Chapitre 3: Souffrir en silence
-Il le méritait !
Ian se releva et secoua la tête. Il était deux heures du matin. Et il était en sueur.
-C'est à cause de lui si ton frère est mort !
C'était la troisième fois cette semaine qu'il s'éveillait en pleine nuit à cause de ce que lui avait révélé Yassen.
Bien sûr, il ne le croyait pas. Il n'avait aucune raison de le croire. Cependant, malgré les cachets d'aspirine et les somnifères, aucun remède ne pouvait lui ôter ce martèlement de la tête.
Il entendait la voix du Russe qui le suppliait de le croire. Si ça continuait, il finirait par devenir fou.
Loin de lui faire remettre en cause ses certitudes, cette révélation attisa sa colère contre Yassen Gregorovitch.
Sa présence était un blasphème à la mémoire de John et d'Ash selon lui. Si le Russe ne témoignait pas tant d'intérêt pour Alex, s'il ne s'occupait pas aussi bien de lui, Ian l'aurait renvoyé de chez lui depuis longtemps.
Mais le Russe ne semblait plus être dérangé par sa présence, il avait tenu sa promesse: Ian était devenu invisible à ses yeux. Il ne lui adressait pas la parole pendant des jours , et lorsqu'il le faisait, son ton était froid, sans enthousiasme et peu engageant:
-Alex a besoin d'être changé.
C'était toujours parce qu'il y était obligé.
Ian poussa un soupir avant de se décider à se lever. Quand il le pouvait, le Russe essayait de faire appel à lui le moins souvent possible. Mais s'occuper d'un enfant en bas âge était compliqué, il était souvent pris entre deux corvées et il avait besoin d'être secondé par moment. C'était uniquement dans ces moments là qu'il s'en remettait à Ian.
Yassen ne pouvait pas dire qu'il appréciait tout particulièrement d'avoir à s'occuper d'Alex, il avait moins de temps pour lui et il devenait nerveux, la peur de ne pas faire les choses correctement l'angoissait.
Alex avait brisé son quotidien, le Russe ne fréquentait plus la salle de sport aussi souvent, et il s'estimait heureux lorsqu'il parvenait à avoir quatre heures de sommeil d'affilées, sans être éveillé par les pleurs du nourrisson.
D'un autre côté, ça lui permettait d'avoir l'esprit occupé et se sentir moins en peine.
A l'inverse, le fait que Yassen comblait l'ensemble des besoins d'Alex déchargeait beaucoup Ian. Il continuait de travailler sans voir son rythme de vie brisé. Toutefois, il préférait laisser le moins possible le Russe seul dans sa maison.
Bien sûr, il s'était arrangé pour ne laisser en vue aucun objet compromettant, mais Yassen pouvait profiter de son absence pour mettre son nez dans ses affaires.
Néanmoins, lui-même, n'était pas contre l'idée d'avoir l'occasion de fouiller dans les affaires du Russe. Il espérait effectuer une découverte qui l'amènerait à se confondre. Cette envie se faisait plus intense depuis qu'il avait porté des accusations contre Ash.
Il fit plusieurs tentatives infructueuses, sans jamais rien découvrir d'intéressant. Comme Yassen ne quittait que très rarement la maison, il n'avait pas assez de temps pour examiner ses effets avec soin.
Quelques fois, Ian prétextait une sortie en prenant Alex avec lui, il insistait sur la possibilité qu'il avait de rentrer tard. En réalité, il revenait au domicile avec des heures d'avance dans le but de surprendre le Russe en flagrant délit.
La seule chose qu'il apprit, et ce fut une surprise agréable dut-il reconnaître, c'était que le Russe profitait d'avoir la maison pour lui seul pour jouer du violoncelle.
Ian constata avec déplaisir qu'il était très doué. Il fut dégoûté de se surprendre à apprécier sa musique. Il resta dans les escaliers à l'écouter en cachette, il aurait pu l'écouter pendant des heures mais Alex avait trahi leur présence par ses pleurs.
