De retour au palais, Albafica alla trouver son père Lugonis et lui exposa sa requête. Ce dernier, adossé contre le mur de la salle du trône, haussa un sourcil.
- Si je te l'offre, m'épouseras-tu ?
- Oui… murmura Albafica qui s'en voulait tout de même quelque peu de manipuler ainsi son père.
Un éblouissant sourire apparut sur les lèvres du Roi qui alla très vite trouver le maître Tisserant qui fut on ne peut plus stupéfait par cette lubie.
Le Prince, allongé à plat ventre sur son lit, lisait un livre. Ses pieds battaient l'air. Il avait fait sa demande de vêtements la veille, le soir arrivait et toujours rien à l'horizon. Parfait ! Pas de mariage ! Au même instant, il entendit du bruit dans le couloir. Il se leva lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit et resta pétrifié sur place en voyant plusieurs serviteurs entrer en portant des habits. Pressé par le Maître Tisserant et sous le choc, il passa derrière son paravent pour s'habiller.
Lugonis avait réussi.
Cependant il devait reconnaitre que pour un délai aussi court, les vêtements lui seyaient à merveille et reflétaient l'extrême qualité. Ses chausses étaient bleu nuit, la culotte était d'un bleu dont les nuances se modifiaient aléatoirement, passant de la nuit au jour. Sur le pourpoint, identique à la culotte, un sablier dont le sable était en train de s'écouler, était brodé. Et sur la cape, les douze signes du zodiaque étincelaient. Constatant l'absence de retouches à apporter, les serviteurs se retirèrent en s'inclinant, le laissant seul et mortifié devant son miroir.
- Zut, je ne pensais pas qu'il réussirait ! grommela une voix familière sur sa droite.
Albafica pivota sur ses talons. Luco, vêtu de blanc, tenait une longue rose dans sa main et ses bras étaient croisés.
- Je croyais qu'il ne devait pas y parvenir… fit remarquer le Prince
- Excuse-moi, Albafica, honnêtement je croyais la chose impossible. Il est soit fou amoureux, soit complètement stupide.
- ça m'avance bien, soupira le jeune Prince. Que fait-on à présent ?
La Divinité se mit à faire les cent pas dans la chambre en se tapotant le menton avec sa fleur. Il sourit :
- Allons-y carrément. Sois encore plus exigeant et demande-lui un vêtement plus beau, moins commun… couleur de lune ! Nous verrons bien ce que ça donne !
- Couleur de Lune ? répéta Lugonis en dévisageant Albafica.
- Oui. Je trouve ces vêtements… hum… pas assez brillants et trop communs.
Le Roi, assit sur son trône, se pencha en avant :
- Ceux-ci te vont comme un gant…
- … moi je les trouve ordinaires… murmura tout bas le Prince.
Lugonis cligna des yeux et sourit :
- Je ne voulais pas te déplaire. Couleur de Lune, dis-tu ? Très bien.
Le lendemain, Albafica se sentait prêt fondre en larmes en se regardant à nouveau dans le miroir. Lugonis avait brillamment relevé le défi. Ses chausses étaient blanches. Le devant de sa culotte et de son pourpoint également. Le dos de ces derniers par contre, affichait la couleur de la nuit, de telle sorte que lorsque Albafica pivotait sur ses pieds, les différentes phases lunaires étaient représentées. Le pourpoint était à manches courtes, dessous il avait une chemise dont les manches argent luisaient, assorties aux petites étoiles cousues ça et là sur le tissu.
En levant les yeux, il aperçut le reflet de son Parrain qui affichait un visage bien contrarié.
- Vous ne pouvez pas l'ensorceler ou quelque chose comme ça ? demanda-t-il un peu désespéré.
- La magie fait beaucoup de choses, mais je n'ai pas le droit de l'utiliser pour jouer sur les sentiments.
Las, le jeune prince se laissa tomber sur son lit.
- Très bien. Continuons sur cette voie. Va lui réclamer des vêtements encore plus brillants, couleur de Soleil cette fois.
Albafica secoua la tête en chuchotant :
- Il me les donnera, comme les autres.
