Voici le chapitre 6! C'est la moitié de l'histoire, déjà.


Chapitre 6

« Je ne sais pas comment on vous a laissé partir avec une blessure pareille. Les longues chevauchées ne vous ont pas fait du bien. Heureusement, la plaie n'est pas infectée. »

Chesterfield soupira de soulagement. « Néanmoins, votre guérison devrait être beaucoup plus lente que prévu. La côte ne se remet pas idéalement. Ce sera long, mais ça passeras.

-Merci pour tout, toubib'.

-Repassez demain au cabinet, Enid changeras vos pansements. Il vaut mieux le faire tous les jours. » C'était une reproche à peine voilée. Rangeant déjà ses instruments, le médecin s'apprêtait à partir. Chesterfield osa un regard à la porte de sa chambre – sa mère n'était pas là.

« Attendez un peu, docteur. » Celui-ci se retourna.

« Qu'y-a-t-il ?

-C'est que… Je peux vous confier quelque chose ?

-Bien entendu, mon garçon. Je vous ai vu naître, je vous connais. » Répondit-il en souriant avec douceur.

« Beeen… Ils ne m'ont pas laissé partir.

-Oh. » Un silence s'ensuivit. « Je suis plutôt antimilitariste, mais je pense que votre attitude a signé votre arrêt de mort, Cornélius.

-Je sais. Mais je ne pouvais plus rester. Cela n'a rien à voir avec ma blessure, mais, depuis quelques temps, j'ai… peur…

-Peur ? » Oh, Chesterfield regrettait déjà sa confidence. Il entendait déjà la réponse : Peur ? Un grand gaillard comme vous ? Allons…

« Et… comment se traduit-elle ?

-Pardon ? » Sursauta le blessé.

« Votre peur. Comment la ressentez-vous ? Quand ?

-Eh bien, mes mains se sont mises à trembler, très souvent. Ma respiration aussi devient très hachée, et parfois, je ne sais plus vraiment ou je suis. Je pense être ailleurs, à un autre endroit… » Le médecin hochait la tête, l'encourageant à continuer. En confiance, il décida de lui raconter… « Il y a trois jours, un orage à éclaté. Sans mon cheval, je serais sans doute devenu fou, et il m'a empêché de m'enfuir et, qui sait, faire une mauvaise chute. Je me croyais revenu sur le champ de bataille, avec l'artillerie, la charge, et des cadavres tout autour… » Sa voix mourut. Il aurait voulu dire que, parmi les corps des soldats, se trouvaient aussi des civils et les petits écoliers du village saccagé. Que dans ses cauchemars, c'était ses parents qui gisaient là, avec Blutch et aussi tous ces soldats qu'il côtoyait autrefois à Fort Bow, au temps ou tout était plus simple, Tripps, Bryan, le colonel Appeltown et même la belle Amélie.

« Quels cadavres, Cornélius ? » Insista le docteur Johnson. Il tourna vers lui des yeux fous, sans répondre.

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Blutch contourna sans le savoir le village détruit et évita de peu une troupe de confédérés. En les voyant traverser la rivière à gué un peu plus loin, il décida qu'il était temps de redevenir un civil, du moins jusqu'à ce qu'il ai dépassé la zone risquée.

Il profitait du voyage pour tenter de socialiser avec sa monture de remplacement, mais l'étalon était bien moins intelligent que sa chère jument. Malgré tout, il était amitieux et quémandait sans cesse des caresses depuis qu'il avait compris que son nouveau maître n'était pas avare en petites attentions.

Sans savoir par ou exactement le sergent était passé, Blutch avait l'intime conviction que celui-ci était retourné dans son village natal, là où ils s'étaient rencontrés et où lui-même possédait un bar que tenaient les parents Chesterfield en attendant.

Trois jours après le début de son voyage vers l'état voisin, Blutch croisa les restes d'une division de fantassin nordiste. Il se présenta au capitaine qui les prenait en charge.

« Vous venez du vingt-deuxième de cavalerie ? » Il siffla d'admiration. « M'étonnerait pas que vous ayez déserté…

-Mais absolument pas ! Je suis en mission. D'ailleurs, si vous rejoignez bien l'armée commandée par le général Alexander, j'aurais un message à lui faire passer.

