avait envie ? S'il en avait besoin ?
Ou bien, John s'arrache à la scandaleuse rengaine qui se joue dans sa tête, ou bien, définitivement, il y a entre Sherlock et Moriartyune intimité que John n'avait pas soupçonnée. Les sens du jeune génie ayant été démesurément confus, Sherlock aurait alors pris John pour… Non. Impossible. John. C'est John, que Sherlock appelait.
Cette pensée embrase les joues du jeune homme, comme on craque une allumette.
Sherlock appelait John, et John aime cette idée. John voudrait chasser la voix qui lui murmure, insidieusement, que John aime cette idée. Trop tard. Les questions, en son esprit, prennent un tout autre tournant. Il y a bien trop d'éléments, dans toute cette histoire de baiser, que John aime, qu'il ne peut s'empêcher d'aimer, et d'une façon bien trop évidente, bien trop pressante, comme une terrifiante envie de sauter la tête la première dans le passé.
Se retrouver auprès du feu. Le feu de camp. Romantique.
John s'inflige une claque mentale.
« Bois, John. »
John abaisse les yeux sur la tasse fumante qu'Eve a déposé sur la table de la cuisine. Il ouvre les mains, encercle de ses doigts le mug brûlant et tend le nez au-dessus de la vapeur qui s'en échappe. Une odeur âcre, répugnante, envahit ses narines. L'effluve suffit à chasser l'oppressante tornade des questionnements intérieurs.
« Maman ? » Tout en parlant, John lève les yeux. Sherlock, assis en face de lui dans une robe de chambre couleur prune, fronce le nez au-dessus de son propre breuvage. « J'avais espéré que ma gueule de bois s'en tienne au mal de crâne. Tu sais ? Eviter le vomi. »
Un sourire en coin, furtif, apparaît, puis disparaît sur le visage de Sherlock. C'est tout juste si John n'a pas manqué le pli amusé, à la pointe de ces yeux en amande.
Eve braque un doigt autoritaire sur les tasses.
« Buvez. Tous les deux. » Elle tourne dans la cuisine comme un lion en cage, ramassant sur son passage les vestiges du petit déjeuner. Elle semble vibrante d'une fureur contrôlée. « Quand on ne sait pas boire, on s'abstient. C'est ce que j'ai toujours dit à votre père. » Dans le salon Georges hume, approbateur. « Seize ans. Seize ans et ça boit à s'en rendre malade. »
Elle se stoppe devant l'évier encombré, considère l'amoncellement de vaisselle avec une grimace de dégoût.
« Vous ferez la vaisselle. » Eve tranche avec aplomb. « Et quand vous aurez fait la vaisselle, vous irez ranger et nettoyer le dépotoir qui vous sert de chambre. »
John la suit du regard, désorienté.
« Mais qu'est-ce que t'as, maman ? Qu'est-ce qu'on a fait pour mériter ça ? » Elle ne répond pas. « En plus t'y mets jamais les pieds dans cette chambre. »
Le regard qu'elle lui jette laisse John sans voix.
Il se tourne vers Sherlock, un appel à l'aide silencieux. Sherlock éloigne la tasse de sa bouche, déglutit la gorgée de tisane, le visage froissé de répugnance.
« Infect. » Il marmonne.
« Sherlock. » John incline la tête du côté de sa mère. Elle s'est immobilisée devant la fenêtre de la cuisine, semblant scruter un point vague à travers le rideau de pluie.
Sherlock suit le regard de John. Un instant, il observe la forme évanescente de sa presque mère, vêtue d'une robe de chambre aux contours fluides, blanc crémeux. Puis il se racle la gorge, et se lance dans l'un de ses monologues en torpille, hachés, percutants par l'absence d'oxygène qu'ils impliquent.
