Chapitre 9
Sherlock tape deux coups secs, contre la vitre teintée.
Les secondes passent, et rien ne bouge à l'intérieur. A l'avant, le chauffeur est une ombre immobile. Sherlock ne lui prête pas attention. Il se penche à hauteur de la fenêtre arrière et, scrupuleusement, effectue la plus repoussante des grimaces.
Mycroft a horreur des grimaces de Sherlock. Celle-ci devrait faire son petit effet.
Effectivement, après quelques secondes, qui ne représentent pour l'invisible passager que le temps d'un haussement de sourcils désabusé, la vitre est abaissée.
Sherlock retient son souffle.
Dix ans. Dix années écoulées, depuis la nuit pourpre. Cette nuit qui a vu leur départ du manoir Holmes. Celle qui a vu leur libération, enfin. Mycroft courait devant, et parce qu'il faisait noir, parce que la lune était réduite à son croissant le plus fin, Sherlock ne discernait de son frère que les ondulations fantomatiques de son pyjama blanc. Ils avaient fui, à travers champs. Le diable à leurs trousses. La tête de Sherlock dépassait à peine des épis de blé frémissants. Tous les dix pas, il se retournait dans un automatisme que dictait la terreur, jetant par-dessus son épaule un regard aveugle. Et alors, Mycroft tirait vivement sur sa main, et sans cesse, il ânonnait, essoufflé : Ne te retourne pas Sherlock. S'il te plaît. Ne te retourne pas. Cours. Ne te retourne pas.
Passé le champ, il y avait eu la forêt. Passée la forêt, ce furent les quelques lumières, scintillant encore, d'un village endormi. Un phare, au cœur de leur tempête. Jusqu'au retour du jour, fraîche matinée d'automne, les frères Holmes avaient trouvé refuge sous les branchages feuillus d'une haie de jardin. Sherlock avait bien trop peur, pour qu'ils ne sonnent à la moindre porte. L'imagination de l'enfant terrifié lui jouait des tours, et chaque silhouette, au cœur de la nuit, prenait la forme statuaire, gargantuesque, de Père.
Au matin, les représentants des autorités compétentes avaient ramassé ces garçons tremblotants, traumatisés, épuisés d'une nuit de veille. Une nuit crispée dans la plus noire des terreurs. Les autorités compétentes. Leurs intrusives questions. Leurs examens médicaux. Le pédopsychiatre. Le bureau de l'assistante sociale, la dernière fois que les deux frères avaient partagé la même pièce. Mycroft avait treize ans. Sherlock en avait six.
« Cher frère. » Sherlock bascule dans le présent. C'est la voix d'un homme mûr. Une voix qui n'a rien perdu de la tonalité suave, aristocratique dont se souvient Sherlock. Mycroft Holmes a vingt-trois ans. Il occupe la banquette arrière de l'illustre véhicule dans une posture qui inspire l'image de la plus haute dignité. Le menton élevé avec orgueil, les jambes croisées, les mains, longues, manucurées, soigneusement posées sur la courbe du genou. Il porte un complet Thom Browne bleu marine. Trois mille livres sterling. Rien que ça. « Navré de constater qu'en dix ans, tu n'as pas gagné une once de maturité. »
« Mycroft. » Sherlock hoche du menton, légèrement. En un clignement de paupière, il sait à peu près tout ce qu'i savoir sur cette version adulte de Mycroft Holmes. Il ne perçoit rien d'intéressant. Rien qu'il ne soupçonnait déjà, de toute façon. « Qu'est-ce que tu veux ? »
Mycroft ne semble pas spécialement courroucé du fait que son petit frère, qu'il n'a pas vu depuis près de dix ans, se trouve incapable de la moindre mondanité. Simplement, il pousse un petit soupir las. A travers la fenêtre ouverte, il coule un regard scrupuleux sur la silhouette mince et trempée de Sherlock, prenant en chasse les détails avec une avidité non dissimulée.
« Tu as grandi. » Mycroft établit le constat de l'évidence avec une pointe d'émotion dans la voix. Fait exceptionnel.
« Le contraire aurait été inquiétant. » Sherlock répond, visiblement irrité. « Peut-être, tu auras aussi remarqué que la pluie mouille et que j'ai froid. Et j'ai un sac de couchage à acheter. Dis-moi ce que tu veux, vite. »
D'un vague mouvement du poignet, Mycroft intime au chauffeur d'ouvrir la portière arrière. Avec empressement, l'homme s'exécute. Lorsqu'il se glisse devant Sherlock, il baisse le visage et murmure un "pardonnez-moi" discret.
La portière ouverte, Sherlock apparaît désormais entièrement dans le champ de vision de son frère. Le fait qu'il n'y ait plus, entre eux, le moindre obstacle, indispose sensiblement l'adolescent.
« Monte, je te prie. » L'ordre, allégé par le fait de cette exubérante courtoisie, demeure un ordre.
Sherlock lâche un ricanement froid.
« Je ne vais nulle part avec toi, Mycroft. La loi me l'interdit. »
Les yeux sombres de Mycroft Holmes roulent dans leur orbite « Je doute fort que le respect de la loi apparaisse de près ou de loin dans la liste de tes priorités, petit frère. » Du plat de la main, il lisse le tissu de son pantalon, sur lequel n'apparaissait par ailleurs aucune espèce de défaut. « Je ne compte t'emmener nulle part. Pour l'instant. » Sherlock fronce les sourcils. Sur le même ton détaché, Mycroft poursuit. « J'ai à te parler, et j'aimerais autant que nous soyons à l'abri de ces oreilles indiscrètes qui courent les rues. » Une œillade explicite à l'allure quelque peu détrempée de Sherlock, puis il ajoute. « Et de la pluie. »
Sherlock tourne les yeux de droite à gauche, scrutant la rue à la recherche des prétendues "oreilles indiscrètes". Palmer Street est parsemée de parapluies affairés. Parmi le flot des passants qui défilent, il repère trois silhouettes statiques, qui pourraient autant être de pauvres hères ambitionnant un court répit au fort de l'averse, qu'une potentielle menace. Lorsqu'une goutte fraîche vient s'écraser sur le bout de son nez, Sherlock repousse à l'arrière de son esprit cette petite voix de John qui murmure les mêmes inlassables mises en gardes. Il plonge la tête la première dans l'espace sombre et sec de la voiture. Imperceptiblement, Mycroft s'écarte. A l'extérieur, le chauffeur ferme la portière dans un claquement sourd.
