Chapitre 3

Tension et incompréhension

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Installé au treizième tout en haut du domaine, Shiryu fût soulagé. Inconsciemment il ne souhaitait pas côtoyer de trop près certains chevaliers mais paradoxalement cela l'attristait de ne pas résider chez Doko. Leur relation ne pâtit jamais d'aucune forme de gêne, au contraire elle évoluait sur un respect mutuel, une grande considération et un lien inébranlable.

Retirés chez Shion, les bronzes se joignirent à la vie de la communauté. Justement, le Dragon chinois se prépara pour aller voir son ancien maître. Egal à lui-même, son air calme ne trahissait aucun émoi quand il arriva vers un des temples redoutés… Il demanda la permission de passer à Shura qui dispensait une leçon d'histoire à trois novices. Ce dernier ne daigna pas tourner la tête en donnant son feu vert. Le japonais souffla d'aise et continua sa traversée pour déboucher sur le septième temple, lieu de tranquillité. Quand il entra, la Balance était en train de préparer du saké fait maison. Le chinois cuisait du riz dans trois gros fait-tout reposant sur sa gazinière. La vapeur qu'il se dégageait de la cuisine prit Shiryu à la gorge, l'air humide saturait l'atmosphère, on ne pouvait plus respirer là-dedans. Mettant sa main devant son nez, le japonais courut aérer la pièce.

— Doko qu'est-ce que tu fais ? questionna le jeune homme en agitant sa main devant lui.

— Du saké mon petit, du saké ! Tu en veux ? J'en ai d'avance.

— Mais… Comment se fait-il que je ne l'ai jamais su ? Tu le sors d'où ? Et où est-ce que tu entreposes ton fourbi ?

La Balance, les mains sur les hanches s'esclaffa.

— J'en fabriquais aux Cinq pics quand je m'ennuyais… Et tu peux me croire mon petit, je me suis barber plus d'une fois. Le reste est entreposé dans la cave et puis j'ai réquisitionné celle d'Aio' aussi, ainsi que celle de Milo. Comme ça, ça me permet de m'étaler et d'élaborer mon saké en n'oubliant aucune étape…

— Oui d'accord j'ai compris, le coupa Shiryu en levant sa main devant lui.

Quand le vieux-ancien-nouveau maître divaguait sur la préparation de son saké, plus rien ni personne n'était en mesure de l'arrêter. Cela pouvait durer plus d'une heure entière.

— Je veux bien un verre quoi qu'il soit encore tôt pour ça, reprit le Dragon.

— Mais non, avec des gâteaux ça passera très bien.

Attablés au meuble du salon, les deux hommes savouraient leur collation. Retrouver Doko était un véritable plaisir pour Shiryu, ils parlèrent longuement jusqu'au déjeuner puis passèrent le reste de la journée ensemble. Le temps perdu ne se rattraperait plus mais ils pouvaient toujours s'accaparer de nouveaux jours ensemble. Le japonais raconta sa première expérience en tant que maître, malheureusement son disciple n'étant pas doué, échoua lamentablement à l'obtention de son armure. Shiryu attendait un nouvel élève. Doko rît beaucoup à l'énumération des frasques du garçon.

— Je n'ai pas eu à me plaindre de toi mon petit, dit la Balance en servant une infusion à son invité.

— Oui, il est vrai, je suis plutôt calme.

— Calme ? C'est un pléonasme ! Tu incarnes la quiétude, parfois on se demande si tu es là.

— C'est mon caractère, je n'y peux rien.

— Oh, mais ce n'est pas une critique, au contraire seulement…

Le chinois suspendit sa phrase au vol en observant les expressions de Shiryu intensément, sa tasse dans les mains.

— Seulement quoi ? reprit le Dragon.

— Seulement, on ne sait jamais ce que tu penses. Tu restes très mystérieux Shir', il faudrait t'ouvrir un peu plus aux autres.

Shiryu fronça légèrement les sourcils et se recula d'instinct. Il n'aimait pas parler de lui, préférant s'effacer au profit d'individus plus expansifs.

— Je m'ouvre aux autres, mais pas à n'importe qui, trancha le jeune guerrier en baissant sa tête sur sa tasse.

— Ce n'est pas un reproche voyons… Enfin si mais… Oh tu sais bien. A ne pas te déclarer tu vas la perdre.

