Chapitre 8
Le détective inspecteur James Lestrade cligne des yeux. Il est fasciné par la formidable exaltation juvénile qui émane de Sherlock Holmes. Le jeune garçon paraît gonflé de fierté, comme porté par l'inébranlable certitude du succès. Une fébrilité maladive l'agite, les longs doigts blancs, parcourus de tremblements. Les yeux en amande, ceints d'une fatigue inavouée, longue de plusieurs jours, probablement.
Lestrade détourne le visage, et pose sur John Watson un regard inquiet. L'adolescent, à la lumière terne des néons, semble pâle. Plus jeune encore, qu'il n'est déjà. Les cheveux blonds tombent sur son front comme des brins de paille. Il mâchonne la pulpe de sa lèvre inférieure, témoignant d'une évidente impatience, d'une joyeuse appréhension. Dans ses yeux, la même profonde fatigue. L'attention du policier est retenue pas l'éclat de la saisissante lueur, qu'il perçoit dans ces grands yeux bleus de John Watson.
Une admiration sans borne.
Par l'influence d'un magnétisme puissant, le regard de John revient à Sherlock, lumineux, amusé, confiant.
Le regard de John Watson est confiant.
C'est cela, toutes autres considérations mis à part, qui inquiète soudainement le détective inspecteur James Lestrade.
« John, de quoi parle-t-il ? » Lestrade demande finalement. Soucieux, terriblement soucieux.
Toute l'excitation qui semblait l'habiter quitte instantanément Sherlock. Devant le bureau de l'inspecteur, il lâche un soupire de frustration.
« J'ai pourtant parlé anglais ! » Il fait volte-face vers John, les paumes tournées au plafond dans un geste d'incompréhension. « John, pourquoi sont-ils tous si… »
« Sherlock. » John coupe, autoritaire. Il fait un pas en avant, se plaçant entre l'inspecteur et le jeune génie. « Navré James, Sherlock et moi-même nous sommes épuisés, » Il coule un regard accusateur en direction de son ami. « mais c'est pour vous rapporter des preuves solides que nous nous sommes privés de sommeil. Pendant deux jours. » Sherlock lève les yeux au plafond, d'emblée irrité par la platitude de tels propos. John poursuit : « Lucie Gauzeire ne s'est pas tuée. Elle a été assassinée. »
Les yeux de James Lestrade font de brefs aller-retours entre les deux adolescents. Il fronce les sourcils, ouvre la bouche, puis la referme, semblant se raviser.
Sherlock trépigne d'impatience.
« Ecoutez, les garçons, » Le ton que prend l'inspecteur est à ce point paternaliste que Sherlock en frémit de dégoût. « Je vous apprécie beaucoup, vous le savez. Vous êtes les meilleurs amis de Greg. » Il ajoute, riant un peu. « Mais j'ai beaucoup de travail. Scotland Yard n'est pas un terrain de jeu, mon équipe croule sous une montagne d'affaires en cours, je n'ai pas le temps pour vos enfantillages. » Il saisit la flopée de feuillets qui traîne sur le devant du bureau, l'air affairé. « On en parle une prochaine fois ? Un prochain barbecue, peut-être ? »
Sherlock passe au-devant de John avec un tel empressement que la capuche de son sweatshirt tombe sur son cou, dévoilant la masse ronde et moelleuse de ses boucles brunes. L'objet qu'il dépose sur la table de métal émet un clac sonore. Lestrade se penche, observe avec un mélange d'agacement et de contrition mêlés la petite figurine Hello Kitty qui ballotte un moment sur la surface plate, puis se fige.
« Qu'est-ce que… »
« Une clé USB, Inspecteur. » Sherlock rétorque sèchement. « Elle contient une série de films parfaitement insignifiants, qui vous éclaireront cependant sur le genre de relation que Lucie Gauzeire entretenait avec son employeur, William Elderkin. Une relation qui a fortuitement entraîné sa mort, j'en ai peur. »
Lorsqu'il saisit le regard de l'inspecteur, John acquiesce silencieusement, les bras fermement croisés sur le torse. Lestrade prend entre ses doigts l'enfantine figurine rose. Du siège qui accueille son derrière, il jette à Sherlock un regard suspicieux.
« Vous deux, je peux vous assurer que si vous vous payez ma tête… »
Il n'achève pas sa phrase. Un sourire en coin, railleur, passe sur le visage de Sherlock comme un éclair. En apparence, il est impassible. Il guette pourtant les mouvements de l'inspecteur Lestrade, lorsqu'il scinde Hello Kitty en deux parties, dévoilant le contact métallique de la clé, l'enfonçant ensuite dans l'entrée USB de son ordinateur.
Un moment de silence, d'insoutenable attente, puis s'élèvent subitement de l'ordinateur les plaintes lascives de Lucie Gauzeire, mêlées aux grognements hâtifs d'un individu masculin. Les yeux de Lestrade sortent de leur orbite, tandis qu'il se fait le témoin involontaire d'un coït débridé. John étouffe un éclat de rire dans le creux de sa main.
Lestrade, écarlate, referme prestement l'écran de l'ordinateur. Il s'extrait de son siège, furibond.
« Comment pouvez-vous être en possession de… de-de… De ces obscénités ? » Il braque un index accusateur sur l'ordinateur portable. « J'exige des explications ! »
La parodie d'un soupir soulagé jaillit de la poitrine de Sherlock. « Finalement. » Il prend une profonde inspiration. John, en connaissance de cause, croise les bras, puis s'adosse au mur, souriant.
Sherlock est lancé.
« Le soir de la mort de Lucie G., Harriet nous a appelé à l'aide, John et moi. Elle était convaincue que le décès de son amie tenait plus du meurtre que de tout autre cause et rapidement, nous en fûmes convaincus nous aussi. Il y avait dans cet appartement des traces évidentes, laissées par un visiteur inattendu, peu de temps avant qu'Harriet ne découvre le corps. Mon attention a été retenue par ce parfum, qui planait dans la pièce. Coûteux, coté. Un parfum de cet acabit est d'emblée exclu de la gamme de prix d'une jeune femme vivant au troisième étage d'un immeuble d'Abbot Street. »
Sans en avoir pris réellement conscience, Lestrade a tiré à lui un bloc-notes, et gratte désormais sur le papier bon marché. Sherlock tourne en rond devant le bureau, les mains dans le dos, les yeux dans le vague.