Les bruits de la rue sont aussitôt étouffés.
Sous le regard appuyé de Mycroft, Sherlock prend ses aises, repoussant sur sa nuque la capuche imbibée de pluie. Il secoue les boucles de sa tignasse, alourdies d'humidité, puis, adoptant inconsciemment la posture de son aîné, il croise les jambes.
« Je t'écoute. » Sherlock rompt le silence, le regard perdu sur le dehors grisâtre.
A l'extrémité opposée de la banquette, Mycroft s'éclaircit la gorge.
« Comment va cette chère famille Watson, Sherlock ? »
La question n'est pas innocente. Elle est un glaive adroitement lancé, qui se plante dans la poitrine de Sherlock. En plein cœur.
Bien visé.
Depuis combien d'années, exactement, Sherlock est-il surveillé ?
« Mycroft. » La rage instantanée qu'il ressent est insufflée à travers ce simple mot.
« Je sais, petit frère. » Mycroft pousse un soupir résolu. « Ils sont précieux. Tu aimes ces gens. Je t'avais pourtant prévenu, et j'avais espéré que parmi toutes les leçons que je t'ai enseignées, tu aurais retenu celle-ci. La plus importante de toutes. Aimer n'est pas un avantage. Aimer est une faiblesse, Sherlock. »
Il y a un silence.
Sherlock tourne vers son frère un regard calculateur. Un regard acéré. Un regard de fer.
Un silence, durant lequel Mycroft attend, patient, que ses mots déclenchent en l'esprit vif de son petit frère, les interrupteurs de l'appréhension. L'attente n'est pas longue.
Sherlock est frappé de stupeur. Son corps tout entier, soudainement figé d'effroi.
Tant d'années se sont écoulées. Il avait oublié toute la véracité de ces quelques mots. Aimer n'est pas un avantage. Il se pensait en sécurité. Il s'était senti aimé et était resté impuissant, face à tant et tant d'amour. Un amour inconditionnel, gratuit. Un sentiment neuf, pour le petit garçon estropié qu'il était. Comment ne pas aimer en retour ? Comment résister ? Tant bien que mal, ses blessures s'étaient refermées, et tandis que la trace des cicatrices pâlissait, il s'était laissé aller à appeler "maman" la femme qui l'avait soigné. Une impardonnable erreur. Parce qu'il n'y a qu'une seule raison qui ait pu pousser Mycroft à entrer en contact avec Sherlock malgré l'injonction prononcée par le juge, dix ans auparavant. Une seule, terrifiante, inacceptable raison. Et la menace, ombre gargouillante, plane au-dessus de Sherlock depuis qu'il a aperçu la Buick pour la première fois, des semaines auparavant. Seulement, son inconscient avait repoussé le spectre. Il l'avait repoussé avec une telle ferveur, que Sherlock n'avait pas compris, jusqu'à présent.
« Père sort de prison. »
L'espace d'un battement de cil, Sherlock ne réalise pas qu'il a parlé. Que les mots ont franchi ses propres lèvres, platement, comme dépourvus de la moindre émotion. Des mots dérisoires. Des mots à ce point inconcevables que jamais Sherlock n'aurait pu en être l'origine. Un étau glacé le prend à la gorge lorsque, sentencieusement, Mycroft acquiesce.
Père sort de prison.
C'est une période d'accalmie qui prend fin. La trêve est levée. Une trop courte trêve. Sherlock avait oublié. Mycroft, lorsqu'il avait abattu sur le crâne du monstre la surface ronde du presse-papier, avait laissé derrière lui une œuvre inachevée. Il n'avait pas pris le pouls de sa victime. Simplement, il avait tiré de sous ce corps inanimé la forme nue, brisée, si petite forme de son frère. Ensuite, ils avaient fui. Est-ce que l'on vérifie, lorsque l'on a treize ans, que l'on a bien tué son père ? Probablement non. Probablement, Sherlock ne peut pas reprocher cela à Mycroft. Mycroft leur avait assuré dix années de répit.
Dix années de répit, c'est déjà ça.
Alors que la réalité s'abat sur Sherlock, avec cette évidence que la vie qu'il s'est construite est sur le point de s'écrouler sous ses pieds, l'image de John apparaît, claire, lumineuse, au centre de tout ce noir. Aussitôt, l'oxygène trouve son chemin, jusqu'aux poumons de Sherlock.
« Arrête-le. » Il s'entend dire, avec une fermeté, une détermination dont il ne se saurait pas cru capable quelques secondes plus tôt.
Mycroft ouvre des yeux ronds.
« Arrête-le. » Sherlock répète, avec plus d'aplomb encore. « Tu en as les moyens, Mycroft. Je le sais. Je le vois. » Il dissèque son aîné du regard. « Aux dernières nouvelles, tu étais enfermé dans un hôpital psychiatrique pour enfants. Maintenant ? Maintenant, tu travailles pour le Gouvernement. Combien de temps avant que tu ne deviennes un familier de la Reine ? Tu as de l'argent. Beaucoup. Une armée d'espions à tes ordres. Je les ai vus, eux aussi. Ils sont efficaces, n'est-ce pas ? Ils sont armés. Tu peux l'arrêter. Tu peux finir le job. »
Sherlock reprend son souffle. Mycroft considère les mots de l'adolescent. Dans son regard, il y a le reflet d'une admiration légère. Il est impressionné, non pas par les capacités de déductions grandissantes de son petit frère, celles-ci, il en est averti depuis de longues années déjà. Non, Mycroft, présentement, ne peut qu'admirer, émanant de Sherlock, la naïve conviction que les choses peuvent être arrangées aussi simplement. A l'instant, Mycroft envie à son jeune frère cette prédisposition à croire au bonheur, malgré les atrocités semées en abondance sur leurs souvenirs communs.