D'un seul coup, Shiryu redressa sa tête en clignant des yeux et en faisant la moue, expression peu commune indiquant sa confusion. De suite ses joues s'empourprèrent et il se précipita de rajouter.

— Non, enfin non ! De quoi me parles-tu ?

— Tu sais bien… De Shunrei… Tu es trop introverti, quelqu'un d'autre volera son cœur si tu ne te déclares pas. Je dis ça pour ton bien et aussi… Si tu pouvais faire un petit effort envers mes confrères… Je vois bien que tu évites certains. Bon je te l'accorde, parfois Angelo n'est pas d'une compagnie raffinée, passe sur sa mauvaise humeur ce n'est qu'un ours mal léché de prime abord, une fois qu'on le connaît il en vaut le coup. Et puis…

— Merci Doko mais je dois m'en aller, se vexa le noiraud en se levant.

— Mais attends ! interpella le plus ancien en retenant son invité par le bras. Ne fais pas ta tête de cochon, je dis ça pour ton bien c'est tout.

— Merci Doko mais je n'ai pas besoin de tes conseils en relations matrimoniales. Et pour ta gouverne, je n'éprouve pas d'amour pour Shunrei, c'est une sœur c'est tout, ça en reste là. Maintenant si tu veux bien m'excuser je remonte chez Shion.

— Bon, comme tu voudras, se résigna la Balance d'un ton dépité.


Pendant son ascension, Shiryu ressassa les paroles de son mentor ; effectivement il n'avait pas tort sur son manque de communication. Il reconnut que cela lui demandait beaucoup d'effort pour s'intégrer aux divers groupes quand il se retrouvait en société. Maintenant, les ex bronzes étaient comme des frères, aucune gêne ne demeurait entre eux, ce qui n'était pas le cas en présence des ors. Notamment avec Angelo et Shura… L'un était bourru quand l'autre se révélait taciturne, voire effrayant. Pas que le jeune Dragon ait eu peur du Capricorne mais il imposait le respect grâce à son maintien droit, voire rigide. Rigide dans le bon et mauvais sens du terme : émanait de l'espagnol une aura divine presque intouchable où se mêlait distance et ferveur. En somme, on ne savait quoi penser de cet homme énigmatique.

Shiryu fut tiré de ses réflexions lorsqu'il heurta un mur ferme. Mur non composé de pierre mais de chair…

Il ne se rendit pas compte qu'il pénétra dans la maison du Capricorne et que celui-ci était dans le hall principal. Le Dragon se cogna contre le buste en béton de Shura qui ne vacilla pas. Quand l'intrus s'avisa de porter son regard sur celui de son vis-à-vis, il vit deux diamants noirs luire de façon étrange. Avec cet homme aussi il n'était pas facile de discerner ses pensées, elles devaient être aussi obscures que ses charbons.

— Tu ne peux pas regarder où tu mets les pieds ? accusa Shura de sa voix grave.

Impressionné dans un premier temps, Shiryu se ressaisit vite pour affronter son homologue.

— Pardon mais je ne t'ai pas vu, répondit poliment le visiteur.

Car il ne fallait pas oublier le savoir-vivre.

D'un mouvement hautain et méprisant, Shura releva le menton et toisa le plus jeune. Drapé dans son dédain, il ressemblait à un matador allant défier le taureau dans l'arène. Aucun trait figé de son visage ne bougea. Il impressionnait, stoïque comme cela.

— Et alors ? Tu crois que ta distraction te permet de me foncer dessus ? J'étais au milieu, tu aurais pu m'éviter, je suis voyant tout de même.

Un sentiment de vexation s'implanta en Shiryu, d'instinct il répliqua sèchement.

— Oh, excuse-moi Shura ! Je t'ai dit que j'étais désolé, tu ne vas pas rester là-dessus pour le millénaire à venir, si ?

Pourquoi, comment, ça il ne put l'expliquer mais l'attitude on ne peut plus condescendante de l'espagnol l'énerva prodigieusement. Il n'était pas dans les habitudes au Dragon chinois de s'emporter comme cela, cependant en présence se son pair il ne se contrôlait plus. On avait l'impression que Shura rabaissait les autres et se sentait supérieur aussi, en somme tout pour engendrer un sentiment d'infériorité.

