Ils firent route durant de longues heures, jusqu'à la mer. Albafica fut invité à descendre et dû monter sur le dos d'un taureau blanc qui n'attendait que lui. Une fois le prince sur son dos, le noble animal entra dans l'eau salée avec son chargement et entreprit de traverser la Mer. D'abord un peu inquiet à l'idée de tomber de sa prodigieuse monture, le jeune Prince finit par se rassurer en songeant que jamais Luco ne tenterait de le noyer et il s'endormit.

Bien longtemps après, alors que le jour était levé depuis longtemps, Albafica ouvrit les yeux. Il réalisa que le Taureau n'était plus là et qu'il avait été déposé sur une plage déserte. Dissimulé sous sa peau de Griffon, il se redressa et se mit à marcher au hasard, pieds nus.

Albafica finit par trouver un petit chemin qu'il suivit jusqu'à des portes en bois qui s'ouvrirent sur un village. Il traversa ce dernier jusqu'à la maison la plus reculée, la plus dans l'ombre. Une femme aux cheveux noires le dévisagea en fronçant les sourcils :

- Entre, Peau de Griffon, je t'attendais.

Albafica suivit la femme et pénétra dans une chaumière relativement simple et petite. Un poulet, perché sur la table, le dévisageait. Un corbeau le toisait depuis le manteau de la cheminée.

- J'ai besoin d'un souillon pour laver les torchons, déclara la femme.

Intimidé, Albafica inclina la tête :

- Oui…

La femme le regarda :

- Appelle-moi Pandore ! Et ne m'appelle pas si tu n'as rien à me dire. Tu prendras ton service demain.

Pandore tourna autour de Albafica qui resta aussi imperturbable que possible malgré sa gêne d'être ainsi dévisagé.

- Tu es vraiment plus sale que je ne l'imaginais.

Si elle savait… songea le jeune Prince en retenant un soupir. Cette femme ne pouvait pas se douter qu'il avait pour père un Roi et pour ami une divinité des Bois. Au moins, il fallait reconnaitre que le plan de son parrain fonctionnait à merveille.

- Un souillon ne peut pas être propre, sinon ce n'est pas un souillon, ne put s'empêcher de faire remarquer le jeune homme.

- Tu résonnes trop pour un souillon ! répliqua sèchement la femme avant d'ajouter, tu nettoieras l'enclos des cochons !

- Bien, madame. Est-ce que je pourrais aller me reposer ? Mon long voyage m'a fatigué.

La femme lui désigna la porte :

- Il y a une hutte pour toi, derrière la ferme, dans la forêt.

Le jeune Prince ne se le fit pas répéter et sortit rapidement pour chercher son logis.

Une hutte ? Voilà qui allait le changer singulièrement du palais ! Lorsqu'il la trouva, il ne put retenir un léger rire. Si Lugonis pouvait voir ça… L'habitation à elle seule devait être plus petite que sa chambre au palais. Des poules se baladaient. Le sol était tapissé de foin et les meubles se résumaient à une table et un lit en bois très simple. Les carreaux de la fenêtre étaient cassés et il aperçut des oies surgir d'un coin pour se diriger vers la porte ouverte. Il fit apparaitre la rose magique dans sa main. Au bout de cinq minutes, il avait fait venir un lit douillet, une chaise, une bien plus jolie table, un miroir, un chandelier dont les bougies s'allumèrent toutes seules. Il termina en pointant sa baguette au sol. Sa malle apparut immédiatement et, comme promis, ses affaires étaient toutes là. Albafica posa sa rose magique et prit la chaise pour la mettre devant sa table. Il regarda dans le reflet du miroir, curieux de savoir ce qui se passait au palais. Il n'eut pas à attendre longtemps, bientôt son reflet fut remplacé et il vit clairement son père, furieux, marcher de long en large dans sa chambre.

- Le Prince est introuvable, annonça le 1er ministre.

- Fouillez partout ! ordonna le Roi.

