Et voici la suite ! Je profite de ce nouveau chapitre pour vous dire que je n'ai pas la science infuse. J'essaye de me renseigner au maximum sur la société victorienne mais je ne sais pas tout. Donc si vous savez des petites choses sur la société victorienne, n'hésitez pas à partager ;) Si je vous dis tout cela, c'est que je me suis rendue compte que j'avais oublié de préciser un détail : dans le premier chapitre, je vous ai expliqué que les jeunes filles n'avaient pas le droit de porter de bijoux, privilège des femmes mariées. Exceptions est faite pour les perles et les fleurs. Voilà.
Autre petite note, un chaperon, ici la personne chargée de surveiller une jeune fille encore célibataire, est bien souvent une tante ou une cousine vieille fille. Yukino n'a jamais eu de chaperon parce que ses parents ne se sont jamais souciés de la réputation de leur cadette. Voilà pour ce point. Autre détail, lorsqu'une jeune fille ou une dame est avec un gentleman, lorsqu'elle retire son manteau, elle doit le lui donner et il le donnera à un domestique. Sinon, accrochez-vous parce que Sorano et Yukino vont avoir LA discussion.
Merci à Hudgi Ny d'avoir lu, corrigé et validé ce chapitre !
Petite réponse aux reviews :
didie : toi aussi la solution "vite ! fuyons !" te semble tentante ? Pour ce qui est de Midnight... J'adore le couple Midnight X Angel alors je n'ai pas pu résister... Et c'était drôle de le faire prendre son petit-déjeuner.
Bonne lecture !
Dire que leur mère fit une crise cardiaque ne fut pas peu dire. Elle s'évanouit en voyant sa cadette essayer la robe offerte par sa sœur. On la fit transporter dans sa chambre pour qu'elle se repose en se gardant bien de lui faire respirer des sels. Elle resta inconsciente jusqu'à ce que ses filles soient prêtes à partir. De la couturière dont elle avait parlé tout à l'heure, point de trace. Sorano trépignait comme une enfant en robe bleue foncée ornée de plumes blanches dans l'entrée tandis que Yukino essayait de respirer, nerveuse. Comme une jeune mariée avant sa nuit de noces, glissa sournoisement sa sœur, ce qui manqua de lui valoir un vase dans la figure.
-M'oui…
Yukino se sentait comme une souris face à un chat très méchant face à sa mère qui lui tournait autour. Elle passa au crible sa robe toute simple, le châle léger que Yukino avait fermée sous son cou avec une broche en forme d'étoile. Elle ne s'était pas maquillée, Sorano avait dû l'immobiliser pour lui mettre un peu de parfum au creux des poignets, sous sa broche et derrière les oreilles et elle ne portait aucun bijou.
-Ça passera. Je suppose que même avec une tenue véritablement convenable, il n'y aurait eu qu'une unique invitation. Ne nous fait pas honte, c'est tout.
Elle adressa un regard menaçant à Sorano. Celui qu'elle lui adressait quand elle était encore célibataire et qu'elle sortait avec un chaperon que ses parents avaient engagé pour elle et qu'elle s'amusait toujours à perdre sur le chemin du retour ou quelques minutes au cours du rendez-vous.
-Et toi arrête de couvrir ta sœur. Pense à ton honneur, tu as une place dans la société et un rôle à tenir toi.
Sorano se contenta de sourire un peu plus. Puis elle traina sa sœur dehors parce que leur voiture arrivait. C'était une petite chaise à porteur qui obligea les deux sœurs à s'installer l'une en face de l'autre sur les deux petites places. Yukino songea que c'était un très bon moyen de s'assurer qu'il n'y aurait pas plus d'une personne qui s'inviterait avec elle. Juste un chaperon parce que la société l'imposait, pas toute sa famille. Heureusement que Sorano venait d'ailleurs, leur mère ne serait jamais rentrée, même toute seule. Elle avait profité d'être mariée pour manger sans se retenir et prendre de l'embonpoint avant de se rendre compte que la mode préférait les femmes trop maigres. Elle avait beau tout essayer, elle n'arrivait pas à faire fondre les kilos prit par ses grossesses et ses fausses couches, du temps où elle espérait un dernier enfant qui serait un garçon. Le seul enfant qui était né et avait survécu après la naissance de Sorano était Yukino qui avait visiblement réussi à décevoir toutes les attentes qu'on pouvait avoir.