— Tu prends de l'assurance Shiryu à ce que je vois… C'est bien, tu t'émancipes de l'influence de Doko. Peut être que tu arriveras bientôt à penser par toi-même…

Les poings serrés, la colère montante, le japonais répondit en durcissant le ton, calme mais qui traduisait son ras-le-bol.

— Ne t'avise pas de parler ni de dire du mal de Doko est-ce clair ? Ce n'est pas parce que je ne m'exprime pas beaucoup qu'on peut se moquer de moi. On ne va pas rester sur ça, si tu n'as pas d'autres préoccupations soit, c'est bien pour toi mais moi je ne m'attarde pas sur des broutilles comme toi. Laisse-moi passer.

D'un mouvement leste, Shiryu bouscula Shura à l'épaule ce qui le fit vaciller sur le côté. Seulement au bout de trois pas, une poigne puissante le retint prisonnier, meurtrissant son poignet.

— Eh oh ! Tu crois parler à qui là petit ? interrogea durement l'hispanique. Tu me manques de respect dans ma maison. Si tu n'es pas capable de supporter quelques petites railleries, reste enfermé dans ta chambre.

Le Dragon se dégagea de son entrave en secouant son bras.

— Depuis quand es-tu aussi mesquin qu'Angelo ? Je te pensais autrement… Mais bon, je me suis trompé.

Avant de partir Shura le héla.

— Je t'ai fait cadeau d'un don précieux ne l'oublie pas petit.

De dos, Shiryu eut un petit rire ironique.

— Meri pour ta grande générosité Shura, j'apprécie… Je dois t'en être redevable à vie c'est ça ? Dis-moi, tu attends des fleurs de ma part ou des courbettes ? C'est toi seul qui t'étais perdu en chemin, je n'ai fait que mon devoir. Je n'ai pas plus à te gratifier de merci. Sur ce, je te laisse.

Estomaqué par l'aplomb du nouveau guerrier, Shura resta sur le carreau ne sachant pas quoi répliquer. Effectivement, il était allé un peu loin avec ce prétexte d'impolitesse, plus exactement de petite bousculade. Rien de méchant et encore moins provocateur. Il ne s'expliquait pas pourquoi la présence de ce jeune homme le rendait comme cela, limite agressif. Shura attaquait comme pour se défendre. Se défendre de quoi ? De l'attitude policée du noiraud ? Que lui reprochait-il en fin de compte ?

Las, Shura porta sa main sur son visage et la passa dessus comme pour effacer ses questions. Des problèmes, il en avait avec pas mal de ses amis, notamment Aioros, Aiolia, Saga pour ne citer qu'eux et maintenant Shiryu. Décidément, se dit-il, il serait mille fois mieux en Catalogne. Peut être que son ami Angelo avait raison et qu'il n'était qu'un inadapté social…

OoOoO

En rentrant chez le Pope, l'interpellé de tantôt essayait de se calmer. Il ne débordait jamais d'habitude. Là, il s'était emporté, comment se pouvait-il ? Il arrivait à se contenir pendant les querelles de ses amis, c'est même lui qui tenait le rôle d'arbitre et de juge. Même entre les disputes de Shun et d'Ikki, il parvenait à temporiser les altercations. Et la rencontre Hyõga-Isaak au Sanctuaire sous-marin ! Tous s'en souvenaient encore.

C'est encore lui qui réussît le tour de force de canaliser l'élan destructeur du Kraken. Pourquoi diantre en présence de Shura, se laissait-il aller ? C'était comme si le Capricorne concentrait la culpabilité, ainsi que d'autres sentiments de Shiryu pour les exploser sur lui. Etrange ressenti… En tout les cas, ces pensées ne donnaient pas la clef du mystère et le Dragon sortait de ses gonds. Pour sa défense, il se dît que l'arrogance de son ancien ennemi en était la cause. Shiryu détenait un caractère pacifiste mais il ne fallait pas le chercher non plus.

La soirée se déroula dans le temple du Pope pour lui. Seiya les abandonna en allant squatter chez son ami Aiolia pour faire Zeus c'est quoi, Shun se promena dans les jardins du treizième tandis que Hyõga s'enferma dans sa chambre. La morosité gagnait les jeunes gens, Shion veillait sur eux mais il ne s'autorisait pas à intervenir. Ils devaient régler leurs problèmes seuls, comme des grands – ce qui comprenait également ses chevaliers d'ors.