« Puis il y avait les traces de talons aiguilles, sur la moquette. » Sherlock poursuit, les sourcils fronçant un peu. « Lucie n'en portait pas. De plus, l'appartement avait été rangé à la va-vite, ce genre de détails saute aux yeux, et n'est pas à prendre à la légère. » Sherlock ajoute, suffisant. « Finalement, John a attiré mon attention sur les tasses propres, abandonnées près de l'évier. Deux tasses. L'une contenait des résidus de Twinnings, lait et sucre. La seconde, en revanche, avait bien plus à dévoiler, quant à son contenu.
Je n'étais pas au mieux de ma forme ce soir-là, je dois l'admettre. » Le jeune homme plisse subitement le nez, au regret, déjà, d'avoir exprimé de tels aveux. « Je n'ai donc pas pensé à emporter cette tasse. »
À ces mots, et par le fait d'un extraordinaire tour de passe-passe, Sherlock extrait de sa manche un mug, dont l'imprimé, aux effigies du drapeau anglais, laisse à penser qu'il a été acheté sur Oxford Circus, dans la première boutique venue. La tasse, soigneusement enveloppée dans un sachet de plastique hermétique, est déposée sur le bureau de l'inspecteur avec un soin particulier.
L'inspecteur détective James Lestrade s'incline au-dessus du récipient, circonspect. Il constate, à travers le plastique transparent, qu'il y a au fond du récipient la présence d'une auréole marronnasse, résidu d'une boisson antérieurement consommée.
« Si tu n'as pas pensé à prendre cette foutue tasse, » Il marmonne finalement. « comment se fait-il qu'elle se trouve sur mon bureau en ce moment même? »
John se racle la gorge avec bruit, dans l'espoir d'attirer l'attention de Sherlock sur la nécessité d'user des mots avec parcimonie, désormais. Alors Sherlock se tait. Sagement, il attend. Il va jusqu'à dissimuler son insoutenable arrogance derrière le masque de la patience.
Dans l'esprit de Lestrade, une association d'idées suit son cours qui aboutit, éventuellement, à la conclusion suivante :
« Vous y êtes retournés ? » La surprise donne au ton de sa voix plus de colère qu'il n'en ressent réellement. « Vous rendez-vous compte qu'il s'agit d'une violation de propriété ? Vous rendez-vous compte, jeunes imbéciles, que vous pourriez être condamnés à plusieurs semaines de travaux d'intérêts général, pour quoi ? Pour avoir satisfait une espèce de curiosité malsaine ? »
« On essayait de prouver le meurtre de Lucie, James. » La voix de John s'élève, claire, dans le dos de Sherlock. « On essayait d'aider Harriet. On essayait d'aider notre sœur. Pour qu'elle fasse le deuil d'une amie qui lui était chère. » Il fait une courte pause, puis reprend, ses grands yeux bleus, plantés dans ceux du policier : « Y'a rien de malsain là-dedans. »
Lestrade l'observe un moment, évaluant la sincérité de ces paroles, sorties de la bouche d'un adolescent qu'il connaît depuis des années maintenant. Finalement, il gonfle les joues, expulse un énorme soupir.
« Et puis… » John ajoute, doucement. « Ce n'est pas la seule violation de domicile dont on s'est rendus coupable ces deux derniers jours, James. » L'inspecteur retient un juron. « Vous feriez mieux d'attendre que Sherlock ait terminé, avant de vous énerver. Pour de bon. » Le blond poursuit, pas le moins du monde impressionné par la couleur cramoisie qui s'est répandue sur le visage du policier.
James Lestrade est rouge mais il se tait. Loin d'exploser à nouveau, il attend la suite. Il perçoit dans le ton du jeune homme qui le surplombe un sérieux sans faille. Pour l'inspecteur, ce sérieux-là est un indicateur suffisant. S'il est horripilant de constater que Sherlock Holmes outrepasse les lois les plus élémentaires pour le seul plaisir de prouver un point, il est infiniment gratifiant d'observer, dans le regard de John Watson, l'inaltérable sens de la justice.
John récupère sa place au fond de la pièce, emportant avec lui le sentiment réconfortant du devoir accompli. Sherlock, par-dessus son épaule, le suit du regard. L'espace d'un instant, John surprend sur son visage le vif passage d'un sourire. Il y a dans cet éphémère sourire de Sherlock une admiration non dissimulée. Et dans le ventre de John, une vive chaleur s'épand. Et le long de sa colonne vertébrale, d'irrésistibles fourmillements laissent sur leur passage une traînée de feu.
Le menton de John tombe sur sa poitrine. Il considère le caoutchouc usé, au bout de ses baskets. Il sait qu'il a rougi. Il ne saurait dire pourquoi.
« Continue, Sherlock. »
La voix de l'inspecteur Lestrade tombe dans les oreilles de Sherlock comme une remise de peine inattendue. Aussitôt, l'esprit vivace du jeune génie se détourne de la présence de John. Avec confiance, il replonge dans le flot bouillonnant d'images et de faits qui représente la totalité de ses propres conclusions sur l'affaire Lucie G.
John, cette indissociable partie de lui-même, rassurante silhouette, veille, derrière.
« Du flunitrazépam. » Sherlock annonce calmement. « Un principe actif du Rohypnol. » L'expression quelque peu troublée de l'inspecteur Lestrade lui attire l'irritation instantanée du brun. « Il s'agit d'un puissant somnifère. » Le ton de Sherlock, lorsqu'il s'adresse au policier, est pareil au ton qu'emploierait un professeur usé par une classe d'enfants un peu plus abrutis d'année en année. « A de faibles doses, il entraîne un endormissement rapide et un sommeil profond de six à huit heures en moyenne. Le Rohypnol élimine l'anxiété, la tension musculaire et les convulsions. C'est un produit agréable. » Sherlock conclut. « Seulement, couplé à une dose d'héroïne, peu importe la quantité d'héroïne, le Rohypnol entraîne un tel affaissement de la masse musculaire, que le sujet meurt d'une insuffisance pulmonaire ou d'un arrêt cardiaque en moins de trente secondes. » Il pose un index sur le rebord plastifié de la tasse. « Faites-la tester, Inspecteur. »
Lestrade considère la tasse un moment, semblant tout à la fois impressionné et dubitatif. Il lève les yeux sur Sherlock.
« Quand bien même je faisais tester cette tasse, Sherlock, et s'il s'avérait que l'analyse révèle des traces de fluni… zraté… Je ne sais quoi. Ça ne prouve rien. Je ne vois pas en quoi la présence d'un résidu de somnifère au fond d'une tasse, prouve l'assassinat d'une jeune fille qui avait toutes les raisons de subir une certaine instabilité, si loin de sa famille. Elle avait une liaison avec son patron ? » Il coule un regard malaisé en direction de la clé USB, connectée à l'ordinateur portable. « Et alors, Sherlock ? Ces choses-là arrivent. Et les gens ne se font pas assassiner à tout bout de champ pour autant. »
Le regard que Sherlock pose sur l'inspecteur est empreint d'une profonde pitié. Il esquisse un sourire compatissant. Une veine palpite sur le front moite de l'inspecteur Lestrade.
