Chapitre 6 : La méprise

-Ta fièvre est retombée, constata Yassen en le réveillant le lendemain. Comment te sens-tu ?

-Mieux, remercia Ian.

-Tu vas enfin pouvoir sortir du lit, dit Yassen en tirant les rideaux.

Il faisant un temps éclatant.

-Et revoir mon neveu, ajouta Ian.

-Il est impatient que tu lui changes ses couches, prévint Yassen en souriant.

-Je n'aurai jamais cru dire ça un jour, mais moi aussi, répondit Ian en jouant le jeu.

Yassen réprima un rictus. Ian plaisantait, cela voulait dire qu'il était de nouveau en forme.

-Tu veux du café ? Proposa Yassen.

-Une grande tasse, s'il te plaît. J'ai besoin de me réveiller, fit-il en baillant.

Pourtant il en fallait plus pour le tirer de sa rêverie. Tout était assez confus dans sa tête, mais il avait une certitude : hier soir, Yassen Gregorovitch l'avait embrassé.

Ian se rappelait encore du goût des lèvres chaudes qui avaient rencontré les siennes pendant quelques secondes.

Quand Yassen réapparut avec la tasse de café à la main, Ian le dévisagea discrètement à la recherche d'un signe quelconque qui trahissait ses émotions. Mais Yassen paraissait aussi décontracté qu'à son habitude.

-Il y a de quoi déjeuner sur la table de la cuisine si ça te tente, ajouta le Russe avant de se diriger vers la porte.

Ian l'arrêta avant qu'il franchisse le seuil :

-Yassen !

Oui ? Fit le Russe en se retournant à demi.

Ian conserva le silence pendant quelques secondes puis de décida enfin à lui dire ce qu'il avait sur le coeur :

-Merci de t'être occupé de moi.

Yassen hocha la tête et descendit les marches de l'escalier.

Finalement, Ian prit la décision de ne rien dire.

A quoi bon ? Il savait que le Russe ne pensait pas à mal: il l'avait pris pour John.

C'était John Rider que Yassen embrassait à ce moment là, pas lui.

Ian l'avait comprit quand il avait vu l'expression de son visage. Yassen ne lui avait jamais parut aussi touchant qu'à cet instant. Il avait fait tomber son masque froid pour ne laisser paraître que sa tendresse.

Et puis désormais, ils s'entendaient bien tous les deux, alors pourquoi risquer de tout gâcher à cause d'un moment d'égarement ?

Ian renversa sa tête contre ses oreillers. Un curieux sentiment se développa en lui.

Il devait reconnaître qu'il avait une toute petite pointe de regret.

Non pas qu'il fût attiré par le Russe, mais Ian se demandait si un jour, une personne l'embrasserait avec autant de passion que l'avait fait Yassen ce soir là.


En sortant de la chambre, Yassen éprouva un vague soulagement. Il s'en voulait de s'être laissé aller la veille.

Heureusement qu'Ian n'en savait rien, sinon il n'aurait pas su expliquer son geste.

Bien sûr que Ian et John se ressemblaient, ils n'étaient pas frères pour rien. Mais de là à les confondre !

Yassen ne ressentait aucune once d'amour pour Ian, il n'avait pas pour lui la même affection qu'il avait eu pour John. Mais il ne voulait pas pour autant trahir sa confiance.

Il remercia la providence d'avoir empêcher Ian de se réveiller à ce moment là. Et aussi ne pas avoir contracté sa grippe.

Il se promit également de se tenir à l'écart.


Les jours se succédèrent et Ian sentit que quelque chose de nouveau naissait en lui.

Sans doute était-ce dû à la présence de Yassen et d'Alex: Ian avait l'impression de mener une vie normal pour la première fois de sa vie. Et il appréciait ce changement.

Il appréciait tout particulièrement de ne plus se sentir seul durant les périodes où il n'était pas en mission.

Il était arrivé à Ian d'enchaîner les missions et les séjours à l'hôpital sans repasser par chez lui. Sa maison ne lui manquait jamais car il savait qu'il n'y retrouverait personne.

Mais à présent c'était différent. Il avait son neveu qui ne cessait de le surprendre chaque jour. et Yassen aussi.

Le Russe avait beau être froid et solitaire mais Ian appréciait sa compagnie.

Ian se découvrait plus sociable qu'il ne l'avait jamais imaginé.

Ce fut ce qui le convainquit d'accepter d'aller prendre un verre chez un ancien camarade qu'il avait croisé par hasard dans les rues de Londres.

Il passa une soirée agréable en la compagnie de Ted, cela lui rappelait le soir où lui et Yassen avaient feuilleté des albums photos.

Tout comme lui, Ted était célibataire et n'avait pas d'enfant.