- On verra, Alba, on verra. Si ça se trouve, il va se lasser de tes caprices. Sinon, j'ai une autre idée pour après.
Il tourna ses yeux d'azur vers son parrain qui s'était assis sur le lit, à côté de lui. Ses sourcils se froncèrent :
- A quoi songez-vous exactement ?
Avec un sourire, il se pencha et lui murmura la réponse à l'oreille. Albafica ouvrit des grands yeux :
- Vous êtes fou ! C'est un énorme sacrifice que vous demandez !
- S'il faut en arriver là…
Luco de la Dryade disparut. Albafica s'assit lentement, mal à l'aise. Son parrain n'avait pas tort. Si lui-même était outré par cette suggestion, son père ne céderait probablement jamais. Il se leva et couru rejoindre Lugonis pour lui présenter sa dernière demande.
Le Roi se leva du trône en croisant les bras.
- Du Soleil ? Es-tu devenu coquet ?
- Euh…je…peut-être…
Lugonis soupira en secouant la tête :
- Tu auras ces vêtements ! promit-il en contournant son fils.
Le lendemain, Albafica sentit son cœur se serrer lorsque les vêtements étincelant d'or et de lumière lui furent présentés. Un habit somptueux brillant de mille éclats et dont les petits miroirs incrustés dans le tissu envoyaient des éclats de lumière dans toutes les directions.
« Vas-y maintenant, demande ce que j'ai dit. » murmura la voix de la Dryade, invisible, dans son dos.
La mort dans l'âme, le Prince revêtit ces habits et alla rejoindre son père dans sa chambre. Ce dernier ouvrit de grands yeux émerveillés.
- Que tu es beau ! Es-tu satisfait ?
- Oui.
- Alors c'est ta dernière demande ? Ou as-tu un dernier désir avant notre mariage ?
Albafica grimaça, aussi bien à l'idée de cette union que de ce qu'il allait demander.
- En fait… euh… j'aimerai aussi la peau de ce vieux Griffon qui s'ennuie tant dans les écuries.
- QUOI ?! hurla le Roi en s'avançant vers lui.
Le jeune Prince préféra reculer légèrement en priant pour que son père ne cède pas cette fois et souhaitant presque d'avoir le pouvoir d'inverser le temps pour ne surtout pas émettre cette requête qu'il regrettait déjà.
- Que voilà une bien étrange demande, Albafica, qui m'étonne de ta part ! fit sèchement Lugonis. Je suis certain que quelqu'un t'a suggéré cette monstrueuse idée ! Ton parrain, par exemple, il me méprise depuis des années !
Albafica baissa piteusement les yeux en se mordant les lèvres. Il n'avait jamais su la raison de la querelle entre les deux frères. Certaines rumeurs racontaient que Luco aurait dû avoir le trône, qu'il était l'ainé et que Lugonis le lui avait « volé ». D'autres murmuraient que le Roi avait banni son frère dans la Forêt, par crainte de ses étranges pouvoirs. Avec son refus d'épouser le Roi Lugonis, n'était-il pas en train de jeter encore plus d'huile sur le feu entre les deux frères ?
- Peu importe après tout ! s'exclama Lugonis en sortant de la salle à grands pas rageur. Je me fiche de ce qu'il pense ou fait ! Peu importe, si c'est là ton dernier désir, il sera satisfait ! Tu auras la peau de ce Griffon, ce soir même !
Pâle, Albafica tournait en rond dans sa chambre. Son père était furieux, à juste titre et pourtant il n'avait pas refusé la requête. Dans quel pétrin était-il fourré ? Il n'avait plus qu'à espérer qu'à la dernière minute Lugonis changerait d'avis. Entendant des bruits de pas dans le couloir, le jeune Prince se précipita vers son lit, rabattit les couvertures sur lui et fit semblant de dormir.
Le visage fermé, Lugonis entra dans la chambre de son fils, la peau du Griffon dans les mains. Il contourna le lit en regardant son cadet endormi. Le Roi posa son fardeau sur le lit et caressa d'un doigt léger le front d'albâtre du Prince en repoussant une mèche de cheveux bleuté. Il soupira, recula et sortit de la chambre.