« Il n'y avait pas la moindre boîte de somnifères chez elle. » Sherlock reprend le cours de sa démonstration, ignorant l'interruption de Lestrade avec suffisance. « Mais, une collection considérable de sous-vêtements visiblement coûteux. Et ce parfum de luxe ? J'ai d'abord pensé qu'il appartenait à la propriétaire des chaussures à talon, dont les traces couvraient la moquette. Il s'agissait en fait du parfum de Lucie : le flacon avait été naïvement abandonné aux côtés de produits bon-marché, dans le ridicule carré qui lui servait de salle de bain. Il n'y a rien qui vous semble légèrement décalé dans tout cela, Inspecteur ? » Lestrade ouvre la bouche pour répliquer, en vain. Sherlock n'attend pas de réponse. « Oui, Inspecteur. Lucie Gauzeire avait une liaison avec William Elderkin. Caroline Elderkin a pris connaissance de cette liaison, et s'est permis une visite surprise chez son ancienne jeune fille au pair. Lucie ne travaillait plus pour la famille Elderkin depuis quelques semaines déjà, à l'arrivée inattendue de la femme de son amant, elle a paniqué, et s'est empressée de ranger son appartement afin de paraître la jeune fille proprette et responsable qu'elle n'était pas. Visiblement. Puis elle a laissé entrer l'intruse. Mrs. Elderkin s'est occupée de préparer le thé, Lucie l'a laissant faire, probablement charmée à l'idée que leurs rôles soient finalement inversés. Dans la tasse qu'elle destinait à Lucie, elle a versé le Rohypnol. Lucie Gauzeire a rapidement perdu connaissance. Sa rivale s'est alors empressée de lui administrer une dose d'héroïne, dans l'espoir, stupide, que la pâle mise en scène paraisse un suicide. C'était pauvrement pensé. Les gens sont idiots. » Le dernier argument de Sherlock vient se poser sur la montagne de déductions, telle la cerise sur le gâteau. « Dans mon esprit, tout cela était parfaitement clair. Un jeu d'enfant. Il ne manquait plus que les preuves. Que nous sommes allés chercher pour vous. Une par une. »
En cet instant, John est le fier auditeur d'un discours dont il connaît déjà le contenu. Et tandis que ses pensées suivent distraitement le récit de cette aventure, il se rend compte qu'il voudrait en revivre le moindre évènement, encore, et encore.
La fatigue qu'ils ont accumulée n'est rien comparée à la complicité, au sentiment d'exaltation, à la frénésie qu'ils ont partagés ces deux derniers jours. A travers les mots de Sherlock, une froide, rationnelle évocation des différentes étapes de leurs recherches effrénées, la mémoire de John traverse l'espace d'une tout autre façon. Les images s'enchaînent avec rapidité dans son esprit, lorsque Sherlock raconte à l'inspecteur subjugué : leur rencontre, dans un parc fourmillant d'enfants et de bambins brailleurs, avec les deux petites filles, Clara et Alice Elderkin. John se rappelle les regards méfiants, sous les boucles blondes. Sherlock, semblant plus méfiant encore, s'était placé en retrait, guettant le moindre mouvement d'une baby-sitter oublieuse, assise sur un banc, à l'autre bout du parc.
John avait écouté, patient, les babillages de ces petites, vêtues de leurs robes fraîches et légères. Il avait répondu aux questions suspicieuses et pointues de l'aînée, Clara, sept ans. Et lorsqu'il avait finalement évoqué Lucie G., les gamines l'avaient regardé avec des yeux ronds. Elle n'est plus notre nounou depuis très, très longtemps, John avait appris. Elle était gentille. Et drôle. Et la plus jeune qui s'exclame, explosant d'un rire juvénile : On cherchait les caméras ! Les caméras cachées !
Ç'avait été un instant mémorable.
Comme toute l'innocence d'une petite fille a pu détourner le cours de leur enquête, avec tant de soudaineté. Des caméras. Il y avait des caméras planquées dans les moindres recoins de la maison qu'habitait Lucie G., lorsqu'elle travaillait pour la famille Elderkin. La jeune fille s'en était rendu compte, par hasard, en jouant avec les petites, et s'en était suivi un autre jeu, bien différent celui-ci. Trouver les caméras.
Sherlock en avait aussitôt déduit que cette amourette entre la nounou et son patron devait être entamée depuis plusieurs mois déjà. Elle avait été prise de frayeur à l'idée que sa patronne puisse tomber sur les images de leurs ébats, et avait certainement fouillé chaque ordinateur de la maison, dans le but de trouver les vidéos les plus compromettantes et de les effacer. Probablement, Sherlock avait conclu, probablement, Lucie avait trouvé les fameuses vidéos sur l'ordinateur de son amant.
« Sur cette clé USB, elle fait une copie des vidéos. » Sherlock poursuit. « Puis elle en efface toute trace sur l'ordinateur. Elle était furieuse. William Elderkin avait conservé la preuve de leurs rencontres à des fins personnelles peu recommandables, j'imagine. » Il présume avec dédain. « Elle quitte son emploi, et comment assure-t-elle la sauvegarde de son confort ? »
Lestrade cligne des yeux, la bouche ouverte sur une stupeur plus évidente de minute en minute.
« Le chantage, Inspecteur. » Sherlock roule des yeux. « Elle l'a fait chanter. Elle avait les vidéos. A n'importe quel moment, elle pouvait les envoyer à son ancienne patronne. Je savais désormais pourquoi et comment elle avait acquis cet appartement sur Abbot Street. Certes, l'endroit est modeste, mais demeure fort coûteux pour le père de famille qu'est William Elderkin, si l'on prend en considération les luxueux cadeaux qu'il se sentait forcé de lui offrir. Il était soucieux de garder cette relation avec la jeune fille aussi secrète que possible. Il s'en sortait bien. Mais quelque chose avait dû éveiller l'attention de sa femme, puisqu'elle a finalement tué Lucie G. Nous nous sommes donc rendu à Barnes, John et moi. »
En pleine nuit.
Ils avaient escaladé ces murs de briques rouges qui clôturent des carrés de jardinets négligemment entretenus. John s'était rarement senti plus excité que ce soir-là. Vibrant, tremblotant littéralement d'appréhension. L'exaltante impression qu'il n'y avait pour eux plus de lois, plus d'interdits, tandis que Sherlock crochetait, sans la moindre hésitation, la serrure de la porte d'entrée. Ils avaient retenu leur souffle, priant pour qu'aucune alarme ne soit activée.
