L'histoire du puits enchanté ou de Dame Holle est un conte des Frères Grimm.

Je l'ai un peu arrangé et étoffé afin de pouvoir tisser des liens entre les différents personnages des contes.


Faramond était un prince avide et ambitieux. Lorsque son père mourut et qu'il lui succéda sur le trône d'Isala, il n'eut de cesse d'acquérir de grandes richesses et d'agrandir son royaume. Son avidité était telle qu'il en oublia son premier devoir, celui de veiller sur ses sujets et de leur rendre justice. Il doubla les taxes, envoya les nains dans les mines des montagnes lui chercher de l'or et des diamants et fit venir à lui des magiciens et des sorcières pour l'aider dans ses desseins. Mais tous les enchanteurs qui accouraient à la cour n'étaient pas forcément de bonne compagnie, ils emmenaient dans leur sillage bon nombre de créatures maléfiques. Et il se commettait, dans le pays, toute sorte de méfaits desquels le Roi se désintéressait totalement.

Une fileuse peu avenante et aigrie, qui ne trouvait pas mari, alla trouver une enchanteresse qui tenait son commerce sous un prunier et qu'on la nommait la Mère Michel. La magicienne vendit force de charmes et de philtres à cette femme en lui promettant qu'elle trouverait bientôt un époux fortuné.

Non loin de chez elle, vivait un tisserand et sa femme qu'il aimait tendrement. Un mal mystérieux frappa la jeune femme et l'emporta. Le tisserand restait inconsolable. Mais il ne pouvait rester seul et il avait besoin de quelqu'un pour tenir sa maison. Aussi accepta-t-il l'aide de sa voisine, la fileuse, puis il finit par la demander en mariage. Quelque temps plus tard, naquit une première fille qu'il appela Aurélie, comme sa première épouse. Elle était fraîche, gaie et charmante. Puis, deux ans plus tard vint une seconde enfant, qu'on appela Mélanie.

Le tisserand avait beaucoup de travail, on lui commandait de grandes quantités d'étoffes et des plus précieuses. Il s'absentait deux fois la semaine, pour les porter aux marchands à la ville. Un jour qu'il était en chemin, il fut attaqué par des brigands et mourut sous leurs coups. Sa seconde épouse hérita de ses richesses.

Aurélie grandissait et devenait de plus en plus jolie et de plus en plus gracieuse et travailleuse. Mélanie était grincheuse et paresseuse mais elle était la préférée de sa mère. Tandis que la mère paressait et cajolait sa cadette, l'aînée devait se lever aux aurores, balayer la maison, préparer le repas puis filer une grande quantité de lin. Elle ne pouvait aller se coucher avant d'avoir terminé son ouvrage.

Elle allait se tenir au bord du puits, sur la route toute proche car c'est à cet endroit qu'elle y voyait le mieux. Elle filait tant que les doigts lui en saignaient. Un jour, elle se pencha au bord du puits pour laver sa quenouille toute poisseuse de sang, mais elle lui échappa et tomba au fond de l'eau. Sa mère la gronda et lui dit d'aller la rechercher là où elle était tombée, et qu'elle ne pourrait rentrer à la maison sans lui rapporter son ouvrage.

La pauvre Aurélie se pencha au-dessus du puits, en se demandant comment elle allait bien faire pour récupérer sa quenouille. Elle se pencha tant et si bien qu'elle tomba et perdit connaissance. Lorsqu'elle revint à elle, elle était allongée sur une prairie verdoyante, émaillée de fleurs sous un soleil radieux. Elle se releva et avança dans la prairie jusqu'à un four où l'on avait mis cuire du pain.

