Chapitre 2: Communication impossible.
La dispute qui avait eu lieu chez le notaire n'était qu'un avant goût des conflits quotidiens qu'ils allaient connaître.
Ils avaient décidé de suivre les conseils du notaire et de cohabiter ensemble pour s'occuper d'Alex partager sa tutelle.
Après de multiples protestations, Ian avait réussi à convaincre Yassen de venir emménager chez lui, à Chelsea.
La maison couleur claire et où le lierre grimpait jusqu'au niveau du toit était située dans un espace assez reculé; si bien que Ian Rider ne se souciait pas des questions que pourrait se poser le voisinage au sujet de l'homme et du bébé venaient de s'installer chez lui.
Yassen fut étonné de voir qu'il vivait dans une demeure aussi spacieuse. Il y avait trois chambres, un grand bureau deux salles de bains, une cuisine séparée de la salle à manger. Le salon était décoré avec sobriété mais on devinait les goûts de luxe de son propriétaire.
Le Russe ressentit un pincement au coeur en songeant que c'était le premier foyer qu'il regagnait depuis la perte de ses parents.
Normalement il aurait dû vivre avec John et au lieu de cela il vivait avec la personne qui le haïssait le plus.
Si l'Anglais ne lui avait pas fait un accueil chaleureux, il lui avait néanmoins laissé une chambre. Etant donné son antipathie, il aurait très bien pu le laisser dormir sur le canapé.
La première dispute suivit de peu l'emménagement: Ian Rider fit savoir qu'il ne tolérerait aucune arme à feu au sein de sa maison.
Yassen accepta cette contrainte mais il ne se gêna pas pour faire remarquer qu'il n'avait pas besoin d'arme pour se débarrasser de lui.
La seconde dispute s'enclencha quand Ian avertit le Russe que durant ses périodes de déplacements, il prévoyait d'engager une nounou pour s'assurer de la sécurité d'Alex.
- Je n'aurais pas confiance en une inconnue, il me faudrait des semaines pour vérifier qu'elle est fiable, contesta Yassen.
-Moi, c'est en toi que je n'ai pas confiance, et comme tu vois, je prends le risque, avait répliqué Ian sarcastique.
Finalement, ce fut Yassen qui obtint gain de cause en soulignant que les services sociaux pourraient voir d'un mauvais oeil le fait qu'Alex soit relégué à une nurse: cela impliquait qu'à deux ils n'étaient pas capables de s'occuper correctement d'un enfant.
Quatre jours plus tard, Yassen reprocha à Ian d'avoir manqué plusieurs cours pour apprendre à s'occuper du bébé.
Cela avait été embarrassant pour Yassen d'être obligé de s'inscrire à un cours qui ne regroupait que de jeunes parents ou des femmes célibataires. Et même s'il ne portait pas Ian dans son coeur, ça le rassurait de savoir qu'ils allaient suivre cette formation ensemble.
Il s'était réjoui trop vite. Ian était venu au premier cours comme pour dire qu'il y avait mis les pieds, par la suite il trouva toutes sortes d'excuses pour ne plus s'y rendre.
Yassen ne s'attarda pas trop à le lui reprocher, reconnaissant que si lui- même travaillait, il aurait volontiers fait des heures supplémentaires pour éviter cette formation.
Néanmoins cet apprentissage lui avait permis de se renseigner sur tout ce qu'il y avait à savoir au sujet des bébés. Il pouvait changer Alex, lui faire prendre son bain, l'habiller, le nourrir et prendre sa température pour savoir s'il allait bien.
C'était important de surveiller régulièrement son état: Alex sortait d'une otite aggravée, lorsqu'ils étaient partis le récupérer à l'hôpital, le médecin leur avait dit de prendre sa température toutes les quatre heures et de le ramener immédiatement en cas de poussée de fièvre.
Le Russe avait été sceptique à l'idée d'élever un enfant. Il se demandait où cette histoire le mènerait et s'il en était capable. Scorpia attendait son retour, les dirigeants seraient furieux s'ils apprenaient la nouvelle.
En réalité il voulait juste s'assurer qu'Alex était entre de bonnes mains, il devait bien ça à John et à Helen. Lorsqu'il aura assez confiance en Ian, il pourrait partir et continuer sa vie.
Or pour le moment ce jour n'était pas près d'arriver.