Il n'y avait pas d'alarme. Le silence d'une maison endormie, lorsqu'ils avaient passé le perron. La fouille avait été succincte, chuchotante. Les mots qu'ils avaient échangés avaient été soufflés de la bouche de l'un à l'oreille de l'autre. Par instant, Sherlock attirait son attention sur un recoin de la maison, et sur le poignet de John, c'était l'effleurement de ses doigts graciles.
Le temps avait stoppé son cours. La peur exerçait sur eux son ensorcelant pouvoir, les maintenant alertement serrés, l'un contre l'autre. John et Sherlock s'étaient changés en furtives créatures. Seuls, ils auraient été autres. Ensemble, ils avaient été confiants. Sûrs, de leurs mouvements. Les mêmes enfants complices. Jouant le même, éternel jeu de l'interdit.
« Nous n'avons pas trouvé la clé USB. »
John est tiré de ses rêveries. Dans les profondeurs de son ventre, l'entêtante, incompréhensible sensation de picotement s'apaise.
« J'étais pourtant certain que Caroline Elderkin avait eu vent de son existence et l'avait récupérée chez Lucie G., le soir de sa mort. » Sherlock ajoute. « Aucun signe de la clé, mais nous avons trouvé autre chose. Le Rohypnol. Dans l'armoire à pharmacie du premier étage. Et, des livres de comptes. Ils étaient triés avec minutie. Caroline Elderkin tenait les comptes de la maisonnée avec une exactitude, une régularité frôlant l'obsession. Son mari, visiblement, ignorait que sa femme avait un tel penchant. Sans aucun doute, les achats coupables de son mari, ainsi que le coût d'un loyer sommaire, avaient laissé sur les livrets de comptes de Mrs. Elderkin des vides inquiétants. John. » La mention de son nom surprend un John pensif. Sherlock croise son regard, John est stupéfait d'y retrouver la même fière admiration. « John a remarqué qu'un prélèvement d'argent, en particulier, avait été effectué ces dernières semaines, de façon régulière. Un montant que l'on pourrait qualifier de conséquent, accompagné d'un numéro de téléphone. »
Lestrade se racle la gorge avec bruit, formulant, pour la première fois depuis de longues, longues minutes, le désir de parler. Sherlock s'interrompt, hausse un sourcil interrogateur.
« A qui appartenait ce… numéro de téléphone ? » La question est hésitante, comme hors de propos.
« Un détective privé. » John répond, épargnant à l'inspecteur l'acidité qu'aurait accompagnée une réplique de Sherlock. « Caroline Elderkin avait engagé un détective privé, au cours des quelques semaines qui ont précédé la mort de Lucie. D'une façon ou d'une autre, c'est ce même détective qui a mis la main sur les vidéos compromettantes que Lucie conservait sur la clef Hello Kitty, sûrement, en fouillant son appartement. Il a volé la clef et l'a remise à Mrs. Elderkin. Elle avait désormais une preuve que son mari la trompait, et savait avec qui il la trompait. Donc, elle a décidé du tuer Lucie. » John conclut, comme s'il s'agissait-là du plus simple des dénouements.
« Parfaitement, John. » L'approbation de Sherlock est accentuée d'un vif hochement de la tête. « Fallait-il encore trouver cette clé USB. A défaut d'une meilleure piste, je l'ai traquée à travers mon palais mental. » Sur le bureau de l'inspecteur, la petite tête de chat, décapitée, roule sous la poussée légère des doigts de Sherlock. « Et je l'ai trouvée. C'était l'hypothèse du dernier recours. Je me suis souvenu que l'une des gamines, Clara Elderkin, avait accroché à la sangle de son cartable une figurine dont les dimensions correspondaient tout à fait à celle d'une clé USB. Les enfants ramassent tout ce qu'ils trouvent, n'est-ce pas ? Sa mère n'a probablement pas remarqué la disparition de la clé, pas encore. Nous sommes retournés au jardin d'enfants, cet après-midi même. John a fait bon usage de ses charmes, et nous avons récupéré Hello Kitty. »
« Ses charmes ? » Lestrade incline la tête en direction de John. Le jeune homme lève les yeux, dévoilant un visage empreint de confusion.
« Elle voulait un bisou. » Il hausse les épaules avec contrition. Les yeux de Lestrade s'arrondissent. « Sur la joue ! » John s'empresse d'ajouter.
« Encore heureux. » Sherlock déclare avec raideur, les mains enfoncées dans la poche ventrale de son sweatshirt, les yeux braqués sur un point du mur, dans le dos de Lestrade. « Pour terminer, Inspecteur, » Il enchaîne. « je vais vous fournir un moyen efficace, et doublement gratifiant, de procéder à l'arrestation de cette femme, dans les règles. » Dans un mouvement empreint d'une théâtralité certaine, Sherlock extrait de cette même poche ventrale, un morceau de papier griffonné d'un numéro de téléphone. Il tend le feuillet au policier. « Ceci, est le numéro de téléphone d'un témoin des plus importants. Les sans-abri peuvent être une source de renseignements inépuisable, Inspecteur. Ils ont leurs yeux et leurs oreilles là où aucune caméra de surveillance, aucun agent de police n'est en mesure de voir ni d'entendre. Tout ce qui semble sortir de l'ordinaire, dans le périmètre d'un territoire qu'ils considèrent comme étant le leur, ils le remarquent. » Lestrade copie le numéro à l'encre rouge, sur l'en-tête de sa page noircie. « Caroline Elderkin n'a pas pris de précaution particulière, lorsqu'elle s'est enfoncée dans les bas-fonds de Londres à la recherche du produit qu'elle comptait injecter dans les veines de son ancienne jeune fille au pair. Elle n'est pas passée inaperçue. Cole Mungo, bien sûr, ce n'est pas son véritable nom, » Sherlock ajoute, rapide, avant que l'inspecteur Lestrade n'ait l'opportunité de poser une absurde question de plus. « vous confirmera que le dimanche 20 juin, dans le courant de l'après-midi, une petite femme blonde, replète, à tête de fouine, » John lâche un petit rire nasal. « ce sont les mots de Cole, pas les miens. » Sherlock précise sur un ton faussement navré. « Je disais donc, une femme, dont le profil rappelle justement celui de Mrs. Elderkin, est entrée en relation avec un dealer sur Hartland Road, à deux pas de Camden Town. La localisation fait terriblement cliché, je vous l'accorde. » Sherlock renifle. « Cela étant, j'ai l'heur de croire que ce dealer, tout particulièrement, vous fait courir depuis un moment, Inspecteur. »
L'expression ébahie du policier semble satisfaire Sherlock au plus haut point.