Voici qu'au travers la porte du four, les pains se mirent à crier : « Retire-moi, retire-moi, sinon je vais brûler ! Je suis cuit, archi-cuit ! »

Aurélie ouvrit la porte du four et défourna tous les pains puis elle reprit sa route. Elle parvint jusqu'à un pommier couvert d'une grande quantité de pommes. Et voici que l'arbre se mit à crier : « Secoue-moi, secoue-moi ! Mes pommes sont mûres, archi-mûres ! »

Aurélie secoua le pommier et il tomba des pommes comme s'il en pleuvait. Quand toutes les pommes furent tombées, la jeune fille en fit un tas puis se remit en chemin. Elle arriva tout près d'une maisonnette où une petite vieille regardait par la fenêtre, avec de si longues dents qu'Aurélie en eut peur et qu'elle voulut prendre la fuite.

« N'aie pas peur, ma petite, dit la vielle dame. Approche, j'ai du travail pour toi, je peux t'embaucher. Si tu fais bien ton travail et que ma maison est en ordre, tu en seras récompensée. Il faut bien faire mon lit et secouer mon édredon. Ainsi tu feras voler les plumes et il neigera sur le monde car je suis Dame Hiver. »

Elle parlait si gentiment que Aurélie se sentit en confiance. Elle accepta l'offre de Dame Hiver et entra à son service. Le travail ne lui faisait pas peur, elle secouait l'édredon de tout son coeur et faisait s'envoler les plumes et le duvet qui dansaient comme les flocons de neige. Dame Hiver était bonne avec sa nouvelle employée, elle ne la grondait jamais et lui donnait de bonnes choses à manger.

Aurélie avait tout pour être heureuse, pourtant, au bout d'un moment, elle sentit la mélancolie l'envahir. Bien sûr, elle était bien mieux traitée que chez elle, mais elle avait tout de même le mal du pays. Elle en parla à Dame Hiver qui comprit qu'Aurélie devait rentrer chez elle. »

« Puisque tu as si bien travaillé, lui dit-elle, je vais moi-même te ramener là-haut. »

Elle la prit par la main et l'amena devant un grand portail dont les deux battants étaient ouverts. Quand Aurélie se mit en dessous, une pluie d'or tomba sur elle, épaisse et drue, il se déposa sur sa personne et ses vêtements, l'en en revêtant entièrement.

« Voici la récompense pour ton travail » lui dit Dame Hiver, puis elle lui rendit la quenouille qu'elle avait laissé tomber dans le puits. Alors, les deux battants se refermèrent et la jeune fille se retrouva dans le monde d'en haut, non loin de chez elle. Dès qu'elle entra dans la cour, le coq se mit à chanter. « Cocorico ! Cocorico ! La demoiselle d'or est de retour ».

Aurélie poussa la porte de la maison et, la voyant ainsi couverte d'or, sa mère comme sa soeur lui firent bon accueil. Aurélie leur raconta tout ce qui lui était arrivé. Aussitôt la mère décida d'envoyer Mélanie dans le puits afin qu'elle aussi revînt couverte d'or.

La cadette alla donc se poster près du puits, elle s'égratigna les doigts avec des épines pour rendre sa quenouille poisseuse, puis elle la jeta dans le puits et s'y laissa tomber. Il lui arriva la même chose qu'à Aurélie : elle se retrouva dans la pelouse et elle arriva près du four.

Comme il en était advenu avec sa soeur, les pains se mirent à crier : « Retire-moi, retire-moi, sinon je vais brûler ! Je suis cuit, archi-cuit ! »

Mélanie était si paresseuse qu'elle se contenta de répondre : « Je ne vais certainement pas me salir pour toi. Et quand elle parvint jusqu'à un pommier couvert d'une grande quantité de pommes et que l'arbre se mit à crier : « Secoue-moi, secoue-moi ! Mes pommes sont mûres, archi-mûres ! » Mélanie répondit : « Et quoi encore ? Pour qu'une me tombe sur le crâne ? »

Puis, elle arriva tout près de la maisonnette de Dame Hiver et comme on l'avait prévenue, elle n'eut pas peur de ses longues dents. Elle entra elle aussi à son service. Le premier jour, elle mit beaucoup de coeur à l'ouvrage, car elle pensait à tout l'or qu'elle allait ramasser. Le deuxième jour, elle fut bien moins empressée et le troisième jour, elle fit la grasse matinée. Elle négligeait son travail, ne secouait plus l'édredon et ne faisait plus voler les petites plumes. Dame Hiver remarqua que sa nouvelle servante n'était pas très courageuse ni empressée. Elle la renvoya.