« Mamanest terriblement inquiète pour nous, John. Depuis hier soir, elle est hantée à l'idée que l'un de nous trois, » D'un hochement du menton, il inclus Harriet à la démonstration. « puisse un jour être à la place de Lucie G. Elle ressent une profonde culpabilité parce qu'elle a eu au téléphone la mère Anderson, un peu plus tôt ce matin, et que celle-ci lui a probablement fait un sermon sur toute la mauvaise influence que nous, les Watson, avons sur son pauvre bébé. Maman s'en veut de nous avoir laissé sortir, parce que tes notes en mathématiques et en biologie ont sensiblement baissé et que le léger différent que j'ai eu avec Mr. Andrews, cet incapable ignorant qui ose encore se faire appeler professeur, m'a valu trois points de moins dans ma moyenne de chimie. » Sherlock avale une rapide goulée d'air, puis reprend aussitôt. « Elle veut que l'on soit propres, ordonnés, et polis, que notre chambre respire la fraîcheur, et si elle pouvait nous enfermer dans le confortable cocon de sa maison jusqu'à notre mort, elle le ferait volontiers, ne serait-ce que pour nous assurer une fin douce et confortable. Nous n'aurons plus le droit de boire, de sentir la cigarette et de manger de la pizza pendant un bon moment. Et… » Sherlock ralentit le flot de sa tirade, les sourcils soudainement froncés sur la surface du plan de travail. « Si j'en crois l'horrible en-tête des papiers que maman a imprimé ce matin… Nous allons être envoyés… En colonie de vacances. »
L'espace d'un instant, un silence pesant flotte sur la cuisine. Puis Sherlock s'expulse de sa chaise, les poings crispés dans une rage littéralement explosée hors de lui.
« Tu ne vas pas m'envoyer en colonie de vacances ! »
John et Harriet ont bondi, stupéfaits.
Le rugissement indigné de Sherlock retenti jusqu'au salon. George ferme son journal dans un mouvement brusque, résolu, et se hâte jusqu'à la cuisine afin de s'élever dignement aux côtés de son épouse.
« Calme, Sherlock. » Il tente avec douceur, les mains tendues en avant dans un geste d'apaisement. Il semble le dresseur chevronné d'un animal sauvage. « Pas plus de drame qu'il n'en faut, s'il te plaît. »
Eve et Sherlock sont figés dans une bataille de regard pénétrante.
« Il est hors de question que vous restiez, toi et ton frère, comme deux larves sales, devant la télé, deux mois durant. » La voix d'Eve, grave, chargée de colère.
« Je ne regarde jamais la télévision. » Sherlock rétorque aussi sec.
« Menteur. » Harriet souffle.
Elle pousse un miaulement de douleur lorsque, sous la table, le talon nu de John vient percuter sa cheville.
« Menteur. » Eve soutient l'accusation de sa fille. « Il suffit que John te prenne par les sentiments pour que vous passiez vos journées entières devant une série télévisée assommante, et ! » Son index tranche l'air dans un geste qui coupe court aux contestations informulées de Sherlock. « Et, je me fiche totalement du fait que tu passes plus de temps à critiquer la stupide série qu'à effectivement regarder, tu restes, à mes yeux, devant la télévision. » Elle reprend son souffle et avant que Sherlock n'ait pu parler à nouveau, elle dit : « Et entend moi bien mon chéri, je n'ai rien contre tes expérimentations et expériences en tout genre, mais votre chambre n'est pas un foutu laboratoire de chimie. Voilà. Je veux que vous respiriez l'air pur. Je veux que tu fasses du sport. » Sherlock ouvre la bouche sur une exclamation terrifiée. « Oui monsieur, du sport. Et je veux vous savoir, toi et John, le plus loin possible de cette ville polluée, et de toutes les mauvaises ondes qui s'y trouvent. Plus de drogue ! » Eve jette une main rageuse au-devant d'elle. « Je ne sais pas pour quelle espèce d'imbécile tu prends ta mère, Sherlock, mais je ne suis pas suffisamment aveugle pour ne pas avoir remarqué l'effroyable largeur de tes pupilles, hier ! Voilà ! » Elle répète. « Punition ! »
Le regard de Sherlock tombe aussitôt. Il fixe ses pieds nus, comme ébranlé par la brute révélation que cette femme qu'il chérit et respecte a compris le honteux abaissement auquel il s'est livré la veille.
Et Eve ne s'arrête pas à cela. Elle poursuit, imperturbable, forte de l'aveu silencieux de Sherlock. Elle se tourne vers John. Le blond rapetisse sur sa chaise.
« John. » Le prénom de son fils jaillit de ses lèvres comme un coup de hache. « Au nom du ciel, comment as-tu pu le laisser se mettre dans un état pareil ? »
John ouvre la bouche. Puis la referme aussitôt. Non. Il n'a pas d'excuse.
