Et voici la suite ! En postant, je me suis dis "wah ! Quatrième chapitre, déjà ? Non c'est pas possible..." Et pourtant, si ! Donc voici la suite des (més)aventures de Yukino. Pour maman Skyadrum, vus allez plutôt l'entendre au lieu de la voir. Mais pas dans ce chapitre. Par contre, vous allez revoir Sting et une personne que vous connaissez sans doute et que je crois que vous aimez bien. ^^

Merci à Hudgi pour la correction du chapitre !

Petite réponse aux reviews :

Taraimperatrice : merci ^^

didie : moi non plus... imagine ma surprise quand je l'ai écrit XD

Bonne lecture !


Le jardin était magnifique. La pelouse était d'un vert luxuriant, une vraie pelouse avec de la véritable herbe. Plutôt que de suivre les règles du petit jardin dont la moindre branche était taillée au centimètre près et ses nombreuses haies qui formaient un petit labyrinthe, on avait choisi de laisser un peu de droits à la nature. Les fleurs étaient plantées sans former un dessin en particulier, les arbres grimpaient aussi haut qu'il leur plaisait tandis que les buissons donnaient des baies à foison. Tout au fond, une rivière coulait et on apercevait un enclos avec des chevaux.

-C'est magnifique ! s'écria spontanément Yukino avant de se rendre compte de son impolitesse.

Elle rougit, se mit à bafouiller jusqu'à ce que sa sœur l'excuse, vaguement gênée. Cela faisait tellement longtemps qu'elle n'avait pas vu de verdure alors que rien ne lui plaisait plus que de sortir en douce le soir, alors que tout le monde la croyait au lit, pour courir sur l'herbe fraiche, pieds nus. Ici, elle ne pouvait pas. Le sol en ville était dur et sec et les rues n'étaient jamais désertes. Impossible de mettre un pied dehors sans que toute la ville ne se mette à épier.

Rogue ne fit aucun commentaire. Derrière eux, on s'empressait de dresser une table pour le thé. Oh ils créaient une belle pagaille ces nobles. Joyeuse, Yukino retint un rire. Elle oublia encore une fois sa timidité en apercevant des roses. Elle s'empressa d'aller voir sans même prendre la peine d'en demander la permission.

-Elles sont magnifiques !

C'étaient des roses d'un bleu profond, presque noir pour certaines. Mais toutes étaient parfaitement épanouies, dégageant un léger parfum sucré. Elle se tourna vers sa sœur pour l'interpeller mais croisa les gros yeux de celle-ci dans le dos de leur hôte. Ah oui… Oups ? C'était vrai, elle avait dit qu'elle devait bien se tenir, mieux que d'habitude. Et bien, si elle n'avait rien cassé, elle se conduisait mal, ce qui était encore moins excusable. Elle se sentit ridicule, à genoux dans l'herbe avec sa robe étalée autour d'elle devant un vulgaire parterre de fleurs. Elle rougit et baissa le regard.

Elle releva la tête quand Rogue coupa une fleur avec ses doigts et la glissa dans ses cheveux. Son visage entier se mit à chauffer. Il ignora ses balbutiements et l'aida à se relever. Sorano cessa de faire les gros yeux à sa sœur. Toutefois, son regard lui disait de ne pas trop tirer sur la corde ou ce serait sa seule et unique sortie.

Elle resta muette le reste de l'après-midi, trop gênée pour parler. Sorano se retrouva donc forcée de faire la conversation et de l'entretenir, Rogue ne disant jamais un mot de superficiel. Visiblement, pour la seule personne mariée de la table, le rôle de chaperon n'était pas si drôle que prévu. Ils ne disaient rien donc il n'y avait rien à faire pour elle.

Puis vint l'heure de partir sans qu'ils aient vu ne serait-ce que l'ombre de Skyadrum la dragonne. Elle ne se montrait jamais, tout juste si on l'apercevait de temps en temps au milieu des autres dragons, sorte d'ombre qui se pliait de mauvaise grâce à une obligation. Yukino avait secrètement espérée la voir, même un bref instant. Il était connu que Skyadrum couvait son fils et pourtant, elle n'était pas venue voir qui il invitait. Et pourtant, plusieurs fois pendant le thé, Rogue avait tourné la tête comme s'il avait entendu quelqu'un et Yukino s'était sentie observée. Mais rien, pas même une ombre…

Cette fois, Rogue les raccompagna tout le long contrairement à leur arrivée avec encore une fois une escorte. Ils ne virent pas la moindre écaille. Yukino rumina un peu contre sa sœur qui ne lui avait même pas permis de poser des questions sur les fleurs dans le jardin et dont la plupart des noms lui étaient inconnus. Ce n'était pas juste ! Il n'y avait rien de trop personnel de parler de fleurs tout de même !