Mélanie était très heureuse en pensant à la pluie d'or qui allait descendre sur elle quand elle passerait le portail. Dame Hiver l'y conduisit elle-même et lui dit : « Voici la récompense de ton travail ! »

Aussitôt que la cadette franchit le portail, une pluie de poix s'abattit sur elle, noire et collante et la porte se referma derrière elle. La paresseuse, rentra chez elle, toute sale en pleurnichant.

« Cocorico ! Cocorico ! La vilaine demoiselle est de retour ».

La poix collait bien et même la mère était dégoûtée par sa propre fille. Mélanie, se mit à pleurer si fort que cela lui cassait la tête. Alors, elle s'en alla avec Mélanie voir l'enchanteresse, la Mère Prunette. Celle-ci lui réclama une forte somme et lança ses charmes pour débarrasser la cadette de sa poisse. Elle ne parvint pas à la rendre complètement propre même s'il y avait une grande amélioration. La sorcière assura qu'un bon bain et une bonne lessive parachèverait son travail. Seulement, lorsqu'elle se réveilla, le lendemain, Mélanie était aussi sale qu'avant. La mère s'en alla demander raison à la Mère Michel qui lui demanda de revenir avec sa fille et de quoi la payer. La mère s'en retourna chez elle et secoua Aurélie pour recueillir la dépouiller de son or. Elle envoya son aînée au puits pour qu'elle retourne chez Dame Hiver et revienne plus riche encore, au cas où la deuxième tentative échouerait et qu'il faudrait retourner une troisième fois chez l'enchanteresse.

Aurélie se rendit au puits et s'apprêtait à s'y jeter quand l'armée du roi passa par ce chemin. Craignant qu'elle ne voulût se faire du mal, le banneret pressa sa monture et se hâta vers la jeune fille. Comme il s'inquiétait d'elle, Aurélie lui raconta toute son histoire. À peine en avait-elle prononcé la dernière phrase qu'elle fut toute recouverte d'or. Le banneret la prit sur son cheval, il l'emmena loin de chez elle et l'épousa. C'est ainsi qu'Aurélie devint la femme de Téomir.

Quant à Mélanie, aucun charme ne la débarrassa de sa crasse.

Lonzée 1995

La jeune fille revint, un panier plein de rhubarbe à la main et entra dans la cuisine.

— Voilà, madame, c'est assez, comme ça ? demanda-t-elle à la vieille dame en tablier.
— C'est parfait Candy ! C'est parfait. Pose-les sur l'évier. Je vais m'en occuper. Tu veux bien aller faire les chambres et secouer les édredons et les oreillers.
— J'y vais tout de suite, répondit la demoiselle en souriant.

Candy grimpa quatre à quatre l'escalier, ouvrit un placard, attrapa le balai et un chiffon et se rendit dans les chambres. Elle ne comprenait pas pourquoi Mme Dewinter tenait absolument à ce que ces chambres qui n'accueillaient jamais personne soient nettoyées chaque semaine. Mais elle faisait l'ouvrage de bon coeur.

Quand elle redescendit, la minuterie du four retentit.

— Tu veux bien sortir les tartes du four ? demanda la vieille femme.

Candy ne se le fit pas redire deux fois. Elle prit les maniques, éteignit le four, sortit les tartes et les démoula pour les poser sur les claies. Madame Dewinter avait dressé la table pour deux.

— Viens ! Assieds-toi ! Mange un bout ! dit-elle à la jeune fille.
— Mais je ne veux pas abuser de …
— Ts ts ! Ne fais pas tant de manière. Pour une fois, tu peux manger à ta faim. Qu'est-ce que tu préfères ? La tarte aux pommes ou la tarte aux cerises ?
— … Je ne sais pas …
— Un peu des deux !

La vieille dame lui servit une part de tarte à la cerise puis lui versa une tasse de café.