-Pas de problème, caporal. »

Il rédigea un bref mot et un plan de la situation de l'armée confédérée telle qu'il avait pu l'observer et la scella. Ensuite, il la remit au capitaine et lui conseilla de faire un détour pour éviter les raids des ennemis.

« La soirée approche. Pourquoi ne resteriez-vous pas avec nous ? Nous comptions monter le camp ici, et avec un peu de chance, nous serons demain au camp d'Alexander.

-Oui, si vous partez d'ici, vous y serez demain soir. Ce sera plus sûr pour vous de camper ici, mais moi, je ne peux me permettre de retarder plus ma… traque. » Tentant de rendre sa voix la plus énigmatique possible, il coupa l'effet en ricanant. « En tout cas, remettez le bonjour aux huiles ! Et ne vous laissez pas faire par Stark, si, par malheur, on vous fait monter sur un cheval. » Sur ce, il enfourcha son cheval et repartis sur son chemin.

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Le souper se passait sans encombre autour de la table familiale, jusqu'à ce que sa mère pose une question à laquelle il n'avait absolument pas envie de répondre.

« Vas-tu profiter de cette convalescence pour demander Charlotte en mariage pour de bon ?

-Mais enfin, Elisabeth, laisse le gamin tranquille avec ça ! Moi je l'ai vu, la Charlotte, et je te jure que, quand bien même son père posséderais la boucherie la plus réputée de New York, je ne voudrais pas l'approcher ! »

Rougissant, le « gamin » balbutia quelque chose qui ressemblait à « Voilà, tout à fait » en hochant la tête.

« Mais quel travail fera-t-il ? Je doute que monsieur Graham voudrait reprendre le petit après qu'il ait lâché ses tranchoirs pour s'engager…

-Tant mieux ! Je ne veux certainement plus devenir boucher !

-CORNELIUS !

-Et pourquoi je ne pourrais pas reprendre le bar ?

-Parce qu'il n'est pas à nous ? Joshua, explique-lui ! » Le vétéran pris son visage entre les mains, semblant réfléchir aux mots qu'il devrait prononcer

« On n'a pas encore posé la question au gamin. Tu as reconnus la jument avec qui il est arrivé, hum ? C'est celle de son ami. Il est mort, c'est ça ? »

Frappé de stupeur, Chesterfield ne su que répondre.

« Eh bien, quoi ? N'avait-il pas de famille à qui nous devrions remettre le Alamo ?

-Pas vraiment, non, je pense qu'il était orphelin. » Excédé, leur fils frappa du point sur la table.

« Écoutez. L'armée m'a réformé, Blutch va très bien, il m'a juste demandé d'échanger nos chevaux et de s'occuper de son bar avec vous en attendant. Il l'adore, son canasson ! Il préférait le voir partir avec moi, plutôt qu'il devienne de la chair à canon ! »

Étonné par son propre mensonge et par le silence qui régnait autour de la table, Cornélius reposa ses couverts discrètement.

« Réformé ? Mais alors, ta blessure…

-Ne t'inquiète pas !

-C'est plus sérieux que tu voudrais bien nous le faire croire !

-Peut-être ! En tout cas, j'ai rendez-vous tous les jours chez le doc' Johnson pour surveiller ça. Cela ne me tuera pas, mais l'armée n'a pas besoin d'un poids mort dans ses troupes. C'est tout ! »

Et sur ces mots, il se leva de table pour aller rejoindre Arabesque qui gambadait dans le petit pré clôturé à la hâte derrière chez eux. Il lui rapporta un petit sucre, qu'elle mordilla avec plaisir.

« J'ai encore ajouté un mensonge au poids que j'ai déjà sur la conscience, Arabesque. Enfin, ça aurait été pire que de faire passer ton maître pour mort, non ? J'ai l'impression qu'il va débarquer d'un instant à l'autre comme une furie. » Il posa sa tempe contre la crinière du cheval. « Je ne sais plus quoi faire. »


Voilà, c'est tout pour aujourd'hui!