Yukino ferma les yeux et se laissa aller en arrière. Elle se sentait mal. La chaise était étroite et sombre, ce qui la rendait presque claustrophobe. Les jambes des deux sœurs se touchaient et elles devaient faire attention à ne pas froisser leurs robes. Qui plus est, le stress causé par cette invitation l'empêchait de respirer clairement. Elle essayait de lutter contre l'envie de vomir. Sa sœur, prévenante, essayait de l'éventer pour l'aider.
-Arrêtons-nous, proposa Sorano qui voyait bien que ça ne servait à rien. On va marcher à côté de la chaise, il vaut mieux que tu arrives en retard que malade ma chérie. Et puis… Son sourire se fit complice. Une femme a le droit de se faire attendre…
Yukino acquiesça, trop nauséeuse pour parler. Sorano demanda aux porteurs de s'arrêter pour sortir. Ils obéirent et aidèrent les deux femmes à descendre. Yukino se sentit immédiatement mieux. Décidément, elle n'aimait rien d'autre que de marcher avec ses propres jambes ou de monter à cheval même si elle avait tendance à vider les étriers assez rapidement. Cela lui valait beaucoup de moqueries qui, fort heureusement, s'étaient atténuées depuis le déplacement de la capitale et donc de la Cour. Les sorties à cheval étaient devenues rares, protégeant Yukino d'une mauvaise chute. Parce qu'elle avait beau avoir eu de la chance jusqu'à présent en ne récoltant que des bleus et des vêtements déchirés, un jour, sa chance tournerait et un accident arriverait trop vite pour qu'on réagisse… Sa mère se plaisait à le répéter quand on évoquait les balades à cheval, comme si elle espérait apprendre cette tragique nouvelle. Puis elle se tournait vers Sorano, sa fille tant aimée qui revenait toujours avec les yeux pétillants et les joues joliment rosies de la balade.
-Tu reprends des couleurs ! s'émerveilla Sorano dès qu'elles furent à l'air libre. Messieurs, nous allons continuer à pied, restez près de nous. Elle attrapa sa sœur par le bras avec des airs de conspiratrice et baissa la voix. Nous avons une conversation à terminer.
Yukino rougit. Elle avait profité que sa sœur soit seule avec elle pour lui montrer le mot caché dans l'enveloppe, taisant sa rencontre avec Rogue. Sorano n'avait pas cessé de dire que c'était fabuleux et qu'elle voulait tout savoir de ce qui se passerait. Elle l'avait ensuite félicité pour sa prudence et sa discrétion. Mieux valait qu'elle soit la seule dans la confidence.
Les porteurs tentèrent de protester, elles devaient rester à l'intérieur, ils avaient des ordres, elles seraient en sécurité. Mais Sorano et l'estomac de Yukino eurent raison de leurs consignes. Elles allèrent à pied, la chaise à porteur juste à côté.
-Mais pourquoi ?
-Parce que ! Ce sont des choses dont une mère parle normalement à sa fille avant son mariage. Mais nous connaissons maman… Donc, il est de mon devoir de grande sœur de m'assurer que tu le saches.
Elle resserra sa prise sur le bras de sa cadette. Yukino jeta un coup d'œil aux porteurs. Ils semblaient très inquiets et regardaient anxieusement les environs comme si quelque chose d'horrible allait surgir. Ce n'était pas vraiment ce qui pouvait rassurer. La jeune fille se surprit à scruter le ciel ouvert depuis qu'elles avaient quitté les limites de la ville. Où allaient-ils comme cela ?
-Vois-tu, les relations entre hommes et femmes sont en parties liées à une relation physique. Pas seulement le fait de s'embrasser, les baisemains, le fait de se tenir par la main comme c'est décrit dans les livres… Il y a une autre relation physique, plus intime, notamment entre les époux ne serait-ce que pour… accomplir le devoir conjugal. Ce… genre de relation… Les hommes l'aiment beaucoup, les femmes aussi lorsqu'elles ont un bon partenaire. Tu vois, ces femmes qui se déshonorent ? Et bien, elles ont eu une relation physique de la sorte. C'est entre autre pour cela qu'il y a des chaperons, pour empêcher les jeunes filles de se faire avoir. Je sais que tu es intelligente et donc que tu comprends. Une femme ne doit pas avoir d'autre liaison de ce genre avec quelqu'un d'autre que son mari.