« Lui, » Elle pointe Sherlock d'un doigt accusateur. « Je sais que je ne peux pas lui faire confiance. Malgré tout son génie, il est une tête brûlée, cet enfant. Mais toi ? J'attendais mieux de ta part. Et non. Monsieur boit tant qu'il défonce à coups de poing le visage d'un ami ! »
John frémit de la tête aux orteils.
« Moriarty n'est pas mon… »
« Tut ! Tais-toi ! » Elle a plaqué un doigt sévère contre sa propre bouche. « Peu importe ! Ami, ennemi, il pourrait être un parfait inconnu que ça ne changerait absolument pas la donne John Hamish Watson ! Tu l'as défiguré, sombre crétin ! »
George, appuyé contre le bord de l'évier, les bras croisés sur son ventre replet, grimace avec compassion.
« Il était à deux doigts de violer Sherlock ! » John exulte, se levant à son tour, tremblant, repoussant vivement la voix intérieure qui lui murmure que cette partie-là est encore à confirmer. « J'étais censé le laisser faire ? »
Harriet lâche un "Quoi ? " révolté. Sherlock abandonne la contemplation de ses orteils, pour couler un regard effaré en direction du blond. Pour sûr, cette partie-là s'était effacée de sa mémoire.
« Non ! » La voix d'Eve retentit dans la cuisine. Elle semble horripilée par la simple mention d'une telle éventualité. « Mais tu pourrais user d'un peu plus de diplomatie, John. Tu uses de la violence comme l'unique solution à toute confrontation. Sauf, pour Sherlock. Dommage. Une bonne claque lui remettrait les idées en place, à ton imbécile de frère ! »
« Imbécile ? » Sherlock souffle avec découragement.
« Oui. » Eve rétorque avec plus de calme, la poitrine soulevée par de profondes inspirations. « Assez stupide pour avaler n'importe quoi, et te laisser entraîner par un garçon bien plus âgé. » Elle prend une nouvelle inspiration, et cette fois, l'air semble se briser dans sa gorge. Un reflet vitreux est soudainement apparu sur la surface de ses yeux. « Tu sais, Sherlock, que tu ne dois pas prendre ce genre de risque. Tu le sais, chéri. Je suis… Je suis… » Elle saisit les pans de sa robe de chambre et les rabat soigneusement sur sa poitrine. Elle se laisse aller dans l'étreinte de George, qui a ouvert les bras, derrière elle. « Je suis déçue. Vous m'avez déçu, tous les deux. Je ne dis pas que tout est de votre faute. Ce Moriarty avait certainement mérité que tu lui défonces la gueule, John. Et je suis fière que vous ayez rejoint votre sœur pour la soutenir hier, en pleine nuit, et dans l'état dans lequel vous étiez. Mais… » Elle secoue la tête doucement. « Mais vous vous êtes mis dans une situation dangereuse. Bien trop dangereuse. »
Sherlock mord sa lèvre inférieure, incapable de lever le regard vers l'immanquable désarroi de sa petite mère d'adoption. John, à quelques pas de lui, paraît tout autant démuni.
« J'ai eu Madame Lambert au téléphone. »
Lorsque le nom de sa psychiatre parvient à ses oreilles, Sherlock plisse les yeux, plus inconfortable encore qu'il ne l'était auparavant.
« Elle est déçue, elle aussi. Nous avons beaucoup discuté. J'ai convenu avec elle que je ne vais pas vous séparer l'un de l'autre, je sais que ce genre de punition ne vous ferait pas le moindre bien. » Eve croise leur regard et s'attarde sur l'expression de soulagement qui éclaire respectivement leurs deux jeunes visages. « Néanmoins, vous serez séparés de cette bande de joyeux délinquants qui vous accompagne partout. Pendant un mois. »
Sherlock enfonce son visage entre ses longues mains blanches, l'air plus abattu que jamais.
« Un mois. » John répète, hagard. « Où ? »
« En Irlande. » Eve redresse le menton, semblant soudainement majestueuse dans sa prise de décision. « Le parc national du comté de Kerry accueille de nombreux camps de vacances durant l'été, et il s'étale sur des kilomètres et des kilomètres de forêt. Vous aurez de l'espace, de l'air pur, des rivières, des montagnes… » Elle soupire de soulagement à cette simple idée que tant de fraîche nature puisse ceindre ses deux garçons. « Des activités sportives, des excursions sauvages et des cours de soutiens. Ce sera passionnant. » Elle ajoute, finalement souriante.