Son ami lui demanda ce qu'il était devenu et Ian lui raconta qu'il travaillait dans une banque. Ce fut son seul mensonge de la soirée.

Ian l'informa aussi du décès de John car son ami l'avait aussi déjà rencontré.

Ted lui présenta ses condoléances et ne lui posa pas de questions sur les circonstances de son décès.

Ils parlèrent du bon vieux temps; Ted se souvenait des coups foireux que John et Ian avaient l'habitude d'organiser.

Ils burent assez raisonnablement, compte tenu du fait que Ian devait conduire. Ce dernier finit par rentrer chez lui en promettant à Ted de l'inviter un soir prochain.


Le rendez-vous suivant eut lieu la semaine d'après chez Ian Rider. Ce dernier l'avait invité à regarder un match de foot chez lui.

Quand Ted arriva, Alex dormait à l'étage et Yassen était sorti en ville faire quelques courses.

Ted et Ian étaient installé sur le canapé, cette fois ils ne parlèrent pas du bon vieux temps, leur attention était focalisée sur la TV, des canettes de bières à la main.

Ted avait été surpris de voir que Ian habitait une demeure aussi belle, il s'était attendu à une garçonnière mal entretenue et sombre.

Il n'avait fait aucun commentaire mais Ian avait deviné qu'il avait été impressionné.

Il se garda de lui préciser que si sa maison était aussi bien tenue, c'était grâce à son colocataire.

Yassen entra lors de la mi-temps du match.

Il savait qu'Ian recevait de la visite, il se fit aussi discret que possible.

Le Russe était en train de ranger les courses dans le frigo quand Ian l'interpella à l'autre bout du salon.

-Je t'en prie, dis-moi que tu as acheté de la bière ? Implora Ian.

Ian ne buvait que du vin français en temps normal. Mais il lui arrivait de temps en temps de prendre quelque bières, spécialement lorsqu'il y avait du foot à la télé. Yassen avait eu la bonne pensée d'en acheter.

-Viens te servir ! Lança t-il en retour.

-Qu'est-ce que j'aurais fait sans toi, remercia Ian en sautant du canapé.

Il rapporta deux bières, une pour lui et une pour son ami.

-Qui c'est ? demanda Ted.

-C'est mon colocataire. On s'occupe tous les deux de mon neveu alors on a pensé qu'il serait plus simple de vivre ensemble, dit Ian les yeux rivés sur la télévision.

Il ne voyait pas à quel point cette révélation ébranla Ted.

Alors que ce dernier ne revenait déjà pas de sa surprise, Yassen Gregorovitch fit son entrée au salon.

-Bonsoir, salua Yassen.

Ted se stupéfia en voyant le jeune homme russe qui se tenait devant lui.

Il n'avait jamais vu un regard aussi froid.

Et il n'aurait cru que la froideur pouvait avoir autant de charme. Il répondit à son salut par un hochement de tête.

-Tu veux te joindre à nous ? Proposa Ian sans les regarder.

-Non, je monte, déclina Yassen. Bonne soirée.

Il disparut à l'étage et Ian ne parut pas remarquer que Ted l'avait suivi du regard.

A la fin du match, Ian se leva de bonne humeur: son équipe avait marqué pendant les prolongations et avait finalement remporté le match.

C'était encore une belle soirée. Il se sentait bien. C'était ce qu'il lui avait le plus manqué durant toutes ces années.

Ce qui suivit par la suite le rendit moins euphorique.

-J'ai beaucoup apprécié te revoir, dit Ted en se dirigeant vers la porte.

-Moi aussi, retourna Ian.

-J'avoue que je ne m'attendais pas à te voir mener une vie aussi paisible, admit Ted un peu gêné.

Ian haussa les épaules.

-Elle n'est pas aussi paisible que ça, fit-il amusé.

-Quand je vais raconter ça à nos amis, ils vont avoir du mal à me croire.

-Montre-toi convaincant Ted Lawson ! Dit Ian en lui donnant une tape amicale sur l'épaule.

Il lui ouvrit la porte tandis que Ted marquait une hésitation. Puis prenant son courage à deux mains, il se décida à lui faire part de sa pensée :

-Tu sais, Ian, ça me fait vraiment plaisir de voir que tu acceptes enfin de revoir tes amis.

Ian savait ce qu'il voulait dire par là. Du moins il croyait le savoir.

-Je ne suis jamais venu aux réunions des anciens parce que j'étais très occupé.

Il avait annulé tant de fois ses rendez-vous, soit parce qu'il était en mission, soit parce qu'il était blessé, que plus personne n'avait osé lui proposé quoique ce soit.

-L'adoption a été très difficile ? S'enquit son ami.