Dommage, qu'il soit forcé de couper net ces infantiles espérances. Avec peine, Mycroft déglutit.
« J'ai bien peur que tu ne me prêtes plus de pouvoir que je n'en ai réellement, petit frère. Ce qui est flatteur… »
« Arrête. » Sherlock interrompt, vivace. « Te flatter est le dernier de mes soucis Mycroft. Débarrasse-nous de cette ordure, je t'en supplie. »
« Je ne peux pas. » Ce serait mentir, que d'affirmer qu'il n'y pas l'once d'un regret dans la voix de Mycroft. Jusqu'à la dernière seconde, il réprime l'envie d'avancer vers l'épaule de Sherlock une main réconfortante. A quoi bon ? John Watson excepté, personne n'est en mesure de procurer au jeune génie le moindre réconfort, pas en le touchant. Personne, et Mycroft encore moins. « Sherlock, notre père était un homme puissant avant son incarcération et je te prie de croire qu'il l'est davantage aujourd'hui. Il est plus fortuné que je ne le suis, et son séjour en prison lui a permis d'entrer en contact avec de très très mauvaises personnes, qui sont malheureusement excessivementdouées dans leur domaine. Rappelle-toi, c'est de lui que nous avons hérité de nos proéminentes cervelles. Père est protégé par ses sbires et par la loi, Sherlock. Aux yeux de la loi, notre père a payé ses fautes. Il est désormais un citoyen innocent de tout méfait. On ne tue pas un citoyen innocent, Sherlock. Comme tu l'as judicieusement laissé entendre, je ne suis pas tout à fait un familier de la Reine. Pas encore. De ce fait, certaines pirouettes juridiques me sont interdites. » Avant que Sherlock ne puisse rétorquer, Mycroft lève une main autoritaire. « Je ne peux me permettre la moindre incartade de ce genre, pas pour l'instant. Si je veux pouvoir gravir les échelons et être en mesure, en temps donné, de supprimer cette menace de notre vie à tous les deux, le prix à payer aujourd'hui est l'abstinence. Je ne peux pas le tuer, Sherlock. »
Une nausée acide soulève l'estomac de Sherlock lorsqu'il comprend que son frère ne va rien faire. Il ne va rien faire. Il ne peut rien faire. Il ne peut envoyer l'un de ses agents sur les traces du monstre. Il ne peut faire sauter sa cervelle de psychopathe. Pas encore. Que peut-il faire, alors ? Cette nouvelle question, plus que toute autre, plonge Sherlock dans un mutisme épouvanté. Encore une fois, il ne peut s'empêcher d'en deviner la réponse.
« Je ne peux pas le tuer, mais je peux te protéger. » Mycroft annonce froidement. Sa physionomie demeure impassible, et pourtant, il ressent une peine profonde pour ce petit frère dont il va détruire la fragile stabilité qu'il s'est difficilement forgé. « J'enverrai mes meilleurs remerciements à la famille Watson. » Sherlock est pris d'un froid glacé, à l'intérieur. « Par cela, » Mycroft poursuit. « j'entends les pourvoir d'une compensation financière suffisamment généreuse pour qu'ils ne cherchent pas à te contacter. Pas tant que l'armée de Père n'exerce sur eux leur dangereuse surveillance. Il en va autant de ta sécurité que de la leur Sherlock, tâche de comprendre cela. »
Tandis qu'il enregistre les mots de son frère, Sherlock secoue la tête, dans un geste de déni désespéré. Aussi puérile que cette pensée puisse être, elle passe en son esprit comme un refrain : Non. Je ne veux pas. Je ne veux pas. Non. Je ne veux pas.
Et Mycroft de poursuivre : « Père ne sortira de prison qu'à la fin du mois. Pour cela, je tolère que tu partes en Irlande. » Un mois. Un mois, et ce sera terminé. Un mois, et je ne le reverrai plus. « Au vu des circonstances, il ne me semble pas inutile que tu sois exilé quelques temps. A ton retour, j'aurai pris des dispositions. Tes affaires auront été emportées. L'un de mes agents t'attendra à Heathrow, puis tu prendras aussitôt l'avion pour les Etats-Unis. J'ai là-bas un contact de confiance qui saura te guider à travers ton parcours universitaire. Parcours qui sera, je n'en doute pas, brillant. Je deviendrai ton tuteur légal à compter du 15 juillet. Monsieur et Madame Watson seront informés de ces changements pendant ton absence. Ce plan a été peaufiné dans les moindres détails, ce depuis plusieurs mois déjà. Je te prierai donc de le garder secret jusqu'à ton retour d'Irlande. » Mycroft fait une courte pause, évaluant d'un œil discret l'impact de ses mots sur la physionomie de Sherlock. L'adolescent est figé. Le moindre de ses traits, immobiles. Il fixe un point neutre, droit devant. « J'espère que tu ne me tiendras pas rigueur de ces agencements, petit frère. Notre père a toujours développé certaines tendances obsessionnelles à ton égard. Il est… fasciné par ta personne. Il n'hésitera pas à traumatiser ces gens qui te sont chers, afin de tirer d'eux les informations qui le mèneront jusqu'à toi. Je m'engage à les préserver autant que faire se peut, mais il faudra les convaincre de ne pas te contacter, Sherlock. C'est très important. »
L'espace d'un instant, Mycroft pense à mentionner John Watson. John Watson, précisément, ne doit pas être informé du départ de Sherlock avant le jour J. Autrement, qui sait quelles irrationnelles décisions pourraient prendre ensemble les deux jeunes garçons ? Quelles irréversibles conséquences découleraient de ces décisions ? Mycroft s'abstient. Si son frère possède encore la moindre jugeote, il ne dira rien. Inutile de remuer le couteau dans la plaie béante que viennent de laisser derrières elles les nouvelles de Mycroft.