Yukino, écarlate, avait fermé les yeux. Elle opina du chef sans oser regarder sa sœur. Oh oui, elle avait bien compris tout ça en entendant les ragots des courtisans ou avec les sous-entendus de certains livres à la limite de la décence… Sans oublier que la curiosité l'avait prise, elle avait regardé sur des planches d'anatomies ce qui différenciait les hommes et les femmes, physiquement parlant. Elle en rougissait encore. Mais se faire expliquer ce genre de choses, même sans rentrer dans le détail… Qui plus est par sa sœur ! Etait-ce vraiment autorisé ? Y'avait-il une règle qui imposait ce genre de conversation si intime et dérangeante ? Pouvait-elle faire semblant de s'évanouir pour y échapper ? Car Sorano n'avait pas terminé, bien au contraire. Avec un sourire digne d'un geôlier, elle resserra sa prise sur le bras de sa sœur.
-Maintenant ma chère sœur, tu dois savoir que certains hommes aiment à avoir ce genre de relation, que la femme le veuille ou non, que tu sois mariée ou engagée à un autre. Ils n'hésiteront pas à utiliser la force ou pour les pires, du chantage. Si jamais ils venaient à y arriver… Tu ne pourrais te confier à personne car on t'accuserait d'avoir usé de tes charmes pour parvenir à cette fin avant de tenter de te faire passer pour une victime. Alors fait très attention quand un homme tente de te dire des choses de manière détournée d'accord ? Parce qu'il pourrait tenter d'avoir ce genre de commerce avec toi. Tu es prudente et intelligente contrairement à beaucoup de filles de notre caste. Donc je pense que tu es prête à entendre tout cela. Je doute que Rogue soit ce genre de choses mais tu as raison de te méfier, surtout au début. D'où ma présence…
Subitement, un rugissement fendit les cieux. Yukino s'arrêta en même temps que sa sœur. Elles se rapprochèrent de la chaise que les porteurs avaient lâché. Un dragon les survola rapidement avant de planer en cercles au-dessus de leurs têtes. Sorano émit un bruit qui exprimait toute sa peur tandis que Yukino n'osait pas bouger. Elle regardait la bête, terrifiée. Debout, elle regardait l'animal énorme, maigre au point d'en voir les côtes, planer. Il plongea subitement. Il s'arrêta à quelques mètres, grognant, montrant les crocs, le regard fou. Yukino le regarda tourner en rond autour de leur groupe, incapable de bouger tandis que Sorano se faisait aussi petite que possible tout en se cramponnant au bras de sa sœur.
Sa poitrine se soulevait rapidement, en écho à celle du dragon. Elle était comme hypnotisée. Etait-ce donc cela son destin ? Mourir dévorée par un dragon mourant de faim ? Sans doute. Très certainement oui. Au moins ne serait-elle plus une charge. Au contraire, elle permettrait peut-être à cette créature de vivre un peu plus longtemps.
L'animal se rapprochait. Elle se rendit compte que ses pieds bougeaient d'eux-mêmes. Son mental lui-même l'avait déserté. Elle qui n'avait jamais eu trop de caractère, ça lui ressemblait bien de mourir aussi bêtement. Elle s'arrêta à quelques pas de lui. De la bave coulait entre ses dents pourries. Une odeur de soufre dominait son haleine. Il recula la tête, comme un serpent l'aurait fait. Elle n'était qu'une petite souris insignifiante qui allait se faire happer par le grand serpent. Elle ferma les yeux. Encore quelques secondes et se serait fini…
On la saisit subitement par la taille, tellement vite qu'elle sentit l'air quitter ses poumons. Elle rouvrit les yeux, installée sur le garrot d'un cheval. Elle leva la tête vers Rogue qui la tenait fermement dans ses bras tandis que le cheval s'éloignait au grand galop du dragon qui poussa un cri. Sa proie venait de lui échapper, il ne devait pas aimer. Yukino battit des paupières, incapable de reprendre pied avec la réalité. Que se passait-il ? Pourquoi s'était-elle offerte ainsi en sacrifice au lieu de fuir ? Et où était sa sœur ?
-Reste ici.
Il la fit descendre de cheval pour qu'elle se retrouve sur la terre ferme tandis que son cheval faisait demi-tour. Yukino se rendit compte qu'elle avait été absente plus de quelques minutes. La chaise à porteurs avait été détruite et gisait désormais sur le sol en morceaux éparpillés. Il y avait des traces de sang un peu partout. Sorano était dans un coin, protégée par un des porteurs. De l'autre, point de trace.
