Chapitre 4: Les injustices destructrices.

Il s'était promis de ne plus répéter ce qu'il avait commis la veille. Boire pour oublier ses problèmes n'avait jamais été une solution. C'était un moyen de les fuir.

Et Ian Rider n'était pas de ceux qui choisissaient de fuir. Dans sa profession, il valait mieux anéantir l'ennemi plutôt que de lui tourner le dos.

Pourtant, dans son cas, c'était plus difficile car l'ennemi ne se considérait pas comme tel.

S'il devait faire preuve d'honnêteté, Ian devait bien avouer que ce n'était pas Yassen Gregorovitch qui avait ouvert les hostilités.

Au contraire, il s'était montré très prévenant pour Alex et il aidait beaucoup à l'entretien de la maison.

Yassen avait aussi respecté son intimité, il était aussi discret que possible, au point que Ian n'eut jamais l'impression que l'on empiétait sur sa vie privée.

Mais lorsque Yassen avait blâmé Ash, ça avait mis Ian hors de lui. Il avait été furieux d'entendre le Russe débité des mensonges sur son défunt ami.

Seulement, Yassen paraissait croire dur comme fer à la culpabilité d'Ash.

Par ailleurs, Ian ne pouvait ignorer le dossier qu'il avait lu concernant cette histoire, il était vrai que Yassen avait subi des violences mais aucun nom figurait sur le dossier.

Pour cette raison, Ian ne put se défaire totalement du sentiment de culpabilité qui le travaillait malgré lui. L'incident avec Alex et le départ du Russe n'arrangèrent pas les choses. Ian ressentit le besoin d'éclairer cette sombre affaire une bonne fois pour toute.

Il décrocha son téléphone dans l'espoir qu'une personne l'aiderait à y mettre fin.

C'était rare de s'appeler entre espions. La grande majorité des missions de Ian n'était pas collective, il gardait le contact avec très peu de ses collaborateurs même s'il lui était arrivé d'en rencontrer quelques uns.

Par chance, Daniel Harper n'était pas en mission, il décrocha à la seconde sonnerie.

-Bonjour Daniel, c'est Ian Rider. Je ne te dérange pas ?

-Non, c'est bon.

-Bien. J'aurai besoin de te parler, le plus tôt serait le mieux.

-A quel propos?

-Ash. Tu le connaissais, tu pourras peut-être me renseigner sur des missions qu'il a eu.

-C'est contre nos principes, fit remarquer son interlocuteur.

-C'est important. J'ai vraiment besoin de toi, poursuivit Ian sans en tenir compte.

Il y eut un blanc puis Daniel céda sans soupirer. Il savait que Ian ne le lâcherait pas avant d'avoir obtenu de le voir.

-Je peux me libérer cet après-midi. Passe chez moi, ce sera plus simple.

-Merci, Daniel.

-A tout à l'heure.

Lorsque Ian raccrocha, il était loin de se sentir soulagé, pourtant, il était déjà plus tranquille. Daniel ne pourrait rien lui apprendre qu'il ne sache pas, toutefois Ian se devait de faire un effort afin de ne plus être rongé par le remord.

Leur entretien téléphonique avait été court mais efficace, en particulier parce que Daniel n'avait pas embarrassé Ian Rider de questions inutile. Il aurait pu s'enquérir de savoir comment Ian avait obtenu son numéro de téléphone et son adresse, ou exiger de savoir d'où il tenait ses renseignements concernant ses rapports avec Ash.

Etant lui-même espion, Daniel n'en était pas étonné. Il savait que se perdre dans des interrogations était une pure perte de temps. Seule le motif de la visite de son collègue l'étonnait sincèrement.

Alors quand Ian se présenta devant sa porte, il lui offrit un accueil plutôt tendu mais tout de même cordial.

Ils entrèrent dans le salon.

Ian jeta un bref coup d'oeil à la décoration. Ils auraient pu échanger leur maison, personne ne l'aurait remarqué. Les espions privilégiaient le style impersonnel. Rien de visible ne devait indiquer leur goût ou leur passion dans leur demeure. Laisser apparaître sa personnalité, c'était prendre un risque, offrir une munition à l'ennemi.

Daniel proposa à Ian de s'installer sur le fauteuil près du téléviseur.