Quoi qu'il en soit, ils arrivèrent trop vite. Rogue les raccompagna poliment jusqu'à leur porte. Il n'avait plus dit un mot depuis leur départ. Il inclina la tête tandis que Sorano le remerciait. Yukino vit du coin de l'œil l'ombre de leur mère derrière un rideau qui épiait toute la conversation. Ce fut peut-être cela qui la motiva à agir. A moins que ce ne soit le fait que Rogue allait partir et qu'elle sentait que son quotidien si ennuyeux allait revenir. Aussi redescendit-elle d'un coup les trois marches du perron pour le retenir.

-Peut-être que tu pourrais revenir demain ? Pour le thé je veux dire… Ce… serait bien non ?

Sorano lâcha un bruit étrange face au tutoiement. Pour un peu, elle se serait évanouie. Oh que oui. Yukino étouffa un sourire. Elle qui avait tutoyé son mari bien avant leur mariage osait s'indigner qu'elle ne vouvoie pas un homme ? C'était tellement drôle !

-Ce serait un honneur. Et peut-être nous verrons-nous au bal ce soir.

Et il prit congé. Yukino dépassa sa sœur pour rentrer. Leur mère les attendait de pied ferme mais ne fit aucune remarque. Alors c'était ça de connaitre les bonnes personnes ? On pouvait faire à peu près tout ce que l'on voulait, personne n'osait rien vous dire ? Le roi devait s'amuser comme un fou.

Fredonnant un air, Yukino s'enferma dans sa chambre. Elle se regarda dans la glace. Finalement, peut-être qu'elle avait du charme. Elle retira la fleur de ses cheveux et la posa sur le rebord de la fenêtre pour la faire sécher. Puis elle la contempla, comme si la plante pouvait se faner devant elle. Elle la garderait précieusement, en souvenir de sa première sortie.

Puis elle tourna le dos à sa fenêtre et tandis que le soleil lui chauffait doucement le dos, elle soupira. Ça avait été une belle journée malgré tout. Et ce soir, elle le verrait peut-être encore. Elle regretta même un peu de n'avoir pas de tenue plus appropriée. Mais bon, elle n'avait jamais eu de garde-robe correcte, au sommet de la mode voire en avance sur celle-ci. Elle n'en n'aurait jamais. Mieux valait être réaliste. Ce n'était pas parce qu'elle avait une fréquentation en dehors du cercle familial qu'elle pourrait avoir le droit d'avoir de nouvelles robes. Elle se contenterait de vêtements déjà portés qu'on achetait pour pas grand-chose à moins que sa sœur ne lui offre une robe. Elle défit la broche qui retenait son châle, le lança en l'air et le regarda descendre doucement jusqu'au sol.

Elle aurait voulu être un oiseau. Un tout petit oiseau, insignifiant, que personne ne remarque. Mais qui était libre. Libre de faire ce qu'il voulait, quand il le voulait, avec qui il le voulait. Aucune règle à respecter, pas de parents qui soupiraient dès qu'ils vous voyaient. Pour la première fois de sa vie, elle se permit de rêvasser un peu à ce que pourrait être sa vie en se mariant. Elle en rit, se sentant ridicule. Elle le connaissait à peine, il était beaucoup plus haut dans la société qu'elle et pouvait désobéir à toutes les règles de la société si tel était son bon plaisir. Et puis, il était beau, de son âge, mystérieux, prévenant, héroïque… Yukino rit encore, regardant la fleur qu'il lui avait offerte. Elle était ridicule avec tout cela ! Une vulgaire fille naïve qui croyait que la vie était comme dans ses livres. C'était stupide mais ça faisait tellement de bien !