« Moi ? » Lestrade demande, circonspect.
« Vous. » Sherlock acquiesce. « Voilà, d'une pierre deux coups. Cole Mungo vous fournira son nom. Ce ne sera pas gratuit, évidemment. Je l'ai assuré de votre grandeur d'âme, il attend votre visite avec impatience. Une fois que vous aurez obtenu le nom de ce dealer, vous le ferez arrêter, et lors de son interrogatoire, il ne tiendra qu'à vous de le questionner sur sa clientèle. » Sherlock glisse au-devant de James Lestrade son propre téléphone, sur l'écran duquel figure la photo nette, distincte, de Caroline Elderkin. « Celle-ci, » Il tapote gravement le téléphone du bout de l'index. « il la reconnaîtra. »
…
Devant les buildings de New Scotland Yard, les voitures se fraient un passage au prix de queue-de-poisson bassement orchestrées. Les klaxons retentissent à intervalles réguliers. Une lourde pluie s'écrase sur les capots. Inlassablement, elle tambourine la surface grisâtre de Londres.
Sherlock inspire à plein poumons. De la poche arrière de son jean, il extrait un paquet de cigarettes. John, déjà, lui tend un briquet. Sherlock s'en saisit, leurs regards s'accrochent. John sourit. L'espace d'un instant, Sherlock hésite. Sous son pouce, le briquet craque. En une enjambée, il est auprès de John, tout près. Sherlock élève la flamme vacillante du briquet à hauteur de la clope qui réside, coincée, entre ces lèvres souriantes de John. Lorsque l'extrémité de la cigarette rougeoie, Sherlock s'écarte.
Puis il allume sa propre cigarette.
Les minutes s'écoulent, tranquilles, durant lesquelles ils partagent le plaisir de fumer sans parler. Autour d'eux, des adultes circulent, empressés, la tête rentrée, dans leurs épaules carrées. Les yeux de Sherlock sautent d'un passant à l'autre. Intérieurement, il enchaîne les déductions, refusant de penser à l'inexplicable pulsion qui l'a poussé à allumer la cigarette de John. Mais rapidement, il s'ennuie. Ces gens l'ennuient. Le mystère de leur vie, trop vite révélé.
Inévitablement, son esprit affamé retourne à la plus alléchante des énigmes.
John.
Ces soixante dernières heures ont été cela, pour Sherlock. Une distraction. Une distraction lui ayant permis de chasser de son esprit l'idée que cette situation, dans laquelle John et lui-même ferment obstinément les yeux sur leur baiser pour jouer la mascarade du "Tout est parfaitement normal, merci bien. ", est en réalité des plus malsaines et génère au contraire un flux de tension sexuelle, lequel Sherlock s'imagine mal contenir indéfiniment.
Sherlock n'aime pas la proximité d'autrui. Il la honnit. Son corps a été marqué du contact indésirable d'autrui au cours d'une enfance qu'il ne peut se remémorer sans être pris de nausées. Jamais il n'a fait l'expérience de la sensualité exacerbée qu'engendre la puberté. L'idée de sa propre asexualité lui était rapidement apparue comme une évidence, et il l'avait accueillie avec soulagement.
A quel moment, exactement, cette fonction endormie de sa biologie s'était-elle éveillée ? Par quel procédé s'était-elle éveillée ? Et pour quelle raison ? Pourquoi, au nom du ciel, fallait-il que cet incontrôlable bouillonnement hormonal développe chez lui une propension à bander, comme si la perpétuation de la race humaine sur Terre en dépendait ?
Cette partie-là de l'énigme demeure, de loin, la plus dérangeante. Encombrante. Terriblement distrayante. La gêne physique que causent ces multiples érections semble supprimer pour Sherlock toute forme de sens commun. Jamais, auparavant, l'idée d'allumer une cigarette aux lèvres de John n'aurait pu ne serait-ce qu'effleurer sa conscience.
Il n'empêche que ses mains se tendent. Elles semblent animées d'une vie propre. Une vie dont le seul dessein vise à toucher John. Au moindre prétexte. Ridicule. D'autant plus ridicule que les chastes effleurements dont se rendent coupables ses mains, laissent à Sherlock une douloureuse sensation d'insuffisance. Ce n'est pas assez. Jamais. L'électrochoc délicieux qu'il subit lorsque la pulpe de ses doigts rencontre l'épiderme de John, cette sensation-là est addictive. Insupportable, de par sa rareté.
Et ainsi, le brasier se propage. Il est plus affamé, plus puissant, plus agressif de jour en jour.
Et Sherlock endure la brûlure des passionnés, impuissant.
« C'était brillant, Sherlock. »
Sherlock réprime un sursaut. Il tourne les yeux vers John. Le blond tire sur sa clope une bouffée, les yeux perdus dans le spectacle flouté des voitures. Le coin de ses lèvres est courbé par l'effet d'un sourire dont Sherlock est incapable d'analyser le sens. Sherlock, lorsqu'il regarde John, est devenu aveugle à tout ce qui n'est pas l'image de sa bouche. Un ourlet souple, rose. Doux, il le sait. Il est aveugle à ce qui n'est pas l'image de sa peau. Une peau au grain lisse, dont la couleur est celle d'un thé dans lequel on aurait versé une généreuse quantité de lait. Sherlock est aveugle à ce qui n'est pas l'image du nez, un museau effrontément gondolé, qui fronce à la moindre altération d'humeur, et les humeurs, elles, naissent dans la profondeur des yeux. Les yeux mutins de John, bleus de mer, de soleil, sous l'éclat de mèches si blondes, qu'elles empruntent, parfois, des reflets nacrés. Des humeurs dont Sherlock ne comprend plus le sens, pas plus qu'il ne comprend les regards, les expressions, les mouvements de John, puisque désormais, lorsqu'il regarde John, Sherlock regarde.
Sherlock Holmes n'est plus en mesure de déduire quoi que ce soit, de la physionomie de John Watson. Il donnerait cher pour simplement savoir. Mais toute sa belle intelligence, elle a été soufflée. Un génie, relégué au rang de l'adolescent épris, qui attend, stupide créature hagarde, indécise, que l'autre face un pas. Sherlock Holmes voudrait mourir d'être tombé si bas.
« Sherlock ? »
Sherlock cligne des yeux.
« Quoi ? » La voix est rauque. Il s'éclaircit la gorge. « Quoi ? »
Les sourcils de John froncent un peu. Il glisse les doigts sous le col de sa veste en jean et tire sur sa tête blonde la capuche de son sweatshirt. « Tu devrais en faire ton métier. La façon dont tu as résolu ce meurtre, c'était… Tu sais. Brillant. »
Sherlock incline la tête, dissimulant son sourire.