-Tu veux boire quelque chose ? Proposa t-il.

-Non, merci, déclina son hôte.

-Alors que veux-tu savoir exactement? Enchaîna t-il sans détour.

-Comme je te l'ai dit au téléphone, je voudrai que tu me donnes des informations sur Ash.

-C'était ton ami, souligna Daniel. Je ne vois pas ce que je pourrai t'apprendre qu'il ne t'a pas dit.

-Oui c'était mon ami, confirma Ian, mais on parlait très peu de nos missions. On n'en a jamais eu ensemble, alors que toi, tu as déjà travaillé avec lui. Tu étais aussi avec lui lorsqu'il est mort.

Daniel eut une absence et Ian s'en voulut aussitôt d'avoir soulevé un sujet qui pouvait être encore douloureux pour tous les deux.

-Tu sais, en vérité je doute sincèrement que tu puisses m'apprendre ce que je veux savoir. Seulement, j'ai besoin de me dire que j'ai fait mon maximum pour découvrir la vérité, tu peux comprendre ça? Après tout, il se peut que ça ait eu une incidence sur la mort de mon frère.

-Sur la mort de John? Sursauta Daniel.

Un frisson le traversa, ce fut comme s'il venait de prendre conscience d'un fait nouveau.

Bien qu'il appartenait au camp ennemi, tout le monde connaissait la réputation de John Rider. Un agent d"un talent inégalable. Il aurait pu intégrer le MI6 s'il n'avait pas connu un fâcheux incident. C'était le genre d'homme qu'on ne pouvait s'empêcher d'admirer malgré soi.

Ian hocha la tête. Cette fois, il sentit qu'il avait capté toute son attention.

-Oui. J'ai des raisons de penser qu'il y a une autre raison qui expliquerait la mort de Ash.

-Laquelle?

-Je vais y venir, le fit patienter Ian. Mais avant je dois te demander quelque chose.

-Je t'écoute, souffla Daniel.

-As-tu entendu parlé de la mission de Ash, celle qui s'était déroulée en Russie?

Jamais Ian n'oublierait le regard que Daniel lui lança à ce moment là.

Effrayé tout d'abord. Puis résigné. A présent il n'essayait même plus de cacher ses émotions.

Tel un être vulnérable qui s'apprêtait à faire la confession la plus difficile de sa vie.

Ian s'était préparé à tout sauf à ça. A entendre la vérité.

Yassen le lui avait dit de sa bouche et Daniel venait de le lui confirmer avec ses yeux.

Il était déboussolé. Il voulait n'être jamais venu. Sauf qu'il ne pouvait plus faire machine arrière.

-Si j'en ai entendu parlé, dit Daniel avec un sourire triste. Je n'en ai pas qu'entendu parlé.

Il renversa la tête et soupira en fermant les yeux :

-J'y étais.

Ian fit un effort monstrueux pour empêcher sa voix de trembler.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? Est-ce qu'Ash avait quelque chose à se reprocher.

Daniel ne put émettre aucun son. Lorsqu'il maîtrisa son souffle, sa voix était à peine plus élevée qu'un murmure:

-C'était il y a longtemps mais je m'en souviens encore parce que c'était notre première mission importante, pour Ash, pour moi et pour les autres également. On devait se rendre en Russie, le MI6 soupçonnait les autorités d'abriter une usine secrète destinée à la construction d'armes chimiques.

-Mais avant que vous y parveniez, tout avait été détruit, compléta Ian.

-Exact. L'usine avait explosée et la plupart des personnes qui y travaillaient ont péri ou étaient tombées malades.

-Il n'y avait donc plus personne à interroger ?

-Il n'en restait qu'un. C'était un enfant, on ne comprenait pas comment il avait pu s'en sortir, mais il était bien là. Il s'appelait Yassen Gregorovitch.

Ian essayait de contrôler ses nerfs. Jusqu'ici, tout ce que lui avait dit Daniel ne lui apprenait rien de nouveau. Il avait déjà lu toutes ces informations, consignées dans un dossier; ce même dossier qu'il avait remis à John quelques jours avant son décès.

C'était la suite qui l'effrayait. Sa crainte augmentait au fur et à mesure du récit que lui livrait Daniel.