Guettant encore la plus petite réaction, Mycroft contemple son frère. Il est accablé, Mycroft, de constater tout le désespoir qui transparaît à travers la neutralité de Sherlock. Accablé d'être annonciateur de tant de malheur, après ne s'être pas permis de contacter le jeune garçon pendant près de dix ans.
La poitrine alourdie de remords, Mycroft ajoute : « Je n'ai rien pu faire pour nous, Sherlock. Pour toi. J'avais peur, et j'en suis désolé. Mais aujourd'hui je le peux. Je peux te cacher. Je peux t'épargner. Je serai damné avant qu'il ne pose les mains sur toi une nouvelle fois. »
Le profil de Sherlock tressaille d'un tremblement léger. Il ne dira rien, Mycroft le sait.
Sans doute, le jeune génie n'a pas remarqué que la voiture était en mouvement, et qu'elle se stoppe, désormais, à quelques rues seulement de la maison familiale des Watson. Lorsque le chauffeur ouvre la portière, Sherlock sursaute. Il s'expulse hors du véhicule avec souplesse. Avant qu'il n'ait pu s'éloigner de trop, Mycroft émet une dernière recommandation :
« Aimer n'est pas un avantage, Sherlock. Tâche de t'en souvenir, dorénavant. »
Sherlock, pour toute réponse, allume une cigarette.
…
L'aéroport d'Heathrow. Une longue carcasse de verre bleutée. Un design à l'image de l'arrogance Londonienne. Une masse grouillante défile en son sein, l'air bourdonne de toutes ces vies mêlées. Du cri des enfants. Du roulement incessant des valises, sur le sol en plastique. Des annonces voluptueuses, préenregistrées.
En Angleterre, la chaleur est revenue. Sèche, écrasante, agressive chaleur. Revancharde chaleur, après trois jours d'interminables orages. Interminables, si seulement.
John passe le dos de sa main sous la frange blonde qui colle à son front. Sur son épaule droite, il rehausse la sangle du sac de couchage. Sur son épaule gauche, il ajuste le lourd sac à dos de randonnée, gonflé à craquer d'objets divers et variés. Entre ses cuisses, il équilibre la tranche arrondie de la tente Quechua qui ne cesse de rouler tantôt de l'avant tantôt de l'arrière. A ses pieds, les sacs de Sherlock, que le brun a abandonné une demi-heure auparavant. Et John, au milieu de toute cette foule, trépigne d'impatience, parce que Sherlock ne revient pas.
« Calme-toi, John. »
John, à défaut de pouvoir bouger la moindre partie de son corps, tord le cou vers la voix tranquille d'Eve Watson, soucieux qu'il est de préserver la stabilité branlante de ses différents fardeaux. Elle lui tend un gobelet Starbucks, qu'elle s'empresse de tirer à elle lorsqu'elle envisage l'immobilisme forcé de son fils, et le regard de profond désespoir qu'il lui transmet.
« Calme-toi, chéri. » Elle répète, souriante, apaisante. « Tu sais comme il est. La foule l'angoisse terriblement. »
Brièvement, John hoche du menton. Il fouille du regard la masse mouvante des voyageurs, son inquiétude croissant de seconde en seconde. Il moleste sa lèvre inférieure à coups de dents rageurs.
« Combien de temps il reste ? » Il ne peut s'empêcher de demander. Une énième fois. « J'aurais dû le suivre. Il a dû se perdre. »
George, complaisant, dévie son attention du journal à sa montre.
« Trente-sept minutes, précisément, avant la fermeture du check-in. Autant dire une éternité, Johnny. Laisse-lui le temps de se remettre, il a pratiquement suffoqué lorsqu'il a fallu enregistrer vos valises. » Avec flegme, il remonte sur son nez la monture de ses lunettes. « C'est incroyable tout ce monde. » Il ajoute, grommelant un peu. « On est bousculé de partout. »
« Tu te rends compte que tu es assis sur ce siège depuis qu'on est arrivés ? » Harriet rétorque, cynique, entre deux gorgées de milkshake.
George ne répond pas. Avec passion, il a replongé dans l'étude soignée des cours de la Bourse.
Eve, discrètement, s'est postée aux côtés de son fils et l'accompagne dans sa recherche angoissée de la tignasse de Sherlock. En apparence, elle ne partage pas l'anxiété de John. En apparence. Pour la première fois, elle les laisse partir. Si elle s'interdit le moindre signe extérieur de détresse, elle bout, à l'intérieur. Forcément, la tension contenue doit s'échapper par petites doses :
« Vous serez bien sages ? »
« Mais oui, maman. »
« John. »
« Oui, maman. »
« Ne le laisse pas seul. »
« Bien sûr que non. »
« Et s'il commence à étaler sa science, arrête-le avant qu'il ne s'en prenne une. »
« Bien sûr. »
« Et ne frappe personne. »
« Ok. »
« Même si c'est pour le défendre. »
Ici, John émet un son vague. Loin, loin d'être convaincant.
« John, sérieusement. Il n'est pas question que je vienne vous chercher avant la fin du séjour. J'ai envoyé un mail à l'organisateur. Je lui ai demandé de ne pas vous séparer, mais si vous ne lui laissez pas le choix, c'est ce qu'il fera. Tu imagines ? » Il ne répond pas. Il peste, parce qu'un groupe de touristes asiatiques piaillant bloque son champ de vision, quelques mètres plus loin. « John. Tu imagines ? S'il devait se retrouver à partager la tente d'un parfait inconnu, il en ferait une syncope. Une vraie crise de nerfs. Tu as pris tes médicaments ? Est-ce que tu as tes médicaments, John ? »
John lâche un soupir féroce.