« Quel métier, John ? » Il demande, narquois. « Ce genre de métier n'existe pas. »
Un éclat de rire s'échappe d'entre les lèvres de John. Si les lois les plus élémentaires de la physique ne venait pas contredire cette hypothèse, Sherlock jurerait qu'il fond, à l'intérieur.
« Invente le job. » John ponctue sa suggestion d'un léger haussement d'épaules. « C'est possible, non ? Tu peux faire ça, toi. »
La bouche de Sherlock se plisse d'un rictus dubitatif, tandis qu'il considère les mots de John. La sonnerie perçante qui s'élève brusquement de la poche du blond le surprend avant qu'il n'ait pu formuler de réponse. John palpe le devant de sa veste, puis en extrait le smartphone. Il s'incline au-dessus de l'écran, fournissant à l'appareil un bouclier sommaire contre la pluie diluvienne.
« C'est Mary. » John annonce, stupéfait.
Sherlock pousse un vif soupir. Il est déçu. Il a presque cru qu'elle n'appellerait pas, finalement.
« Allô, Mary ? » John a décroché.
Sherlock fronce le nez. Bien sûr, John a décroché. Trépignant un peu, il scrute le large boulevard de Victoria Street. Un court instant, ses yeux bondissent de voiture en voiture. Sa recherche obstinée s'interrompt quand il aperçoit enfin, à travers le rideau de pluie, le capot de la proéminente Buick noire, stationnée à l'angle de Palmer Street. Il plisse les yeux et distingue, à l'avant de la voiture, l'ombre de mouvements furtifs. Sherlock retient son souffle. Cette fois-ci, il y a bien un chauffeur.
Il est perdu dans un examen minutieux du véhicule, lorsque la main de John se pose sur son épaule. Sherlock fait un bond de côté. John retire vivement sa main. L'espace d'une seconde, ils se dévisagent, hésitants. Embarrassés.
« Oh. John. Tu as terminé ? » La voix de Sherlock, enfin.
John hausse les sourcils. Il se racle la gorge, esquisse un sourire gêné.
« Oui, je... Faut que j'y aille. » Sherlock ouvre la bouche sur un "o" circonspect. « C'est Mary. » John ajoute, hâtif. « Elle veut qu'on aille boire un café. Elle a appris qu'on part demain, et alors… Elle veut me dire au revoir. Et discuter. Discuter, surtout. Je crois. » A nouveau, il s'éclaircit la gorge. Sherlock ne répond pas. John baisse les yeux. Il fait un mouvement pour partir. Puis il se retourne subitement, marchant vers Sherlock. « Je te vois à la maison ? »
Il y a dans la voix de John, dans son regard, quelque chose d'implorant.
Sherlock lutte contre l'envie de saisir le visage de John à deux mains. Il lutte contre l'irrépressible besoin d'agripper la chevelure blonde et de tirer à lui cette bouche pour y planter ses dents. Sans douceur, il voudrait mordre la bouche de John. Et avec force, il voudrait se presser contre lui. Le serrer, dérober l'air à ses lèvres et lui interdire, lui interdire, de rejoindre Mary.
Au lieu de quoi, il ajuste sa capuche d'un geste sec. Puis il enfonce les mains dans la poche ventrale de son Sweat.
« Evidemment. » Il répond. « A ce soir, John. »
Sherlock s'élance droit devant.
…
Les yeux de John papillonnent sous la pluie lorsque, tordant le cou, il tente de déchiffrer le nom du petit café. The Breakfast Club. Placardé, rose fade, au-dessus de la porte d'entrée. A travers la vitrine, John aperçoit la silhouette de Mary. Elle est assise au fond du restaurant. Les mains entrecroisées sous le menton, les coudes posés sur la table, au-devant d'elle. Elle attend, immobile. La tasse qu'elle surplombe semble froide depuis un moment déjà.
John pousse la porte. Un ding ! retentit. Mary braque sur lui son pâle regard vert. Entre les petites tables rondes, John se fraie un passage. Elle se lève, semblant éteinte. Le pétillant qui la caractérise habituellement s'est dissipé.
Ils échangent une accolade maladroite. Elle se rassoit, raide. John s'installe à son tour, malaisé. Il a la vague impression de prendre place devant le Juge d'un tribunal correctionnel, accusé d'un délit dont il ne possède qu'un vague souvenir. Il ne tiendra pas longtemps dans une telle atmosphère, il le sait.
« Tu vas bien ? » Il demande, léger.
Mary hausse les épaules, la bouche serrée en un pli fin. Elle lui tend la carte du restaurant.
« Est-ce que tu veux quelque chose ? » Elle demande, faussement concernée.
« Non. Non merci. » John passe une main nerveuse à travers la frange humide qui colle à son front. « Mary ? »
« Oui ? » Elle répond, sèchement.
« Arrête ça, s'il te plaît. » John s'entend parler avec un calme dont il s'étonne lui-même. « Arrête de bouder. Tu es en colère, ok… » Il hésite. « Et… Je pense que je sais pourquoi. Alors, parlons-en, d'accord ? Ne tournons pas autour du pot. »
Mary paraît sous le choc. Probablement, elle avait prévu de prolonger la mascarade jusqu'à ce qu'il la supplie d'exprimer son mécontentement autrement que par le silence. Elle abaisse le regard sur ses mains, semblant à la fois furieuse et honteuse. Elle prend une inspiration.
« Tu aurais dû me le dire, John. » Son ton, un murmure, implique qu'il l'a blessée, d'une façon ou d'une autre.
John pousse un soupir bref.
« Quoi, Mary ? J'aurais dû te dire quoi ? »
Avec humeur, elle redresse le menton. « Que tu es gay, John ! » Lorsqu'elle prononce le mot "gay", le ton de sa voix baisse sensiblement. John écarquille les yeux, stupéfait. Elle enchaîne. « Tu ne veux pas tourner autour du pot ? Très bien. Je vous ai vu. Sherlock et toi. Je vous ai vus, à cette foutue soirée. » Sur la table, ses petits poings se serrent. « Pourquoi tu me l'as pas dit plus tôt ? Tu ne me fais pas confiance ? C'est ça ? Pourquoi tu ne m'as pas prévenue ? Si je l'avais su, si-si tu me l'avais dit, John, je n'aurais perdu tant de temps à… à t'attendre, nom de Dieu. J'étais amoureuse de toi. Je t'aimais. » Le désespoir est apparu sur le joli visage de Mary. « Est-ce que tu avais conscience de ça ? »
Elle s'arrête, le souffle court. Rouge, ébranlée.