-Vous l'avez interrogé ?

-C'était la procédure.

-Et qu'est-ce qu'il vous a dit? Dit-il la voix tremblante.

Daniel fut frappé d'un coup de fatigue. Il semblait terrassé, comme s'il le simple fait de se souvenir le replongeait dans ce cauchemar.

-A quoi bon se souvenir de tout ça ? Ash est mort. Ça ne changera rien.

-Justement: Ash est mort, mon frère aussi et la seule personne qui a survécu à ce désastre s'appelle Yassen Gregorovitch. Et je sais aussi qu'il n'avait aucune raison de s'en prendre à John.

-Oui, Yassen était là...je l'ai reconnu mais lui ne m'a pas vu, se remémora Daniel.

-Oui. Et il travaille pour Scorpia, comme John. C'est d'ailleurs lui qui l'a formé.

Daniel cligna plusieurs fois des yeux. Il était effondré.

Ian adopta un ton moins dur afin d'éviter qu'il reste sur la défensive.

-Personne n'a jamais vraiment su ce qui s'était passé. Rien n'est écrit dans le rapport, aucun de vos noms n'apparaît. Personne ne peut me dire ce qui s'est passé, sauf toi. Tu es le seul qui puisse me venir en aide.

Devant le silence de Daniel, Ian insista :

-Je t'en prie, j'ai besoin de connaître la vérité.

-Il n'aurait pas voulu que tu saches, répondit-il d'une voix lointaine.

-Que je sache quoi?

-Qu'il n'était pas digne de faire parti du MI6, cracha t-il soudain en reprenant vie.

Ça ne lui avait pas fendu le coeur de révéler cela. Il venait de libérer sa conscience d'un lourd secret. Pourtant il regrettait de parler ainsi d'un mort qui fut son ami autrefois.

-Il a commis une faute durant sa mission? Demanda timidement Ian.

-Une faute grave. Un acte atroce...

Ian ferma les yeux, craignant le pire.

-Il a torturé un enfant, acheva Daniel.

C'était donc vrai. Yassen Gregorovitch ne lui avait pas menti. Le sentiment de culpabilité qu'il avait éprouvé décupla en cet instant. Son coeur martelait sa poitrine, la nausée montait en lui.

-Je n'arrive pas à croire qu'il ait pu agir de manière aussi cruelle, murmura Ian. L'enfoiré...

-Je ne cherche pas à excuser son acte, mais il faut remettre les choses dans leur contexte: l'usine venait d'exploser, plusieurs personnes étaient mortes sur le coup et d'autres étaient contaminées. Il n'y avait que Yassen pour expliquer ce qui s'était produit et il refusait de nous parler.

-C'était un enfant qui venait de perdre ses parents! Il était traumatisé, rien de plus normal!

-C'était notre dernier espoir. On a eu beau essayé de le faire parler, il s'enterrait dans son mutisme. Il fallait attendre qu'il se remette mais on manquait de temps. On pensait courir un grave danger. Et Ash a perdu patience, conclut-il en baissant le regard.

-Qu'est-ce qu'il lui a fait ?

Daniel voulut faire face à Ian mais il éprouvait beaucoup trop de honte.

Ian regretta aussitôt d'avoir posé la question.

-Il l'a suspendu à des chaînes pendant des journées entières. Il le privait de nourriture. Il a levé la main sur lui. Plus d'une fois, énuméra t-il avec peine.

Il y eut un long silence. Ian essaya de digérer la pilule comme il le put. Sauf que c'était impossible.

-Et dire que je croyais le connaître..., ironisa t-il pour lui-même.

-Ce n'est pas le seul qui doit être blâmé. Nous l'avons vu faire et nous ne nous sommes pas opposés. C'était notre chef de section, nous avions essayé de le dénoncer ensuite mais pour éviter une guerre, il valait mieux ne pas reconnaître ce crime devant les autorités russes.

-C'est lui qui a pris cette initiative, pas vous, rappela t-il froidement.

Ian soupira, puis il continua avec rancoeur:

-Mais ce n'est pas pour ça que je lui en veux le plus. Toi, tu as des remords pour ce que tu as fait. Mais Ash, lui, il avait peur qu'on découvre son abus. Et c'est peut-être pour ça que l'opération s'est soldée par un échec.

