Chapitre 7 : Fuir ce que l'on ne peut pas fuir.
Ian avait promis à Yassen de ne plus jamais fouiller dans ses affaires. C'était une promesse qu'il avait à coeur de tenir.
Mais cette nuit là, ce fut difficile.
Yassen était parti au beau milieu de la nuit sans laisser de mot.
Tout d'abord, Ian eut peur qu'il ait décidé de s'en aller avec Alex.
Alors, il s'était précipité vers la chambre de son neveu et avait constaté avec un grand soulagement qu'il dormait toujours dans son berceau.
Vers deux heures du matin, Ian remonta se coucher : même s'il avait attendu Yassen jusqu'au matin, il doutait que le Russe ait envie de l'écouter.
Il ne sut comment il parvint à trouver le sommeil mais dormir lui fit du bien.
Lorsqu'il se réveilla, il entendit du bruit en provenance de la cuisine.
Il se sentit si soulagé qu'il se mit à sourire. Toute sa colère de la veille était oubliée.
Il dévala les marches de l'escalier, s'attendant à retrouver le Russe en train de préparer du café, comme à son habitude.
Il arriva enfin dans la cuisine.
- Yassen..., sa voix mourut sur ses lèvres.
Ce qu'il vit mit fin à son empressement.
Ce n'était pas Yassen qui se tenait devant lui, mais une jeune femme, plutôt jolie qui avait l'air de revenir de boîte de nuit.
Ian sentait que sa présence ne représentait aucun danger bien qu'il ne trouvait sur le moment aucune explication qui la justifiait.
En l'apercevant, la jeune femme l'accueillit avec un grand sourire.
- Salut, je m'appelle Amber.
Ian ne répondit pas à son salut en retour :
- Amber ? Interrogea t-il.
Elle approuva d'un signe de tête. L'intruse n'ajouta rien de plus.
- Et je peux savoir ce que tu fais dans ma cuisine, Amber ? Voulut savoir Ian.
Elle se rendit soudainement compte que la situation devait échapper à son interlocuteur.
- Oh, excusez-moi, fit en éclatant de rire. J'ai été invitée par Yassen.
Jusqu'alors, Ian pensait qu'il ne pouvait pas être plus surpris, il s'était trompé.
-Yassen vous a invité ici ? Répéta t-il, incrédule.
-En fait, nous avons passé la nuit ici, fit-elle d'un ton plein de sous entendus.
Ian se rendit compte soudainement qu'elle portait l'une des chemises du Russe en guise de pyjama.
Ainsi Yassen était finalement rentré. Mais pas seul.
Ian ne savait pas s'il devait se réjouir ou se sentir encore plus mal. Car, à ne pas en douter, c'était parce qu'il l'avait accusé le Russe de vouloir le séduire que celui-ci avait couché avec la dénommée Amber.
La voix de la jeune femme le tira de sa réflexion :
-Écoutez, je ne vais pas vous déranger longtemps : je voulais juste boire un verre d'eau et m'en aller. Ça vous va ?
Ian se sentit un peu coincé, d'un côté il voulait qu'elle s'en aille mais de l'autre côté il ne devait pas mettre à la porte l'invitée du Russe.
-Faites comme chez vous, céda finalement Ian en lui tournant le dos.
Amber remonta à l'étage, un verre à la main. Elle resta à peine une demi-heure, le temps de prendre une douche de se rhabiller et de dire au revoir à Yassen.
Elle ne lui avait pas laissé son numéro parce qu'elle savait que les hommes comme lui ne rappelaient jamais. Pourtant elle aurait bien voulu le revoir. Elle déposa un baiser sur ses lèvres pour le réveiller puis s'en alla.
Yassen descendit au salon de bonne heure, bien qu'il n'avait pas beaucoup dormi cette nuit.
Il se dirigea tout droit vers la cuisine. L'Anglais le rejoignit mais Yassen ignora sa présence.
Ian n'y alla pas par quatre chemins :
-Yassen, je suis vraiment désolé pour hier, dit-il sur un ton navré.
Yassen claqua la porte du réfrigérateur en faisant trembler les murs. Il aurait préféré que Ian n'aborde même pas le sujet.