John peine à y croire.
Il est tout bonnement pétrifié d'effroi. Bien sûr, il savait qu'elle ferait allusion à cette soirée. A ce baiser. Gregory l'avait prévenu. Gregory l'avait dit, qu'elle avait pleuré. Seulement John ne s'attendait pas à ce qu'elle lui explose au visage une bombe de ressentiment. Il avait imaginé qu'elle le questionnerait doucement, avec subtilité.
« Je ne suis pas gay, Mary. » John articule péniblement. Les yeux de Mary roulent dans leur orbite. « Non, je te jure, écoute-moi. Sherlock était perché, ok ? » Mary lâche un ricanement cynique. De toute évidence, il n'était pas nécessaire de préciser ce point-là. John hoche la tête. « Voilà. Et bien il n'y rien de plus. Nous ne sommes pas… ensemble. »
« Tu aimerais bien. » Mary tranche, froidement.
John s'immobilise. Il pâlit. « Quoi ? Non. Mary, non. » John secoue la tête de gauche à droite.
« Si. » Elle rétorque, intransigeante.
Si ? La respiration de John accélère sensiblement. Il se sent nauséeux. Pris de panique. Il faut la convaincre qu'elle se trompe. Elle se trompe. Il faut arrêter ça. Il faut arrêter ce massacre.
« Non. Non. Tu te trompes, Sherlock est mon ami. Mon frère. Sherlock est mon frère, Mary. C'était… C'était une blague, ce soir-là, c'était… »
« John. »
« Je suis désolé, Mary. » John secoue encore la tête, incapable de calmer le mouvement. Cinq petites minutes plus tôt, il était encore devant le restaurant. Sain d'esprit. En sécurité. Il n'aurait pas dû entrer. Il n'aurait pas dû. « Je suis désolé si je n'y arrive pas avec toi, c'est…C'est pas de ma faute, d'accord ? J'ai essayé, ok ? Mais… Mais Sherlock, non. Non. »
« Si. »
John frappe du poing sur la table. Une frappe vive. Rapide. Dans le restaurant, quelques clients se sont retournés. John lève une main, excuse silencieuse. Il se sent trembler. Il voudrait fuir. Dieu, ce qu'il voudrait être loin.Mary se penche au-dessus de la table, supprimant entre eux la distance. Elle saisit les mains de John entre les siennes. Leurs regards se croisent. Il est pris au piège.
« Tu es terrifié. » Mary constate, doucement.
John avale sa salive. Dans sa poitrine, le cœur bat violemment. Il abaisse le regard sur leurs mains jointes. Impossible de parler. Il est terrifié. C'est ça. Terrifié.
« Vous n'en avez pas parlé ? » Mary demande.
Ce qu'elle peut être délicate, maintenant. Ce qu'elle peut être tendre. Du pouce, elle applique une constante caresse sur les phalanges de John. John ouvre la bouche pour parler. Puis il s'abstient. Il fait "non", de la tête.
« Pourquoi, John ? Qu'est-ce qui se passe, exactement ? » Comme il se tait, elle poursuit. « Ecoute, excuse-moi. Ok ? Je n'aurais pas dû m'énerver. M'emballer comme ça. Je n'aurais pas dû te pousser. J'étais triste. J'étais frustrée. » Elle prend une inspiration, et pousse un soupir profond. « Quand je vous ai vus, tous les deux, quand j'ai vu Sherlock, quand… Quand je l'ai vu t'embrasser… J'ai eu l'impression qu'il me volait ma vie. Tu comprends ? » John agite la tête, un geste qui pourrait être un "oui" tout autant qu'un "non". « Pas uniquement parce qu'il t'embrassait, John. Mais parce que tu l'embrassais aussi. »
Cette fois c'est un non qui s'échappe, faible, suppliant, de la bouche de John. Mary resserre furtivement sa prise, sur les doigts du blond.
« Tu l'embrassais aussi, John. » Elle insiste. « Je t'assure que si je pouvais affirmer le contraire, je le ferais. Mais tu l'embrassais aussi, et vous étiez… Tous les deux vous aviez l'air… Vous. Vous, et même mieux. » Les paupières de John tombent subitement. Il plante les dents dans sa lèvre inférieure, comme pour réfréner le flot d'émotions contradictoires qui lui traverse l'esprit. Par ses paroles, Mary tire en pleine lumière tout ce qu'il redoute de voir. Il l'embrassait aussi. « Vous aviez l'air heureux. Apaisé. » Mary ajoute. « C'était tellement cruel de vous voir comme ça John, je t'assure… » Sa bouche se tord tristement. « N'aies pas peur, ok ? »
John ramène à lui ses mains. Du bout des doigts, il presse ses paupières, chassant les prémices de larmes sournoises. Dans sa gorge, il y a comme un énorme ballon, empli d'émotions vivaces, qui ne demande qu'à crever. Toute la pénible tension qu'il retient prisonnière depuis ces trois jours d'enquête, elle gonfle, gonfle, pour se libérer enfin. Les oppressantes questions qu'il avait jusque-là négligées, elles réapparaissent au premier plan de sa conscience. Il se sent plier, John, sous le poids de ces questions. Elles lui paraissent intrusives. Violentes. Lancinantes. Il prend une inspiration.
Mary, patiente, pose sur lui un regard compatissant tandis qu'il récupère un semblant de contenance. Tandis qu'il cherche son souffle. De l'air, juste un peu. Il ouvre les yeux. Il ne peut pas la regarder, alors il fixe la tasse, entre eux.
« Je… » Il ne sait pas quoi dire, vraiment. « Je ne sais pas quoi dire, Mary. »
A peine, elle sourit.
« Il t'a pris par surprise, c'est ça ? » Elle demande, tâchant de trouver à toute cette situation, un point de départ valable.