« Oui, maman, oui. J'ai mes foutus médicaments. »
« Bien. Jure-moi que tu vas les prendre. Un le matin, un le soir. Jure-moi. »
« Juré. »
« Bien. S'ils vous séparent, donnes-en à Sherlock. »
« Jamais de la vie. » John braque sur sa mère un regard outré. « T'es folle, maman, je vais pas lui donner mes pilules. Il serait capable d'en avaler la moitié d'un coup. »
Elle considère les propos de John. Puis, se ravisant : « Oui. Oui, oui, oublie ça, c'était stupide. »
Et John laisse jaillir de sa poitrine une exclamation soulagée.
« Je le vois ! »
L'ensemble de la petite famille suit sa ligne de mire.
La silhouette de Sherlock slalome vivement à travers la foule. En quelques longues enjambées, il les rejoint. La tête rentrée dans les épaules, il est emmitouflé dans une parka capitonnée, la capuche descendue au raz du nez. Sur ses yeux, les lunettes de soleil, dérobées à John lorsqu'ils ont quitté Brick Lane le matin même.
Au milieu des voyageurs transpirants, asphyxiés de chaleur, il semble un astronaute perdu.
« Sherlock, chéri ! » Eve l'intercepte avant qu'il ne trébuche sur ses propres bagages. « Tu dois étouffer là-dedans ! » Du bout de l'index, elle abaisse les lunettes sur la ligne droite de son nez. « Enlève-moi ces lunettes, tu ne vois rien avec ça. »
Sherlock s'arrache à elle, frénétique. Dans un geste exhalant la nervosité, il plaque les lunettes au plus près de son visage.
« C'est le but. » Il riposte. Le niveau de son irascibilité semble avoir atteint des sommets. « Je ne peux plus les voir. Il y en a trop. Je les hais, maman. Ils sont si… Ils sont tellement… A ce point stupides ! Et petits ! Leurs cerveaux sont si ridiculement petits ! » Fébrile, il saisit la bouteille d'eau qu'elle lui tend. Il oublie d'y boire. Eve tente de l'apaiser par une suite de "chhhh" murmurés. Peine perdue. L'esprit du jeune génie déborde. Trop de monde. Trop de pression. Trop de contact. Et trop de déductions. Tant de déductions, filant à la seconde. « Si je pouvais seulement m'empêcher de les entendre. Je les hais. Dieu, ce que je hais les gens. Où on va ? » Il se tourne vers John, virevoltant. « John ! Dis-moi où aller. Sors-moi de là. Il faut que tu me sortes de là. »
Et ainsi de suite.
Une crise de panique. Une vraie. John tente de bafouiller une réponse. En vain. Sherlock n'attend pas de réponse. Seulement, il passe de l'un à l'autre des membres de sa famille. Sa famille qu'il voit pour la dernière fois. Il ne peut pas leur dire. Ils ne savent pas. Ils ne doivent pas savoir. Et Sherlock panique. Dieu, ce qu'il panique. Trop de monde. Trop de bruit. Trop de voix, dans sa tête. Et eux, comment leur dire au revoir ? Comment leur dire au revoir, à eux ?
Eve est secouée, lorsqu'elle comprend que son enfant panique. La dernière fois, Sherlock avait douze ans. Une enseignante d'éducation physique et sportive, complètement abrutie, qui l'avait forcé à participer au cours de judo. Sherlock en avait vomi. Une catastrophe, cette journée.
Et maintenant, il est transi de peur, parce qu'elle, qui tient à lui plus qu'à sa vie, l'envoie dans un camp de vacances pour les quatre prochaines semaines.
En un clignement de paupière, Eve s'arrache à sa contemplation ébahie. Refoulant sa culpabilité, elle se rue sur le sac de John. Le blond n'émet pas la moindre plainte lorsqu'elle le malmène un peu dans sa fouille hâtive. Seulement, avec maladresse, il saisit les mains de Sherlock dans les siennes, et tandis que le brun poursuit son incompréhensible monologue, John murmure avec douceur : « Ça va, Sherlock. On va y aller. Patiente encore un peu. »
Avec une exclamation victorieuse, Eve sort finalement du sac à dos boursoufflé le flacon de tranquillisants.
« Combien, John ? » Elle demande, pressante.
John, consciencieusement, évalue la détresse de son ami. « Donne-lui en trois. Il sera K.O. pour la journée, mais c'est pas plus mal. »
Eve acquiesce. « Sherlock, bébé, vient par là. » Elle appelle, doucement.
Automate détraqué, Sherlock fait volte-face. Préservant une distance vigilante, Eve pose au creux de sa paume trois petits cachets ronds.
« Avale-ça, chéri. Ça va te calmer, tu verras. » Délicatement, Eve donne une légère poussée sous le coude de Sherlock, élevant par ce geste la bouteille qu'il tient encore en main. Tremblotant, il acquiesce. Il gobe les pilules. Il avale une gorgée d'eau. Puis, dans la foulée, il vide le contenu de la bouteille d'eau.
« Voilà. » Eve murmure. « Voilà, mon grand. Ça va aller maintenant. Ça va bien se passer. »
Sherlock est incapable du moindre mot. Et parce qu'un flou dangereux a pris d'assaut son champ de vision, il baisse les yeux.
Encore une fois, il presse contre son visage les lunettes de soleil.
…
Sherlock n'a pas prononcé un mot, depuis qu'ils ont quitté Heathrow.
Si John ne le connaissait pas si bien, il présumerait que la prostration de son ami est dû à l'appréhension du séjour uniquement. L'idée de devoir partager une vie en communauté, pris au piège d'une bande de jeunes surexcités. Etrangers. Pendant un mois entier. Sans possibilité de repli, sans espoir de solitude, avoir l'obligation de la proximité d'autrui. John sait qu'une telle éventualité est en mesure de provoquer diverses réactions chez Sherlock. D'inlassables plaintes, une nervosité difficilement maîtrisée, de longues séances d'une boude ridiculement infantile.