— Je suis contente que c'est toi qui sois venue cette semaine. Ta mère et ta soeur traînent toujours les pieds ; elles n'arrêtent pas de se plaindre, de rechigner et de regarder leur montre.

Candy s'efforça d'avaler ce qu'elle avait en bouche pour répondre mais la vieille dame enchaîna.

— Ne leur cherche pas des excuses, s'il te plaît ! Tu viens ici après l'école et tu as ton travail au GB(1). Bon, j'ai mis un peu de poudre de mémoire dans la tarte ; comme ça, tu ne devras pas passer trop de temps sur tes devoirs et tes leçons.

Cela fit sourire la jeune fille.

— Quand j'arrive ici, je suis fatiguée de ma journée et quand je repars, je suis en pleine forme, dit-elle. Vous n'êtes pas un peu magicienne ?
— Eh ! Nous vivons dans un village de macrâles2, répondit la vieille dame.
— J'espère que j'aurai ma bourse pour l'an prochain, dit Candy après une gorgée de café.
— Tu l'auras, ne t'en fais pas. Je sais que tu n'aimes pas que je dise cela mais la meilleure chose que tu as à faire, c'est de quitter ta mère. Il y a de la place ici, je peux te loger.
— Je suis encore mineure, murmura la jeune fille.
— Plus pour très longtemps. Personne n'ira te causer des ennuis parce que tu t'en vas quelques semaines avant l'heure.

Madame Dewinter se leva et retira quelques billets d'un pot en porcelaine qui trônait sur la cheminée.

— Voilà : 120 francs(3) pour ta mère et 100 francs pour toi.
— Mais je …
— Mais je, rien du tout, coupa court la vieille dame. Mets l'argent dans ta chaussure. Et surtout tu ne lui dis rien. C'est pour toi.

Candy mit l'argent pour sa mère dans son porte-monnaie et le billet de cent dans l'un de ses souliers.

Après avoir pris congé de son employeuse, elle rentra chez elle. Sa soeur, Maurine fumait sur le pas de la porte. Elle avait une allure vulgaire et un maquillage outrancier.

— Tu reviens de chez la vieille ? Lui demanda-t-elle sur un ton peu engageant.
— De chez Madame Dewinter.
— Elle t'a donné combien ?
— Ce qu'elle donne d'habitude.
— Ouais, moi, elle ne me toujours moins.
— Parce que tu laisses tes cendres partout.

Maurine haussa les épaules. Candy ne répondit pas et passa la porte. Sa mère, en peignoir, était en train de se vernir les ongles des orteils tout en fumant.

— Alors, la vieille n'a rien dit, demanda-t-elle en déposant sa cigarette sur le bord du cendrier.
— Non, elle comprend que tu es malade.
— Elle t'a à la bonne. Elle t'a payée ?

Candy sortit l'argent de son porte-monnaie et le posa sur la table du salon.

— Pfff ! Quelle misère ! soupira la mère. Il te reste de l'argent sur ton compte ?
— Un petit peu, répondit Candy craintive.
— J'ai une grosse facture à payer.
— Mais maman, je t'ai déjà donné 9 000 francs ce mois-ci.
— Et tu crois qu'on va loin avec 9 000 francs ? répliqua la mère, menaçante. Ce ne sont pas les allocations qui suffisent pour vous nourrir, ta soeur et toi.
— Mais j'ai besoin de nouvelles chaussures, maman !
— Tu les achèteras le mois prochain.
— Tu as déjà dit ça le mois dernier !
— Oh ! Ne commence pas ! s'énerva la mère. Tu me donnes l'argent demain ou je te fous à la porte !

Candy prit la direction de l'escalier pour éviter que sa mère ne la voit pleurer.

— Où est-ce que tu vas, comme ça ? cria la mère.
— Etudier.
— Vide au moins le lave-vaisselle avant de monter, grogna-t-elle. Tu ne penses tout de même pas qu'on va tout faire ici à ta place ! Et il y a du repassage à faire. Ta soeur ne va pas se promener avec des vêtements chiffonnés.

