Voilà le chapitre 5! Le 6 devrais avoir un léger retard, je m'en excuse d'avance.


Chapitre 5

Il avait lancé Arabesque au grand galop pour s'éloigner, et tentait de faire sortir la vision d'horreur de sa tête. Il pensait avoir été servit sur les champs de bataille, mais ça, c'était au-delà de tout ce qu'il avait jamais subit.

Sanglotant dans la crinière blanche de la jument, il la maudissait pour l'avoir conduit dans les ruines de l'école. A priori, la classe se donnait lorsqu'un boulet avait fait s'écrouler le mur de brique. Il se demandait si certains enfants avait pu s'en sortir, et il s'indigna de sa lâcheté pour ne pas être resté, et vérifier s'il pouvait en extraire des décombres. Mais il ne pouvait pas, il ne voulait pas rester.

Tout ce qu'il voulait, s'était s'éloigner le plus vite possible, et rentrer chez lui. C'était dans l'état voisin, et quelques jours à ce rythme devraient suffire… S'il ne craquait pas avant.

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Une semaine plus tard, Blutch sortait du mitard avec l'intention de s'écraser. Evidemment, il mourrait d'envie d'en découdre, mais il avait des priorités dans la vie, et Arabesque en était une. Le sergent en était une autre, mais il était trop fier pour l'avouer, ce qui ne l'empêcha pas d'être surpris en constatant qu'à part le palefrenier, personne n'avait remarqué la disparition de Chesterfield.

« L'est pas à l'infirmerie ? Il a reçu une balle dans le dos, non ? » Lui répondait un soldat.
« Ah je ne sais pas, il n'est plus revenu refaire son bandage, mais je lui avais montré comment le faire tout seul » déclarait le médecin.
« Pas vu, mon vieux. Décidemment vous pouvez pas vous lâcher, hein ? » Ricana un sous-lieutenant qui se retrouva avec un œil au beurre noir si rapidement qu'il comprit à peine ce qui lui arrivait.

Si Blutch avait bien calculé, sa convalescence prenait fin dans deux jours. Au moment de l'appel, il serait impossible de cacher son absence. Il prévoyait sérieusement à s'enfuir d'ici-là, mais cela attirerait l'attention sur le sergent, et il préférait éviter ça.

Il n'avait plus qu'à attendre. Peut-être que la logique tordue des grandes pontes de l'armée voudrait qu'on l'envoie à sa recherche, puisque Chesterfield avait été si souvent missionné pour le récupérer et calmer ses penchants de déserteurs. Enfin, il ne fallait pas trop compter dessus, mais au moins, en attendant, il savait qu'Arabesque était entre de bonnes mains.

S'asseyant sur le tronc d'arbre couché qui lui servait de banc, il lutta contre le cafard qui le menaçait depuis quelques jours. Une fois de plus, il se retrouvait seul et abandonné, volontairement, par ceux même qu'il pouvait englober dans sa définition toute personnelle et bancale de « famille ».

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Les frontières de son état de naissance étaient derrière lui, et il s'engageait sur des chemins familiers. Pour calmer ses douleurs, il avait renoncé à chevaucher pendant quelques heures, ce qui permettait également à Arabesque de récupérer.
« Pardon, je sais que je suis beaucoup plus lourd que ton maitre, mais bon, ça, ce n'est pas très difficile. » Elle lui lécha affectueusement la joue. « Au moins tu ne m'en veux pas. Mais il te manque, je sais. J'aurais vraiment cru qu'il nous rattraperait, mais bon… » Il haussa les épaules, ce qui lui valu une quinte de toux. L'averse qu'ils s'étaient pris deux jours plus tôt l'avait un peu enrhumé, ce qui n'arrangeait pas son état général.

« Heureusement, nous ne sommes plus très loin. J'espère que père ne m'en voudra pas trop. Enfin, au pire, je pourrais toujours lui rappeler qu'il n'a pas réellement fait Alamo. »

Il avait peur d'avance des questions qu'on lui poserait. Il redoutait devoir expliquer la terreur du champ de bataille, sa blessure, sa fuite, ses crises de paniques réelles… Il lui faudrait un médecin, aussi. Cela faisait plusieurs jours qu'il n'avait pas changé son bandage, et il craignait que son infection provienne de là. Connaissant son médecin de famille, il pourrait probablement parler de ses tremblements : c'était un antimilitariste assumé, et il aurait peut-être des idées pour les faire cesser.

Déjà, il apercevait le clocher de son village, et la chaleur revint un peu dans son cœur. Le sommeil serait bienvenu, aussi, car il n'avait pu fermer l'œil ses derniers jours, de peur d'être surpris dans son repos, mais aussi à cause des images incessantes des ruines fumantes du village qu'il avait traversé.

Il ne s'arrêta pas à la boucherie, mais sourit en voyant le saloon « Alamo » ouvert. Il ne dérangerait pas ses parents, après tout, il avait toujours les clefs de chez lui.

Arrivé devant la demeure familiale, il la contourna pour attacher Arabesque près d'un abreuvoir qu'il remplit d'eau fraîche. Il lui promit de la laisser se défouler lorsqu'il aurait pris un peu de repos, après quoi il rentra chez lui, monta directement dans sa chambre, qui était restée telle qu'il l'avait quitté un matin pour aller demander Charlotte en mariage (bien mal lui en pris !), et s'écroula tout habillé entre ses draps frais.

