Chapitre 2 - Dialogues de sourds
Le lendemain matin, l'ambiance était tendue à la table du petit déjeuner. Ben et Han s'ignorait superbement, le nez dans leur café. Rey rentra dans la pièce comme une tornade. Elle attrapa un bol, le remplit de lait en remettant la bouteille vide dans le frigo, prit la dernière brioche posé près du bol de Ben sans lui demander son avis et mordit à pleines dents dedans en s'asseyant sur le bord de la table.
« -Rey, peux-tu t'asseoir sur une chaise autour de la table avec nous, s'il te plaît, la pria Leïa.
-Pourquoiche? répondit la jeune fille la bouche pleine.
Ben grommela quelque chose sur la distinction (ou plutôt l'absence de distinction) que Rey préféra ignorer.
-On a toujours fait comme ça avec Han.
Leia accusa le coup. Elle ne s'était toujours pas habituée au fait que Rey appelle son père par son prénom.
-Et bien nouvelle famille, nouvelle règle, asséna Leïa.
Rey souffla mais obtempéra. Han se racla la gorge.
-Rey, pour hier soir… heu… commença t-il mal à l'aise, j'aimerai que tu t'abstiennes d'inviter de jeunes gens dans ta chambre à l'avenir, surtout à la nuit tombée.
Ben avait touché à un point sensible finalement et voilà qu'il essayait maintenant de jouer au père responsable. Trop drôle!
-Han! soupira sa fille. C'était Poe. Crois-moi s'il était ici il ne comprendrait pas ce que tu sous-entends même si je lui faisais un dessin.
-Il est demeuré, se sentit obligé d'expliquer Ben.
-Non, il n'est pas demeuré, pauvre tache.
-Rey, parle poliment à ton frère.
-Je ne suis pas son frère!
-Encore heureux!
-Sale morveuse!
-Tête d'ampoule!
-ça suffit maintenant.
Leia avait à peine élevé la voix mais cela suffit à les faire taire.
-Rey, que ce soit innocent ou pas, tu n'inviteras plus de garçon dans ta chambre sans notre permission, point final. Et toi Ben, je crois t'avoir déjà demandé de faire des efforts. Tes piques incessantes sont fatigantes.
-Oui, m'man, pardon, marmonna t-il.
Rey lui tira la langue, moqueuse dès que Leïa et Han leur tournèrent le dos. Ben serra les poings sous la table. Mais quelle peste!
Rey et Ben arrivèrent ensemble au lycée contre leur volonté. C'était la première fois depuis le mariage de leurs parents il y a un mois et leur installation ensemble. Leïa avait insisté pour qu'ils commencent à faire les choses « comme une vraie famille ». Ben avait protesté pour la forme mais il avait fini par céder. Sa mère avait plus d'expérience en « tête dure » et il avait rarement le dessus dans leurs affrontements verbaux.
Rey avait dû changer de lycée car son ancien domicile était plus éloigné et elle fréquentait alors un autre établissement. La jeune fille n'avait toutefois eu aucun mal à s'intégrer. Culottée et frondeuse, elle s'était imposée comme une des fortes têtes du lycée, se créant d'innombrables inimitiés (mais pour qui se prenait cette pimbêche?) mais aussi l'admiration de bon nombre de garçons.
A peine le portail franchi, Rey courut rejoindre sa bande d'amis dont elle était très vite devenue le leader bien qu'elle soit la « petite nouvelle ».
« -Ciao, le nerd!
-Va te faire voir!
Il y avait Finn, son meilleur ami, la peau chocolat et la bouille ronde, il était un peu le comique, souvent bien malgré lui, du groupe et Hux, rouquin un peu pète-sec, l'intello. Rey était la fille de la bande, courtisée par Finn (« pathétique », pensait Ben en le voyant parader devant Rey comme un chiot quémandant une caresse) mais un peu garçon manqué, sportive compétitrice dans l'âme, une amourette n'était pas ce qu'elle cherchait. Et puis il y avait Poe. Poe intriguait Ben. Il était disons… différent. Par exemple, là, il portait une sorte de combinaison orange vif et des lunettes de pilote vintage au-dessus du crâne. il avait toujours l'air d'être n'importe où sauf là où il était vraiment. Par des échos, Ben savait qu'il décontenançait non seulement ses camarades mais aussi ses professeurs. On pouvait être en pleine discussion avec lui et soudain, il n'était littéralement plus avec nous. Ou alors il sortait une réflexion qui n'avait rien à voir avec le sujet abordé.
Ben était plongé dans ces pensées et fixait la bande sans s'en rendre compte. Poe leva la tête. En le voyant, un large sourire illumina son visage et il lui fit un grand signe de la main pour lui dire bonjour. Ben sursauta un peu et répondit d'un vague geste gêné. Voilà, c'était du Poe tout craché. Ils ne s'étaient jamais échangés un mot et il le saluait comme s'ils étaient les meilleurs amis du monde.
Il sentit quelqu'un arriver derrière lui. Il la reconnut sans même la regarder.
-Salut Phasma.