John acquiesce. « Il s'est surpris lui-même, je crois. Je veux dire… C'est Sherlock Holmes. » En connaissance de cause, elle hoche la tête. « Je ne sais pas si inconsciemment, je sentais qu'il y avait… ce truc. Entre nous. Pour moi c'était… De l'admiration ? Une admiration mutuelle ? Et… De la tendresse, peut-être. On est comme des frères, putain. »
« Vous n'êtes pas frères. » Mary intervient. « John, même si tu vois Sherlock comme un frère, il n'est pas ton frère. »
« Je sais. » John rétorque, avec plus de froideur qu'il ne l'avait prévu. « Excuse-moi. Je sais. » Il répète, coupable. « Seulement, jusqu'à ce qu'il m'embrasse… Qu'on… Qu'on s'embrasse… Je n'avais jamais imaginé être proche de lui… Comme ça. Et maintenant je… Tout le temps. J'ai envie… Je voudrais qu-que… » Il lâche une plainte irritée. « C'est si dur, merde ! »
« Tu voudrais qu'il t'embrasse encore ? Qu'il te touche ? »
« Il me touche, déjà. Et c'est fou, c'est fou, ce que ça me fait. Ça me rend dingue, Mary. Quand il me touche, je sais qu'il voudrait que je ne le remarque pas. Mais je le remarque. A chaque fois. Et-et… Et ça me fait tout chaud, là. » Il pose une main sur son abdomen. « Et ça me terrifie, parce que… parce que je n'avais jamais ressenti ça, avant. Et maintenant, c'est comme si… comme s'il avait réveillé ce truc, en moi. Je ne me reconnais plus, je... je te jure. J'ai… J'ai peur. »
La voix de John se brise. Il pique du nez. Derrière ses mains, il cache sa détresse. Mais ses épaules s'agitent, et sur ses lèvres, un sanglot explose, court, étouffé. Mary lâche un petit cri de surprise. Prestement, elle dépose une main, légère, sur l'avant-bras de John.
« Eh-eh-eh John… Non, ne… Ecoute, ne pleure pas. » Le visage entre les mains, il secoue la tête, vigoureusement. « Il n'y rien de grave. »
« Si. » Il clame, enroué, se refusant encore à dévoiler ses larmes. « Si, Mary, c'est grave. Je-je… Je-je ne suis pas… gay. Il n'y a que lui. Il n'y a qu'avec lui. Tu comprends ? Tu comprends ? Moi, je… Je-je… Je comprend rien. » Enfin, il laisse tomber ses mains. Il est rougi, les yeux bouffis, le nez coulant. Il renifle. Mary sourit, attendrie. Sur la table, elle saisit une serviette en papier, la lui tend. Il se mouche bruyamment. « Et même, » Il reprend, avec plus d'aplomb. « Et même si j'étais gay… Et je sais que ce n'est pas grave, ça. » Il ajoute, essuyant la courbe de ses joues. « C'est Sherlock, Mary. »
« Où est le problème, John ? » Elle demande. « Visiblement, il ressent la même chose. Où est le problème ? »
« Il est ma famille, Mary. On appelle maman la même femme. Et-et… Et en même temps, il pourrait être envoyé dans une autre famille, du jour au lendemain. Tu comprends ? Il pourrait disparaître de ma vie, paf ! Comme ça. » Alors qu'il parle, John réalise. « Et en plus, on parle de Sherlock, putain. Il déteste tout ce qui a rapport aux émotions, aux sentiments. Comment je sais qu'il ressent la même chose ? Hein ? Qu'est-ce que je suis censé faire moi, s'il est seulement en train de mener une espèce de… d'expérience ? Du genre : Tiens ! Voyons voir ce que ça lui fait, à John Watson, si je lui roule une petite pelle par surprise ! » John contrefait la voix de Sherlock avec un talent certain. « Et même, même, si Wiggins a raison, » Là, Mary fronce les sourcils, perdue. « qu'est-ce que je fais si tout d'un coup il y a ça entre nous, et que ça, foire ? Tu ne sais pas, Mary… Tu ne sais pas. Sherlock, il a vécu des trucs, quand il était gosse. Des trucs horribles. Et moi ? J'ai pas la moindre expérience. Je-j'ai… J'ai même pas réussi avec toi, Mary, et Dieu sait que je te trouve sublime, et douce, et-et parfaite. Vraiment parfaite. Sherlock et moi ? Quatre-vingt-dix-neuf pour cent de chance que ça finisse très, très mal. Et je ne veux pas ça, Mary. Il est mon meilleur ami. Il est la meilleure personne que je connaisse sur cette foutue planète. Une vie sans lui, je suis incapable de l'imaginer. »
John se tait. Puis il lâche un soupir puissant. Il a terminé. Ça y est. C'est sorti. Enfin. Les yeux dans le vague, les mains abandonnées sur la surface de ses cuisses, il respire. Une nouvelle inspiration, encore un soupir.
« Tu te sens mieux. » Mary observe. Elle incline le visage, à la recherche de son regard.
Il acquiesce, lentement.
« Je ne sais pas ce qui va se passer. » Il admet, dans un murmure. « J'ai peur de ce qui pourrait se passer. Je ne sais pas quoi faire. Je n'y arriverai pas. » John passe les doigts à travers ses cheveux. La tête entre les mains, les coudes sur la table. « J'arriverai pas à lui parler. Et lui ? Il ne va rien dire. Depuis trois jours, il… Il agit comme s'il ne s'était rien passé. Comme s'il était… soulagé… qu'il ne se passe rien d'autre. »
Le rire de Mary prend John au dépourvu. Il lève sur elle un regard offusqué.
« Quoi ? »
« Mais enfin, John. » Elle répond, luttant contre l'hilarité. « C'est Sherlock, tu l'as dit toi-même. Tu n'espères tout de même pas qu'il te déclare son amour à genoux ? Il est comme toi, paniqué. Sûrement pire que toi. » Elle complète, l'air indulgent. « C'est juste qu'il ne le montre pas. Il se cache. Il est doué pour ça, non ? Il joue la comédie. Mais au fond, il agonise autant que toi, c'est sûr. »
John contemple Mary un moment, muet, réalisant d'un coup tout le soutien qu'elle lui fournit, par sa présence, par ses paroles, intelligentes paroles. Jusqu'à présent, elle n'avait été qu'un point noir, sur le tableau de sa vie. Une source de gêne, d'inconfort. Dans l'esprit de John, elle reflétait le souvenir de l'échec. Chaque fois qu'il la voyait, l'ombre du souvenir était avec elle. Chaque fois qu'il la voyait, John avait honte.
Maintenant il se sent tellement, tellement reconnaissant.
« Je suis désolé, Mary. » John souffle, à demi-mot.
Elle semble surprise.
« Pourquoi ? »
« Je suis désolé. Que ce ne soit pas toi. Désolé. »
Mary fronce les sourcils, sérieuse, subitement.
« Ne sois pas stupide, John. J'aurais dû me faire une raison la première fois qu'on n'a pas réussi à coucher ensemble, toi et moi. » Elle affirme. « De toute façon, je préfère que ce soit Sherlock, plutôt qu'une autre fille. » Elle ajoute.
John rit un peu. Puis son sourire s'efface.
« Qu'est-ce que tu vas faire, John ? »
John ne répond pas.
Qu'est-ce que je vais faire ?
…
A suivre
J'espère que ce chapitre vous a plu ! Merci à ma bêta, Gargouilles, dont l'aide m'est précieuse !
A bientôt !
Froggy