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L'appel autour du drapeau se fit aux premières lueurs. Blutch était tendu, car il était parfaitement évident qu'on lui demanderait des comptes pour l'absence de son sergent. Quelques hommes manquaient déjà à l'appel. Il faut dire que le combat de la veille n'avait rien eu à envier à celui ou Chesterfield c'était retrouvé avec une balle dans le dos, et même si les pertes étaient moins nombreuses, le moral des troupes en avait pris un coup.

« Chesterfield, Cornélius ? »
Un silence un peu endormis répondit à la demande du général.
« Sergent Chesterfield ? Ils ne devaient pas revenir de convalescence aujourd'hui ? » Interrogea-t-il, étonné. « Stilman, allez me chercher le médecin.
-Tout de suite, mon général. » Et on le vit se diriger, sans se presser, vers l'infirmerie.
Alexander continua l'appel en attendant l'arrivée du praticien.

« Vous m'avez demandé, mon général ?
-Ah, vous êtes là ! Dites-moi, le sergent Chesterfield n'est-il pas guérit ?
-Je n'en ai aucune idée, mon général. »
Le haut gradé rougit un peu de colère. « Comment ça, vous n'en n'avez aucune idée ? Mais vous êtes médecin de notre armée, oui ou non ?
-Yes sir, mais je n'ai plus vu le sergent depuis plus d'une semaine. Je pensais que vous lui aviez autorisé une permission, puisqu'il allait quand même un peu mieux.
-Je n'ai plus accordé de permission depuis six mois ! » Et il se retourna sur le reste de son état-major. « Horace ? Stilman ? Le sergent Chesterfield vous aurait-il demandé une permission ? » Tout deux hochèrent négativement la tête.
Son regard dériva sur le reste des hommes, qui semblaient tous vaguement ennuyés, puis s'arrêta sur un certain caporal…

« Blutch !
-Oui mon général ?
-Savez-vous ou se trouve votre ami ?
-Si je puis me permettre, mon général, il n'est pas mon ami, et ensuite, je suis resté plus de dix jours en détention. Je ne l'ai pas revu depuis deux semaines, mon général. »

Ne relevant pas l'insolence du caporal, Alexander se pinça l'arrête du nez pour rassembler ses esprits. « Je ne pensais pas un jour à voir à ce point les rôles inversés… On dirait que le monde marche à l'envers… Caporal Blutch ! Vous allez prestement partir à la recherche de votre supérieur ! Par la même occasion, faites des petites observations aux alentours, j'ai entendu dire que les sudistes se permettaient de faire des incursions dans nos villages. Comme ça, au moins, même si vous ne le retrouvez pas… » Il soupira. « Il a une bonne semaine d'avance. Je vous laisse deux semaines, avec du rab si vous m'envoyez un télégramme ou un courrier justifiant votre retard. Si vous ne revenez pas, je diffuserais vos photos dans tous les états de l'Union avec ordre de vous abattre à vue tous les deux ! Est-ce clair ?
-Très clair, mon général. » Blutch eu du mal à contenir son hilarité. Il n'avait vraiment pas compté là-dessus !

Il partit aux alentours de midi, avec des vêtements civil dans son paquetage et un nouveau cheval pour le voyage. Suivant la direction de l'est (il avait tout de même un petit doute sur la destination du sergent), il ne stoppa pas son effort jusqu'en soirée. Il n'avait pas croisé grand monde sur les routes, et les villages qu'il avait traversés s'était avéré déserts et délabrés. Plus rien à piller, même pour des détrousseurs de cadavres, par ici.

Parvenu à un surplomb, il observa pour la forme les positions sudistes et nordistes qui se faisaient face un peu plus bas. Les armées confédérées n'étaient peut-être pas en bonne posture, mais elles avaient un chemin de replis possible. Il leur suffirait de gagner le col pour les prendre en étaux. Il préviendrait Alexander s'il rentrait.

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Une main douce mais ferme vint secouer l'ex-sergent du vingt-deuxième de cavalerie. Il se réveilla avec un sursaut avant de reconnaître le visage rassurant de sa chère maman.

« M'an, tu m'as fait peur !
-Si une vielle dame arrive à faire peur à un soldat, il faut commencer à s'inquiété pour la tournure de la guerre.
-Non, j'veux dire…
-Tu dormais déjà hier soir quand on est rentré, mais là, c'est le matin. J'ai donné du foin à ton cheval, mais il faudrait que tu t'en o… Oh mon dieu ! Cornélius ! »

La mine effarée de sa mère l'inquiéta, et il se précipita devant un miroir. Et pour cause ! Il avait maigri, certes, mais cela ne justifiait pas sa mine maladive et son teint blafard. Et encore, sa mère n'avait pas vu ses blessures.

« Écoute, m'an, j'ai eu ma permission à cause d'une blessure. J'ai fait une longue route, j'ai besoin d'un bon bain… Et d'un médecin. Tu peux demander à 'pa d'appeler le docteur Johnson, et aussi me faire couler une bassine d'eau ? Après, promis, je m'occuperais de mon cheval. »

Sa mère quitta sa chambre sans se faire prier plus. Il l'entendit descendre les escaliers, crier après son mari qui devait traîner sur la terrasse, et remonter aussi rapidement. Un grand bruit de ferraille lui indiqua qu'elle déplaçait la bassine de fer-blanc vers sa chambre, et il sortit pour aller l'aider.


Alors, est-ce que ça vous plait pour l'instant?