Quand Yassen descendit les escaliers, Ian fit comme si de rien n'était, il donna un bain à Alex puis laissa le relais à Yassen pour aller s'enfermer dans sa chambre.
Il garda en tête qu'il fallait qu'il se débrouille pour trouver un moyen d'accéder à la chambre du Russe en toute discrétion.
L'occasion lui fut donnée quelques jours après, Yassen dut sortir pour faire des courses et il confia à Ian la surveillance d'Alex:
-Vérifie sa température toute les une heure, ce sont les recommandations du docteur. Il est malade ces temps-ci, expliqua Yassen.
Ian l'écouta d'une oreille distraite, impatient d'avoir enfin l'opportunité de satisfaire sa curiosité.
Après avoir entendu la porte claquer, Ian monta dans la chambre d'Alex, il jeta un bref coup d'oeil au berceau avant d'en venir à l'essentiel: la chambre de Yassen.
Il prêta une attention toute particulière à la disposition des objets, Yassen était visiblement très ordonné. Ou peut-être qu'il ne se sentait pas suffisamment à l'aise pour oser mettre du désordre. Cela ne posait pas problème à Ian, au contraire.
Il commença par ouvrir les tiroirs de la commode, ils étaient tous vides à l'exception du premier. Dans l'armoire Yassen n'avait entreposé que quelques vêtements, rien d'extraordinaire.
Ian commençait à perdre patience, il mit moins de réserve dans ses gestes et finit par se montrer plus pressant. Il était impossible que Yassen ait renoncé définitivement à Scorpia , il devait y avoir un élément qui l'incriminait ou qui trahissait son appartenance à ce milieu.
Les secondes se transformèrent en de longues minutes pour finir en de longues heures.
Toujours rien. Pas une lettre, ni même un mot. Yassen ne devait pas avoir d'amis qui prenaient de ses nouvelles.
Ce n'était pas une critique, Ian était dans le même cas que lui.
L'Anglais finit par s'asseoir sur le lit. Son regard s'arrêta sur la bibliothèque du Russe. Il aimait lire apparemment, mais il ne semblait pas s'être livré à cette activité depuis longtemps.
C'était le seul endroit que Ian n'avait pas encore fouillé, et même s'il n'espérait rien trouver dedans, il jugea qu'il n'avait rien à perdre.
Les livres étaient vieux, parfois très abîmés. Ils lui paraissaient familiers. Ian fut surpris de voir qu'ils étaient tous en anglais. Il en prit un au hasard et l'ouvrit. Un nom était inscrit à l'intérieur.
Il tressaillit en reconnaissant l'écriture de son frère.
Une immense tristesse l'envahit quand il comprit que John Rider avait laissé tous ses livres à Yassen.
Il fut tenté de tout jeter par terre, le Russe ne méritait pas de conserver ne serait-ce qu'un souvenir de John.
Ian Rider se serait laissé guider par son impulsion si une voix ne l'avait pas arrêté:
-Que fais-tu ici !
Ian sursauta. Il n'avait pas entendu Yassen rentrer.
Il déposa le livre sur le lit, inutile de nier ce qu'il avait fait, il était pris sur le fait.
-C'était à John. Pourquoi sont-ils ici?
-Ils me les as donné, déclara Yassen.
-Dis plutôt que tu t'es servi ! Je n'arrive à pas à croire que tu aies pu piller ses affaires.
-Et toi de quel droit fouilles-tu dans les miennes ? Rétorqua Yassen fou de rage.
-Tu sais très bien ce qui m'a conduit à le faire. Je n'ai pas confiance en toi. Et puis, je te rappelle que tu vis chez moi, je n'ai pas à justifier mes actes dans ma propre maison.
Yassen se força à garder son calme. Devant sa mine déconfite, Ian se permit d'ajouter:
-Ne t'en fais, tes secrets son bien gardés. Malgré tout le temps que j'ai passé dans ta chambre je n'ai rien trouvé.
