Cara était allongée dans l'herbe fraîche du jardin familial, lorsqu'elle entendit un cri retentir à l'intérieur de la petite maison résidentielle. Elle augmenta le volume de sa musique et enfonça les écouteurs plus profondément dans ses oreilles pour atténuer les échanges violents de la famille Miller. Elle ferma les yeux, inspira un grand coup pour capter toutes les effluves qu'apportait la légère brise, et se replongea dans ses pensées.

Cette famille, en façade si ordinaire et des plus banales, était au contraire, assez étonnante.

L'homme, Robert, travaille dans une entreprise de travaux. Sous-directeur, il cherche les contrats et vend l'entreprise à qui veut bien l'entendre pour ensuite superviser l'avancée des travaux afin de satisfaire le client. Il part tôt le matin et rentre vers 19h00 le soir. En rentrant, il hurle sur sa femme et Cara, puis s'affale sur le canapé pour critiquer les nouvelles du jour.

La femme, Eleanor, est de loin le membre de la famille que Cara apprécie le plus. Elle est simple secrétaire dans une petite entreprise locale d'aide à la personne. Elle passe ce qui lui reste de sa journée à faire le ménage, les repas et à s'entretenir. Chaque soirs, elle subit les reproches de son mari, ses coups et puis ses pulsions plus tard dans la soirée. Elle est d'une douceur ahurissante envers sa famille, et déborde d'amour et de générosité malgré la violence dont font preuve les mâles Miller.

Le fils, Jon, âgé de quatorze ans, est le Miller qu'elle déteste le plus. Il passe son temps à traîner dans la ville avec sa bande de copains, et lorsqu'il ne fait pas assez beau pour sortir, ils s'en prennent à Cara. Sa seule issue, s'enfermer à clef dans sa chambre jusqu'à ce qu'Eleanor appelle au dîner. En troisième année de collège, il s'avère être un élève turbulent et insolent, très souvent en retenu et très craint des autres élèves. Il prend exemple sur son père, et réplique sèchement à sa mère dès que celle-ci lui accorde trop d'intérêt.

Cela fait tout juste deux ans que Cara vit dans cette famille, sa précédente famille, adoptive, étant morte dans un accident de voiture. Cara ne s'en rappelle pas très bien, mais elle est marquée par l'attention qu'elle a reçu après cette nouvelle. Les journaux parlaient de l'accident et se penchaient sur cette enfant, de nouveaux orpheline. Elle se rappelle de tous ces visages qui affluaient autour d'elle, des regards peinés mais pleins de curiosité qui la dévisageaient, de toutes ces conversations soit disant compatissantes mais suintant l'avidité.

Elle avait été quelques semaines dans un foyer puis les Miller étaient venus lui rendre visite. Elle se rappelle parfaitement de leur première rencontre.


" Elle jouait dans le petit parc aménagé à l'arrière du bâtiment, lorsqu'elle avait entendu la voix du directeur, trop enjouée pour un jour aussi ordinaire et morose que celui-ci. Il débordait d'enthousiasme et ne cessait de parler, à la limite de ne plus reprendre sa respiration entre chaque phrases qui sortaient de sa bouche. Puis elle avait entendu la réplique sèche d'un homme à la voix rude. Cela l'avait étonnée que quelqu'un puisse avoir une humeur aussi exécrable et si peu de politesse, elle s'était donc retournée pour voir la personne concernée.

Un grand homme aux cheveux courts et noirs, au visage carré dont la barbe accentuait les contours, regardait l'enfant avec des yeux bruns foncé dénués de joie ou d'amour. Il portait un costume classique qui le rendait encore plus rigide et froid.

Puis une voix plus douce et flûtée s'était insinuée dans la conversation. Cara avait posé les yeux sur la petite femme brune au visage curieux dont les traits fins débordaient d'amour. Ses grands yeux bleus roi la couvait et un petit sourire attendri s'était dessiné sur ses lèvres charnues. Rien qu'à voir ce visage, Cara avait instantanément répondu au sourire en esquissant une risette.

Puis, un petit garçon un peu plus âgé qu'elle était sorti de derrière son père et avait jaugé Cara d'un regard empli de mépris et de dégoût. Sa silhouette déjà imposante surmontée d'une touffe noire emmêlée dégageait une prestance similaire à celle de son géniteur. Son regard aussi noir que ses iris avait provoqué une suite de frissons chez la petite fille dont le sourire s'était bien vite effacé. L'homme avait serré la main du directeur, et ce dernier l'avait hélé pour qu'elle les rejoigne. Les bagages de la petite fille avait été emballé en deux en trois mouvements et elle s'était retrouvée sur le trottoir, encadrée par l'homme et son fils, tout aussi enchanté l'un que l'autre d'accueillir Cara. "