- Mais nous l'avons fait ! répondit un des conseillers.

- Il dormait dans sa chambre la nuit dernière…

- Peut-être le prince a-t-il été enlevé par quelques Juliette de passage, marmonna le 1er ministre.

- N'importe quoi ! Envoyez cent messagers, mille mousquetaires, qu'on fouille chaque village, chaque verger, chaque pré ! Qu'on me ramène le Prince !


Albafica avait pris son service depuis quelques jours. Il serra les dents en se dirigeant vers le puits. Les villageois ne cessaient de lui lancer des insultes à la tête. Ils racontaient qu'il se cachait sous sa peau pour cacher une infirmité, parce qu'il était malade. Les rumeurs racontaient qu'un Prince allait passer au village, mais évidemment tous les habitants se donnaient le mot pour rire d'Albafica en déclarant que le Prince fuirait devant ce laideron, que ses plumes étaient dégoûtantes et qu'il fallait se tenir loin de lui parce qu'il puait à des kilomètres à la ronde. Les moqueries fusaient et le jeune homme abandonna ses seaux au milieu de la place pour se réfugier dans la forêt.

Il se sentait sur le point de craquer, malgré toute sa bonne volonté. Il avait rêvé de retirer sa peau de griffon et de dévoiler son identité aux autres, juste pour les faire taire ! Il avait aussi songé plusieurs fois à rentrer chez lui, à implorer le pardon de son père et à accepter le mariage. Peut-être finirait-il par l'aimer d'amour, avec le temps…

Combien de temps allait-il devoir supporter cette vie ? C'était parfois amusant de nourrir les poules, de jouer avec le chien de la ferme et de regarder les cochons se goinfrer quand leur auge était pleine. Mais allait-il devoir faire ça toute sa vie ? En quoi était-ce mieux que de vivre marié à son père qui lui avait tout donné ? Un père qui n'était même pas le sien puisqu'il était adopté, ce n'était donc pas si grave s'il l'épousait…

Il se donnait un délais. La venue du Prince serait une date butoir. Il était assez curieux de savoir à quoi ressemblait ce dernier. Après sa venue, il attendrait quelques jours et si son existence ne changeait pas… tant pis, il renterait chez lui.


La petite clairière avec la mare était devenue le coin préféré de Albafica. Il se refugiait souvent à cet endroit lorsqu'il avait fini ses corvées ou lorsque les insultes devenaient trop dures à supporter. Il se redressa en entendant soudain des sabots claquer sur le chemin sableux, non loin de lui. Avec précaution, il se faufila entre plusieurs buissons. Caché derrière un arbre, il écarquilla les yeux en voyant des cavaliers vêtus de blanc avancer en direction du village. La venue du Prince était attendue pour ce jour même.

- Est-ce encore loin, Monseigneur ?

- Non, nous arrivons.

Les yeux d'azur de Albafica se posèrent sur celui qui venait de parler. En tête du petit groupe, il se tenait bien droit sur sa scelle et ses habits trahissaient sa royauté. Il avait des yeux d'or et de longs cheveux d'un blanc immaculé. Il devait avoir le même âge que Albafica, à peu de choses près. Albafica sourit en reculant dans les fourrés. Il avait vu le Prince, comme il l'avait souhaité, mais il ne voulait pas retourner au village. Il ne supporterait pas de se faire humilier devant lui.


Assis à la grande table de banquet qui avait été dressé en son honneur, le Prince Minos ne prenait même pas la peine de jeter un coup d'œil sur les villageois qui essayaient de le distraire à renforts de musique et de danses. Il n'aimait se retrouver entouré d'autant de monde. Bien sûr, de par son statut, il était bien obligé de faire des apparitions publiques, mais il préférait de loin rester dans sa chambre, s'installer près de la cheminée et se plonger dans un bon livre. Minos finit par quitter sa chaise et adressa un geste de la main à son valet qui se levait déjà pour l'accompagner. Il voulait rester seul.

