Chapitre 1 : Schérazade

- « Arrêtez-la ! Elle est coupable de vol, arrêtez-la ! »

Je renverse un étalage de fruits exotiques lors de ma course endiablée, profitant de cette occasion pour prendre une mangue juteuse au passage. Les gardes chargés de l'ordre dans la capitale me poursuivent, les extrémités de leur turban blanc flottant dans le vent, lance à la main. Ils sont quatre, c'est jouable, me dis-je. Je me jette devant une carriole, faisant ruer les deux chevaux qui la tirent. Je me faufile entre eux, laissant mes poursuivant face aux sabots de ces bêtes mécontentes.

Toute sourire, je tourne dans une ruelle sombre et étroite, ma mangue à la main. Je croque dedans à pleines dents. Quel délice ! Ce fruit est vraiment mon préféré !

D'un pas nonchalant, je quitte la ruelle pour reprendre une allée plus empruntée. Je me dirige lentement vers le souk, humant à pleins poumons les senteurs des épices et l'odeur des dromadaires qui se reposent à l'ombre des palmiers et des maisons blanches aux toits d'or.

Arrivée au milieu du marché, je prends mon sac de toile et en sors une guenille sur laquelle je commence à étaler mes trouvailles de la journée : quelques bijoux sans grande valeur, des fruits étranges, des objets inconnus venus d Occident... En observant mes possessions, je souris à l'idée d'en tirer un bon prix.

La journée passe, pas de trace de mes poursuivants. Ont-ils abandonnés ? J'en suis sûre, ils ne se donneraient jamais la peine de me poursuivre à travers toute la ville. La nuit tombe, les étoiles commencent à apparaître. Je range rapidement mon matériel, me rappelant que c'est mon tour de faire le diner aujourd'hui. La lune brille dans le ciel lorsque je quitte le souk, encore bouillonnant d'activité.

Ne voulant surtout pas être en retard -Dunyazad m'a déjà assez grondé cette semaine-, je passe par les toits, raccourci pour les plus agiles. En moins d'un quart d'heure, je suis chez moi. Ma maison, d'un blanc sale et fissuré par le temps, se confond dans une ruelle étroite et sombre, qui ne bénéficie pas de la lumière de la lune. L'unique pièce est éclairée par les braises restantes d'un feu allumé le matin et des coussins et couvertures miteuses aux couleurs délavées encerclent le foyer.

Je file sur le toit, ma chambre au plafond étoilé, pour déposer mon sac. Ma famille ne doit surtout pas se rendre compte que je vole pour les nourrir, ils ne le permettraient pas et préféraient encore se laisser mourir de faim. Ma famille se résume à mon père, Jafar, et ma sœur cadette, Dunyazad. Mon père fut autrefois conseiller du roi, mais ce n'est plus le cas. Ma sœur et moi travaillons tant bien que mal pour subvenir à nos besoins, mon père étant comme une épave échouée depuis la mort de ma mère. Je m'assois sur ma paillasse et admire les étoiles qui habillent le manteau de velours bleu nuit.

Comment un ancien conseiller peut-il vivre aussi pauvrement ? se demandent la plupart des gens qui entendent son histoire… Mon père ne vient pas d'une riche famille comme la plupart des personnes qui occupent généralement ce poste, il était arrivé à cette fonction grâce à ses propres talents. Alors quand, pour une raison connue de lui seul, le roi l'a renvoyé, nous sommes retombés dans la misère.

J'avais quatre ans et ma sœur était encore un bébé. Ma mère, issue d'une famille convenable mais répudiée après la disgrâce de mon père, est morte d'une maladie peu après, son corps fragile ne supportant pas les conditions de vie désastreuses dans les bas-fonds de la cité. Mon père, dont la mort de sa femme hante les cauchemars, n'a plus trouvé la volonté de retravailler. Alors je travaille d'arrache-pied avec le membre restant de notre petite famille.

Duny, ma petite sœur de maintenant quatorze ans, est embauchée depuis quelques temps dans une boutique de tissu, pour un salaire peu avenant.

Pour ma part, je comble nos besoins en prétendant travailler chez un vendeur de fruits du souk, mais ce revenu n'étant pas assez, j'ai vite arrêté pour me lancer dans la contrebande, métier permettant des bénéfices assez important. Je sais que je risque chaque jour de me faire capturer par les patrouilles et que la sentence pour vol est la perte de ma main gauche mais que faire d'autre, nous avons besoin de cet argent…

En redescendant dans la pièce, j'aperçois Duny qui vient de passer la porte. Elle me saute au cou et commence à me raconter sa journée. Je lui souris. Ma sœur est toujours pétillante et pleine d'énergie, peu importe la gravité de notre situation. Elle est mon rayon de soleil, ma seule joie dans ce monde sombre et impitoyable auquel j'appartiens depuis maintenant dix ans. Tout en discutant allègrement, nous préparons des plateaux de dattes et autres fruits, ainsi que du pain quelque peu rassis de la veille.

- « Comment s'est passée ta journée ? » me demande mon père venu nous rejoindre près des braises après une énième journée passée à mendier dans un coin de la place publique.

- « Très bien ! » je réponds, sur mes gardes. M. Ahmed –mon supposé patron- est très gentil avec moi et m'a même donner ces dattes aujourd'hui !

Je lui tends innocemment les dattes que j'ai volé ce matin, priant pour avoir l'air naturelle. Il les observe longtemps, puis pose sur moi un regard mystérieux. Je sens la tension monter en moi. Sait-il que…

- « ...de ! Schérazade ! »

Je sursaute. Dunyazad me sors de ma réflexion intense et embraye sur un autre sujet. La soirée se passe sans autre problème mais je sens plusieurs fois le regard de mon père posé sur moi. Suis-je aller trop loin en prétendant un cadeau de la part de mon patron ? En tout cas, il y a une chose dont je suis sûre : Il sait.


Petite reprise, je vais voir où cette histoire me mène ^^

A +

Chamaya