Mais ce silence angoissé, John pressent qu'il résulte d'un trouble plus profond. Bien plus douloureux. Seulement, il ne peut l'expliquer. En son for intérieur, il ne peut s'empêcher d'imaginer qu'il est la cause de ce mutisme. Il a la pesante impression qu'il s'est mis dans une inextricable situation, où il ne peut se départir de son incertitude et de la gêne qui l'accompagne. Après tant d'années, si John a pris l'habitude d'ignorer les humeurs changeantes de son ami, il se trouve désormais dominé par une foule de sentiments nouveaux, anxieux, qui lui ôtent toute clairvoyance. Sa discussion avec Mary, la veille, n'a rien fait pour arranger son état. L'idée de partager avec Sherlock une tente exigüe a éveillé la fièvre, en lui. En son esprit, il est fébrile. Les mêmes questions, toujours, tournent dans sa tête. Et avec, un émoi qui ressemble étrangement à l'espérance.
Quoi espérer, il l'ignore. Il attend avec crainte le moment où ils seront seuls. Le moment où, enfin, il aura l'occasion de parler. L'expectative s'amasse en lui, boule de nerfs, d'envie, de peur. Parce que les furtifs attouchements de Sherlock, ses caresses discrètes, sont devenus pour John aussi vitaux que l'air qu'il respire. Plus il en a, plus il en veut. Et si John se méprenait sur la signification de ce rapprochement physique, alors Sherlock, peut-être, finirait par y mettrait un terme.
John ne pense pas qu'il pourrait supporter cela.
Après une heure de vol, pendant laquelle Sherlock dodelinait du chef, amorphe, rendu comateux par l'effet des tranquillisants, ils ont atterri à Dublin. De là, ils ont pris un petit train tranquille. Quatre heures d'un long voyage à travers la campagne irlandaise. Les landes vallonnées, fraîches et vertes. En Irlande, l'air est humide, légèrement venteux. Les nuages passent avec paresse sur le ciel bleu pâle. Les rayons du soleil laissent sur la peau une trace chaude, éphémère. C'était une route paisible, avant l'explosion de bruit et d'agitation qui les attendait à la gare.
La gare de Killarney, le point de rencontre de la colonie de vacances Wild Ireland Tour. Deux énormes cars attendaient les adolescents. Un fourmillement d'une cinquantaine de garçons, âgés de quinze à dix-sept ans. Des valises à ne plus savoir qu'en faire. Des tentes empaquetées, oubliées, perdues, accidentellement échangées, restituées, finalement. D'hésitants préambules de rencontre. Une dernière cigarette, fumée à l'écart.
Un enfer.
Sous les hurlements hystériques des organisateurs, tout ce petit monde grouillant s'est assemblé en une file désordonnée. Après s'être débarrassé des sacs dans la soute du car, ils ont grimpé les trois larges marches du véhicule poussiéreux et grinçant. John a ressenti une incommensurable gratitude à l'égard des tranquillisants et de leurs effets longue durée. Sherlock semblait à ce point dans le brouillard qu'il ne s'était pas un instant alarmé du fait qu'un rouquin musculeux le devançait de quelques centimètres seulement et menaçait de lui écraser le bout des pieds au moindre pas. Derrière lui, John tendait les bras en avant, enveloppant Sherlock dans une étreinte protectrice. Il repoussait avec discrétion la haute stature du roux, créant entre Sherlock et le proéminant intrus, un semblant de distance.
Les cars se sont ensuite acheminés vers le parc National, s'enfonçant au cœur d'un paysage verdoyant, sauvage, préservé de la plus petite forme de civilisation. Des kilomètres de forêt, piqués de lacs argentés. A l'horizon, des montagnes, descendant en collines douces. Entre les arbres, la route goudronnée s'est changée en un filet de terreau boueux.
Maintenant, les lourds véhicules sont secoués de furieux cahots.
Sur l'épaule de John, la tête bouclée de Sherlock ballote un peu. Puis le brun redresse le menton avec lourdeur. John baisse sur lui un regard timide. Sherlock cligne des paupières, puis se frotte les yeux. Il semble un enfant perdu.
« Comment tu te sens ? » John souffle.
Sherlock ne répond pas. Avec mollesse, il tourne un regard fatigué vers le paysage défilant qu'offre la forêt profonde. Il fait sombre au dehors. Le jeune génie baille, puis se contorsionne, tâchant de s'étirer autant que faire se peut dans l'espace trop étroit que procure la place de bus. John lâche un rire étouffé lorsqu'un bras long, mince, s'étend au-devant de sa poitrine. Sherlock laisse tomber là son bras, sur le ventre dur de John. Il se tasse un peu dans le fond de son siège et s'affale contre John de tout son poids, un regard ennuyé, vague, perdu sur l'extérieur.
John s'est figé.
Les minutes passent. Lorsque le blond perçoit que les battements de son cœur, au fin fond de sa poitrine, ont cessé leur course folle vers l'arrêt cardiaque, il dépose une main légère, une main qu'il n'ose pas abandonner tout à fait, sur l'épaule de Sherlock.
C'est bizarre. John en a conscience, ce n'est pas une posture qu'ils auraient adoptée auparavant. C'est un retour instantané vers ce passé lointain, où ils étaient encore si jeunes que ça ne comptait pas. Maintenant, ça compte. John laisse peser sa main, finalement. Il pousse un soupir discret, espérant que leur destination se situe loin, très loin dans les tréfonds de la forêt.
Mais en peu de temps, les cars ralentissent, puis s'arrêtent. Il faut se lever. Il faut, à nouveau, se jeter dans la masse remuante des inconnus qui les enserrent de toute part. Et John, qui a toujours été le plus sociable des garçons, est envahi d'une sourde colère à l'égard des intrus. Des cars qui ont arrêtés leur course. De cette foutue colonie de vacances.