Le lendemain matin, personne ne vit le Cygne au petit déjeuner commun. Evidement tous s'inquiétèrent de son absence, mais venir en troupeau dans la chambre du russe n'était pas une idée judicieuse. Comme toujours, Shiryu se proposa d'aller vérifier si leur ami ne s'était pas suicider avec sa propre technique du cercueil de glace ou s'il n'avait pas fait un coma éthylique en absorbant la Vodka de Camus.

Un coup sur la porte indiqua à Hyõga qu'un visiteur le demandait. Il ne répondit pas mais le coup redoubla.

— Ouiii… dit le blond d'un ton trainant.

La porte s'ouvrit sur le japonais qui entra en la refermant derrière lui. Son ami était assis sur son lit complètement lymphatique, les yeux dans le vague. L'invité alla s'assoir sur une banquette attenante au lit, les jambes repliées et les bras croisés.

— Hyõga ça ne va pas ?

Point de réponse.

— Ouh, ouh ! Hyõga tu es avec moi ? réitéra Shiryu.

— Hein oui, tu disais ? demanda le second en tournant sa tête brusquement en direction de son ami comme s'il venait d'avoir une révélation.

— Je te parle… Quelque chose ne va pas ? Tu sembles absent, en plus on ne t'a pas vu depuis hier soir.

D'un regard mort, le blond dévisagea son camarade.

— Bah non tout va bien, ne t'inquiète pas.

— Effectivement, vu ton manque d'entrain et ta vivacité je vois que les choses vont bien. Bien sûr que je m'inquiète pour toi, on se fait tous du souci pour commencer. Dis-moi ce qui ne va pas, je le devine alors…

Un soupir venant des profondeurs de ses entrailles, traversa les lèvres du russe, il expira toute la misère du monde.

— Mais c'est à cause de Camus… révéla-t-il enfin.

— Ca je ne m'en serais pas douté.

— Oh arrête de te moquer Shir'.

— Je ne me moque pas, rassure-toi. Continue…

— Tu as vu comme il est froid avec moi ? Je l'ai déçu, notre lien s'est brisé à jamais quand…

— Pas plus que d'habitude à vrai dire, je n'ai pas vu la différence.

— Si moi je la vois la différence ! s'énerva Hyõga en se levant. Je l'ai déçu, il ne veut plus me parler ni avoir rien à faire avec moi ! J'ai été ingrat avec lui, même Isaak me l'a dit !

— Oui mais Isaak était en colère, il s'est ravisé après que vous vous soyez expliqué, temporisa le Dragon oriental. Si tu ne parles pas à Camus, il ne saura jamais ce qui ne tourne pas rond. Il n'est pas devin non plus tu sais.

— Mais Isaak a eu raison de me balancer ses vérités, je le mérite. Camus aussi il pourrait…

Le chant du Cygne se stoppa net tant l'émotion était grande. Parler du Verseau se révélait être une épreuve pour l'ancien apprenti. Même avec son expérience de chevalier, le sujet de Camus restait sensible. Lui seul parvenait à ébranler ses nouvelles barrières de glace, comme son mentor. Préférant rester digne, il se tut.

— Tu sais Hyõga… La situation va s'enliser si personne ne se décide à faire le premier pas. Et peut être que Camus n'a pas conscience de ton mal être et qu'il ne désire pas t'ennuyer en te laissant tranquille. Pour lui aussi les choses ne sont pas faciles… Tu me promets d'y réfléchir au moins ?

Le nordique hocha de la tête pour conforter la suggestion de son ami. Oui, il y réfléchirait, sûr même puisqu'il ne faisait que ça depuis l'annonce de leur départ.

Quant à Shiryu son état d'esprit n'était pas mieux, d'un côté il conseillait son frère de cœur mais de l'autre il n'appliquait pas ses préceptes n'osant pas aller parler à Angelo ni Shura. A vrai dire le premier ne représentait plus vraiment un problème, le jour de son arrivée, le Cancer le coinça aux arènes pour lui dire juste qu'il paraissait plus déterminé et moins niais qu'autrefois. Puis, il lui tapa sur l'épaule pour le mettre en garde que si l'envie lui reprenait de le jeter dans le Puits des âmes, il n'hésiterait pas à lui arracher les yeux. Ironique au possible, Angelo le laissa en s'esclaffant bruyamment. Au moins avec l'italien les choses s'éclaircissaient si un point d'ombre subsistait, pas comme avec l'espagnol. Lui ne s'exprimait que trop rarement, préférant passer au crible l'incriminé de son regard accusateur et terriblement menaçant.