Ce souvenir fit frissonner Cara et la sortit de sa rêverie. Sa robe d'été en coton, ornée de grosses fleurs jaunes voletait sous l'effet du petit air, les poils blonds se dressaient sur ses jambes, laissant apparaître une multitude de petits points chair qui témoignaient de ses frissons. Ses jambes dorées après de longues heures à jouer dans le jardin commençaient à s'alourdir, engourdies par le froid provoqué par les courants d'airs rafraîchis en cette heure tardive. La petite fille se releva en époussetant sa robe, enleva les écouteurs et éteignit le baladeur, puis retourna sur le perron pour essuyer ses sandales sur le tapis. Elle tourna la poignée de la porte et entra dans la jolie maison proprement rangée. Elle n'avait pas envie de croiser Jon, occupé à regarder des stupidités à la télévision, alors elle rejoignit discrètement Eleanor dans la cuisine pour l'aider à préparer le repas.

La petite femme, vêtue d'une robe fluide couleur crème et dont les longs cheveux ondulés étaient relevés en un chignon parfaitement enroulé, s'activait en chantonnant. Cara s'accouda sur le plan de travail à côté de la gazinière et regarda ce qui grésillait dans la poêle. Des pommes de terre. Eleanor était une de ces femmes qui cuisinait toujours des plats très savoureux mais peu caloriques, veillant à la santé de sa famille tout en les régalant. La femme passa délicatement une main distraite dans la longue chevelure brune de la petite fille tout en continuant de cuisiner, laissant son regard papillonner jusqu'au visage de l'enfant avant de lui sourire presque amoureusement.

Elle confia à l'enfant la tâche d'éplucher les carottes et de les couper en rondelles tandis qu'elle-même mettait au four les cuisses de lapin. À 19h00, Robert rentra bruyamment, ruminant sa journée comme à l'accoutumée. Il entra dans la cuisine, bouscula Eleanor en ouvrant le frigo et en sortit une bouteille de Heineken pour la boire en face de Cara. Il observa étrangement la petite fille d'un œil mauvais, puis posa brutalement sa bière sur la table, faisant sursauter Cara qui se planta le couteau sur le bout du doigt. Il se releva d'un coup en inspirant par le nez comme le ferai un taureau, puis commença à beugler. Cara prit peur et resta pantoise devant la scène, s'étonnant de la réaction imprévisible de l'homme. Celui-ci empoigna les cheveux de la petite fille et la tira violemment de sa chaise pour la projeter contre les placards du bas. Elle se cogna la tête contre le rebord du plan de travail et s'écrasa au sol. Une vive douleur remonta à plusieurs endroits en même temps, mais Cara n'eut pas le temps d'y réfléchir car l'homme continua son esclandre. L'enfant s'échappa furtivement et monta dans sa chambre pour s'y enfermer.

Elle attendit un long moment jusqu'à ce qu'Eleanor appelle au dîner, entendant malgré elle les cris provenant du rez-de-chaussée. La soirée se passa silencieusement et la petite fille s'endormit facilement, oubliant Robert pour se plonger dans des rêves bien loin de sa réalité.

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Cara se réveilla alors que les rayons du soleil venaient tout juste de percer à travers les rideaux de sa chambre. Encore toute engourdie, elle s'étira paresseusement puis posa les pieds sur ses chaussons et les enfila. Elle descendit lentement jusqu'à la salle à manger, vit que par bonheur il n'y avait aucune trace de Jon, et alla chercher son petit-déjeuner à la cuisine. Eleanor nettoyait la vitre de la fenêtre, laissant entrer l'air frais du matin. Elle sursauta en entendant Cara la saluer poliment et se retourna pour la regarder. La petite fille ouvrit la bouche de béatitude. La femme aux magnifiques yeux bleus voyait sa paupière maquillée d'un rond foncé et probablement douloureux. Eleanor se tourna légèrement pour cacher son côté blessé du visage, et esquissa un faible sourire du coin opposé de la bouche. Elle déposa un long baiser sur le front de la petite fille et se retourna pour lui préparer son petit-déjeuner. Un bruissement attira l'attention de l'enfant, qui se retourna et vit qu'une enveloppe avait été glissée dans l'ouverture de la porte destinée à cette entreprise. Elle se précipita pour la ramasser et la rapporter à Eleanor, mais en voyant le nom indiqué dessus, elle s'arrêta en plein élan. Cette enveloppe lui était adressée. Gênée, elle retourna à la cuisine, appréhendant la réaction et le jugement qu'aurait la femme brune. Mais à sa plus grande surprise, elle lui offrit un grand sourire et lui permit de l'ouvrir.

Toute réjouie, Cara s'installa sur une chaise, retourna l'enveloppe et décolla le sceau qui avait été tamponné. Elle fit glisser un parchemin hors de l'enveloppe et le déplia.

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COLLÈGE POUDLARD- ÉCOLE DE SORCELLERIE.

C.