Ian conserva son calme, après tout le Russe avait le droit être en colère.
- Je ne voulais pas me montrer insultant envers toi, j'étais contrarié et...
- Et tu t'en es pris à moi, finit Yassen pour lui, sans le regarder.
Ian soupira, mal à l'aise.
- Essaie de comprendre, j'invite pour la première fois un ami et il me fait un commentaire qui m'oblige à reconsidérer ta présence auprès de moi.
Yassen se décida enfin à lui faire face.
Dans le fond il comprenait Ian. Cependant, il n'était pas du genre à se laisser faire et encore moins à encaisser les erreurs des autres.
- C'est là toute ton erreur Ian : je ne suis pas là pour toi, mais pour John, pour Helen et pour Alex surtout. C'est pour eux que je faisais l'effort de m'entendre avec toi.
Cette remarque fit mal à Ian.
Enfin de compte le Russe le voyait comme un passage obligé pour tenir sa promesse envers les parents d'Alex. Il pensait que depuis le temps, il comptait un peu plus à ses yeux.
- Moi aussi je fais des efforts, mais parfois c'est difficile. Alex et toi avez apporté un grand changement dans ma vie et il y a plus de conséquences que je l'imaginais.
Face à cette révélation, Yassen se sentit moins en colère qu'au début. Mais il restait toujours contrarié.
-Et donc à chaque fois qu'il y aura une conséquence à laquelle tu ne t'étais pas préparé, tu vas me mettre ça sur le dos ? Exigea de savoir le Russe.
- Non, réfuta Ian avec énergie.
- Tu m'as reproché d'avoir pris John à Helen, d'avoir provoqué sa mort et celle de Ash. Et dernièrement tu m'as accusé de vouloir de séduire, énuméra Yassen en le regardant droit dans les yeux.
-Yassen, je te promets que ça ne se reproduira plus, insista l'Anglais.
Le Russe sentait qu'il était sincère. Mais il avait peur d'être de nouveau déçu, alors il préféra rester ferme.
- J'ai beaucoup de mal à faire confiance aux gens, Ian. Je commençais enfin à avoir confiance en toi mais maintenant j'ai l'impression qu'on est revenu en arrière. C'est peut-être mieux ainsi: je préfère qu'on garde nos distances tous les deux, conclut Yassen malgré lui.
Ian ne trouva rien à répondre. Au moins Yassen avait été honnête.
Et puis que pouvait-il lui reprocher ? Tout était de sa faute après tout.
Yassen sortit de la cuisine, laissant le sentiment de culpabilité de l'Anglais se transformer en tristesse.
A partir ce jour, Yassen enchaîna les conquêtes féminines.
Il passait ses journées à la maison et lorsque que la nuit tombait, il sortait dans divers endroits: les bars, les nightclub clubs ou les restaurant. Il revenait rarement seul.
Les femmes qu'il séduisait, sans effort, étaient toutes belles et ne voulaient pas d'une relation sérieuse. Il ne passait jamais la nuit deux fois avec la même femme.
Yassen aurait pris une chambre d'hôtel si Ian avait fait une remarque quant à la venue de toutes ces filles dans leur maison.
Mais l'Anglais n'avait rien dit et Yassen considéra que finalement cela arrangeait Ian : les gens ne risquaient pas de croire qu'ils étaient gays.
En vérité, Ian aurait voulu que les conquêtes de Yassen ne viennent jamais sous son toit. Mais il refusa de l'avouer car sa plus grande peur était que lui et Yassen se disputent sur ce sujet; et que excédé, le Russe finissait par quitter son domicile.
Même s'ils ne passaient plus de soirée comme avant, la présence du Russe était devenue réconfortante pour Ian.
Au fil des jours, l'atmosphère se détendit relativement : ils n'avaient pas intimité qu'avant mais ils n'étaient plus en froid. Il leur arrivait de prendre leur repas ensemble ou de regarder la TV.
Ian nota tout de même qu'à chaque fois qu'ils partageaient un moment commun, le Russe faisait tout pour en écourter la durée. Tantôt il devait sortir, tantôt il remontait dans sa chambre.
