Prostré sur la table, il a du mal à réfléchir, le souffle court, les pensées embrouillées avec l'impression que plus rien ne sera jamais comme avant, que tout est perdu à jamais. La sensation grisante des courses dans la rue, le bonheur simple d'un rire partagé, tout ça est perdu à jamais. Il le savait depuis le début, évidemment qu'il ne serait jamais à lui. Mais il avait souhaité de toutes ses forces, supplié jusqu'à en saigner, juste pour pouvoir continuer à marcher à ses côtés. C'était son seul et unique souhait, et putain ! Pourquoi croit-on autant que prier sert à quoi que ce soit ? Maintenant tout ce qui restait c'était ce gout amer, et ce vide à ses côtés. Ce vide tellement douloureux. Son cœur lui fait mal sa respiration irrégulière lui donne l'impression d'étouffer et il ne sent plus cette envie de vivre à laquelle il s'accrochait farouchement, sans même savoir pourquoi. Ce sentiment de désespoir a un goût un peu douceâtre, il lui chuchote de se vautrer dedans, de se laisser aller. Cette conscience tellement forte de n'être rien, ce malaise qui lui déchirait les entrailles, comment le faire disparaître ? Est-ce que la mort apaiserait cette souffrance dont il ne veut plus ? Il est persuadé du contraire. Sans ce corps qui l'oblige à bouger pour se nourrir, qui l'oblige à vivre alors il ne resterait que son esprit, la perte et tout le temps du monde pour s'épuiser à essayer de l'ignorer, à pleurer et maudire son destin, comme dans une vieille tragédie grecque. Sauf qu'il n'y a pas de méchants ou de gentils, et qu'il n'est pas un héros. Et qu'il n'y a personne pour entendre ses cris.
Dehors le monde s'agite, le brouillard descend sur la ville, mais il n'y fait pas attention, parce que ça fait tellement mal, que ses idées sont tellement embrouillées ses yeux brûlent et il n'entends plus les autres. On dit que l'amour rends aveugle, mais c'est inexact, il rends égoïste et désespéré. En tout cas, c'est ce qu'il en a conclu et il n'a pas envie de se battre, il n'a plus envie. Celui qu'il aime s'éloigne et il pourrait presque toucher son dos, mais celui-ci se dissout quand il le frôle et le rêve disparaît. L'autre à un pouvoir beaucoup plus puissant que le sien sur cet homme, bien plus qu'il ne pourra jamais avoir.
Peut-être que quelqu'un d'autre pouvait le remplacer, ne serait-ce que quelques instants, tenter d'endiguer l'immense vague qui menaçait de le détruire. Était-il possible d'oublier de faire comme si il ne l'avait jamais connu, juste une ombre du passé ? Cette simple idée lui donne envie de vomir. Et il la rejette au loin. Il se rappelle de cet homme qui avait dit qu'il l'aimait. Et même si il se dégoûte d'être capable de penser à ce qu'il va faire, d'être capable de le faire, il enfile son masque souriant. Parce qu'il a besoin d'oublier, parce qu'il n'est pas fort.