Daniel baissa la tête et Ian, épuisé d'avoir cru un ami qui ne le méritait, lança avec un sourire triste :

-Durant la dernière mission, Ash a reconnu Yassen, n'est-ce pas?

Il attendait que Daniel lui confirme ce qu'il avait pressenti. Ce dernier hocha la tête doucement :

-Ash était d'accord pour sauver ton frère. Mais pas Yassen.

-Il a essayé de le tuer ?

-Essayé? Non. Il l'a ordonné.

Quand Ian ferma les yeux une nouvelle fois, il vit le visage d'Ash . Maintenant, son souvenir ne lui était plus triste. Il lui donnait envie de vomir.

Son collègue devina ce qu'il était en train de traverser.

-Ian, il faut que tu...

-Que j'essai de comprendre? Non.

Puis il sentit la colère monter en lui :

-Je veux bien admettre qu'il ait commis un crime sous l'effet de la pression, mais des années après, il essaie de tuer la seule personne qui puisse le dénoncer. Finalement il n'avait rien à faire parmi nous, il a agi par orgueil et lâcheté! Il a torturé un gamin pour réussir sa mission et gravir les échelons.

-Il t'admirait tellement, il voulait que tu sois fier de lui, confia son interlocuteur.

-Je ne le serai jamais, trancha froidement Ian.

-Je ne suis pas plus innocent que lui.

-Toi tu n'as pas essayé de réduire Yassen au silence par crainte d'être condamné.

Son visage prit soudainement une expression mélancolique.

-Je ne pouvais pas. Même quand il a donné l'ordre de l'éliminer, je n'ai pas pu m'y résoudre.

-Pourquoi ? Voulut savoir Ian.

Daniel secoua doucement la tête.

- La dernière fois que je l'avais vu, c'était un jeune garçon amoché et sur le point de rendre l'âme. Il n'avait pas d'avenir mais j'espérais du fond du coeur qu'il s'en sorte. Il était dévasté et son regard était vide pourtant je me rappelle m'être dit que s'il parvenait à s'en sortir, il en deviendra plus fort. Que plus rien ne pourrait l'atteindre.

-Il s'en est sorti. Il est devenu plus fort, en un sens, concéda Ian.

-Mais quand je l'ai vu sur le terrain, je me suis dit que j'aurai dû l'aider un peu plus.

Sa voix se brisa quand il continua :

-Il a dix-neuf ans maintenant, je crois. Et regarde ce qu'il est devenu: un tueur. Un monstre.

La suite de sa phrase s'adressait davantage à lui-même qu'à l'attention de Ian.

-Oui, un monstre. Seul un monstre est capable d'en fabriquer un autre. Et c'est nous qui l'avons transformé ainsi.

Ian douta sérieusement de la nature monstrueuse supposée chez Yassen.

Rien de ce qu'il avait vu chez lui l'avait horrifié. Au contraire, mis à part sa froideur, il avait été surpris de le voir témoigner autant de tendresse, pour John d'abord et ensuite pour Alex.

Mais rien de ce qu'il aurait pu apprendre à Daniel à son sujet n' aurait pu le réconforter. C'était son fardeau.

Ian le quitta sans rien ajouter.

Au moins maintenant il savait.

Il savait l'injustice qu'Ash avait commis. Il se rendait compte aussi, que tout comme Ash, il s'était montré cruel en refusant de croire le Russe.

A l'exception près qu'Ash ne s'était pas senti coupable tandis que Ian si.

Lors de son entrevue, il avait été témoin de l'étouffement que ce sentiment provoquait chez son collègue.

Son tour allait arriver et il ne savait pas s'il allait tenir le coup.

Ian rentra chez lui, puis il resta assis sans rien faire pendant des heures. Il ne se sentait plus aucune énergie, le moindre mouvement était l'exercice de toute sa volonté.

Son appartement lui parut plus vide que d'habitude.

Ian se rendait compte de ce qu'il avait perdu. Alex, Yassen, sa confiance en Ash et la confiance de John.

En se levant ce matin, Ian Rider s'était fait une promesse, celle de ne plus boire. Il n'eut pas honte de ne l'avoir tenu plus d'une journée.