L'Anglais respectait sa décision de vouloir mettre de la distance entre eux même si ça l'affectait.
Il y eut juste un soir où il eut besoin de s'entretenir avec le Russe sans lui laisser la possibilité de se défiler :
- Yassen, il faut que je te parle, l'intercepta Ian.
Yassen s'apprêtait à sortir mais revint sur ses pas pour faire face à Ian.
- Je t'écoute, dit Yassen.
On sentait à son ton qu'il n'avait que quelques secondes à lui accorder.
Ian ne voulait pas lui faire perdre son temps.
- Je dois partir en voyage d'affaire après-demain, l'informa t-il. Je pars pour deux semaines.
L'Anglais le laissa digérer la nouvelle. Le Russe manifesta brièvement sa surprise avant de paraître de nouveau égal à lui-même.
-D'accord, fit tout simplement Yassen.
C'était la première fois que Ian laissait Yassen seul chez lui. Mais ça ne le dérangeait pas : il lui faisait confiance.
Ian avait encore quelque chose à lui dire. Il passa sa main sur sa nuque en signe de gêne.
- Est-ce que tu comptes... sortir pendant que je ne serai pas là ? Demanda timidement Ian.
- Je ne vois pas en quoi ça te regarde, répondit sèchement Yassen.
Ian comprit que Yassen s'était mépris sur le sens de sa demande :
- Bien sûr que ça ne me regarde pas, s'empressa t-il d'ajouter. Je voulais juste savoir si tu avais besoin que j'engage une nurse avant que je parte, étant donné que tu seras seul pour t'occuper d'Alex.
Cette fois ce fut le Russe qui se sentit gêné. Ian ne lui avait jamais fait aucune remarque concernant les femmes qu'il amenait sous son toit. Pourtant il aurait pu.
- Oh, euh non. Non, je n'en aurai pas besoin, parvint-il à articuler.
- D'accord, se rassura Ian.
Il eut un silence.
Il y avait une dernière question, toute aussi indiscrète, qu'il devait poser au Russe. Il chercha un instant la bonne formulation pour aborder le sujet.
- On n'en a jamais parlé mais si je peux te venir en aide pour des...besoins financiers, n'hésite pas à me le dire, invita Ian.
Il remarqua le regard étonné du Russe puis il essaya de se rattraper comme il put :
- Je...je ne sais pas si tu as des revenus réguliers ou si...
- J'ai de l'argent, Ian. Je peux subvenir à mes besoins, déclina le Russe d'une voix douce. Mais merci quand même de ta proposition.
Ian était content de voir qu'il ne s'était pas mis en colère.
- Ok, je peux donc partir sereinement, fit-il en souriant brièvement.
- Oui, tu peux partir tranquille, confirma Yassen.
Ian le regarda traverser le salon avec une petite pointe de tristesse. Yassen ne s'intéressait pas plus que ça à lui.
Ian prit lui la direction des escaliers.
A la dernière seconde le Russe se retourna :
- Au fait, où est-ce que tu voyages ?
Un sourire illumina le visage de Ian, finalement Yassen s'intéressait quand même un peu à lui:
- J'animerai une conférence à Cuba. Tu veux que je rapporte quelque chose ?
- Rien de spécial, refusa le Russe.
-Passe une bonne soirée, Yassen, dit Ian en allant se coucher.
- Merci, toi aussi, Ian, murmura à peine le Russe.
Ce soir là, Yassen sortit le cœur plus lourd que d'habitude.
Il ne pourrait jamais l'avouer à Ian mais bien qu'il revenait toujours en galante compagnie, il préférait de loin passer ses soirées avec l'Anglais.
Il regrettait ces moments privilégiés qu'ils partageaient ensemble dès l'instant où Alex était couché.
Le Russe ne s'était pas senti délaissé lorsque Ian commençait à voir d'autres amis. Ce qu'il l'avait peiné, c'était que Ian le différencie d'eux.
D'un autre côté, Yassen se dit que c'était inévitable: après tout il restait un tueur à gages.
Ian ne le lui avait jamais reproché, Yassen était persuadé qu'une partie de lui gardait cela bien mémoire.
Tout comme une partie de lui se souvenait qu'il avait eu une liaison avec un homme.