John et Sherlock échangent un regard de suppliciés.
« Excursions sauvages ? » Sherlock répète sous la voûte de ses doigts entrecroisés. « C'est quoi, un slogan publicitaire ? » Il demande, cynique.
Eve roule de yeux, blasée.
« Survie ? Camping sauvage ? Ce genre de choses. Tu boudes maintenant, mais je suis absolument certaine que c'est exactement le type d'activité qui vous conviens, à toi comme à John. Vous pourrez… » Elle mouline du poignet, agrémentant son propos. « Batifoler dans tous les sens, construire des tas de choses très utiles avec trois fois rien. Si, si. C'est ce qu'il vous faut. De toute façon, » Elle ajoute, se détachant de la chaude embrassade de son mari. « C'est une punition. Non négociable, les chéris. »
Eve passe devant eux, se traçant un chemin obstiné vers les escaliers. Lorsque son pied atteint la première marche, elle se retourne, assénant un dernier point.
« Vous partez dans trois jours. » Sherlock se laisse tomber sur une chaise, achevé. John glisse vers Harriet un regard empreint de regret. « N'oubliez pas la vaisselle. Et votre chambre ! »
…
Sherlock fait les cent pas. Il fait les cent pas dans une chambre que tout un chacun peut traverser en trois enjambées. Il tourne, tourne en rond, butant contre le bureau, puis le lit, puis l'armoire, puis le bureau, puis le lit, puis l'armoire, ainsi de suite.
Jusqu'à ce que son tibia heurte le tuyau de l'aspirateur vrombissant.
« Aïe ! » Sherlock grimace. « John ! »
Le blond redresse la tête brusquement.
« Quoi ! » John laisse tomber le manche de l'appareil dans un geste rageur. « J'essaie de passer l'aspirateur Sherlock, pour l'amour du ciel ! Arrête de tourner en rond, c'est ridicule. »
Sherlock le dévisage un moment, surpris d'être ainsi rabroué. Puis il hausse les épaules, reprend la course effrénée de sa ronde. Ridicule. Petite. Ronde. John lâche un juron silencieux, ramasse le manche de l'aspirateur et reprend le nettoyage. L'aspirateur fuse aux quatre vents, sur la moquette de leur chambre.
« Elle ne peut pas nous faire ça, John. » Sherlock tonne, sa voix couvrant à peine les voooooh de l'infernal appareil. John secoue la tête de droite à gauche, muet. « C'est une blague. C'est seulement pour nous faire peur. Elle ne va pas le faire. » Il se laisse tomber sur le lit de John, la tête rentrée dans les épaules, afin d'éviter toute collision avec le sommier de son propre lit. « Maman est incapable de survivre une semaine sans ses bébés. » Il ponctue le dernier mot d'une mimique grotesque.
Les yeux de Sherlock s'attardent sur le dos de John. Pensif, il observe le mouvement régulier des muscles qui roulent, sous le t-shirt. Progressivement, le regard perçant de Sherlock descend, parcoure la longue voûte de la colonne vertébrale, et s'arrête. Il s'arrête à l'endroit où la courbe des fesses, dissimulées par le caleçon, émerge du t-shirt et surplombe la ligne galbée des cuisses.
Sherlock baisse les yeux.
D'un coup de poignet sec, John débranche l'aspirateur.
« Non, Sherlock. Elle avait l'air décidé. » John enroule consciencieusement le fil électrique autour de la machine. « Tu sais ce que ça veut dire. C'est pas une blague. »
Les paupières de Sherlock tombent comme deux stores subitement fermés. Son visage exprime une peine immense.
« Elle ne peut pas nous faire ça. » Il souffle, rompu.
John s'assied à ses côtés.
« Est-ce que tu vas rester en robe de chambre toute la journée ? » Il demande, le regard en biais.
