On arrive à la fin... C'est l'avant-dernier chapitre. Bonne lecture!
Chapitre 11
Horace ramassa l'enveloppe et la dépoussiéra. Elle ne semblait pas avoir trop souffert. Stilman regardait Blutch d'un air inquiet, et celui-ci gardait une mine absolument neutre, comme frappé de stupeur.
Au bout d'un moment, il arriva à articuler une phrase :
« … Il sait ou il peut se les mettre, les barrettes de sergent ?
-Caporal, un peu de retenue. Il va se calmer. Horace, pouvez-vous décacheter cette enveloppe, s'il vous plait ? »
Celui-ci s'exécuta, et un peu de cire effritée tomba dans l'herbe. Il en sortit le rapport relié avec de la ficelle, légèrement gondolé par l'humidité.
« Avant toute chose, si vous nous racontiez ? »
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Le service de midi s'achevait enfin, et Cornélius songeait au stock de bois qu'il avait récupéré la veille et qui patientait dans l'arrière-cour du Alamo. Il en avait suffisamment pour construire deux box à chevaux et une clôture.
« Je vais prendre le relais, mon grand, tu peux aller profiter de ton après-midi. » lui dit sa mère, déposant les derniers plats dans la bassine de vaisselle.
« Ça va déjà beaucoup mieux, je vais sans doute faire quelques aménagements dans le pré de derrière. » répondit-il.
Elle le regarda avec un mélange de fierté et d'inquiétude. « D'accord, mais ne force pas trop tout de suite. » et il s'éclipsa dans l'arrière-cour.
Là, il déplia le plan qu'il avait dessiné cette nuit – un plan rudimentaire, juste ce qu'il fallait pour estimer le travail à abattre. Néanmoins, il décida d'entamer d'abord la construction de la clôture, au cas où il n'aurait pas assez de bois pour faire plus d'un box. Au moins, il y installerait Arabesque et elle ne resterait plus seule à la maison toute la journée.
Avec un premier piquet en bois, des clous pleins les poches et un marteau qui avait connu des jours meilleurs, il entama le travail.
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Stephen Stilman en était à la troisième relecture du dossier pendant qu'Horace continuait à poser des questions de moins en moins pertinentes au caporal. Il en était également à son quatrième (ou cinquième ?) verre de limonade et il avait la désagréable impression que son cerveau se remplissait progressivement de bulles.
« Je suis définitivement convaincu que de réintégrer le sergent serait vraiment peu charitable. Néanmoins, je ne peux pas le réformer. Pour ça, il faut l'autorisation du général.
-Oui, je m'en doute… » Soupira le caporal.
« Il faut vraiment l'en convaincre ! J'irais lui parler. » Décida Horace.
Les deux autres le regardèrent avec des yeux ronds, étonné de l'éclat et du courage soudain dont faisait preuve le major.
« Je peux peut-être vous accompagner…
-Certainement pas, Stephen. Vous ferriez pire que mieux. » Il partit dans la direction du quartier général. « Mais gardez toujours le rapport. Si tout va bien, il acceptera de le lire. »
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En effet, une heure et demi plus tard, Alexander se dirigeait d'un pas colérique vers le caporal et le capitaine. Ce dernier déposa son septième soda et se leva pour ne pas donner trop l'impression qu'il se la coulait douce.
« Horace m'a suffisamment harcelé avec cette histoire, je n'en peu plus. Donnez-moi ce fichu rapport. »
Blutch, qui ne l'avait finalement pas lu par respect pour Chesterfield, lui tendit à contrecœur. Lui arrachant presque des mains, le général le feuilleta sans ménagement, s'arrêtant sur certains points et jurant de temps en temps. Puis, il le referma sèchement et demanda au caporal :
« Et vous, qu'en pensez-vous ?
-Que nous devrions le laisser tranquille. » A ces mots, Alexander réfléchit encore quelques instants.
« Je vous connais, Blutch. Vous ne courrez pas après les médailles et les honneurs. C'était plutôt le sergent Chesterfield qui était dans ce cas, ce qui me pousse à penser que ce devait vraiment être sérieux pour qu'il se décide à tout plaquer. »
Il marqua un temps. Tendu vers lui, le caporal attendait qu'il aille au fond de sa pensée. « Si nous lui faisions une lettre de réformation en bonne et due forme, est-ce que ça vous suffirait comme récompense pour votre bravoure ?
-Cela suffirait amplement.
-Personne ne saura ce que vous avez fait. Sur le rapport de la bataille, je noterais que le renseignement que vous m'avez fournis venait de Chesterfield, et que, lorsque je lui ai demandé ce qu'il souhaitait pour le remercier, il m'a demandé de retourner à la vie civile.
-Je pense que ce sera une belle conclusion à tout cela, mon général. »
Alexander souri, satisfait du compromis.
« Bien, maintenant, j'ai un rapport à rédiger. Messieurs… » Et il les quitta pour rentrer dans son état-major.
Blutch ne pouvait cacher sa satisfaction. « Comme ça, on évitera de me faire passer pour un héros de guerre. Ça aurait nuit à ma réputation. »
La remarque fit rire Stilman, qui lui donna une grande tape dans le dos.