Quand Ian l'avait accusé de vouloir le séduire, Yassen fut à deux doigts de l'insulter.
Jamais il ne trahirait le souvenir de John Rider avec son propre frère.
Mais l'attitude qu'il adopta par la suite ne pouvait que renforcer les soupçons de Ian.
Qu'essayait-il de prouver en couchant avec une femme différente chaque soir ?
Comme il l'avait dit à Ian lors de leur dispute, John Rider était le seul homme qu'il avait aimé ; mais avant lui, Yassen déjà eu des relations avec la gente féminine.
En réalité, si Yassen voulait prouver à Ian qu'il avait tort, il aurait dû se comporter comme à son habitude.
En s'asseyant au comptoir du bar, Yassen sentit qu'il avait du mal à masquer sa tristesse.
Si Ian l'avait arrêté, s'il lui avait demandé de rester avec lui ce soir, il l'aurait fait.
Yassen voulait juste qu'il comprenne qu'il ne voulait pas l'encombrer de sa présence.
Le Russe commanda un verre. Ses yeux restèrent rivés dessus un long moment.
Dans le fond, il importait à Yassen de ne pas décevoir Ian Rider. C'était le seul homme, après John, qui s'était montré gentil avec lui malgré leurs débuts houleux.
Ian avait été plein d'attention pour lui depuis qu'il avait ré-emménagé. Et avant de partir, il s'était inquiété pour lui. Il lui avait même proposé de l'argent pour ses besoins personnels.
Yassen releva son regard avec un soupir.
Une jeune femme brune aux yeux verts lui lançait des œillades.
Pour la première fois depuis des semaines, Yassen se dit qu'il rentrerait seul ce soir.
Deux jours plus tard Ian débarquait à Cuba.
En réalité Ian Rider ne s'était pas rendu là-bas pour faire une conférence.
Le MI6 lui avait confié une mission. Il devait infiltrer un réseau de contrebande et leur envoyer des informations sur leur manière d'opérer.
La mission devait durer huit jours puis Ian devait rejoindre le sol américain pour les 6 jours suivant et revenir enfin à Londres. Tout avait été planifié avec soin.
Sauf que rien ne s'était passé comme prévu.
Ian était bien parvenu à récupérer les informations nécessaires et à les transmettre au MI6 mais il n'avait pas pu embarquer pour les Etats-Unis. Il avait été démasqué par un des membres du réseau de contrebande.
Après une lutte acharnée, il était parvenu à s'enfuir de justesse. Il n'en était pas sorti idem : Ian avait pris une balle, juste au niveau de l'épaule.
Alors le MI6 avait pris la décision de le faire rapatrier directement de Cuba. Ce fut ainsi que Ian revint en Angleterre plus tôt que prévu.
Ian ne voulait pas alarmer le Russe sur son état de santé mais dans la mesure où Yassen allait de toute manière se rendre compte qu'il était blessé, il préféra le prévenir.
Il le contacta tout de suite après son opération.
Ian ne pouvait pas évoquer les réelles circonstances qui avaient provoqué sa blessure.
Il décida de raconter au Russe qu'il avait été pris dans une embuscade due à une manifestation de militants et qu'il avait reçu une balle perdue.
Malgré ces détails, ses propos furent loin de rassurer Yassen.
Ian ne l'avait jamais senti aussi nerveux que lorsqu'il l'avait eu au téléphone :
- Pourquoi des militants s'en seraient pris à toi ? Insista Yassen qui avait du mal à comprendre.
- Ils ne cherchaient pas à me viser Yassen, je me trouvais juste au mauvais endroit au mauvais moment.
- Comment s'est déroulée ton opération ?
- Bien, la balle a pu être extraite.
- Il n'y a pas eu de complication ? Enchaîna Yassen.
- Non , il n'y a...
- Est-ce que tu as des affaires de rechange ? Continua Yassen sur un ton précipité.
- Je n'ai...
- Tu as une voix faible, je suis sûr que tu me caches quelque chose, accusa Yassen sur un ton soucieux.
-Yassen tout va bien ! Cria presque Ian pour mettre fin à son stress.