Les animateurs, cinq jeunes Irlandais massifs, l'air important, vêtus de tenues kakis suggérant manifestement l'uniforme militaire, débarquent le troupeau des colons dans une clairière parsemée, de-ci de-là, d'arbres immenses. Tout autour, la forêt forme une barrière de végétation sombre et resserrée. De longs baraquements de bois s'étendent aux l'extrémités Nord, Est, Ouest de cette étendue d'herbe qu'est leur "camp de base".
Le camp est spacieux, immaculé, accommodé avec une évidente rigueur.
L'un des organisateurs, un homme brun, rougeaud, la tête et le menton rasés de près, saute avec souplesse sur la large souche de bois mort qui semble faire office d'estrade. Il tonne :
« Silence ! » Puis encore. « Silence ! »
Le babillage vrombissant des adolescents s'interrompt subitement. Un calme pesant tombe sur l'assemblée. John, avec douceur, tire sur la manche de Sherlock. Tous deux, ils se placent en retrait. Sherlock, soudainement, semble réaliser qu'ils sont arrivés. Instantanément, l'ennui, sur son visage, se dissipe, et l'angoisse survient. Au grand dam de John, il se met à sautiller sur ses talons, ses yeux, à présent alertes, parcourant la foule des jeunes garçons qui se déploie au-devant de lui.
L'organisateur reprend, avec le ton haché que pourvoie un fort accent Irlandais :
« Bienvenue, jeunes recrues, sur le camp de base du Wild Ireland Tour. Je suis McKennitt. Mes compagnons, Connolly, Finlay, O'Brien, et Downey. » Tour à tour, les appelés donnent un coup bref du menton, les bras croisés sur la poitrine, les jambes fermement plantées dans le sol. « Ici, les dortoirs. Là, le réfectoire. Et là, les douches, qui sont alimentées par la rivière, un peu plus loin en aval. Vous n'aurez pas le temps de vous familiariser avec les lieux. Vous y passerez une nuit, et demain matin, vous serez répartis en cinq groupes de huit à dix individus. Puis nous prendrons la route en direction des campements. Cinq campements différents, cinq espaces différents du parc National. Vous laisserez vos valises au dortoir, sous votre lit et n'emporterez que le strict nécessaire, pour sept jours. Sept jours au bout desquels nous seront tous de retour sur le camp de base, pour une nuit, et ainsi de suite pendant les trente prochains jours. J'ai été clair ? » Il fait une pause, scrutant, autoritaire, un auditoire visiblement impressionné. « Bien. Les règles sur le camp de base, sont les mêmes sur les campements. Ecoutez attentivement, elles ne vous seront énoncées qu'une fois. »
McKennitt prend une profonde inspiration.
« Règle numéro un. Il est interdit d'utiliser le moindre appareil électronique. Pas de téléphone. Pas d'ordinateur. Pas de stupides gadgets ou consoles de jeux. Tout objet de ce genre trouvé en votre possession sera confisqué jusqu'à la fin du séjour. Pour ceux qui se sentent sujet à l'addiction des nouvelles technologies, vous pourrez remettre vos appareils à votre organisateur référent, dès demain matin, lorsque les groupes auront été répartis.
Règle numéro deux. Il est interdit de fumer. Ni tabac. Ni marijuana. » Un vague murmure de ressentiment traverse l'assemblée. « Cette règle vous incommode ? C'est pas notre problème. Vous règlerez ce différend avec vos parents, lorsque vous rentrerez. Quiconque est surpris à fumer, il sera contraint d'effectuer un gentil petit parcours sportif qui lui ôtera l'envie de se noircir les poumons. »
Les tressautements de Sherlock, aux côtés de John, s'intensifient sensiblement.
« Règle numéro trois. Il est interdit de se battre, de s'insulter, ou de triturer des parties intimes qui ne sont pas les vôtres. »
Mc Kennitt ponctue cette dernière annonce d'un regard appuyé, jeté, au hasard, sur cette foule d'hormones en ébullition. Pour quelques obscures raisons, plusieurs rires nerveux s'élèvent de l'assistance.
« Règle numéro quatre. Il est interdit de tirer au flanc, de ne pas effectuer les tâches qui vous seront assignées, de refuser une activité quelle qu'elle soit, d'être en retard aux repas ou aux activités, de s'éloigner hors du périmètre autorisé, de se perdre, de voler, de manquer de respect à vos animateurs référents, et cetera. J'abrège. Vous avez des valeurs morales, vos parents sont des gens compétents, vous saurez quoi faire et quoi… ne pas faire. »
Il se racle de fond de la gorge, visiblement enroué d'avoir tant gueulé.
« Maintenant, vous allez être appelés un par un. Un par un, vous vous rendrez au dortoir et choisirez un lit, sous lequel vous placerez votre valise, et vos affaires personnelles. Ensuite, temps libre, jusqu'au dîner. Ici, on s'exécute dans le calme. Pour ceux qui connaissent bien le W.I.T, pour y avoir participé les années précédentes, je vous serais assez reconnaissant de guider les nouveaux et de leur rappeler le règlement si nécessaire. » Son regard se pose sur les quelques visages familiers qu'il repère. « Bien ! Finlay, je te laisse procéder à l'appel. »
Mc Kennitt descend de son perchoir, rapidement remplacé par Finlay, dont la silhouette, bien que plus courte, présente une masse musculaire des plus admirables. Il possède un visage rond, débonnaire et souriant. Les cheveux resserrés en une impeccable queue de cheval. Il élève à hauteur de ses yeux une liste de nom, et commence l'appel.
« Ethan Abbot ! »
…
Le dortoir fourmille d'un attroupement d'adolescents assourdissants.