Ian ne mit un temps à saisir le sens de sa question mais il concéda d'y répondre :

-Pas vraiment, en fait il s'agit du fils de John. Mon colocataire et moi avons eu la garde presque immédiatement.

Ted hocha la tête. Ian sentait qu'il voulait lui dire quelque chose mais qu'il n'osait pas.

Finalement, Ted osa :

-Tu sais, Ian, nous ne sommes plus des gamins. Nous sommes des adultes. Nos amis ne t'invitaient plus parce qu'ils pensaient que tu trempais dans des actions illégales et dangereuses. Maintenant que je suis venu chez toi et que je connais la vérité, je peux te dire que tu n'as pas à avoir honte. Nous ne te jugerons pas, tu n'as pas à fuir ou à te cacher. Nous t'acceptons tel que tu es.

Ian faillit éclater de rire devant ce discours tout droit sorti d'un film à l'eau de rose. Il se retint en voyant l'air sérieux qu'empruntait son ami.

-De quoi parles-tu exactement ? Fit-il avec un sourire amusé.

-De ton homosexualité ! Répondit Ted comme s'il s'agissait d'une évidence.

Ian eut un blanc avant de parvenir à articuler un mot :

-Quoi ? Réalisa t-il enfin.

-Le jeune homme qui vit avec toi est ton amant. Vous avez même décidé de vous occuper ensemble d'un bébé..., avança Ted d'une voix qui perdait en sonorité.

-Je ne suis pas gay! Coupa Ian froidement.

Son regard glacial acheva de mettre mal à l'aise son ami.

-Oh ! Dit tout simplement ce dernier.

Ian était en colère et son ami venait de comprendre qu'il l'avait vexé.

-Euh, je croyais, j'étais pourtant sûr que...

-Au revoir, Ted, écourta Ian en ouvrant la porte.

Ted comprit qu'il ne devait pas insister. Il comprit aussi que c'était la dernière fois que lui et Ian passaient une soirée ensemble.

Quand Ian referma la porte derrière lui, il se demanda ce qui avait pu amener son ami à faire des conclusions aussi grotesques.

Il ne trouva qu'une seule explication: Yassen.

Ce dernier descendit pile au moment où Ian fulminait.

-Ton ami est déjà parti ? Interrogea Yassen en regagnant le salon.

Ian le considéra un instant.

Il essayait de porter un regard objectif sur lui: qu'est-ce qu'il y avait de tant séduisant chez Yassen Gregorovitch ?

Son visage lisse, son corps svelte et même son air indifférent faisaient son charme, Ian ne cherchait pas à le nier. Yassen était d'un charisme hors pair.

Il avait beau savoir prendre soin d'un bébé et tenir une maison en ordre mais il n'y avait rien d'efféminé chez lui. Il devait beaucoup plaire aux femmes. Alors pourquoi son ami avait-il cru qu'ils étaient ensemble?

-Ta présence l'a mise mal à l'aise, expliqua froidement Ian.

Le Russe sursauta. Il planta son regard dans celui d'Ian. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas vu Ian en colère.

-Ah oui ? Fit le Russe sans chercher à comprendre. La prochaine fois, préviens-moi à l'avance, je ferais en sorte de ne pas croiser tes amis.

Yassen aurait préféré monter avant de se mettre en colère, pour de bon. Il ne comprenait pas l'attitude agressive d'Ian à son égard mais il ne voulait lui donner l'impression de fuir. Il n'avait rien à se reprocher.

-Ted, croit qu'on est ensemble. Toi et moi, insista Ian.

Yassen fut d'abord troublé par cette nouvelle. Puis il donna son avis à Ian :

-Ton ami est stupide, déclara t-il d'un ton détaché. Si je le mets mal à l'aise, il ferait mieux de ne plus venir.

-C'est ton attitude qui pose problème, pas lui, continua de reprocher Ian.

Yassen accueillit très mal cette remarque.

Ils avaient fait tant d'effort ces dernières semaines pour avoir une relation cordiale et maintenant Ian semblait avoir tout oublié. Il ne retenait que les affabulations de son soi-disant ami.

- En quoi te suis-je insupportable ? Demanda franchement Yassen.

-A cause de ta présence, mes amis, et peut-être même le voisinage vont nous prendre pour un couple homosexuel, accusa Ian.

Devant son air irrité, le Russe ne fit plus aucun effort pour se contenir.

-Dans le cas où tu ne l'aurais pas remarqué, ta maison se situe dans un coin isolé : le voisinage dont tu parles est quasi inexistant. Et même s'il y avait des voisins, aucun ne te prêterait attention. Depuis des mois, il n'y a qu'un seul de tes amis qui est venu. Et s'il croit que tu es gay, ça veut dire qu'il n'est pas ton ami. J'y peux rien si tes amis ne te connaissent pas mieux que ça, conclut Yassen d'un ton cassant.