« J'ai tellement de choses à faire ici ! » Sherlock frappe ses cuisses, frustré. En un bond, il est debout, les mains affairées à la ceinture de sa robe de chambre. « Il y a mon… » Il s'arrête, tend une main vers la fenêtre de leur chambre. « Il y a cette voiture. Qui me suit partout. » John fronce les sourcils. « Et il y a Lucie. Excuse-moi, le cadavre de Lucie. »
La robe de chambre échoue sur le tapis dans un bruissement étouffé.
John baisse les yeux.
Sherlock, du coin de l'œil, constate que John a baissé les yeux. Il claque de la langue contre ses dents, agacé. Que déduire des yeux baissés de John ? Tout et rien. Rien, surtout.
« Et Moriarty ? » John demande, amer.
Sherlock repousse le tiroir de la commode avec humeur, enfile un caleçon, tire un jean rêche sur le profil saillant de ses hanches, passe un débardeur par-dessus ses boucles folles et se glisse dans une chemise bleu nuit. Le tissu ondule, leste, sur ses épaules.
« Jim ? » Le ton est détaché. « Si j'en crois notre mère, tu t'es chargé de ce problème, John. »
La mâchoire inférieure de John est secouée d'un frémissement nerveux. Il maudit intérieurement toute la malice que sous-entend ce ton détaché de Sherlock.
« C'est tout ? » Il dit, avec tout le flegme dont il est capable. « Il est peut-être à l'hôpital. » Du regard, John suit les doigts de Sherlock tandis qu'il boutonne, un à un, les boutons de sa chemise. « Tu es sûrement inquiet. Pour… Tu sais. Sa santé. »
Sherlock coule vers John un regard gris, bleu, vert, translucide. Si clair. Par un fait étrange, le souffle de John reste coincé dans sa gorge. La voix de Sherlock, lorsqu'il parle, est incroyablement grave. Chaque mot, distinct, est articulé avec une précision quasi théâtrale.
« Je ne couche pas avec Jim Moriarty, John. Je n'ai aucune espèce d'attirance pour un individu qui, malgré des capacités intellectuelles honorables, satisfait une piteuse ambition dans le commerce de produits illicites. Il est un être déplorable, et je suis ravi que tu m'en aies débarrassé lorsque… J'étais dans l'incapacité de le faire moi-même. »
Ils se dévisagent. John retient encore son souffle, de peur qu'il ne sorte avec la force du soulagement qu'il ressent. Il y a un sourire rusé dans les yeux de Sherlock.
Puis la porte s'ouvre.
« Euuhm… Toc toc ? » Gregory Lestrade. Sherlock roule des yeux vers le plafond. John expire bruyamment. « Je… Si je dérange, je peux… » Gregory gesticule évasivement du pouce au-dessus de son épaule.
« Entre ! » Sherlock clame, sans un regard pour le nouveau venu. Il fouille la veste de John, pendue à la chaise du bureau. En vain, visiblement. « John, cigarette ? »
John agite la tête, négatif. Sur son front, les mèches blondes, pas tout à fait une frange, dansent et retombent devant ses yeux. Ça chatouille, dans le ventre de Sherlock.
« Tiens. »
L'attention de Sherlock, tractée vers Gregory par la grâce d'une force surhumaine. Le jeune homme tend une clope, du bout des doigts.
Sherlock s'en saisit, vorace. Il coince le filtre en ses lèvres, son regard erre fébrilement sur le bureau à la recherche d'un briquet, avant que Greg ne lui en fournisse un. Le briquet craque. Le filet ondoyant d'une fumée bleutée s'élève dans l'air de la chambre.
« Sherlock, ouvre la fenêtre, s'il te plaît. » La voix de John, lorsqu'il énonce sa requête, est faible. Douce. Comme lointaine. John est soulagé.Il est libéré d'un poids, John. Je ne couche pas avec Jim Moriarty, John. John sourit. « Greg ! » Il se lève, donne une tape légère sur la paume tendue de Gregory. « Comment ça va, mec ? Je peux t'en prendre une ? » Il ajoute, pointant du doigt la poche de son ami.
Greg fixe John un instant. Puis son regard se déplace lentement jusque Sherlock, dont le profil est accoudé, nonchalant, au rebord de fenêtre. Puis il fixe John à nouveau. Puis il sort une cigarette. Une cigarette qu'il avance vers la bouche de John avec un haussement de sourcil inquisiteur.
Le sourire de John demeure intact lorsqu'il capture la tige entre ses dents.