La semaine suivante, Candy se porta volontaire pour se rendre chez Mme Dewinter à la place de sa mère qui ne demandait pas mieux que de se porter pâle. Mais lorsqu'elle sonna à la porte, c'est une femme moins âgée qui lui ouvrit.

— Bonjour, je viens pour Mme Dewinter, dit Candy, embarrassée.
— Mais je suis Madame Dewinter.

Candy resta interdite.

— On ne vous l'a pas dit ? reprit la sexagénaire. Ma mère est décédée.
— C'est pas … c'est pas possible, murmura Candy d'une voix blanche.
— Vous veniez pourquoi ?
— Pour le ménage. Je remplace ma mère.
— Je peux vous demandez votre nom ?
— Candy.
— Entrez ! Entrez ! répondit Mme Dewinter-fille, avec enthousiasme. Ma mère m'a beaucoup parlé de vous !

Les larmes coulaient sur les joues de la jeune fille. Candy trouvait étrange que la nouvelle Mme Dewinter soit si paisible alors qu'elle-même était catastrophée. La dame l'avait prise par les épaules et conduite dans la cuisine.

— Allez, asseyez-vous ! lui dit-elle en la poussant sur une chaise.
— Quand est-ce l'enterrement ?
— C'était hier.
— Mais pourquoi je n'ai rien su ? Personne n'en a parlé !
— Nous avons fait cela dans l'intimité.
— Votre maman va me manquer. C'était ma bonne fée.
— Rassurez-vous, je vais prendre le relais. Maman a laissé une lettre pour vous.

La nouvelle Mme Dewinter lui tendit une enveloppe que Candy décacheta avant de lire la lettre à mi-voix.

Ma chère Candy

Le médecin vient de m'apprendre qu'il ne me restait que peu de temps à vivre. Lorsque tu liras ceci, je serai partie pour un monde meilleur. Mais ma fille Brigitte est là pour veiller sur toi. Il a toujours été convenu entre elle et moi qu'elle viendrait vivre ici, une fois que je n'y serai plus.

Il y a toujours eu une Madame Dewinter dans ce village. Lorsque l'une meurt, une autre personne de sa famille vient la remplacer et elle perpétue l'oeuvre de celle qui était avant elle. Il en a toujours été ainsi depuis des temps immémoriaux. Tu seras toujours la bienvenue au 127 du Try du Chêne.

Dans quelque temps, tu seras convoquée chez mon notaire, car je tiens à parrainer tes études. N'aie pas de scrupules à accepter cet argent. Il en reste bien assez pour mes autres héritiers qui sont tout aussi fortunés que moi.

Enfin, je te rappelle qu'il y a de nombreuses chambres inoccupées dans cette maison et que tu n'auras que l'embarras du choix le jour où tu te décideras enfin à venir y habiter. J'espère que tu vas enfin suivre mon conseil et quitter la maison familiale et les sangsues qui y vivent à tes dépens. Un jour ou l'autre, la police viendra mettre le nez dans les petites magouilles où trempe ta mère et ta soeur. Autant que tu ne sois pas là ce jour-là.

Je forme des voeux pour que tu trouves enfin le bonheur et que tu rencontres ton prince charmant. Je t'embrasse tendrement,

Berthe Dewinter

— Je n'arrive pas y croire. Elle avait l'air si bien, la semaine passée.
— Elle est allée par le chemin où nous irons tous, répondit sereinement Brigitte Dewinter.
— C'est vous qui avez perdu votre mère et c'est moi que vous consolez.
— Ma petite Candy … Je n'ai qu'une question ? Quand viens-tu habiter chez moi ?
— Ce … ce serait abuser… je …
— Abuser ? C'est moi qui te le propose, rien ne m'y oblige.

Candy déclina l'offre. La nouvelle Mme Dewinter l'envoya faire un peu de ménage et la paya comme sa mère avait l'habitude de le faire.