L'Anglais fut touché de le voir aussi inquiet pour lui. Il avait l'impression que toute la distance que Yassen s'était évertué à mettre entre eux venait de s'envoler. Il en était heureux.
- Je sortirai dans quelques jours, l'informa Ian. Comment vous allez, Alex et toi ?
- On va bien, et Alex reste de plus en plus éveillé. Il mange aussi un peu plus.
- J'ai hâte de le revoir, soupira Ian.
- Ian ?
- Oui ?
- Est-ce que je peux venir te voir ? Demanda Yassen d'une voix douce.
Il avait dit cela comme si c'était Ian qui lui faisait une faveur et non pas l'inverse.
Ian l'avait trouvé touchant.
Il poussa un soupir : c'était le point le plus délicat à expliquer au Russe. Ian mourrait d'envie d'accepter mais pour la sécurité du Russe, il ne pouvait pas. Des policiers surveillaient sa chambre à longueur vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
- Yassen, ne te sens pas obligé de venir me rendre visite. Je vais bien. Je préfère que tu restes avec Alex.
Il y eut un silence et Ian comprit qu'il avait peiné Yassen. Mais c'était pour son bien.
- Je te rappelle demain, ok ? Ajouta Ian pour lui montrer qu'il ne lui en voulait pas.
- A demain, Ian, fit tristement le Russe.
Après leur conversation téléphonique Yassen se sentit encore plus mal à l'aise. Il se mordit la lèvre : Ian ne voulait pas qu'il vienne le voir. Il était catégorique là-dessus.
Le Russe était persuadé que c'était parce qu'il s'était montré froid avec lui avant son départ.
Puis il se rassura: l'Anglais ne lui en voulait pas puisqu'il lui avait promis de l'appeler.
Le lendemain, Yassen attendit le coup de fil de Ian toute la journée.
Mais Ian ne rappela pas.
Pour la première fois, Yassen fit appel au services d'une nounou pour garder Alex.
Il devait s'absenter durant quelques heures pour se rendre à l'hôpital.
Dans la mesure où Ian ne l'avait pas rappelé, Yassen estimait qu'il avait le droit de lui rendre visite, même si c'était contre sa volonté.
En vérité, pour se rassurer, le Russe avait besoin de constater de ses propres yeux que Ian allait bien.
Il arriva à l'hôpital et vit avec surprise que des policiers patrouillaient dans le couloir.
Yassen sut qu'ils étaient là pour veiller sur la protection de Ian.
Il décida d'attendre. Les policiers bavardaient entre eux et semblaient peu alarmés. Yassen devina qu'il s'agissait juste d'une mesure de précaution sans crainte d'un réel danger.
Son opinion était juste, les policiers quittèrent l'hôpital à dix-huit heures, l'heure de fin des visites.
Il attendit que l'infirmière termine sa ronde pour frapper à la porte de Ian.
- Entrez, invita celui-ci en pensant qu'il s'agissait d'une infirmière.
Le Russe entra et referma la porte derrière lui.
-Yassen, s'étonna Ian en essayant de se redresser.
- N'essaie pas de te relever ! Gronda le Russe..
Ian cligna des yeux, il ne savait plus s'il était victime d'une hallucination : non, Yassen Gregorovitch était réellement dans sa chambre.
- Mais je t'avais dit de rester auprès d'Alex, commença Ian.
- Tu m'avais aussi dit que tu me rappellerais demain, réfuta Yassen.
Ian avait vraiment voulu tenir sa promesse mais un petit détail alla à l'encontre de ses plans.
- Je suis désolé, Yassen je ne voulais pas t'inquiéter.
- Alors pourquoi tu n'as pas téléphoné ? Fit Yassen. Son ton était empli de reproche.
- Je n'ai plus de batterie et mon chargeur est resté à Cuba, expliqua Ian.
Le Russe mit un temps à réaliser : Ian n'avait rien contre lui. Il ne lui en voulait pas.
- Je m'en suis rendu compte ce matin, expliqua Ian. Et les infirmières refusent de me laisser me lever pour utiliser le téléphone de l'hôpital.
Yassen se relaxa. Ian allait bien. il n'avait aucune raison de s'inquiéter.