Minos marcha au hasard, jusqu'à gagner la forêt. Il se sentait déjà mieux ici, tout seul. Ses yeux se posèrent sur une rose. Pendant un instant, il fut tenté de la cueillir, tant elle était belle. Il se ravisa. S'il le faisait, la fleur finirait par faner dans un vase quelconque alors qu'ici, en pleine verdure, elle continuerait de s'épanouir. Le Prince tressaillit en ayant l'impression qu'elle souriait.

« Continue ton chemin…. »

Et en plus, il imaginait des voix !

Cependant, parce qu'il ne savait pas trop où aller, il continua effectivement. Au bout d'un moment, il s'arrêta, un peu étonné. Devant lui se dressait une misérable hutte mais malgré sa piteuse apparence, de rapides scintillements semblaient provenir des planches de bois pourries. Minos se dirigea vers la porte en se demandant ce qu'il trouverait derrière et se heurta à un mur invisible. De plus en plus intrigué, il fit le tour de la petite demeure, jusqu'à trouver une ouverture. Il regarda alors par la fenêtre et ce qu'il vit le laissa sans voix.

Assis à une table, il y avait un jeune homme en train de coincer des peignes d'ivoire dans sa chevelure d'un bleu clair brillant. Ses yeux d'azur pétillaient d'intelligence mais aussi d'une pointe de tristesse. Ses habits… jamais Minos n'en avait vu de pareil, ils avaient la Couleur du Temps.

Albafica vérifia si ses peignes tenaient bien en place. Il n'était pas mécontent de ne pas porter la peau de griffon et appréciait de ressortir de temps en temps ses vêtements. Il se leva de sa chaise et ouvrit son coffre pour en sortir sa lyre. Lorsque Albafica commença à l'accorder tout en jetant un coup d'œil machinal à son miroir et pendant un instant son cœur manqua un battement. Quelqu'un l'observait par le carreau sale, une tête à la chevelure d'un blanc magnifique. Il détourna les yeux et sourit, les joues rosies.

Minos, en ayant assez vu, et stupéfait comme jamais, recula. Il ne croyait pas aux anges, mais là il commençait à se demander s'il ne s'était pas trompé. Dans un état un peu second, le Prince Minos rebroussa chemin. Il s'arrêta malgré lui devant une fille aux cheveux noires et s'entendit demander :

- Qui est le prince qui vit caché dans la forêt ?

La fille éclata de rire :

- Un Prince ?! C'est un souillon ! A cause de la peau qui lui grimpe sur le dos, on l'appelle Peau de Griffon.

Minos haussa les sourcils. Il n'avait vu aucune peau ! Et de Griffon ? C'était l'emblème de son palais ! Était-ce un signe des Dieux que ce garçon à la beauté époustouflante ait apparemment un lien avec ce noble animal de légende ?

Au radar, Minos retourna au banquet. Ses accompagnateurs remarquèrent bien son étrange expression, leur Prince affichait tout le temps un air totalement neutre, dans le meilleur des cas, quand il n'était pas renfrogné. Sans leur dire un mot, il grimpa sur son cheval, annonçant le départ.

Au petit galop, les cavaliers retournèrent au palais. Ravi d'être rentré, Minos se précipita vers sa chambre et se laissa tomber sur son lit avec un livre. Mais il n'eut pas le temps d'en lire la 1ère page, sa mère le rejoignit. Distraitement, il l'entendit lui dire qu'elle était heureuse qu'il soit rentré aujourd'hui et non le lendemain comme prévu. La Reine Europe remarqua bien que son fils ne lui accordait qu'une vague attention, son regard devenait rêveur, il fixait le vide avec un très léger sourire. L'annonce d'un bal donné en son honneur ne lui arracha aucune réaction. Cependant, il grimaça légèrement lorsqu'elle annonça qu'elle espérait qu'il trouverait une jeune fille à épouser lors de cet évènement.