Yassen affichait à présent un visage horrifié.
-J'ai manqué quelque chose? Ironisa Ian.
Sa stupeur n'était toujours pas passée mais le Russe parvint tout de même à déglutir :
-Tu es là depuis combien de temps? Demanda t-il d'un ton inquiet.
-Depuis que tu es sorti, avoua Ian avec nonchalance.
-Mais je suis sorti il y a plus de trois heures ! Scandalisa Yassen. Qu'as-tu fais d'Alex?
Ian mit un temps avant de comprendre le sens de sa question. Le Russe n'attendit pas de réponse de sa part, il se précipita dans la chambre du bébé et Ian lui emboîta le pas .
-Il a l'air d'aller bien, dit Ian d'un ton qui se voulait confiant, en se penchant sur son berceau.
Yassen voulut vérifier par lui-même, il posa une main sur la poitrine de l'enfant.
Sa réaction fut immédiate, il s'empara de son téléphone et appela les urgences:
-J'ai un bébé de moins de six mois qui a une température de 39 degrés. Son souffle est irrégulier.
-Quoi ! S'exclama Ian.
Quand Yassen raccrocha, il avait déjà préparé les affaires d'Alex pour l'amener à l'hôpital.
Ian était bouleversé. Pire, il avait peur.
La situation lui échappait alors que c'était lui qui l'avait provoqué. Le Russe le bouscula pour partir au plus vite puis il s'aperçut qu'il n'aurait pas le temps de commander un taxi.
-Tes clefs, exigea Yassen.
Il n'avait pas encore de voiture.
-Je t'accompagne, proposa Ian d'une voix tremblante.
-Sûrement pas, interdit Yassen d'un ton glacial.
-Je suis son oncle, je viens. Insista t-il.
-Tu étais censé veiller sur lui !L'accusa Yassen d'un ton méprisant
-Je viens, Yassen ! Hurla Ian d'une voix proche de l'hystérie.
Yassen capitula, non pas parce que son ton était empli de remords mais parce que la situation était alarmante.
Durant tout le trajet, Ian essaya de se renseigner davantage sur l'état d'Alex mais Yassen refusait de lui répondre. Ian s'était alors focalisé sur le trajet en tenant le volant d'une main tremblante.
Arrivés à l'hôpital, Yassen fut immédiatement accueilli par le docteur qui prit en charge Alex.
Ils restèrent dans la salle d'attente, assaillis de craintes.
-Je... Je suis désolé. Je n'aurais jamais dû le laisser seul, tenta de s'excuser Ian en lançant un regard désolé au Russe.
Yassen ne l'entendait pas. Ou plutôt il ne voulait pas l'entendre. Il était à la fois furieux et déçu. Ian lui avait prouvé une fois de plus qu'il ne se sentait pas concerné par l'éducation d'Alex.
Une heure après le médecin arriva.
Pour leur plus grand soulagement, Alex n'était plus en danger mais il allait tout de même devoir rester à l'hôpital pour la nuit.
Yassen préféra passer la nuit à l'hôpital et Ian le suivit dans sa décision.
Ce fut l'une des nuits les plus longues de sa vie, il essaya plusieurs fois d'avoir une explication avec Yassen mais c'était sans appel. Le Russe avait le regard lointain, il était perdu dans ses pensées.
Enfin, arriva l'heure pour eux de récupérer Alex. Le médecin les mit en garde, ils devraient rester en alerte pour deux semaines à venir.
Quand Ian voulu prendre Alex dans ses bras, Yassen l'en empêcha.
Ian ne perdit pas patience, après tout Yassen avait tous les droits d'être en colère contre lui. D'ailleurs il l'était lui aussi.
Il se rassura en se disant que Yassen serait plus disposé à lui parler lorsqu'ils seront rentrés.