Puis au moment où les traits de son visage se détendirent, ses yeux se figèrent. La chemise de Ian s'était entrouverte, on voyait les bandages sur son épaule.
Il n'arrivait pas à détacher son regard du torse de Ian
- C'est douloureux ? S'enquit le Russe.
- Juste un peu, reconnut Ian.
Yassen admira le sang froid de l'Anglais : il venait de se prendre une balle et il était très calme.
Il ne pouvait pas deviner que ce n'était pas la première balle que Ian recevait.
- Je ne voulais pas t'obliger à venir, reprit Ian. Tu peux rentrer si tu veux. Je sortirai au plus tard dans quatre jours.
Ian avait le regard fuyant, il ne voulait pas que le Russe devine sa faiblesse.
- Ian, tu ne veux pas que je reste un peu ?
L'Anglais se décida enfin regarder droit dans les yeux. Son cœur chavira.
Yassen venait de laisser tomber son masque froid en laissant paraître une once de tristesse dans ses yeux.
Malgré tout ce qu'il avait pu pensé au sujet des hommes qui s'éprennent des autres hommes, Ian ne put s'empêcher de le trouver magnifique.
Prendre une balle pour voir ce visage en valait largement la peine.
-J'aimerais beaucoup que tu restes, Yassen Gregorovitch, fit-il en souriant.
Yassen vint tous les jours durant l'hospitalisation de Ian.
Il ne se présentait jamais les mains vides, il apportait des livres, des journaux et des DVD. Il avait songé aussi à lui acheter un chargeur téléphonique.
Le Russe lui apportait souvent des plats cuisinés, tout en respectant le régime alimentaire du blessé.
- J'ai l'impression que tu es condamné à t'occuper de moi à chaque fois que je suis malade, s'excusa Ian avec un sourire.
Yassen prit place à son chevet.
Il arrivait toujours vers midi car les policiers ne venaient plus et il n'avait plus à se soucier de leur présence.
En fait, il ignorait que c'était Ian qui avait demandé à ce que sa porte ne soit plus surveillée.
- Tu me donnes encore plus de boulot qu'Alex, plaisanta Yassen à son tour.
- Je te le revaudrai, promit Ian.
Ils discutèrent de tout et de rien jusqu'à ce que le Russe décide de le laisser se reposer.
La fois suivante, Yassen avait proposé à Ian d'amener Alex.
- Non, refusa catégoriquement l'Anglais. Je ne veux pas qu'il me voit dans cet état. Et puis, je ne veux plus jamais revoir mon neveu dans un hôpital, ajouta Ian d'une voix mélancolique.
Yassen se souvenait lui aussi du jour où ils avaient dû conduire le bébé aux urgences. Il avait eu la frayeur de sa vie.
- C'est vrai que c'est un mauvais souvenir.
- L'un des pires de ma vie. On ne s'entendait pas à cette période.
- C'est peu de dire, avoua le Russe en souriant.
Ian le regarda.
Il ressentait un pincement au cœur à chaque fois que Yassen laissait libre cours à ses émotions. Il y avait quelque chose d'à la fois touchant et irrésistible à chaque fois qu'il abandonnait sa froideur. Il semblait tellement respirer la vie dans ces moments là. Ian aurait voulu le voir comme ça tous les jours.
-J'espère qu'on ne se disputera plus jamais, dit Ian.
Yassen haussa les épaules.
- On est amis, on aura sûrement d'autres disputes. L'essentiel c'est que l'on se respecte, déclara tout simplement le Russe.
Ian ne s'endormit pas toute de suite après le départ de Yassen.
Il méditait sur les paroles du Russe " on est amis".
Depuis qu'il était à l'hôpital, leur relation avait redémarré avec quelque chose de changé.
La présence de Yassen était devenue vitale pour Ian. Et cela ne concernait pas seulement son assiduité à lui rendre des visites.
Il n'appréciait pas juste Yassen : il avait besoin de lui, il avait besoin de le sentir à ses côtés.
C'était un sentiment de possessivité qui n'avait rien avoir avec de l'amitié.
Le lendemain, Yassen hésita avant d'ouvrir la porte de la chambre d'hôpital.