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Une petite semaine plus tard, Arabesque pu s'installer dans le premier box. Finalement, son nouveau maître avait assez de bois pour en construire deux autres, ce qui laissait présager de la compagnie à plus ou moins court terme. Elle profita aussi du foin frais avec enthousiasme.
« Alors, bien installée ? » demanda Chesterfield en lui flattant la bride. Il vint s'asseoir près d'elle et s'appliqua pour écrire à la craie sur une ardoise :
Box à chevaux
2 dollars la nuit
Reste : 2 pl.
Satisfait de son travail, il alla l'installer sur la façade du bar. Comme il plantait le clou, le facteur passa à coté de lui et s'arrêta.
« Ah, monsieur Chesterfield ! J'allais justement vous déposer votre courrier chez vous. » et il lui tendit une enveloppe d'allure officielle. Son cœur rata un battement. Ce ne pouvait être qu'une bonne nouvelle, n'est-ce pas ? Ils ne lui auraient pas envoyé une lettre pour lui annoncer qu'il devait être fusillé ? Si ?
« Merci mon brave. Je vous offre un verre ?
-Ahaha, pas pendant le service, on m'a déjà pris la main dans le sac… Enfin le nez dans la chope… Par contre, tout à l'heure, je ne serais pas contre.
-N'hésitez pas. » Et le facteur s'en fut achever sa tournée.
Fébrilement, il acheva l'installation de l'ardoise et se hâta de rentrer. Il prévint sa mère qu'il reviendrait dans quelques minutes pour préparer le repas de midi, puis se réfugia dans le box d'Arabesque pour s'isoler.
« C'est, pour ainsi dire, le moment de vérité, ma belle. »
Elle le rassura d'un hennissement, et cela lui donna le courage de déchirer l'enveloppe. Une lettre imprimée, annonçant sa réformation, accompagnait une lettre manuscrite du général Alexander. Respirant un bon coup, il commença la lecture.
Sergent,
Sachez que je suis extrêmement déçu de votre réaction, mais, selon votre dossier médical, vous n'y pouvez apparemment rien. Il aurait été probablement plus simple de vous faire suivre sur place par un médecin, qui aurait rendu un rapport équivalent, et vous auriez été réformé en bonne et due forme.
Toutefois, il vous faut être au courant de la situation telle qu'elle est, officiellement : vous avez accomplis un acte particulièrement glorieux, c'est-à-dire la découverte d'un point faible dans les positions de l'armée sudiste, ensuite, à votre demande, je vous ai accordé votre souhait de quitter l'armée. Telle est la version officielle, inscrite dans les archives militaires. Je vous demanderais de vous y conformer.
Je n'oublie néanmoins pas tous les services réels que vous avez rendus à l'armée.
En vous souhaitant beaucoup de succès dans votre vie future,
Bien à vous,
Général A. Alexander
Repliant la lettre, Chesterfield se sentit soulagé. Il se résolu d'aller montrer sa lettre de réformation au docteur Johnson et le remercier chaleureusement. Mais avant, il prit une brosse et s'occupa de la crinière d'Arabesque.
« Je pense que je dois beaucoup à ton maître, pour ce coup-là. » lui chuchota-t-il.
Puis, il alla porter la nouvelle à ses parents. « J'ai enfin reçu ma lettre de réformation. » déclara-t-il dans la cuisine.
« Mais c'est merveilleux mon chéri. Je suis sûre que la poste était retardée à cause des combats… tu t'inquiétais ?
-Non, non, je me doutais un peux qu'ils étaient retardés.
-Va le dire à ton père, il est en train de servir en salle. »
Il alla lui expliquer sobrement, et la nouvelle réjouit son père. Ensuite, il prévint qu'il sortait quelques minutes.
« Ne sois pas en retard pour le service de midi ! » lui lança sa mère, dans la cuisine.
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Énid lui ouvrit sans un sourire. « Le docteur vient juste de rentrer, je vais le prévenir. » Et elle tourna les talons, le laissant seul dans la salle d'attente. Son cœur battait à la chamade contre le tissu de sa chemise, contre la poche où était pliée sa lettre de réformation.
L'épouse du médecin ressortit de la salle de consultation et lui fit signe d'y entrer. Elle referma la porte derrière lui, et il découvrit le docteur Johnson en train de boire un café noir en consultant ses papiers. Lorsqu'il leva la tête, il afficha un large sourire.
« Vous semblez tellement heureux que je ne peux m'empêcher d'être heureux pour vous. Mais que me vaut votre visite, Cornélius ?
-Une bonne nouvelle. Votre dossier a eu son petit effet : j'ai reçu ma lettre de réformation. » Il sentit les commissures de ses lèvres se tendre encore plus. Il ne pouvait vraiment pas s'empêcher d'être soulagé.
« Un poids en moins sur votre cœur, n'est-ce pas ?
-Oh, oui !
-Et si nous en profitions pour en discuter un peu ? »
Une ombre passa dans le regard de Chesterfield, puis il s'assit sur le fauteuil confortable qui faisait face à celui du médecin.
On dirait que Chesterfield est tiré d'affaire, au moins avec l'armée. Reste un travail sur lui-même à accomplir.