Ce jour, une démonstration était donnée en l'honneur des protecteurs d'Athéna, rassemblant les ors, les meilleurs chevaliers d'argent pour les apprentis. Shiryu arriva entouré de ses amis sous les regards des autres, et surtout sous les chuchotements d'Aphrodite.

Sans le vouloir, le japonais dirigea ses yeux menthe à l'eau sur le Capricorne, qui l'observa au même moment. Une gêne s'installa aussi sec entre les deux hommes. Shura ne baissa pas cependant le regard, alors pour ne pas paraître « faible », Shiryu en fit autant. Une joute visuelle débuta, le plus jeune n'entendit pas Seiya lui dire de venir s'installer à côté de lui. Il était plongé dans le brasier qui l'incendiait de ressenti. Puis, pour mettre un terme à cet échange, Shiryu releva le menton et rejoignit les autres en haut des gradins. Pendant le temps que se déroulaient les premiers combats, il vit que son homologue doré restait en retrait des autres mais surtout d'un individu en particulier. Aioros dévisageait son ancien ami avec nostalgie, sans raison apparente, Shiryu en éprouva de la jalousie. Pourtant ce n'était pas dans sa nature et surtout, pour quelle raison ? Cependant, il ne put détourner ses iris interrogatifs des deux hommes. Shura feintait de l'insistance du Sagittaire, tandis que celui-ci voulait provoquer un dialogue.

Quelque chose d'autre questionna le plus jeune… Pourquoi Shura demeurait solitaire au groupe, et encore plus, pourquoi cela le préoccupait-il ?

Il était de notoriété publique que le Dragon chinois possédait un tempérament empathique, certes, mais cette qualité avait des limites. Pourtant, il plaignait quelque part son ancien adversaire de cet isolement auquel il se contraignait. Cette contradiction commençait de lui grignoter les méninges. Son tour vint, il se leva pour se diriger dans l'arène et affronter un de ses homologues. L'adversaire en question n'était autre que Milo. Les hommes débutèrent le combat, Shiryu se trouvait en difficulté face à la restriction du Scorpion. Bien entendu les coups n'étaient pas portés à une intensité comme lors de vrais combats mais tout de même, encaisser une ou deux Scarlet needle ne s'avérait pas une partie de plaisir.

En face de la piste, sur les gradins, les amis du japonais serraient les dents ainsi que Shura bizarrement. A chaque attaque de son collègue or, il prenait peur pour Shiryu. Ses poings se crispaient, son corps se tendait comme la corde d'un arc bandé prêt à se rompre. Sa mine se durcissait de seconde en seconde. Gardant une mine indéchiffrable à toute épreuve, l'espagnol ne montra rien de son trouble, d'ailleurs il ne se l'expliquait pas lui-même. Mais voir Shiryu se prendre des coups d'aiguillons ne le ravissait vraiment pas.

Le combat se clôtura, le perdant chancelant retrouva ses amis plus haut dans les gradins. Ne voulant pas montrer de faiblesse, il cacha à tous que les piqûres de Milo lui avaient infligé de sérieux dégâts. Il attendit que tout le monde sorte pour s'autoriser à prendre appui sur Seiya.

Hyõga lui, n'avait cessé de fixer Camus pendant toute la scène, comme pour chercher du soutien ou espérer qu'il ferait un geste pour stopper son amant. Mais il savait comme tout le monde, qu'un combat ne s'abandonnait pas. Une fois commencé, il fallait le terminer, question d'honneur. Les ex bronzes rapatrièrent Shiryu dans le temple du Pope pour qu'il se repose. Comme à son habitude, le Dragon minimisa ses blessures pour ne pas affoler ses compagnons.