Outre que ses absences à répétition, Ian laissait volontiers Yassen prendre soin de son neveu et ce n'était pas parce qu'il avait foi en lui.
Le Russe était scandalisé par son égoïsme, après tout c'était Ian qui avait voulu obtenir la garde exclusive d'Alex.
Yassen taisait sa colère mais il savait qu'il ne tarderait pas à exploser.
L'atmosphère était détestable: lui et Ian vivaient ensemble mais ils ne partageaient aucun moment de convivialité, aucune activité.
Leur seul point, John Rider était aussi celui qui les divisait. Et la seule chose qui les avaient conduits à se réunir était Alex.
Mais plus les jours passaient et plus ils s'interrogeaient sur ce choix : ils ne communiquaient qu'à renforts de cris et de disputes. C'était insupportable et Alex le leur rappelait à travers ses pleurs.
Yassen tenait tête à Ian bien qu'il avait conscience de briser les règles d'hospitalité. Au fond, il était attristé par la situation. C'était difficile de faire son deuil dans un environnement aussi tendu. Si lui et Ian avaient été bons amis, ils auraient pu surmonter cette épreuve à deux, au lieu de cela ils se déchiraient.
Le Russe devinait que pour Ian Rider aussi c'était brutal: il avait l'impression qu'il était dépassé par la situation. On devinait que c'était un homme qui savait se maîtriser mais pour une raison inconnue à Yassen, Ian le tenait responsable d'un autre crime que celui d'avoir été l'amant de son frère.
Un soir, alors qu'ils ne s'étaient pas adressés la parole de toute la journée, chose qui n'était pas rare, Yassen décida d'en avoir le coeur net. Il rejoignit Ian dans le salon pour avoir une conversation avec lui.
S'il se montrait raisonnable, si lui aussi était las de cette situation pénible, il consentirait à faire la paix. Le Russe en était presque convaincu.
-Alex est couché, je lui ai fait prendre son bain, informa Yassen.
L'Anglais hocha la tête pour toute réponse. Il lui fallut plus d'une minute pour se rendre compte que le Russe attendait quelque chose de lui. Il n'avait pas quitté les lieux.
-Autre chose? Demanda Ian sur un ton qui se voulait cordial.
Il ne voulait pas ouvrir les hostilités.
-Ce n'est déjà pas facile de cohabiter sous le même toit. Et ça ne va pas s'arranger si tu ne fais pas d'efforts de ton côté.
-Je fais mon maximum pour te supporter, trancha Ian d'une voix calme.
-J'en doute, encaissa Yassen. Ou alors c'est loin d'être suffisant. Reconnais que l'atmosphère est toxique.
-Toi non plus tu ne me rends pas la vie facile.
-Je m'occupe d'Alex et de la maison sans me plaindre, sans te reprocher tes absences. Je ne suis pas aussi patient d'habitude.
Dans la mesure où Ian prenait à sa charge toutes les dépenses financières, sous prétexte qu'il ne voulait pas de l'argent sale de son colocataire, Yassen avait trouvé juste de s'occuper de certaines tâches ménagères.
-Si tu n'étais pas là je n'aurais pas à fuir ma propre maison! Fit remarquer Ian.
-Dois-je comprendre que c'est moi que tu cherches à fuir et pas tes responsabilités envers Alex?
-Je mentirai en disant le contraire, confirma Ian.
Cette fois Yassen ne put se contenir. Il explosa :
-L'unique raison pour laquelle tu me hais c'est parce que j'ai eu le malheur de tomber amoureux de John!
-Tu as utilisé le bon terme: malheur, releva Ian en quittant le fauteuil.
-Tu veux que je te dise? Je ne regrette rien. Quoique tu puisses en penser on s'aimait vraiment. Ma présence ici prouve que je tenais à lui alors si tu veux blâmer quelqu'un pour ce qui lui est arrivé, change de victime.
Ian nota que Yassen avait encore du mal à prononcer le mot "mort" pour parler de John. Il n'en fut pas ému pour autant.
-J'ai toutes les raisons du monde t'en vouloir. Tu m'as fait perdre un être cher.
Le sujet tabou revenait sur le tapis. Yassen ne se laissa pas faire. Il ne laisserait jamais personne l'accuser de la mort de John. Il s'en voulait déjà trop comme ça.
-Tu considères que c'est de ma faute si on a tiré sur John? Dit le Russe d'une voix douce mais menaçante.