« Ça va. » Greg acquiesce, l'œil sévère. « Ça va, ça va. » Il ajoute, tirant sur sa propre cigarette. « Comment va Harriet ? » Il expire une fumée blanchâtre. « Elle était étalée sur le canapé, quand je suis entré, j'ai pas osé lui demander… Vous savez, comment… Elle va. »
A la fenêtre, Sherlock feuillette le contrat de travail de Lucie Gauzeire. John tire la chaise de dessous le bureau, invitant l'intrus à poser son derrière. Puis il se laisse tomber sur la moquette.
« Elle va bien. » Il répond. « Je suppose. Elle a perdu sa meilleure amie, ça doit être… dur. »
Il y a un silence. Sherlock tourne une page. John visualise Sherlock, allongé sur le lit du Lucie G., mort. Il se racle la gorge.
« Tu sais comme elle est. » John ajoute, précipitamment. « Elle est très forte. »
Gregory hoche la tête, sourcils froncés.
« Une overdose, c'est ça ? Dans le journal, ils disent que c'est sans doute un suicide, parce qu'elle ne se droguait pas régulièrement. Atroce. » Il se tait un instant, puis reprend, appuyant son propos, l'air doucereux. « Mary a été secoué par la nouvelle. Elle est affreusement mal, tu sais. »
John grince des dents. Greg, remballe tes foutus sous-entendus, nom de Dieu.
Sherlock laisse échapper un ricanement. Gregory braque sur lui un regard assassin.
« Qu'est-ce qu'il y a de drôle, Holmes ? » Il fulmine. « Pourquoi tu ne viendrais pas participer à la conversation, nous dire franchement ce qu'il y a de marrant ? »
Sherlock lui rend son regard, moqueur et indifférent. Son mégot est expulsé par la fenêtre, d'une pichenette experte. Le contrat de travail, balancé sur le lit dans un flop distinct.
« Si tu insistes. » Sherlock enfonce les mains dans les poches de son jean. Le cœur de John bondit d'appréhension.A présent, il donnerait cher pour que cette discussion ne se départisse pas de ses sous-entendus. «Je trouve marrant, Lestrade, les procédés peu subtils que tu emploies pour t'insinuer dans la vie privée de tes amis. Je n'ai rien d'autre à dire. John ? »
John n'est pas certain de la teinte qu'a pris son propre visage, plutôt écarlate ? Ou bien livide ? Il avale sa salive avec difficulté, les yeux résolument baissés sur sa cigarette qui se consume, au-dessus du cendrier.
« Je suis navré pour… Mary. » Les mots s'extirpent de la bouche de John à grand peine. « Je n'ai rien d'autre à dire. Non plus. »
Les yeux de Gregory passent rapidement de John à Sherlock, puis de Sherlock à John. Il semble sous le choc.
« Quoi ? » Il proteste finalement. « Vous n'allez pas me dire ce qui se passe entre vous ? Sérieusement ? » Il ajoute, se tournant vers John. Cette fois-ci, John est certain : livide. Il est probablement livide. « Je suis votre pote, les mecs ! Je sais que c'est votre vie privée, ok, j'admets, pardon Sherlock. » Il rumine sur un ton convenu. « Mais vous ne pouvez pas vous embrasser devant Mary et moi la veille, et le lendemain jouer les innocents, comme si j'avais rêvé. Et je n'ai pas rêvé. Mary m'a chialé dessus toute la putain de nuit. » Il prend une grande inspiration. Puis expire. « Alors ? Allez, dites-moi, vous savez que je ne vais pas… vous juger, ou… Enfin, j'ai rien contre les gays, quoi. »
C'en est trop. Les jambes de John s'activent comme un ressort. Il est debout en un rien de temps, les jointures de ses poings blanchies, prêtes à rencontrer la proéminente mâchoire de Gregory Lestrade.
« Personne n'est gay, Greg. » La voix de John tremble légèrement lorsqu'il parle. « Maintenant si tu veux bien tirer ton foutu nez hors de la merde d'autrui pour une fois, ce serait bien. Ce serait bien. » Il répète. « Ce serait fantastique. »
Gregory ne quitte pas des yeux ces deux poings étroitement serrés aux côtés de John.