-Salut, Organa.
Elle suivit son regard et s'avisa du petit groupe qui riait bruyamment, enfin sauf Poe perdu dans la contemplation intensive de son crayon. Peut-être détenait-il la vérité sur le sens de la vie…
-Comment tu fais pour la supporter tous les jours? Moi je pèterai un cable. Déjà rien que subir ses caprices de petite fille gâtée au lycée me rend dingue!
-J'espère que ça ne durera pas trop longtemps. Ma mère va bien finir par retrouver la raison et se rendre compte que ce mariage avec ce looser était une erreur monumentale.
-J'espère pour toi… et ta mère!
-Elle est intelligente, cultivée, raffinée. Comment elle a pu tomber… amoureuse, il prononça ce mot avec dégoût, de cet aventurier du dimanche qui ne prend des douches que les mois impairs et pense que la pizza est de la grande cuisine?
Il soupira. Il devait prendre son mal en patience. Il ne doutait pas que bientôt tout redeviendrait à la normale: sa mère quitterait Han et ils s'installeraient de nouveau rien que tous les deux, tranquilles.
« -Salut.
-Heu… salut.
Ben avait deux heures de libre en deux cours et comme d'habitude, il les passait à la bibliothèque pour étudier. Quand il avait aperçu une ombre au-dessus de lui, il avait machinalement levé la tête pour s'aviser de qui s'installer en face. Il réprima un hoquet de surprise en reconnaissant Poe.
-Tu lis quoi?
-Hein?
-Ton livre, c'est quoi? Moi j'ai trouvé ce livre passionnant, embraya t-il ans attendre sa réponse, Le bouton à travers les âges, tu connais?
-Heu, non mais ça doit être… intéressant.
Ben s'était légèrement reculé sur sa chaise.
-Ouais! Enfin pas autant que les boîtes de sardines, asséna Poe sur le ton de l'évidence.
-Les boîtes de sardines?
-Oui, je les collectionne.
-Pourquoi?
-Pourquoi quoi?
Bon commençait à avoir mal à la tête.
-Pourquoi tu collectionnes des boîtes de conserve?
-De sardines. Pourquoi pas surtout? Qui n'aime pas les sardines?
-Les végétariens.
-T'es végétarien?
-Non, mais…
-Bon, alors t'aimes les sardines. Et les boîtes de sardines.
-En fait, je pense à devenir végétarien, je mange déjà peu de viande.
Mais pourquoi il lui racontait ça?
-Ah… Mais les boîtes de sardines, c'est pas de la viande. Il y en a des très rares. Et très recherchées. j'en ai une chinoise qui date des années 50…
Ok, Ben ne savait plus comment avait démarré cette conversation surréaliste mais il devait l'arrêter au plus vite. Il voyait les autres leur lançaient des regards sévères.
-Mais t'es pas censé être en cours là? réussit-il à l'interrompre dans son exposé des grandes boîtes de sardines à travers les âges.
-Non, j'ai été viré.
-Pourquoi?
-Le prof de de géo, c'est un vrai dictateur. Tu oses douter de la théorie de Galilée et ça y est! T'es un danger pour la société.
-La théorie de Galilée? Comme quoi la Terre est ronde? Mais la Terre est ronde, s'offusqua soudain Ben suffoquant sous l'indignation.
-ça, c'est ce qu'on veut nous faire croire.
Non, cette fois l'esprit rationnel de Ben ne pouvait l'ignorer.
-La Terre est ronde. ce n'est pas une « théorie », c'est un fait, asséna t-il au bord de l'apoplexie.
-Prouve-le!
-Tout le prouve! s'indigna Ben qui n'en revenait pas. Enfin… Le tour du monde de Colomb, les photos satellites…
-Conspiration.
-Conspi…? Tu te fous de moi, c'est ça? C'est une blague? Bien sûr, c'est Rey, c'est ça?
Poe prit une sincère mine d'innocence.
-Non. pourquoi? Tu penses que Rey est d'accord avec moi?
-Je pense que Rey n'est qu'une sale petite peste qui aime me faire tourner un bourrique.
-C'est pas très sympa, je l'aime bien.
-Ouais, je vois comment tu l'aimes « bien ».
Le regard d'incompréhension complète de Poe le surprit. Comme s'il n'avait aucune idée de à quoi il pouvait faire allusion. Il se rappela des paroles de Rey le matin même. Peut-être était-il parfaitement sincère… et idiot! Non mais, il était sérieux? Ben le dévisagea. Ses grands yeux noirs curieux, ses boucles désordonnés, ses lèvres pleines, son teint naturellement hâlé. Il était adorable. Et terriblement mignon. Attends… est-ce qu'il venait de penser que Poe l'extra-terrestre était mignon? Oui, il l'avait pensé et c'était vrai. Il y avait quelque chose de charmant dans sa bizarrerie naïve, dans ses tenues improbables, dans son regard qui semblait toujours voir des choses que le commun des mortels ne voyait pas. « Ouais, des trucs de schizo », lui souffla une petite voix.
À suivre…