Il entendait deux voix qui provenaient de la pièce en question, l'une appartenait à Ian et l'autre probablement à un médecin. Ce dont Yassen était sûr, c'était que les deux personnes étaient en train de se quereller.
-Mais puisque je vous dis que ça va ! Insistait Ian.
Yassen ne voulait pas surprendre une conversation confidentielle mais il voulait savoir si tout allait bien. Il toqua deux fois et entra.
- Je peux patienter dans le couloir si tu veux, fit Yassen.
C'était bien un docteur qui se tenait aux côtés de Ian Rider. Le médecin avait la cinquantaine, les cheveux gris et le visage marqué par des rides. Il avait un regard lucide mais lasse.
- Non, c'est bon. J'avais fini de discuter avec le docteur, l'invita à entrer l'Anglais.
- Il vaut mieux pour vous que vous ...s'exprima le docteur d'une voix grave.
- Puisque j'ai dit non ! Coupa Ian.
Il regretta de s'être emporter car il vit le regard du Russe se durcir.
- Qu'est-ce qu'il y a, Ian ?
Mais Yassen ne s'adressait pas vraiment à Ian, son regard se tournait vers le docteur.
Ce dernier comprit que le Russe, malgré son jeune âge, pouvait apporter un poids dans la balance .Il décida donc de mettre de côté le secret professionnel :
- La blessure ne cicatrice pas aussi vite que prévue. Le mieux serait que monsieur Rider reste encore une semaine au maximum.
- Je rentre aujourd'hui, trancha Ian d'une voix ferme.
- Ian ! Fit le Russe exaspéré.
Le docteur devina qu'il devait les laisser seuls un instant.
Une fois qu'il fut sorti, Ian se radoucit.
- Je sais ce que tu vas dire. Mais je vais bien. Je guérirai plus vite si j'étais chez moi.
- Tu n'auras pas tous les soins nécessaires si tu restes à domicile.
Ian lui en voulait de prendre le parti du médecin. Il lui en voulait aussi de ne pas souhaiter son retour autant que ça.
- Il y a trop de monde chez nous pour que je puisse revenir ? Railla t-il de mauvaise humeur.
Yassen encaissa le sous entendu sans sourciller :
- Je n'ai invité aucune femme depuis que tu es parti, Ian. Excepté la nounou, déclara t-il.
Ian le regarda droit dans les yeux.
Il ne sut pas pourquoi, mais il ressentait un grand soulagement à l'idée de savoir que le Russe ne couchait plus avec toutes ces filles.
- Yassen, j'ai vraiment envie de rentrer, soupira Ian.
- Dans une semaine.
- Donc tu ne me crois pas quand je te dis que je vais bien ? Reprocha Ian.
Yassen soupira. Il trouvait sa réaction immature. Mais d'un autre coté, il savait que s'il était à la place de l'Anglais, il en aurait fait autant.
- Je peux me lever, regarde, dit Ian en en commençant à se redresser.
Yassen le vit poser un pied à terre. Ian se leva et commença à s'approcher de lui avec un sourire.
Yassen le lui retourna. Après tout peut-être que c'était le médecin qui était trop pessimiste.
Ian était maintenant à deux pas du Russe. Il était sur le point de le toucher quand il vacilla.
Il chercha à s'agripper au lit mais ne rencontra que du vide.
Il s'écroula, impuissant.
-Ian ! Cria Yassen.
Ne comptant que sur sa force mentale, Ian avait surestimé sa force physique.
Heureusement que Yassen était là: il prit le temps de le rallonger sur le lit avant d'appuyer sur la sonnerie servant à appeler l'infirmière.
- Yassen, arrête , je ne veux pas..., voulut l'interrompre Ian.
- Ça suffit ! Coupa Yassen.
L'infirmière se présenta, alarmante.
- Faites venir le médecin, commanda t-il d'une voix impérieuse.
Ian vit l'infirmière lui obéir, sans qu'il ait son mot à dire.
- A ce rythme là, je serai encore ici l'année prochaine, rouspéta t-il.
- Même s'il faut que tu y restes des années, tu le feras, répliqua froidement le Russe.
Cette fois Ian commença réellement à s'énerver.