Une confusion magistrale. Sherlock s'est retrouvé perdu, complètement, au milieu de cette bousculade perpétuelle, où le moindre individu semble inévitablement poussé par le besoin de lui tapoter l'épaule, de lui saisir le bras, de lui tendre la main, offrant un nom qu'il s'empresse d'oublier, après avoir été pris de sursaut du fait de ces contacts autant indésirables qu'inattendus.
Et parce que son nom a été appelé longtemps avant celui de John, Sherlock a été forcé de choisir un lit bordé de toutes parts du lit de ces intrus tapageurs. John est loin. A l'autre bout de la pièce. Certes, pour une nuit seulement. Une nuit, c'est déjà plus que ne peut supporter Sherlock. Il s'est promptement débarrassé de ses bagages et s'est replié sur son lit, assis en tailleur, le visage enfoncé entre les larges bords de sa capuche, aspirant à disparaître, priant que le matelas l'engloutisse enfin, loin de toute cette pagaille.
Jusqu'au moment béni où la présence de John s'est manifestée, délicate, à ses côtés. Le blond l'a guidé hors du dortoir, slalomant entre les lits et leurs propriétaires avec une dextérité certaine.
Les bois sont un havre de paix, après le champ de bataille que représentent les dortoirs.
Sherlock est adossé contre le tronc d'un arbre aux racines extravagantes. Il tire sur sa cigarette, la main légèrement tremblante. Du regard, il suit les déambulations de John, qui piétine le sol terreux de son pas rageur. Il est au téléphone. Avec leur mère.
Moins d'une heure après leur arrivée, ils ont déjà snobé les deux premiers articles de ce règlement aberrant.
« Non. » John s'arrête net. De loin, il fusille du regard leur camp de base. « Non ! Ecoute-moi, mam… » Il pousse un soupir exaspéré. Le regard qu'il lance à Sherlock est empreint de l'abattement le plus total. « D'accord ! » Il vocifère. Il reprend la course de ses allées et venues. « Eh ben c'est une punition excessive. C'est de l'abus de pouvoir. C'est-c'est… Injuste. Tu nous as envoyés sur un putain de camp militaire ! » Une nouvelle fois, il se stoppe, à l'écoute. « Oui ! Tu te rends compte que je ne suis même pas censé te téléphoner ? Hein ? Tu le savais ça ? » Il écoute. Son visage prend une expression outrée. « Quoi ? » Se tournant vers Sherlock : « Elle savait. »
John reprend sa discussion enflammée. « Tu voulais te débarrasser de nous en fait, c'est ça ? »
Sherlock renverse la tête en arrière. Le dos de son crâne rencontre la surface rugueuse du tronc. Dans son champ de vision, la cime de l'arbre apparaît, claire, verte ramure. Les feuilles frémissent doucement au vent. Le soleil transparaît à travers leurs formes dentelées, propageant une chaleur suave. Sherlock ferme les yeux. Une fois encore, il tire sur sa cigarette.
La nature.
Il ne s'est jamais ému des charmes de la nature. Londres est le cadre qu'il préfère. Une ville du mystère, de l'intrigue et du danger. Jamais il ne s'ennuie, à Londres. L'appétit dévorant de son esprit, jamais n'est contrarié. Pour John et Sherlock, leur terrain de jeu favori. Leur territoire. Et si Sherlock n'était pas handicapé par cette agoraphobie persistante, cette angoisse fulgurante de la foule et des gens, il serait, dans les rues de Londres, un requin passant au milieu d'un ban de carpes. Mais Sherlock, après tant d'années, est encore malade du contact intrusif des êtres humains, cette insupportable propension qu'ils ont à se toucher les uns les autres sans la moindre retenue. John est le seul qu'il veuille sentir contre lui. Le seul dont il désire connaître le goût. L'odeur la plus intime. La chaleur, irradiée de sa peau.
Sherlock veut toucher John.
A son insu, il est emporté par ce calme profond que la nature diffuse en lui, un baume apaisant. Ses couleurs, ses frémissements tranquilles. Il se sent couler au-dehors de lui-même, et laisse à son corps toute émotion. La peur, la douleur, l'indéfinissable tristesse, tout cela se tasse, masse noire, dans un recoin oublié. Il ouvre les yeux, et son regard rencontre, une nouvelle fois, le vert éclatant des ramures estivales.
Il se perd dans la contemplation de l'arbre, et ne se rend compte que John est à ses côtés qu'au moment où le blond saisit entre ses doigts la cigarette qui lui pend au bec.
Sherlock suit du regard la clope fumante. Au vol, sans y penser, il attrape la main de John et l'avance vers son visage. Sans doute, il avait l'intention de récupérer, entre ses lèvres, le filtre de la cigarette. Au lieu de quoi il pose sa bouche, délicatement, sur la paume de John. Une courte, silencieuse exclamation s'échappe de la poitrine de John. Sherlock hume le creux de cette large, puissante main qui, l'espace d'un instant, a tremblé.
« Sherlock ? »
La voix hésitante, enrouée de John.
Sherlock éloigne son visage. Il agrippe la main de John en une poigne ferme.
« Tire-moi. » Sherlock ordonne.
John le tire du sol.
Et Sherlock, le regard fuyant, avance en direction du camp. John sur ses talons. John, dans le dos de Sherlock, élève furtivement sa main à hauteur de sa bouche, et dépose les lèvres à l'endroit même où quelques secondes plus tôt, Sherlock l'a embrassée.
John n'a plus peur.
John n'a plus peur, parce qu'aussi maladroit que Sherlock Holmes puisse être, Sherlock Holmes est en train de le courtiser.
A suivre
J'espère que ça vous a plu, je serais ravie de recevoir vos critiques et impressions :D
Je suis navrée, je poste vraiment lentement. Mais j'adore écrire cette fic et je ne la lâcherai pas ! Un grand merci à ma bêta Gargouilles, qui me rend toujours un super taf.
A bientôt !
Froggy