Le dragon braqua son regard fou sur le cavalier. Yukino serra son châle. Non. Elle avait lu des centaines d'histoires où le prince sauvait la princesse d'un dragon, en armure étincelante et avec son blanc destrier. Mais les histoires n'étaient pas la réalité. Ici, il n'y aurait pas de fée pour le sauver d'un coup de baguette. Ici, des gens allaient vraiment mourir. Le dragon regardait Rogue avec un peu trop d'intérêt. Non ! C'était elle qui avait attiré le dragon ! Pas Rogue ! Il n'y était pour rien ! Il devait bien y avoir un moyen de faire quelque chose… Que faisaient les princesses dans ses histoires ?
Rien… Elles attendaient en filant que le prince arrive pour terrasser le monstre et ensuite l'épouser et lui donner des enfants…
Le regard de Yukino glissa jusqu'à une pierre. Elle se baissa, la ramassa et la serra dans sa main. Une arrête plus tranchante que les autres fit perler le sang. Elle la lança vers la bête, visant son œil. Malheureusement, elle était trop loin et pas assez forte pour l'atteindre. Il se mit à suivre le cheval. La monture fit subitement demi-tour. Rogue prit une grande inspiration. Et subitement, un souffle noir jaillit, frappant l'animal pile entre les deux yeux. Du sang perla tandis qu'il hurlait de douleur. Il considéra un instant le cavalier puis commença à reculer, doucement, lentement… Avant de s'enfuir à tire d'ailes.
Le cheval cessa de renâcler. Rogue mit pied à terre tandis qu'arrivait en trottant un groupe de gardes montés. Sorano s'était déjà précipitée pour serrer sa petite sœur dans ses bras, l'air soulagée. Ensuite, elle la gronda doucement pour son comportement dans lequel transparaissait son inquiétude. Oui, elle allait bien. Non, elle ne savait pas pourquoi elle avait fait ça. L'aînée finit par déclarer que ce n'était pas important, tout ce qui comptait était qu'elle soit saine et sauve. N'est-ce pas ?
Oui sans doute, songea Yukino en levant les yeux vers le ciel, là où le dragon s'était enfui. C'était la première fois qu'elle en voyait un de si près. Par contre, elle avait déjà vu la mort en face, quelques fois, à cause de sa maladresse. Elle s'étonnait de s'être trouvée attirée et si calme. Au fond d'elle, elle savait que ce serait plus simple pour tout le monde si elle venait à disparaitre. Seulement… Seulement elle ne pouvait pas vraiment dire ça devant son sauveur. Elle cessa de fixer le ciel quand Rogue s'arrêta à quelques pas d'elles.
-Tout va bien ?
-Oui ! Oh merci !
Sorano lâcha sa sœur et attrapa les bras du héros du jour. Yukino le vit se reculer d'un pas quand elle se jeta sur lui. Il resta bien droit mais ne la repoussa pas tandis qu'elle le serrait un instant dans ses bras et refusait de lui lâcher les bras, comme si elle avait peur qu'il s'en aille et la laisse seule.
-Merci d'avoir sauvé ma sœur. Je ne me serais jamais pardonnée s'il lui était arrivé quelque chose. Elle le serra encore dans ses bras. Merci mille fois !
Le regard de Rogue glissa jusqu'à la chaise à porteurs. Il eut l'air presque soulagé quand Sorano le lâcha et recula d'un pas, rayonnante. Puis ses yeux rouges rencontrèrent ceux de Yukino. Elle se sentit rougir. Personne ne la regardait jamais dans les yeux aussi longtemps. Elle baissa le regard mais sentit qu'il la fixait toujours, comme s'il préférait se focaliser sur elle que sur sa sœur.
-Je suis soulagé que vous n'ayez rien. Je m'excuse de ne pas avoir pu venir vous chercher, j'avais à faire.
Il cessa de la regarder pour se tourner vers Sorano. Yukino releva immédiatement le regard. Il avait fermé les yeux un instant, le temps d'incliner la tête avec respect vers l'aînée. Elle lui trouva un air un peu fatigué, comme s'il n'avait pas vraiment dormi. Sans avoir de cernes, l'espace sous ses yeux semblait légèrement creusé.
-J'espérais vous épargner ce genre de rencontres.