Et pourtant, sa bonne humeur ne dura pas. Elle monta, comme une fleur croit sous le soleil et déploie ses doux pétales jusqu'à ce qu'on la fauche. Elle fut presque ravie d'aller au bal, dans l'espoir de revoir Rogue. Il serait sans doute beau, avec ses cheveux noirs attachés sur sa nuque qui formeraient une queue de cheval minuscule mais amusante. Peut-être lui permettrait-on de danser avec lui…

*.*.*.*.*

Au bal,

Ces pensées ne quittèrent pas sa tête. Elle resta dans un coin, comme à son habitude, cherchant un attroupement de nobles pour signaler un seigneur dragon. Mais aucun ne se montra et Yukino resta dans son coin, seule. Sorano était partie voir ses amis tandis que leurs parents devaient se pavaner dans un coin, racontant sans doute que leur cadette avait été invitée à prendre le thé chez les Cheney. Oui, tout à fait. Chez les Cheney.

Deux heures après le début du bal, les seigneurs dragons firent leur entrée. Yukino suivit le mouvement de la foule du regard qui se massa en bas du grand escalier dans lequel on pénétrait dans la salle de bal, ce qui permettait de se faire voir quand on entrait et empêchait de quitter la salle discrètement, la condamnant à rester ici.

Sting entra le premier, droit et fier. Il donnait le bras à une jeune fille qui portait une robe du même bleu que celui du blond, un bleu qui devait très certainement mettre en valeur ses yeux bleus pâles. Contrairement à la mode qui voulait que les femmes s'attachent les cheveux en un chignon décoré de dentelle, les longs cheveux d'un roux flamboyant de la demoiselle étaient juste tirés en arrière, coulant librement sur ses épaules et dans son dos. Le roux n'avait jamais été à la mode en couleur de cheveux. Mais que Sting Eucliffe arrive avec une jeune fille rousse à son bras allait bousculer la mode. Sans compter que c'était la première fois qu'il venait avec quelqu'un à son bras. D'ailleurs, normalement, les femmes mariées arrivaient au bras de leur mari ou d'un homme de leur rang. Vu le bleu clair de sa robe, elle n'était pas mariée.

Yukino le vit se pencher pour murmurer quelque chose à l'oreille de sa cavalière qui se mit à sourire. Elle avait l'air nerveuse, comme si c'était la première fois qu'elle se rendait à un bal. C'était fort probable.

Cependant, ce ne fut pas l'arrivée de Sting qui lui brisa le cœur. Ce fut de voir que Rogue suivait, donnant lui aussi le bras à une autre fille. Pas très grande, les cheveux bleus, elle portait une robe orange bordée de blanc. Une bague brillait à son doigt. Yukino se mordit les lèvres, essayant de ne pas pleurer. Il était fiancé ? Elle n'en savait rien. Comme tout le monde sans doute. Et qui était-ce ? Une servante, comme Kinana qu'Erik, un ami de Sorano qui le surnommait Cobra, avait épousé ? Ses parents l'avaient déshérité pour cela mais il avait réussi à gagner assez d'argent pour racheter un titre et des terres, ce qui énervait grandement ses parents, à une famille de nobles déshérités qui avaient pu offrir une belle dot à leur fille afin qu'elle fasse un bon mariage bourgeois.

Incapable de respirer, Yukino le vit descendre l'escalier, aussi impassible que d'habitude. Yukino se détourna et gagna un balcon pour prendre l'air. Tremblante, elle s'appuya contre un mur. Mais quelle idiote elle avait été ! S'imaginer avoir trouvé son prince charmant ! Sa raison avait beau lui dicter qu'elle prenait ses rêves pour une réalité, elle avait refusé de le croire. Oh ! Comme elle aurait voulu retrouver son détachement, cette idée que rien ne comptait, que ce n'était pas grave si elle ne se mariait pas. Au contraire, elle pourrait rester avec sa sœur et voir des neveux et nièces courir partout ! Et comme elle regrettait d'avoir invité Rogue à prendre le thé ! Ce qu'elle pouvait être stupide ! Qu'espérait-elle ? Se faire bien voir par ses parents ? Elle savait très bien que c'était une cause perdue, une perte de temps ! Elle n'était qu'un rappel constant par sa seule existence qu'ils n'auraient jamais l'héritier mâle dont ils rêvaient…

Elle resta là, prostrée, seule dans le froid. Derrière elle, la fête continuait. Qu'elle soit là ou pas n'importait pas. Elle n'était pas et ne serait jamais une de ces femmes qui créait la mode ou que tout le monde admirait pour sa répartie. Elle n'était même plus capable de se rouler en boule dans un coin pour pleurer…

Elle ne devait plus le voir. Plus jamais. Elle se faisait des films et ce n'était pas bon. Elle allait en ressortir déçue de la vie. Elle ne pouvait pas. Elle avait un but dans la vie, un objectif. Devenir vieille fille pour toujours rester près de sa sœur. Si… Si seulement Sorano voulait d'elle. Elle ne s'était jamais posé la question qu'à ce soir mais… Sorano accepterait-elle de garder près d'elle sa petite sœur ? Qu'une autre femme qu'elle gère une partie de sa maison ? Que son mari la voie au quotidien ? Qui s'occupe de ses enfants ? Elle n'en n'était pas si sûre. Sorano se lasserait peut-être ?

