Chapitre 2 : Dunyazad
- « Schérazade ! Regarde ce que mon patron m'a donné aujourd'hui ! » s'écrie Dunyazad en accourant dans la pièce.
Deux jours ont passé depuis cette soirée où mon père semble avoir découvert mon secret. Bien qu'il n'ait pas dit un mot à ce sujet, je sens encore son regard sur moi, comme si il me jugeait. Cela m'a fendu le cœur, aussi ai-je décidé momentanément d'arrêter de voler. Cependant… les marchands ou acheteurs naïfs de la Grande Place sont bien trop tentant, et je n'ai pu m'empêcher de dérober quelques unes de leurs bourses accrochées à leur ceinture. Fâcheuse manie.
La journée touche donc à sa fin, et Dunyazad vient de rentrer de la boutique de tissu dans laquelle elle travaille. Je suis assise près des braises, occupée à préparer le repas de la soirée.
Elle s'approche de moi toute excitée et me tend un long morceau d'étoffe de soie bleutée. Le tissu est magnifique, chatoyant sous les flammes du feu vivant au centre de la pièce.
- « Essaie-le ! » m'intime t-elle en le jetant sur mes épaules, les yeux brillants d'excitation.
Je soupire et pose sur le sol poussiéreux les plats remplis de fruits et de morceaux de poulet que j'ai préparé. Je passe le tissu autour de moi, à la manière d'un châle. La riche étoffe, en désaccord avec ma tunique de lin abîmée, est légère comme une plume. Dunyazad, partie chercher un miroir parmi ses affaires, soupire d'extase lorsque ses yeux se pose à nouveau sur moi.
- « Oh Schéra, que tu es jolie ! »
Je prends le miroir qu'elle me tend, sans trop croire à ses propos, et y plonge mon regard pour juger mon reflet. Mes yeux s'arrondissent alors pour laisser une expression de stupeur sur mon visage.
Nier les dires de ma chère Duny serait mentir. Mes longs cheveux noirs s'écoulent en une cascade épaisse sur la soie d'un bleu scintillant. La couleur pâle du tissu fait ressortir mon teint d'ivoire, anormalement clair pour quelqu'un qui vit au soleil toute l'année, mais avec lequel je vis depuis maintenant dix-huit ans.
Je me scrute plus attentivement. Mes yeux, révélés par la couleur de l'étoffe, semblent briller comme des saphirs. Ces yeux aussi bleus que le ciel, à la clarté aussi profonde que l'eau pure des oasis. Ces yeux qui font souvent penser que je suis aveugle, alors que ma vue est perçante comme celle d'un faucon. Ces yeux qui font la joie de mon père et de ma sœur, car ils sont pour eux la seule chose que ma défunte mère nous ai légués… Un patrimoine immuable, preuve de son existence à nos côtés chaque jour…
Je reprends mes esprits. Ma sœur a attrapé le seau qui nous sert de réservoir d'eau pour aller le remplir au puits. Mon père qui aiguise son épée, seul vestige de son ancien titre, nous tourne le dos, appuyé contre le mur en argile d'un coin de la pièce.
Je l'observe un moment. Son turban bleu sale laisse s'échapper quelques boucles brunes, marque caractéristique de la famille. Ses yeux noisette sont fatigués, et il murmure des paroles incompréhensibles dans sa barbe longue mais soignée.
- « Je sors ! » crie Dunyazad en passant le pas de la porte.
- « Attends-moi je t'accompagne ! » lui dis-je, enroulant le tissu bleu en une écharpe autour de mon cou avant de sortir en trombe sur ses pas.
J'adresse un dernier regard à mon père et cours rattraper ma sœur qui s'enfonce déjà à grands pas dans la ruelle sombre.
.
La nuit noire enveloppe le quartier peu fréquenté des bas-fonds de la ville. Nous sommes loin de toute rue passante, et l'atmosphère inquiétante qui règne me rend nerveuse. Mais hors de question de laisser Dunyazad seule dans ces rues le soir. Je l'accompagne jusqu'au puits, à l'orée de la ville. Au loin, le désert s'étend en continu, le sable blanc scintillant sous la lumière de la lune. Au dessus de nous, les étoiles brillent de leur clarté froide et lointaine.
Je soupire, les yeux levés vers le ciel nocturne. Sommes-nous destinés à vivre cette vie à jamais ? Dans la misère et dans la pauvreté, devant travailler dur pour survivre jusqu'au lendemain ? je me demande intérieurement. Je ne veux pas de ce futur pour Dunyazad. Elle mérite mieux. Beaucoup mieux.
Perdue dans mes pensées, je ne réalise pas que ma sœur n'est plus à côté du puits. En reprenant mes esprits après une vaine prière aux dieux, je réalise son absence. Je commence à paniquer, Dunyazad ne serait jamais partie sans moi. Je hurle son nom dans la nuit noire, puis tends l'oreille pour tenter de discerner un bruit quelconque qui me mettrait sur une piste. Mais rien, pas une trace. Je rebrousse chemin en courant vers la cité pour vérifier si elle n'est pas repartie sans moi lorsqu'un cri strident se fait entendre au delà des premières maisons délabrées aux abords de la ville. Je m'élance, vive comme l'éclair. Passant par les toits, j'arrive rapidement à destination.
J'aperçois alors trois gardes encerclant ma sœur. Ils semblent sortir de la taverne, après avoir quelque peu abusé de leur paye. Ma sœur, terrifiée, appelle désespérément au secours d'une voix tremblante. Le sang ne fait qu'un tour dans mes veines et je m'élance, folle de rage. J'assomme un premier soldat avec une amphore cassée trouvée le long du chemin. Les deux autres se détournent de Dunyazad à qui j'ordonne d'un air sans appel de retourner tout de suite à la maison. Après un dernier regard embué de larmes, elle me laisse seule avec mes opposants.
- « Oh mais tu n'es pas mal non plus toi… » dit un garde, ses yeux fous en disant long sur ses intentions à mon égard.
- « Je vous interdis de m'approcher ! » je réplique sur la défensive.
Mais les deux soldats s'avancent vers moi de plus en plus. Soudainement consciente du danger, je recule de quelques pas, pour heurter le mur d'une maison. Zut, me dis-je, coincée. Les ivrognes ne sont plus qu'à quelques pas. La peur se glisse en moi alors que je réalise que je suis à court d'échappatoire.
- « Ne t'inquiète pas, on va bien s'occuper de toi… » dit l'un des hommes.
- « Oui, tu seras même récompensée pour ton service… » ajoute l'autre.
Dégoutée, je leur crache dessus. Leur expression redouble de folie, la colère montant soudainement dans leurs yeux injectés de sang.
- « Toi, comment oses-tu ! » s'écrie l'un des deux, levant son bras, menaçant.
Je ferme les yeux, attendant le coup.
Nouveau chapitre !
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Chamaya