-Yukino ne se sent jamais très bien quand elle prend les chaises à porteur donc nous avons choisi de marcher un peu.
Le regard rubis se braqua de nouveau sur elle, d'un coup. Yukino contempla de nouveau le sol, incapable de le soutenir. Ses joues la chauffaient de nouveau. Elle ignorait la couleur de sa peau mais à l'heure actuelle, ce devait être affreux.
-Je l'ignorais. Toutes mes excuses, j'aurais dû me tenir informé.
Elle n'osa pas répondre, dire ce que n'était rien. Sorano le fit pour elle et les yeux rouges cessèrent de la fixer. Yukino eut subitement l'envie de faire demi-tour, de rentrer chez ses parents et de se cacher sous sa couette ou de se réfugier dans la bibliothèque. Tout était de sa faute. Sans son mal de cœur, elles ne seraient pas descendues et alors le dragon…
-Si vous le permettez, je vais vous escorter pour le reste du trajet.
Yukino releva la tête, songeant à dire qu'elle était fatiguée, qu'elle voulait rentrer pour se calmer et être au calme. Mais elle ne pouvait pas. Parce que si elle rentrait maintenant, sa mère verrait à quel point elle était une catastrophe. Peut-être qu'elle l'enverrait dans un couvent comme elle avait si souvent eu l'air de le vouloir. D'ailleurs, c'était étonnant qu'elle ne l'ait jamais fait…
Sauf que Sorano était déjà installée sur le cheval. Digne, elle s'était laissée soulever par Rogue afin d'être installée devant un garde. Elle adressa un sourire confiant à sa sœur, comme s'il ne pouvait plus rien leur arriver désormais. Yukino aurait aimé être aussi confiante. Elle adressa un petit sourire crispé à son hôte. Il ne lui répondit pas, la souleva par la taille et l'installa en amazone sur son propre cheval avant de monter derrière elle. La jeune fille rougit un peu plus. Elle n'avait pas l'habitude de monter avec quelqu'un d'autre sur un cheval, sauf sur celui de sa sœur quand elle tombait. Elle s'installait alors sur la croupe et s'accrochait à sa sœur. Mais elle n'osa rien dire, encore une fois. Elle fixa le sol, laissant Sorano faire la conversation. Elle avait envie de pleurer. Elle qui s'était fait une telle joie à l'idée de sortir de chez ses parents parce qu'elle était invitée… Qu'espérait-elle au fond ? Qu'il lui avoue son amour, mette un genou à terre, la demande en mariage, qu'ils se marient, qu'ils aient pleins d'enfants et vivent heureux très longtemps ? Elle était ridicule. Ce genre de choses n'arrivait que dans les livres. Pas dans la réalité. Elle était bien placée pour le savoir. Il n'avait pas de prince charmant sur son cheval blanc.
Rogue n'était pas bavard, constata-t-elle. Il répondait surtout à Sorano, aussi brièvement que la politesse le permettait et regardait droit devant lui la plupart du temps. Elle se mordit les lèvres, luttant contre l'envie de pleurer. Encore une fois, elle passait inaperçu. Elle se mit à trembler, furieuse contre elle-même. Rogue retira la cape qu'il portait et la glissa sur ses épaules sans dire un mot. Elle leva la tête vers lui, surprise. Puis elle détourna le regard, rougit, bafouilla un merci et s'emmitoufla un peu plus dedans. Il avait dû croire qu'elle avait froid, autant le laisser le croire. Au cours de l'opération, elle manqua de glisser. Il la rattrapa et la serra un instant contre lui le temps qu'elle retrouve son équilibre. Il sentait la forêt. La pensée d'un bois rendit Yukino nostalgique. Elle se souvint des jeux dans l'ancien domaine de sa famille, là où un petit bois renfermait des animaux. Elle avait passé des journées entières à essayer d'apprivoiser les biches et tous les animaux qu'elle pouvait apercevoir. Elle se rappelait d'un lapin blessé qu'elle avait trouvé et avait ramené avec l'intention de le soigner afin de s'en faire un ami. Le pauvre animal avait fini dans le diner. Elle avait refusé d'en manger et s'était pris une gifle de son père qui l'avait fait tomber de sa chaise bien trop grande pour elle. Manger se révélait ardu à cette époque car ses yeux arrivaient juste à la hauteur de la haute table. Résultat, elle se tâchait souvent et se faisait souvent disputer pour cela. Certains jours, elle mangeait seule dans sa chambre et c'était très bien comme ça.