Ian s'empourpra légèrement.

-Et qu'est-ce que je suis supposé faire si mes amis croient que je suis gay ? Répliqua Ian comme s'il n'avait rien entendu.

-Tu leur dis que c'est faux ! Explosa Yassen.

-Mais ils continueraient de penser que c'est vrai !

-Et qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ? Cria Yassen exaspéré.

-Je veux que tu arrêtes d'essayer de me séduire ! Cria Ian à son tour.

Le Russe était fou de rage. Leurs cris venaient de réveiller Alex. On pouvait l'entendre pleurer à travers le baby phone . Mais aucun des deux ne remonta immédiatement pour s'occuper de lui.

-Tu délires complètement ! Rétorqua Yassen.

-Je ne sais pas comment tu as réussi à avoir John, mais avec moi ça ne prend pas, avertit Ian. Je ne m'intéresse pas aux hommes.

-John est le seul homme que j'ai aimé. Ça ne veut pas dire que je suis attiré par tous les hommes, dit Yassen en détachant chacun de ses mots.

Ian ricana et Yassen fut sérieusement tenté de lever la main sur lui.

-Et je ne cherche pas à t'allumer comme tu le sous-entend, rejeta Yassen.

-Et le baiser que tu m'as donné quand j'étais malade, c'est aussi mon imagination ? Demanda Ian.

Yassen crut sombrer dans un abîme. Il aurait voulu qu'Ian ne s'en soit pas rendu compte.

-J'ai... Je t'ai confondu avec John. Ce n'était pas toi que j'embrassais, mais lui.

Ian allait répliquer d'une manière cinglante mais Yassen le devança :

-Tu sais Ian, je regrette vraiment d'avoir fait ça. Pas parce que ça t'a contrarié mais parce que tu es la personne la plus décevante que j'ai jamais rencontré.

Yassen prit congé de lui pour aller enfin s'occuper d'Alex. Il lui fallut plus d'une demi-heure pour le calmer et le recoucher.

Durant ce temps Ian était resté au salon pour réfléchir. Il essayait de calmer ses nerfs.

Une fois apaisé, il reconnut que le Russe avait en partie raison. Non, en réalité, il avait totalement raison.

A cause d'un ami s'était mépris sur sa situation, il avait accusé Yassen.

Les gens avaient des préjugés, il ne pouvait pas lutter contre ça. Et au lieu de mettre ça sur le compte des milliers de ragots qui circulaient à son sujet, il s'en était pris au seul véritable ami qu'il avait.

Cette réflexion en amena une autre dans son esprit : pourquoi s'était-il autant énervé ?

Certes, il n'avait pas de petite amie mais il arrivait de fréquenter des femmes.

Son ego en avait pris un coup quand son ami l'avait pris pour un homo mais il devait y avoir autre chose.

Même s'il détestait faire sa propre analyse psychologique, Ian Rider était un espion: dans son métier , il était vital de se connaître par coeur sinon on mourrait plus tôt que prévu.

Ian remonta le fil des évènements et sa mémoire s'arrêta sur le souvenir du baiser que lui avait donné Yassen.

Sur le coup, Ian n'avait pas été en colère. Il avait comprit que le Russe l'avait confondu avec John. Et ce dernier venait de le lui confirmer.

Mais après réflexion, peut-être qu'il n'avait pas eu le choix que d'accepter cette solution ?

Peut-être qu'il aurait voulu que le Russe lui dise que c'était lui et non pas John qu'il embrassait. Ian avait toujours été un peu envieux de John, comme il arrivait souvent à des frères d'être un peu jaloux.

Et cette jalousie s'était ranimée quand Yassen l'avait embrassé. Ian s'était demandé si un jour, quelqu'un ressentirait la même tendresse à son égard.

En fin de compte, Ian aurait préféré que Yassen oublie John cette nuit là.

Cette prise de conscience fut violente, l'Anglais refusa de s'épancher davantage sur le sujet, il remonta dans sa chambre.

Il était près de 23 H quand Ian entendit la porte claquer. Il comprit que Yassen venait de sortir.

D'habitude Yassen ne quittait jamais la maison sans lui dire où il se rendait. Ian comprit qu'il était réellement fâché.

Le remord empêcha Ian de se rendormir.

Il prit le parti de faire tout pour arranger les choses entre lui et le Russe, aussitôt qu'il sera rentré.

Vers minuit, Ian s'installa sur le canapé du salon pour attendre Yassen.

Il l'attendrait des heures s'il le fallait, il s'excuserait autant de fois qu'il le faudrait.

Ses efforts ne servirent à rien: Yassen Gregorovitch ne rentra pas chez lui cette nuit là.