Le lendemain, n'en faisant qu'à sa tête, Shiryu se leva, dissimulant une fièvre qui le gagnait de plus en plus. Oh pour feinter, ça il savait feinter. On pouvait lui concéder ce subterfuge, parce que le sage de la bande s'oubliait la plus part du temps. Il préférait s'occuper des problèmes de ses amis plutôt que des siens ou de sa santé. Il fit bonne figure au petit déjeuner. Cependant il évita d'aller voir Doko qui le connaissait sur le bout des doigts, il aurait aussitôt vu que quelque chose n'allait pas. Shiryu ne voulait pas l'inquiéter. Il vaqua à ses occupations comme si de rien n'était.

De son côté, Shura repensait sans le vouloir à la démonstration de la veille. Même s'il disait se fiche des bronzes et notamment de Shiryu, une part de son humanité se posait des questions sur son état du jour. C'est vrai que Milo n'y avait pas été de main morte, même pour un entraînement, le huitième gardien ne plaisantait pas avec les duels. Le Capricorne se doutait de l'ardeur mise par son confrère, car son esprit de compétition exacerbé l'incitait toujours à dépasser ses limites… Provoquant des dégâts collatéraux. Et dans ce cas précis, les dégâts étaient orientés sur Shiryu. Il fut interrompu dans ses pensées par l'arrivée matinale d'Aphrodite qui se dirigeait plus bas, chez un certain crabe aux pinces acérées. Voyant la mine tendue – plus qu'à l'accoutumée – de Shura, le suédois s'abstint d'émettre quelconque réflexion. D'ailleurs, Shura semblait absorbé par ses questionnements internes, car il ne répondit pas au « bonjour » du Poisson.

L a journée se déroula sans que les deux protagonistes ne se croisent. En vérité, chacun d'entre eux tentait de s'éviter cordialement, même si l'hispanique faisait de même avec d'autres de ses pairs. Il devenait très fort au petit jeu du chevalier fantôme, fuyant lorsque l'attention se reportait sur lui. Ce trait commun, Shiryu aussi le détenait, n'aimant pas être le centre d'attention d'un groupe.

Comme prédis, le japonais était au bout de ses forces, s'épuisant à l'entraînement des nouveaux apprentis. Shun lui conseillait d'aller à l'infirmerie mais son ami n'écouta rien. Son état fébrile ne trompait personne, il était parcouru de frissons, de plus des perles de sueur longeaient son front, ses pupilles luisaient. Non, Shiryu avait une forte fièvre et ne tenait quasiment plus debout. Seiya le soutenait à la taille, ils remontaient enfin vers le treizième temple, quand ils croisèrent Shura accompagné d'Angelo et d'Aphrodite.

Tous se stoppèrent en se dévisageant. Seiya prit la parole agacé.

— Pourriez-vous vous pousser s'il vous plait ? Vous ne voyez pas que Shiryu est au plus mal ?

— Non, ça va aller, répondit le principal intéressé. Il faut toujours que tu en rajoutes, je vais bien.

Aphrodite secoua sa tête pour remettre en place ses boucles ondulées en répliquant.

— Oh oui, tu as l'air d'aller bien… Autant qu'un malade peut l'être. Regarde, tu perles à grosses gouttes, c'est la fièvre ça. Et je m'y connais tu sais…

— Ca va, on ne t'a pas demandé une dissertation sur la fièvre et ses symptômes ! coupa Angelo. Il est grand, il sait ce qu'il a à faire. Pas vrai Shiryu ?

— Tout à fait, concéda le japonais.

Les ors amorcèrent leur descente tandis que les ex bronzes remontèrent. En passant près du Dragon, Shura tourna la tête sans rien dire encore avec son air dédaigneux peint sur son visage. Décidément, il était quasiment impossible de deviner ses pensées. Le jeune guerrier crut à du désintérêt, il releva son menton en faisant mine de rester fort malgré la température qui gagnait son corps.

Enfin allongé dans son lit avec un grog et un repas, Shiryu se demanda entre deux assoupissements pourquoi l'attitude du Capricorne l'affectait autant ?

Quand il n'éprouvait pas de la colère ou la bravade à le défier, un sentiment tout autre prenait place dans son cœur. Comme maintenant… De la déception, voilà ce que le jeune homme ressentait. De la déception pure pour le désintérêt de son pair. Bien évidement, il n'en connaissait pas la cause, cela aurait été trop simple.

Shiryu but son bol de soupe en se posant milles questions sur le comportement de Shura.

(suite...)