Après tout, une promesse n'engage que ceux qui y croient et Ian ne croyait plus en rien.

Et puis, il en avait besoin pour s'endormir sinon, à cause de tout ce qu'il venait d'apprendre, il n'aurait pas pu fermer l'oeil.

Il déboucha la bouteille de whisky. La nuit suivante, ce fut la bouteille de chardonnet.

Puis un vint un moment où Ian n'attendit plus la tombée de la nuit pour commencer à boire.

Heureusement, le MI6 n'avait pas de mission à lui confier en ce moment. Ian en profitait pour s'enterrer chez lui.

Il ne faisait plus autant de sport qu'avant, il traînait devant la télé et sautait la plupart de ses repas. Il passait tous les jours devant le miroir sans se regarder. Inutile, il avait une idée très précise de ce à quoi il ressemblait.

Une épave, voilà ce qu'il était devenu.

Yassen Gregorovitch résidait à l'hôtel depuis une semaine et il comptait y prolonger son séjour. Non pas qu'il appréciait tout particulièrement y vivre, ça avait autant d'avantages que d'inconvénients, mais il était hors de question pour lui de retourner vivre chez Ian Rider.

Pourtant, il se rendit chez lui huit jours après en être parti.

Yassen n'avait pas l'intention de faire subir à Alex son inimitié pour son oncle. Malgré le fait qu'Ian ait négligé sa surveillance la dernière fois qu'il lui avait confié sa garde, Yassen ne se donnait pas le droit de lui retirer la garde d'Alex. C'était leur compromis et il tenait à le respecter.

Par ailleurs, cela lui permettrait de disposer de temps libre pour s'atteler à toutes les démarches qu'il devait entreprendre.

Le Russe ne se projetait pas de vivre à l'hôtel indéfiniment. Il devait se trouver un logement, puis une voiture et tout ce qui pouvait lui permettre de vivre confortablement avec Alex.

Il se rendait compte qu'il avait de plus en plus de mal à se détacher de cet enfant, durant son séjour à l'hôtel, il avait pris l'habitude de s'endormir près de lui.

Il savait que tôt ou tard il devrait se séparer de lui et retourner à Malagosto mais pour le moment, il se refusait d'envisager la situation.

Yassen frappa à la porte avec nonchalance. Il n'avait pas envie de se retrouver face à Ian mais il était obligé. Sa venue ne changerait rien entre eux, il n'espérait plus rien.

Il s'attendait à ce que Ian soit en colère contre lui, à ce qu'il le menace de ne plus lui rendre Alex.

Il s'attendait à tout, sauf à ce qu'il vit.

Ce n'était pas Ian Rider qui lui avait ouvert la porte. Du moins ce n'était pas le Ian Rider qu'il avait connu.

A la place d'un homme stable et sûr de lui qu'il avait rencontré, Yassen découvrit un être en pleine déchéance.

Il s'était laissé aller physiquement, mais il s'était surtout noyé dans l'alcool.

Il empestait la bouteille lorsqu'il ouvrit au Russe.

-Yassen, fit-il surpris. Alex, constata t-il avec un sourire.

Il passa une main sur sa barbe de trois jours sans que ça l'aide à se réveiller.

Yassen eut un mouvement de recule. Hors de question que Ian touche Alex dans cet état.

Ian ne prit pas mal son geste, il s'écarta pour laisser Yassen entrer.

Dans chaque pièce du rez-de-chaussée, il y avait des bouteille. Certaines étaient vides, d'autres étaient ouvertes et d'autres encore attendaient de l'être.

Yassen devina que la chambre de Ian se trouvait dans le même état.

Il partit vérifier lui-même lorsqu'il posa Alex dans son lit. Ian avait au moins épargné la chambre du bébé et l'ancienne chambre qu'occupait le Russe.

-Je sais ce que tu penses, commença l'Anglais en voyant Yassen redescendre les escaliers.

-Tu n'as même pas idée, lança le Russe avec un regard froid.

Il reconnaissait à peine la demeure charmante qu'il avait habité il y a près d'une semaine.

-Tu m'as amené Alex, je m'y attendais pas, fit Ian avec reconnaissance.

-Je vois ça, continua Yassen sur le même ton.