Il était content à chaque fois que le Russe venait lui rendre visite mais aujourd'hui, sans la présence de Yassen, il serait déjà sorti de l'hôpital.
- De quel droit tu prends cette décision à ma place ? Protesta t-il en élevant la voix.
- Tu n'es pas en était de prendre des décisions, trancha le Russe d'une voix dure.
Bien qu'il se sentait faible, Ian voulait lui tenir tête. Il trouvait que c'était injuste.
- Évidement, à t'écouter, on dirait que je suis sur le point de mourir.
Yassen ne répondit rien. En fait, il ne l'écoutait pas.
Il était de profil, le regard tourné vers la porte en attendant l'arrivée du docteur.
Ceci eut le don d'agacer Ian davantage.
- Je ne vais pas mourir, Yassen !
- John aussi avait dit qu'il n'allait pas mourir ! Et devine quoi ? Il est mort ! Hurla Yassen hors de lui.
Ian en eut le souffle coupé. Il allait répliquer quand il remarqua alors les mains du Russe.
Elles tremblaient.
Yassen était debout, de marbre et seules ses mains tremblaient.
Ian comprit qu'il lui avait causé une véritable inquiétude.
- Yassen, dit-il d'un ton suppliant.
Le Russe tourna son regard vers lui. Ian sentit son coeur se briser.
Yassen avait les larmes aux yeux.
- Je t'interdis de mourir, dit-il d'une voix tremblante.
-Viens, dit Ian en tendant la main.
Il laissa son bras valide en suspend et Yassen accepta de se rapprocher de lui.
Sans hésiter, Ian l'entoura de ses bras. Yassen ne cherchait plus à contenir son émotion.
- Moi aussi j'ai très envie que tu rentres. Mais je peux pas prendre de risque. Pas après ce qui est arrivé à John, souffla-il au creux de son cou.
Ian resserra son étreinte. Il se maudit d'avoir osé le faire souffrir alors qu'il s'inquiétait juste pour lui.
Le Russe avait beau être très fort mentalement mais il restait un être humain. Ian reconnaissait sans complexe que Yassen était le plus raisonnable des deux bien qu'il fut plus jeune que lui.
Mais pour une fois, il voulait montrer à Yassen qu'il était capable de se montrer raisonnable.
-D'accord, je vais rester encore ici. Mais je t'en prie calme toi.
Yassen resta quelque seconde le visage enfoui dans le cou de Ian, puis lentement il s'écarta de lui. Ian colla son front contre le sien :
- Je ne vais pas mourir.
- Tu dis ça pour me rassurer.
- Tu as toujours été là pour moi, et ce même quand j'ai été odieux envers toi.
Yassen eut un sourire triste.
- Je serai toujours là pour toi, Yassen Gregorovitch. Alors fais-moi confiance.
C'était la chose la plus difficile qu'il pouvait lui demander. Mais Yassen avait prit sa décision :
- Je te fais confiance, souffla t-il.
Leurs yeux se croisèrent durant un instant qui dura une éternité.
Il n'y avait qu'un centimètre qui séparait leurs lèvres.
Le médecin arriva.
Yassen se leva vivement et reprit son air froid.
- Il va rester, déclara t-il à l'attention du docteur.
Le docteur le félicita silencieusement. D'habitude son autorité pouvait faire plier n'importe quel patient mais les agents du MI6 ne respectaient que l'autorité qu'ils s'imposaient. Dans le cas contraire, ils ne seraient pas de bons agents.
- Bien, répondit le docteur.
Il tâta le pouls de Ian, prit sa tension et s'en alla. Yassen décida de l'imiter.
Ian ne lui en voulut pas de prendre congé de lui aussi vite.
Il avait vu le trouble dans ses yeux lorsqu'ils étaient sur le point de s'embrasser.
Tout devenait clair dans son esprit, il n'avait plus honte. Il n'avait plus peur.
- Yassen, quand je sortirai de l'hôpital, il faudra que l'on parle.
- De quoi ? Fit le Russe le regard fuyant.
Il avait déjà la main sur la poignée de la porte.
- Je crois que tu le sais déjà, murmura Ian en le regardant partir.