Yukino sentit un nœud se former dans sa gorge, bloquant sa respiration. Elle pouvait bien comprendre que sa sœur voulait construire sa vie, sans que sa famille ne mette le nez dedans. C'était vrai, même si leurs parents avaient toujours été plus tolérants avec Sorano, elle n'avait pas été vraiment libre de faire ce qu'elle voulait. Elle avait beaucoup enduré lorsqu'elle avait commencé à s'intéresser à Midnight, autrement que comme un ami. Les parents avaient été furieux qu'elle fasse exprès de ruiner toutes ses rencontres, notamment grâce à l'aide de sa sœur, avec ses prétendants. Tous des riches, hauts placés mais vieux, qui rêvaient seulement d'un peu de chair fraîche. Non, Sorano avait décidé qu'elle épouserait Midnight et pas un autre. Yukino n'aurait jamais osé se rebeller. Elle préférait rester dans son silence habituel, encaissant sans broncher tout ce qu'on pouvait lui dire.

-Yukino ?

Elle leva un air piteux vers Sorano. Sa sœur semblait inquiète. Yukino frotta ses joues mais par miracle, elles étaient sèches. Au moins ne s'était-elle pas couvert de honte en pleurant comme une enfant en public. Mais si elle devait s'expliquer… Elle n'était pas sûre de ne pas fondre en larmes.

-Tout va bien ?

-Oui, je suis juste un peu fatiguée…

Elle ne savait pas mentir, surtout face à sa sœur. Même si c'était à peu près vrai… Elle était lasse de cette soirée, de cette vie décevante sans échappatoire… Elle avait l'impression d'être un petit animal en cage près d'une fenêtre, oublié de ses maitres. Elle rêvait de voir le monde extérieur mais ne le pouvait pas. Parce que même si elle réussissait on ne savait trop quel moyen à quitter sa cage, elle aurait certes un espace plus grand mais elle serait toujours enfermée, coincée entre quatre murs.

-Rentrons alors.

Et c'est ce qu'elles firent. Sorano alla juste prévenir son mari qu'elle partait la première puis salua ses amis. Ensuite, elle raccompagna Yukino chez leurs parents. Comme sa sœur n'allait pas très bien, elle la rejoignit dans sa chambre après s'être apprêtée pour la nuit. Assise sur le lit de la cadette, elles discutèrent. De tout, de rien. Yukino s'allongea sur le dos à un moment et Sorano se mit à côté d'elle mais sur le ventre. Complices, elles éteignirent la chandelle qui brûlait. Cela leur rappelait les soirées de leur enfance, quand Yukino n'arrivait pas à dormir, parce qu'elle avait été envoyée au lit sans manger et que la faim la tiraillait, parce qu'elle s'était encore fait gronder, parce que l'orage la terrifiait, parce qu'elle se sentait seule… Alors elle attendait que tout le monde dorme pour se lever en silence et gagner la chambre de sa sœur. Sorano cachait toujours des bonnes choses dans le fond de son armoire qui pouvait se soulever. Elles grignotaient des gâteaux en essayant de ne pas mettre de miettes partout pour se faire repérer et dans le noir, cachées sous une couette épaisse, elles s'échangeaient des secrets parfois inventés et s'imaginaient leurs vies, plus tard. Sorano avait beaucoup de rêves, Yukino, peu. Tout ce qu'elle voulait, c'était continuer de rester là, près d'elle.

-Je ne veux plus voir Rogue, finit par avouer la plus jeune en s'endormant.

Que c'était rassurant d'avoir encore sa sœur près d'elle, attentionnée…

Le lendemain, Rogue envoya une lettre pour s'excuser, il avait un imprévu de dernière minute et ne pouvait venir. Il espérait qu'elle n'en prendrait pas ombrage. Non, elle n'en prenait pas du tout ombrage, songea Yukino en jetant le mot au fond d'un tiroir. Absolument pas. De quoi pouvait-elle prendre ombrage ? Non vraiment, il était irréprochable. Trop irréprochable.