Elle n'avait jamais eu la place dans cette famille. On ne lui avait jamais donné sa chance. Lorsqu'elle en avait eu l'âge, on lui avait refusé un joli bal pour marquer son entrée dans le monde des jeunes filles à marier. Ses parents refusaient de faire des frais pour elle quand ils le pouvaient. De toute façon, elle ne trouverait jamais quelqu'un à marier alors pourquoi s'embêter à essayer ? Ce serait mieux pour tout le monde qu'elle ne marque pas son entrée dans cet âge.
-Oh Yukino regarde !
Elle sursauta, tirée de ses pensées et leva la tête vers ce que sa sœur lui désignait en trépignant. Et elle comprit pourquoi. Un immense sourire se forma sur son visage. Les murs étaient couverts de plantes grimpantes, comme la maison dans laquelle elle avait toujours rêvé de vivre. Malheureusement, en ville, les plantes ne poussaient pas sur les maisons. Mais ici, presque à la campagne, le vert du jardin constatait avec l'ocre des pierres en ville. C'était comme une bouffée d'air frais. Elle eut envie de sauter du cheval et de courir dans le jardin. Il y aurait peut-être un petit ruisseau dans lequel elle pourrait baigner ses pieds en riant.
-C'est beau…
-Tu aimes ? Rogue parlait de sa voix basse habituelle, de sorte que personne à part elle ne l'entendit. Nous pouvons prendre le thé dehors si tu le désires.
Elle en oublia les bonnes manières, sa timidité et ses mornes pensées. La nature lui manquait bien trop pour qu'elle refuse. Elle leva la tête vers lui, rayonnante, trépignant comme sa sœur lors de leur départ. Pour un peu, elle se mettrait à battre des mains comme l'enfant joyeuse qu'elle n'avait jamais été.
-Oh oui ! J'adorerais. Je suis sûre que le jardin est magnifique !
Elle manqua de sauter à terre lorsqu'ils s'arrêtèrent devant l'entrée. A la place, elle attendit qu'on l'aide à descendre, essayant de se tenir. Sorano lui adressa un sourire entendu quand elle fut elle aussi à terre grâce à l'aide de Rogue. Les gardes s'éloignèrent avec les chevaux.
-Madame. Mademoiselle.
Rogue s'effaça pour les laisser entrer, leur tenant la porte. Yukino lui rendit à regret sa cape, gardant son châle après un brin d'hésitation. Sorano retira son léger manteau, plus convenable que ce que sa sœur portait et les donna à Rogue qui les confia ensuite à une domestique qui disparue avec. Yukino trouva que le fait de ne pas porter son éternelle cape lui allait bien. Il ne pouvait plus se cacher avec et avait de fait l'air plus grand et ses vêtements soulignaient discrètement ses muscles. On était très loin des nobles gros et gras que le moindre effort faisait suer abondamment. Il était toujours frais malgré la balade et sa rencontre avec le dragon.
-Si vous voulez bien me suivre.
Il les guida dans un dédale de couloirs. Yukino s'efforça de ne pas s'éloigner de lui et de se perdre en rêvassant. Des vases précieux, des tableaux et des tapis délicats décoraient les couloirs. La jeune fille n'en n'avait jamais vu comme cela. Ils croisèrent un majordome avec un immense plateau de thé et de gâteaux dans les mains. Il s'empressa de leur libérer la place, l'air vaguement perdu. En passant à côté, Rogue eut un geste pour lui prendre le plateau des mains mais se retint.
-Monsieur ne va pas dans le petit salon pour les visiteurs pour le thé ?
-Non. Il adressa un bref regard par-dessus son épaule au domestique sans s'arrêter. Nous prendrons le thé dans le jardin.
Ce n'était pas prévu, compris Yukino tandis que Sorano semblait terriblement enthousiaste à cette idée. Cela allait créer une belle pagaille pour les domestiques. Nous pouvons prendre le thé dehors si tu le désires. Etait-elle égoïste en croyant qu'il avait changé ses plans pour lui faire plaisir ? C'était peut-être leur réaction à toutes les deux en voyant leur réaction. Oui, ce devait être ça.
Puis ils débouchèrent dans le jardin et Yukino oublia jusqu'à ses bonnes manières.
Voilà, début du rendez-vous entre Yukino et Rogue. Avec Sorano. La suite ? Dimanche prochain !
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