Ian prit le volant, le coeur toujours gros mais moins qu'à l'aller. Alex était en bonne santé maintenant, c'était l'essentiel.
Il n'était pas encore arrivés chez eux lorsque Yassen demanda à Ian de s'arrêter en plein centre ville.
L'Anglais ne comprit pas pourquoi cette demande soudaine mais il obtempéra sans poser de question. Il remarqua une pharmacie dans la rue d'en face et crut que Yassen voulait aller récupérer les médicaments d'Alex.
Mais Yassen avait une autre idée en tête. Il prit le landau d'une main et sortie vivement de la voiture.
Ian sortit précipitamment.
-Qu'est-ce que tu fais? Où vas-tu comme ça? Fit-il en craignant sa réponse.
-Je pars, dit simplement Yassen.
Il n'avait pas annoncé cela sur un ton vindicatif, sa voix était douce et raisonnable.
-Tu ne peux pas partir comme ça, s'opposa Ian.
-Je vais me prendre une chambre d'hôtel avec Alex en attendant de me trouver un appartement, ajouta le Russe sans tenir compte de sa contestation.
Ian fut pris d'un violent vertige, il faillit s'évanouir. Il était tendu depuis hier après-midi, il avait conservé son calme malgré la difficulté de la situation. Il n'avait pas dormi depuis plusieurs nuits et avait passé la dernière à l'hôpital. Le cauchemar continuait, et il sentait sur le point de craquer.
-Je t'ai dit que j'étais désolé! Implora Ian.
-Et s'il ne s'en était pas sorti ? Qu'est-ce que tu aurais dit ? Continua Yassen sur le même ton.
Ian garda le silence.
-Je te promets de faire attention la prochaine fois.
-Non, ma décision est prise. Si tu tentes de m'en empêcher, j'avertirai les services sociaux et je t'intenterai un procès.
Yassen lui tourna le dos. Ian sentit sa gorge se resserrer.
-Donc je ne verrais plus mon neveu ? C'est ça que tu es en train de me dire? Tu vas me retirer Alex! Cria t-il.
-Quand il sera complètement rétabli, on procèdera à une garde alternée mais en attendant, je le prends avec moi, dit le Russe en se tournant vers lui.
Ian essaya de le retenir:
-Je t'ai proposé de venir chez moi pour éviter qu'on en arrive là ! Hurla Ian.
-A qui la faute, Ian? Tu ne m'as jamais accueilli chez toi, répondit Yassen d'un ton las et en laissant paraître une pointe de tristesse. C'est pour me surveiller que tu m'as fait venir. Mais rassure-toi , tu vas voir tout le temps et tout l'espace qu'il te faut pour mener tes investigations maintenant.
Yassen s'éloigna de plus en plus,jusqu'a devenir un silhouette lointaine et Ian comprit que c'était fini. C'était de sa faute, il avait tout gâché.
Il conserva ce sentiment jusqu'au moment de dormir. Il avait épuisé son stock de cachets, aspirine et somnifère. Ian descendit dans la cuisine.
Il cherchait désespérément quelque chose qui l'aiderait à oublier la journée atroce qu'il venait de passer, quelque chose qui le réconforterait et qui lui ôterait la sensation d'avoir perdu tout ce qu'il avait d'important depuis le départ de Yassen.
Il se dirigea vers le cellier et tomba sur une bouteille de vin.
Non, se dit Ian. Il ne faut pas, je dois me maîtriser.
Il quitta la pièce d'un pas assuré. Et il se ravisa au moment de gravir les marches de l'escalier.
En débouchant la bouteille, il sut qu'il faisait une erreur mais rien ne put le dissuader.
Il se servit un verre et poussa un soupir de satisfaction après l'avoir fini d'un trait.
Les rares fois où il se sentait mal, il savait qu'il pouvait compter sur John ou sur Ash pour lui remonter le moral.
Ian finit par abandonner son verre pour s'emparer de la bouteille toute entière.
Désormais, il n'avait plus personne.