Albafica ouvrit les yeux dès qu'il entendit la porte se fermer et les écarquilla en voyant le Griffon mort le fixer d'un air accusateur de ses prunelles sans vie. Ses plumes et son pelage avait perdu sa couleur d'or au profit d'un gris terne. Il sentit les larmes s'agglutiner dans ses yeux.
Pauvre Griffon…
Luco surgit du mur au même moment, sa longue rose en main. Tous deux se regardèrent, découragés.
- Je ne peux pas l'épouser, même après ça ! s'écria Albafica d'une voix étranglée. Les serviteurs racontent qu'il prépare déjà la cérémonie !
- Je suis au courant, acquiesça Luco.
Albafica s'assit dans son lit en repoussant en arrière ses longs cheveux.
Pendant un moment, il avait tout de même songé à accepter le mariage. Mais comment céder alors qu'à cause de lui le Griffon était mort ? Il ne pourrait pas côtoyer le Roi tous les jours avec cette culpabilité…
La Dryade croisa les bras sur son torse :
- Je crois que nous n'avons pas le choix. Tu dois t'enfuir.
- Il me retrouvera… C'est le Roi, il est déterminé.
Luco sourit :
- Alors, tu te déguiseras. Lève-toi.
Intrigué, Albafica quitta le lit. Son parrain tendit les bras et la peau du Griffon vola jusqu'à lui.
- Tu vas t'envelopper avec ça.
Le Prince se sentit verdir et déglutit :
- Mais…
- Tu veux que Lugonis te retrouve ?
Vaincu et n'ayant pas d'autres idées, le Prince laissa son parain installer la peau du Griffon sur son dos et rabattre la grosse tête sur la sienne. L'odeur qui en émanait lui donna le tournis.
Luco pointa sa rose vers le sol. Une malle apparue immédiatement :
- Dans cette cassette, tu pourras mettre les vêtements que tu souhaites et quelques bricoles comme tes peignes.
Il sourit d'un air encourageant en revenant vers lui :
- Et je vais te donner ma baguette aussi.
Albafica regarda la longue Rose que son parrain lui glissa dans les mains, touché d'avoir un souvenir de sa part.
- Mais… et vous ?
- J'en ai une autre à la maison.
Il lui donna ensuite quelques recommandations :
- Quand tu frapperas le sol avec cette baguette, ta malle apparaitra avec toutes tes affaires, quel que soit le lieu.
Albafica hocha la tête et suivit Luco des yeux lorsqu'il s'approcha de la cheminée. Il plongea les mains dans les cendres. Comprenant son idée, Albafica la rejoignit en soupirant et en songeant qu'il fallait jouer le jeu jusqu'au bout. Sans rien dire il laissa la Divinité de la Forêt lui salir les joues avec la cendre. Dans quelques minutes, il allait partir vers l'inconnu le plus total et cette idée l'angoissait beaucoup.
Que sera demain ? Et après demain ?
Luco posa une main sur son épaule et la pressa légèrement :
- Bien. Un équipage t'attendra dans l'allée et t'emportera au-delà des mers, en lieu sûr. Je n'ai plus qu'à te souhaiter bonne chance, Albafica…
Un sourire forcé illumina le visage du jeune prince qui ne souhaitait pas que son confident devine ses frayeurs de l'inconnu. Luco lui tapota la joue pour l'encourager et reprit brièvement sa Rose, le temps de rentrer chez lui. Lorsque la Dryade eut disparu, Albafica referma les doigts sur la longue tige.
Rapidement, il remplit son coffre avec ce qu'il estimait être nécessaire et le fit disparaitre. Il leva ensuite l'objet au-dessus de sa tête et se retrouva un instant plus tard dans l'allée du palais.
Comme promis, un carrosse l'attendait. Le cocher était invisible, mais la porte s'ouvrit d'elle-même, l'invitant à monter. Sans se poser de question, le Prince grimpa dans la cabine. Les chevaux se mirent aussitôt en route.