« Je… Ok. Je suis désolé. » Il murmure, réalisant soudainement l'énormité de son erreur. Comprenant enfin qu'il s'est aventuré sur un terrain sauvage. Inexploré. Gregory passe une main le long de sa nuque, tandis que John glisse jusqu'au sol, comme liquéfié. « Alors, » Greg reprend sur un ton faussement léger. Sherlock hausse un sourcil sceptique. « Vous en pensez quoi, vous deux ? Un suicide ? »
John frotte ses yeux d'une main, tremblotant encore, espérant chasser de son esprit les traces de la franche torture mentale qu'il vient de subir. Sherlock récupère le contrat de travail, le tend à Gregory, une expression des plus neutres peinte sur son visage laiteux.
« Qu'est-ce que c'est ? » Greg demande, avant de baisser les yeux sur le document en question. Un court instant, puis il appréhende la teneur du papier qu'il tient entre les mains. Il aspire une exclamation de surprise. « Vous avez volé une morte ? »
« Ce n'est pas comme si elle en avait encore quelque utilité, Gregory. » Sherlock répond avec sarcasme. « Moi, en revanche, j'ai besoin de ce document. »
« Pourquoi ? » Greg s'exclame. « Si mon père apprend que tu as volé ce truc… »
« Il l'apprendra. » Sherlock coupe. Gregory pâlit. « Quand j'aurai pu prouver que la mort de Lucie Gauzeire est en fait, plutôt qu'un suicide, un meurtre. »
John incline la tête en direction du jeune génie. Il semble tout à la fois épuisé, intrigué et profondément gêné.
« Sherlock, on part en colonie de vacances dans trois jours. Tu te rappelles ? »
Un éclat de rire échappe à Gregory. Il est persuadé que John vient d'émettre une bonne vanne.
« Oui, John, je me rappelle. » Sherlock rétorque, sur un ton exagérément paternaliste. « Trois jours, c'est suffisant, merci bien. »
« Attendez… » Greg paraît voguer sur les flots de l'incertitude. « Vous vous payez ma tête ? »
Sherlock effectue un rapide mouvement de la tête, irrité. « Absolument pas. Trop long à expliquer. » Il tranche. Il se remet à parcourir la pièce de long en large, enjambant les genoux de John tous les deux pas. « Lucie G., jeune fille au pair française, vingt-deux ans, retrouvée morte d'une overdose d'héroïne dans son appartement. Mais elle ne se drogue pas. Ne fume pas. Ne boit pas. Un suicide ? Non. Lorsque l'on est expatrié, loin de ses proches, amis, famille, on ne se suicide pas sans laisser une note. Elle aurait pu envoyer un texto, mais sincèrement, quel sorte d'idiot enverrait un texto à sa famille, ou qui que ce soit, avant de se tuer ? Elle est française, c'est une romantique, pas de texto, une lettre. Il n'y avait pas de lettre. » Il interrompt la course folle de son monologue. « John, il n'y avait pas de lettre, n'est-ce pas ? » Du menton, John nie. « Bien. Elle avait la garde de deux petites filles, Clara, sept ans, et Alice, cinq ans. Si j'en crois les horribles gribouillages qui couvrent les murs de son appartement, Lucie G. était émotionnellement attachée à ces deux enfants. » Sherlock fronce le nez. « Un point de moins en faveur du suicide. Si elle les aime, elle n'a pas de raison de les fuir. Alors pourquoi et comment s'est-elle payée un appartement ? Une jeune fille au pair, ainsi que l'indique l'intitulé de l'emploi, est nourrie, logée, blanchie. Pourquoi s'exclurait-elle d'un confort gagné d'avance ? John ! » Sherlock fait un tour complet sur lui-même, chacune de ses mains pointant sur John un index expectatif.
John glisse une main dans sa tignasse blonde et agrippe les mèches avec une certaine détermination. Il cherche.
« La famille d'accueil l'a arnaquée, elle se retrouve à dormir dans le placard sous l'escalier. Elle est trop vieille pour Poudlard, alors elle préfère trouver un job à mi-temps, économiser et se payer une misérable chambre. Qui vaut toujours mieux que le placard sous l'escalier. »
John soupire, satisfait de sa réponse.
Sherlock le fixe silencieusement.