Trois jours plus tard, Mme Dewinter passant près du pont des sorcières, s'attarda près du ruisseau. Elle aperçut une forme recroquevillée en dessous d'un arbuste.

— Candy, c'est toi ? lança la vieille dame.
— … Madame Dewinter ? dit la jeune fille en relevant la tête.
— Qu'est-ce que tu fais ? Viens ! Sors de là !

Candy se releva et la rejoignit en enjambant la balustrade qui séparait la rive de l'Arton de la route. Son visage était ravagé par les larmes et ses cheveux étaient en bataille. Les deux femmes s'assirent le banc public, près de là.

— Pourquoi es-tu allée te cacher là ? Au lieu de venir me trouver ? lui dit doucement Brigitte Dewinter. Tu sais que tes amis te cherchent ?
— Mes amis ? s'étonna Candy.
— Une certaine Ghislaine et son copain Sébastien. Qu'est-ce qui c'est passé ? Ils m'ont dit que ta mère t'avait mise à la porte.
— On s'est disputée, expliqua Candy. Elle a été à la banque et elle a retiré ce qu'il y avait sur mon compte.
— Elle n'a pas le droit.
— Mais si, je suis encore mineure. Elle peut se servir sur mon compte.
— Je pense que ce jeune gendarme va t'expliquer que ce n'est pas légal.
— Quel jeune gendarme ?
— Celui qui arrive avec ton copain Sébastien. Pourquoi avait-elle besoin de cet argent ?
— Pour donner à Maurine. Elle fume autre chose que du tabac mais ma mère trouve ça normal.
— Elle fume aussi autre chose que du tabac ?

Ce n'était pas tant une question qu'une supposition fondée. Sur ces entrefaites, arriva un jeune gendarme en uniforme flanqué de son frère.

— Eh ben, dis donc, Candy, tu nous as fait peur, tu sais, lança Sébastien.
— Mais marraine la bonne fée l'a retrouvée ! déclara Mme Dewinter avec un sourire engageant. Dites-moi, capitaine Latour …
— Juste lieutenant ! reprit plaisamment le jeune gendarme. Mais vous pouvez m'appeler Cédric.
— Eh bien, lieutenant Cédric, voici le topo de la situation, reprit la vieille dame avec un petit air comique. Mme Tisserand a mis à la porte sa fille Candy qui ne sera majeure que dans quelques semaines. Je vous propose d'accompagner cette jeune demoiselle jusque chez elle pour qu'elle puisse prendre ses effets personnels. Il y a assez de chambre chez moi pour qu'elle puisse y loger. Après, nous verrons.
— Ça me semble une bonne idée, approuva Cédric.
— Et chemin faisant, vous lui expliquerez que les parents ont le droit de gérer le compte en banque de leur enfant mais pas de s'en servir pour renflouer leur caisse.
— Madame a raison, Candy, approuva le lieutenant Latour. On y va ? l'enjoigna-t-il gentiment.

Les choses se firent comme l'avait prédit Mme Dewinter. Le jeune officier accompagna Candy chez sa mère pour lui permettre de faire ses valises. Par un heureux coup du hasard, la mère de Candy était justement sortie faire quelques courses. Une fois rentré dans la maison, Cédric remarqua quelques petites choses suspectes. Candy alla vivre chez Brigitte Dewinter jusqu'à la fin de ses études. Berthe lui avait légué une petite somme qui lui permit de bien démarrer dans la vie.

Suite à l'enquête lancée par Cédric, Maurine fut placée dans un institut pour la protection de la jeunesse. Quant à Mme Tisserand, elle préféra déménager après avoir passé une année à l'ombre, aux frais de la princesse, et on n'entendit plus jamais parler d'elle. Lorsqu'elle fut diplômée, Candy épousa Cédric et tous deux s'installèrent dans une coquette petite maison du village.


1. Chaîne de supermarchés aujourd'hui disparue.

2. Mot de patois wallon signifiant sorcières .

3. 1€ vaut 40,3399 BEF. 120 BEF valent environ 3€. L'action se passe au milieu des années 90, il faut tenir compte de l'inflation.