Et elle ne vit pas Rogue ce jour-là. Ni le lendemain. Ni le surlendemain. Ni la semaine qui suivit. Elle réussit à l'éviter, fuyant chaque bal où elle le croisait. Seul ou avec une femme, il ne cessait de parcourir la foule du regard, comme s'il cherchait quelqu'un. Et Yukino devenait experte dans l'art d'éviter les seigneurs dragons depuis que Sting avait commencé à lui parler de son meilleur ami.

C'était lâche, totalement. Surtout que Rogue n'était responsable de rien. C'était elle le problème, elle qui avait commencé à croire des choses, à se dire que, peut-être, une autre vie l'attendait. Elle ne serait peut-être pas toujours la fille indésirable, mal aimée, inutile et maladroite de la famille. Peut-être qu'un jour, elle aussi aurait le droit d'épouser un homme qui l'aimerait un peu, qui ne s'arrêterait pas à son physique, à sa famille ou à sa dot. Il ne se contenterait pas de venir la visiter une fois par mois pour accomplir son devoir conjugal mais elle pourrait dormir sereinement près de lui dans leur grand lit douillet. Et un jour, son ventre s'arrondirait pour donner naissance à un enfant, pas pour l'héritage, mais parce qu'ils le voulaient… Et on ne chercherait pas, comme on le faisait encore parfois, à quelle famille on voulait le marier pour avoir des alliances. Ce serait…

Ce serait trop beau pour être vrai. Ce n'était que pour les livres, pour mettre des idées fausses dans la tête des jeunes filles naïves. Afin d'étouffer toute envie de se rebeller, afin qu'elles se laissent emprisonner sans faire de vagues dans un carcan imposé par la société, afin de mieux les briser… C'était pour ça, entre autre, que les lectures de Yukino s'étaient seulement faites tristes, remplies d'héroïnes désespérées qui devaient renoncer à leur amour de toujours pour un autre homme qui ne les aimait pas et qu'elles détestaient de par leur comportement. Bien souvent d'ailleurs, elles finissaient par se suicider, le plus souvent en se jetant du haut d'une falaise avec la mer furieuse qui se déchainait en dessous ou du haut de leur donjon, une fois donnée naissance à leur premier enfant mâle. D'ailleurs, les histoires se plaisaient à insister sur les prières désespérées de ces femmes qui souhaitaient que l'enfant dans leur ventre soit un garçon afin de leur permettre la délivrance qu'elles espéraient. Certaines souhaitaient d'ailleurs rejoindre leur amour de toujours dans la mort mais apprenaient lors de leur agonie qu'il avait déjà refait sa vie avec une autre. Alors elles mouraient seules, abandonnées de tous…

La mort. Yukino avait un temps songé à cela. La mort. L'ultime solution, le sommeil éternel. Elle ignorait ce qu'il y avait après, ne croyant pas aux promesses de la religion. Peut-être qu'il n'existait plus rien après ? Ça aurait été tellement merveilleux… Certes, plus de plaisir ou de bonheur mais plus de souffrance non plus. Juste rien, le néant…

Sorano s'inquiétait. Rogue essaya de lui envoyer des lettres ou des jolis cadeaux. Elle ne se laissa pas attendrir et renvoya tout sans même regarder ce que c'était. Quant aux lettres, elles finissaient au fond d'un tiroir, s'empilant doucement. D'abord choqués, ses parents finirent par retomber dans leur indifférence totale. Ils s'en doutaient bien après tout. Elle loupait tout.

Ce fut à cette époque que ses parents commencèrent à fréquenter des cercles radicaux. Ceux des nobles autrefois au sommet qui s'étaient vus recalés d'un cran à cause des dragons qui avaient racheté des terres. Cette noblesse frustrée qui se divisait en millions de luttes intestines et futiles. Désormais unie face à un ennemi commun, elle cessait de gaspiller son temps et s'organisait vraiment. Ils complotaient jour après jour, rassemblant un peu plus de monde dans leur guerre civile heure par heure. Ils récupéraient les plus aisés, les plus influents… Et ensuite, ils passèrent aux plus pauvres mais plus nombreux. Ils n'arrivaient pas à enrôler tout le monde mais ils trouvaient les bonnes personnes, la majorité suivait sans poser de questions, ceux qui causaient du trouble disparaissaient mystérieusement… Oui, ils étaient bien rôdés et savaient comment fonctionnait une révolte.