Ian soutint son regard. On y lisait une expression de mépris et de dégoût. Il était prêt à se ruer sur le Russe mais il se retint.
Il préféra lui avouer la vérité, celle dont Yassen était loin de se douter.
-Très bien. J'admets que tu n'es pas responsable de l'incident qui a coûté la vie de John. Mais qu'en est-il pour Ash?
La colère de Yassen laissa place au choc.
Comment Ian pouvait-il connaître Ash?
L'Anglais parut deviner la surprise du Russe.
-Tu ne t'en souviens peut-être pas. Après tout ce n'est qu'une de tes nombreuses victimes. A ce propos combien en as-tu tué en tout? Combien de vies as-tu détruites Yassen Gregorovitch? Ash était mon ami. Il connaissait John avant même que tu sois son amant. Mais ça ne t'a pas empêché de le tuer sous ses yeux!
Voyant que Yassen restait sans voix, Ian continua de déverser sa rancune.
Il en voulait terriblement au Russe. Ash était son ami et coéquipier. Il avait hésité à en parler car il avait eu peur de trahir son identité d'espion mais à présent il savourait l'effet de ses paroles.
-Il était venu pour vous aider, parce John lui avait dit que tu étais d'accord pour quitter Scorpia. Mais toi tu n'as pas hésité à le descendre. Jamais je ne pourrai te le pardonner.
-Il le méritait! Cria Yassen malgré lui.
Ian reçu cette réponse comme une gifle. Il dévisagea Yassen avec force.
Le Russe ferma les yeux pour refouler ce souvenir douloureux.
Ainsi le dénommé Ash s'était lié d'amitié avec Ian. Et peut-être même avec John. Tout à coup il fut pris de nausée.
Il comprenait à présent le ressenti de Ian à son égard.
C'était injuste. Il ne l'avait jamais dit à personne, même John n'était pas au courant.
Et pourtant, aujourd'hui, devant un homme qui le méprisait, il devait de rétablir la vérité. Ian Rider le prenait pour un monstre qui tue pour le plaisir et Yassen devait se disculper.
-Il n'était pas venu pour nous aider. Il était venu pour me tuer, repris Yassen d'une voix légèrement tremblante.
-Tu mens ! Cracha Ian.
-Je te dis la vérité ! Continua Yassen. Et je n' ai rien à faire de ton pardon ! Il était venu pour me tuer et mais c'est John qui a été...
-Ça suffit tais-toi! Siffla Ian.
-Il m'a torturé quand j'étais enfant! Je n'avais que 14 ans! Il m'a reconnu et il voulait finir le sale boulot !
-Je ne te crois pas !
-Si ! Il faut que tu me croies !
Ian était pris d'un violent vertige. Ce que Yassen venait de lui dire était impossible. Il ne voulait pas en entendre davantage.
-C'est de sa faute si ton frère est décédé, insista Yassen d'un ton calme.
Ian hocha vigoureusement la tête.
-Tu aurais préféré que je me laisse tuer par lui! Reprocha Yassen.
Ian avait cru pouvoir pousser Yassen à bout mais la situation venait de s'inverser.
Il s'entendit répondre des horreurs qu'il était loin de penser mais ça, Yassen ne pouvait le savoir.
-C'est ce que je j'aurai voulu.
Yassen ne put articuler un mot. Même lui n'aurait jamais pu souhaiter une chose pareille à Ian.
-Si ça aurait pu sauver John, alors j'aurai été heureux qu'Ash t'assassine quand tu avais 14 ans, continua Ian d'un ton glacial.
Il s'attendait à ce que Yassen le frappe. Il l'avait cherché. Et pourtant le Russe ne fit même pas un geste vers lui.
-Et bien considère qu'il a réussi. Fais comme je n'existais pas. Pour moi aussi, John Rider n'a désormais plus de frère, annonça le Russe d'une voix blanche.
Il tourna les talons et laissa Ian seul dans le salon.
Ian lui en voudrait toute sa vie pour la mort de son ami et Yassen ne lui pardonnerait jamais d'avoir pris le parti de son bourreau.
Il avait espéré briser la glace qu'il y avait entre eux ce soir. Ça s'était soldé par un désastre et maintenant ils en étaient au point mort.
Il ne pourrait plus rien advenir de bon entre eux dans cette maison.
Ils en prirent conscience le soir, lorsque aucun des deux ne parvint à s'endormir.