« John, qui est Poudlard ? »
« C'était une blague, Sherlock. Tu sais ? Harry Potter. Je t'ai prêté le tome 1 quand on avait… Huit ans. »
Sherlock hausse les sourcils. Gregory hausse lui aussi les sourcils, dans l'attente d'une réponse, quelle qu'elle soit.
« Non, j'ai… » Sherlock secoue la tête de droite à gauche.
« Tu l'as effacé, c'est ça ? » John revêt une expression des plus offensées. « Sherlock ! T'as effacé Harry Potter de ton foutu palais mental ? »
Sherlock hausse les épaules avec détachement, John lâche un éclat de rire léger. Le jeune génie reprend ses piétinements de forcené.
« Mis à part ce stupide aparté, ton commentaire était intéressant, merci John. Oui, Lucie G. aurait pu être victime de négligences, seulement, elle était l'employée de Caroline et William Elderkin. Elle, institutrice dans le lycée pour jeunes filles Beverly Brook, à Barnes. Lui, haut fonctionnaire de la City. Le contrat de travail stipule que la jeune Lucie G. bénéficie d'une grande chambre, avec salle de bain privative, télévision et internet, dans leur ravissante maison au 32, Cleveland Gardens Road, à Barnes. Je ne doute pas qu'elle ait profité de ces ravissantes commodités un temps. Mais elle a déménagé. Pourquoi, et avec quel argent ? Nous en revenons au point de départ. »
Sherlock fait une pause, la tranche de ses longues mains jointes pressée contre ses lèvres. Il sonde le vide de ses yeux de chat, songeur. John roule une cigarette, perdu dans de sérieuses considérations intérieures. Greg pivote de droite à gauche sur la chaise tournante, provoquant un concert de grincements récurrents.
Subitement, Sherlock se rue sur la porte de leur chambre. Il l'ouvre à la volée, étire le cou en direction des escaliers.
« Harriet ! »
Un silence, puis la voix d'Harriet monte du rez-de-chaussée.
« Tu peux pas descendre ces foutus escaliers comme tout le monde, au lieu de gueuler !? » Elle gueule.
« Non, » Sherlock réplique pour lui-même, scandalisé le manque de praticité total d'une telle suggestion. « C'est contraire à tout logique. »
La jeune fille grimpe les escaliers, appesantissant son pas sur chacune des marches, témoignant ainsi de son irritabilité.
« Qu'est-ce que tu veux ? » Elle demande, sèchement.
« Entre. »
Sherlock s'engouffre dans la chambre, suivi d'Harriet, qui pose le regard sur John, puis sur Gregory. Gregory qui dévoile ses dents sous un sourire ravageur. Harriet le dévisage froidement.
« Je suis en deuil, Gregory. »
Il supprime le sourire. Baisse les yeux.
« Bon, » Harriet croise les bras sous sa poitrine. « votre chambre est propre, alléluia, bravo les garçons. » Elle se tourne vers Sherlock. « Dis-moi que tu ne m'as pas fait monter pour ça. »
Sherlock est piqué à vif par la remarque.
« Comme si j'étais capable d'une telle puérilité. » Il rétorque, venimeux. « Assieds-toi, et dis-moi pourquoi et comment Lucie G. a emménagé sur Abbot Street, un appartement situé à plus d'une heure de métro d'un lieu de travail qui lui offrait toutes les commodités qu'une jeune fille au pair naïve, issue d'une respectable famille française, peut souhaiter ? »
Harriet le gratifie d'une œillade soupçonneuse.
« Vraiment, Sherlock, tu comptes résoudre ça en trois jours ? »
Sherlock prend une large inspiration par les narines, ferme les paupières, les mains sur les hanches.
« Oui. » Il répond finalement. Un sourire serein étire la courbe de ses lèvres.
…
La suite, VITE. C'est promis. C'est une véritable promesse. Je n'aurai aucune excuse à vous soumettre si le chapitre 8 ne débarque pas hyper, super vite. Par contre, je n'ai pas l'intention de partir sur une Case fic, autrement dit, pas l'intention de m'attarder sur l'enquête. Je n'en dis pas plus (quoi que j'en meurs d'envie), une fois de plus, merci de me lire. Ecrire cette fic, c'est une panacée :D
Avec plaisir, je recevrai : les menaces de mort, les insultes, les pot-de-vin.
Merci, merci, merci !
Avec amour.
Froggy.