-Ce n'était peut être pas une bonne idée, émit Ian indécis.

Yassen était révolté. Il ne pouvait pas le voir ainsi à l'abandon.

-Bon sang ! C'est tout ce que tu trouves à dire ? Tout ce que tu trouves à faire ? Un alcoolique, voilà ce que tu es devenu !

Ian haussa les épaules et s'installa sur le canapé. Il n'avait qu'une envie: boire de nouveau. Mais il ne pouvait pas, pas avec Alex dans sa maison. Il ne tomberait pas aussi bas.

-Je vais me reprendre Yassen, je te le promets. Je vais me rattraper, dit-il le visage enfoui dans ses mains.

-Reprends-toi maintenant ! Tu dois au moins ça à ton neveu, exigea le Russe en se plantant devant lui.

-Je ne le fais pas que pour Alex. Je le fais pour toi aussi, confia Ian en le regardant droit dans les yeux.

Yassen ne comprit pas, alors Ian lui expliqua d'une voix brisée:

-Je suis au courant. je connais la vérité maintenant.

Il eut un rictus lorsqu'il ajouta :

-Le plus drôle c'est que c'est moi qui bois pour me remettre de ce que, eux , t'ont fait...

-Tu veux parler de Ash ? Murmura Yassen.

Ian opina du chef.

Il lui raconta qu'il s'était entretenu avec un des collègues de Ash, en passant sous silence son identité et sa participation à l'interrogatoire du Russe.

-Toi tu t'es repris. Même si tu travailles pour Scorpia, tu t'es relevé.

-Ça n'a pas été facile, dit Yassen d'une voix basse en tournant vivement la tête.

Il n'avait jamais avoué à quiconque ce qui lui était arrivé. Ian était le premier avec lequel il en parlait. Yassen éprouvait un réconfort à voir que son drame le touchait à ce point.

-Il paraît qu'il a fait ça parce qu'il voulait être admiré. Mais maintenant , il me donne envie de vomir.

Yassen prit place auprès de lui :

-Alors, maintenant, tu me crois ? Osa t-il demander d'une voix hésitante.

-Oui. Et je suis désolé de ne pas t'avoir cru plus tôt.

Ce fut la première fois que le silence qui s'installait entre eux était signe de paix et non de guerre. Yassen se sentit soulagé. Cette histoire lui avait fait du mal. Non, elle leur en avait fait à tous les deux

Ce fut Ian qui reprit la parole en premier :

-Yassen, on ne peut pas se laisser détruire par ces histoires...

-John en a déjà subi les conséquences sans en connaître la raison, le rejoignit Yassen.

Ian n'eut pas le coeur de lui avouer que John Rider avait été au courant des atrocités qu'il avait subi durant son enfance. Un jour il le lui dirait. Mais pas maintenant.

-Reviens vivre ici, proposa Ian d'une voix douce que Yassen n'avait jamais encore entendue. Je te le demande comme une faveur.

Yassen n'était pas sûr de ce qu'il voulait. Bien entendu, c'était ce qu'il y avait de mieux pour Alex. Mais il devait aussi penser à lui.

-Je ferai des efforts. Pour commencer, je ne boirai plus. Et je m'occuperai bien d'Alex.

-Je ne sais pas trop Ian, tu penses sérieusement que ça va marcher ? Fit le Russe dubitatif.

-Si on y met du notre, il n'y a pas de raison, répondit Ian avec énergie.

Devant ses hésitations marquées, il s'empressa d'ajouter :

-J'ai très envie d'essayer. Pas toi ?

Yassen emménagea chez Ian Rider pour la deuxième fois.

A l'inverse de sa première tentative, cette fois il se sentait plus serein. Il se sentait chez lui. Tout comme le Russe, Alex aussi avait été content de retrouver son ancienne chambre.

Quand il déballa ses affaires, Yassen se demanda s'il avait pris la bonne décision. Mais lorsqu'il vit que Ian avait jeté toutes ses bouteilles et nettoyé toute la maison, il comprit que leur vie , celle de tout ceux qui vivaient sous ce toit, prenait nouveau tournant.

Il ne s'était pas senti aussi bien depuis la mort de John.

Finalement, peut être que l'avenir lui réservait quelque chose de bien à lui aussi.