Yukino vit tout cela, de sa place habituelle, dans l'ombre. Personne ne prêtait attention à elle. Personne ne la regardait, ne lui adressait de gentil sourire, ne s'inquiétait pour elle, ne lui faisait de baisemain et ne lui glissait une jolie fleur dans les cheveux. Et parfois, la nuit, elle se mettait à pleurer, le visage caché dans son oreiller pour ne pas faire de bruit, parce qu'après avoir eu un aperçu de ce à quoi elle aurait le droit si elle avait été aimé par un homme, elle le regrettait. Elle regrettait cette très courte période de sa vie où elle avait cru attirer l'attention et s'était sentie belle. Elle n'avait plus osé mettre la robe blanche qu'elle avait empruntée à Sorano, ni même la voir. Elle la cachait, au fond de son armoire, là où elle mettait ses robes les plus élégantes mais aussi trop inconfortables.

Un soir, alors qu'elle s'ennuyait fortement à une interminable réunion de la noblesse pour essayer de destituer les seigneurs dragons, elle surprit une conversation entre un favori du roi et son père. Ils sirotaient une liqueur à la mode que Yukino trouvait horrible rien qu'à l'odeur et qui allumait toujours une lueur de dégout dans les yeux de ceux qui buvaient.

-Yukino a attiré l'intérêt d'un seigneur dragon. Peut-être que nous pourrions tenter de l'utiliser pour l'attirer ?

Elle tourna la tête et regarda les deux complices qui ne la regardaient pas. Comme beaucoup de filles de son âge, elle ne voyait pas de l'intérêt de ces réunions et s'ennuyait beaucoup avec ces sous-entendus qui rendaient n'importe quelle phrase impossible à comprendre. Simplement, elle ne s'étalait pas dans un canapé en s'éventant, l'air prête à mourir littéralement d'ennui. Elle écoutait sans entendre toutes ces discussions si compliquées sans rien dire, attendant simplement le moment de partir.

Mais elle ne dit rien. Ses pensées dérivèrent de nouveau vers Rogue. Elle songea au brouillon qu'elle avait chiffonné et jeté dans un tiroir tout à l'heure pour que personne ne le trouve. Maintes fois elle avait songé à lui envoyer une lettre, pour lui avouer son ressenti, cette impression de trahison, l'espoir qu'elle avait placé en cette amitié qu'elle avait changé contre sa raison en début d'amour, la joie qu'elle avait eu ce jour-là chez lui à simplement pouvoir prendre le thé dehors, dans un peu de verdure, la fleur qu'elle gardait encore précieusement. Mais non. A chaque fois, elle finissait par abandonner, se traitant de tous les noms et repartait lire dans un coin, parce que lire lui vidait la tête et qu'elle ne pensait plus qu'à l'intrigue qui allait suivre.

Simplement, à force de lire, elle n'avait plus rien trouvé de nouveau. Toutes les histoires n'étaient que des variantes, des centaines d'histoires qui se déclinaient sur le même modèle. Alors, comme elle n'avait rien à perdre, elle s'était mise à lire autre chose, des choses qu'on ne conseillait pas aux jeunes filles de son âge. Quelques revues scientifiques que son père ne lisait jamais, des récits d'aventures, des essais, des livres historiques qui parlaient d'époques révolues… Et parfois, quand elle n'arrivait pas à dormir de la nuit, honteuse de ses actes, elle se glissait pieds nus pour lire à la lueur de la lune afin de ne pas se faire surprendre un de ces livres marqués d'un pentacle inversé qui indiquait l'interdit. Ces livres si tentants parce qu'ils étaient formellement interdits mais présents. Ces livres qui parlaient de sensualité et du plaisir que l'on pouvait tirer d'une relation, comme Sorano le lui avait dit mais d'une façon plus réelle, plus physique… Ce fut à cette époque que Yukino comprit que les ressorts du lit de sa sœur et de son mari ne grinçaient pas tous les soirs juste pour tenter de mettre un héritier en route. Et pendant quelques temps, Yukino n'osa plus regarder sa sœur et son beau-frère.

Et puis un jour, sans qu'elle comprenne pourquoi, Rogue entra de nouveau dans sa vie.


Comment ça Yukino a tort d'envoyer promener Rogue ? Mais non, elle dit "non" pour mieux se faire désirer ;)

Critique/remarque/question/autre ?