Yo! Le nouveau chapitre est enfin là. Je ne vous raconte plus ce qui m'est arrivé pour que ça ait mis autant de temps, vous allez finir par croire que je me paye votre tête même si je n'ai dit que la vérité dans les notes précédant les chapitres antérieurs. Sachez juste que ça a rendu tout très difficile, car ne pas avoir pu écrire pendant longtemps m'a, malgré mes idées nombreuses pour cette histoire, donné le syndrome de la page blanche. Je ne suis pas satisfait de ce chapitre, mais je ne pouvais pas vous faire attendre encore plus longtemps et je ne me sentais de toute façon plus capable d'en produire un meilleur pour cette partie-là de l'histoire. J'espère qu'il ne vous décevra cependant pas. Et c'est officiel, le prochain chapitre sera le dernier se passant au foyer, et je commence à l'écrire ce week-end. J'ai fini les cours pour le restant de mes jours et suis dorénavant en stage, ce qui me laisse enfin de nouveau un peu de temps pour moi le soir et les week-ends; donc n'abandonnez pas l'idée de voir la fin de cette fic avant 2020, haha.
Encore un énorme merci aux gens qui ont mis cette histoire en alerte et l'ont commentée durant ce hiatus !
L'univers Harry Potter appartient à J.K. Rowling. Mathieu Sommet et Antoine Daniel sont des personnes réelles et ont droit sur eux-mêmes ainsi que les éléments non-fictifs leur étant liés que je pourrais ou non inclure dans ces écrits plus tard — je leur ai inventé des parents selon mon imagination, donc on peut dire que ce sont des OC qui m'appartiennent en revanche.
Chapitre 5:
Vie ordinaire
Esther Dawkins voyait son foyer, le Dawkins' Home for Children, comme une grande maison où chaque enfant était encouragé à considérer ses camarades d'infortune — bien qu'elle ne l'aurait jamais formulé ainsi, même en se parlant à elle-même — comme des frères et soeurs de coeur. Son but était avant tout que, tout le temps de leur séjour, aucun d'entre eux ne se sentent seuls, isolés, et surtout qu'ils n'aient pas l'impression que personne ne se souciait d'eux, ou qu'ils étaient une sorte de pestiférés car ils n'avaient plus de parents. En cela, l'ancienne psychologue estimait avoir un certain succès, et les enfants finissaient par la quitter pour une nouvelle famille en étant en pleine possession de leur capacité à socialiser et à s'ouvrir aux autres. Son travail était souvent salué, même si elle accueillait tout compliment avec modestie, son objectif n'étant pas de se faire bien voir, mais simplement de faire quelque chose de bien pour son prochain. Pourtant, une ombre venait ternir ce tableau, et cette ombre avait pris la forme du triste parcours du premier enfant qu'elle avait jamais accueilli. S'asseyant dans la chaise de bureau rembourrée dans laquelle elle affectionnait de se laisser aller vers l'arrière de temps à autre pour se délasser après avoir rempli de la paperasse particulièrement astreignante, l'humble bonne samaritaine laissa son regard glisser vers la fenêtre contre laquelle la pluie londonienne battait et conjura devant ses yeux les souvenirs des déconvenues de son tout premier protégé.
Peu après qu'elle l'eut ramené avec elle au foyer alors encore vide et une fois qu'elle eût mis le garçonnet frigorifié à l'abri de la chaleur réconfortante de couvertures encore neuves dans un des dortoirs, qu'elle comptait sans doute attribuer aux garçons plus tard, Esther avait vérifié sa température et pris son pouls puis, rassurée par son apparente bonne santé, avait fait la seule chose sensée à faire: elle avait joint les autorités et leur avait signalé sa découverte. Le temps de passer cet appel puis de revenir jeter à oeil à comment se portait l'enfant, celui-ci s'était réveillé et se tenait assis dans le lit, regardant autour de lui avec un air étrangement rêveur, là où la quarantenaire s'attendait à voir de la panique.
Lorsqu'il remarqua qu'elle était là, il ne réagit pas, la fixant; pas comme un être vivant vers lequel notre regard se perd alors que l'on réfléchit, mais comme on fixe un écran ou un quelconque objet dans l'attente qu'il fasse quelque chose, lorsqu'on le découvre pour la première fois. Si le chat qui l'avait menée à lui avait été une curieuse créature, le garçonnet ne déméritait en rien dans le domaine au premier abord, toutefois, en tant que psychologue, elle avait vu passer plus d'un cas particulier, et cela ne la rebutait aucunement — d'ailleurs, cela n'aurait dû rebuter personne, mais les gens prenaient rarement le temps d'essayer de comprendre ce qui ne leur ressemble pas. S'approchant du lit, elle commença à lui parler d'une voix douce, espérant lui montrer qu'il n'avait rien à craindre.
"Salut, toi. Je m'appelle Esther. Et toi ?"
Ces mots semblèrent soudainement sortir le petit blondin de son état proche de la transe. La quadragénaire eut presque l'impression de voir le bleu de ses yeux se raviver, tandis que ses pupilles se contractèrent sans qu'il y ait eu un changement de luminosité — ce qui dénotait, d'après plusieurs études, une émotion négative. Le jeune esseulé jeta des regards confus dans tous les coins de la pièce, puis lui répondit d'une voix chevrotante dans laquelle elle crut discerner, l'espace d'un instant, un léger accent étranger.
"M-Matthew… Je crois. C'est où ici ? Qu'est-ce que je fais là ?"
L'enfant fit mine de se lever, mais Esther, avec le plus de douceur possible, apposa sa main sur son épaule pour le maintenir à sa place.
"Ne t'agite pas. Je t'ai trouvé dehors, dans le froid, endormi. Tu pourrais me dire comment tu es arrivé là ?" l'interrogea-t-elle.
L'enfant acquiesça en se laissant retomber dans le lit. Plusieurs émotions passèrent sur son visage. De la confusion qui y régnait depuis qu'ils avaient commencé à discuter, il passa à la réflexion, les sourcils froncés d'une façon très enfantine. Puis ses yeux s'écarquillèrent tandis qu'il semblait brutalement réaliser quelque chose. Lentement, son regard azuré, qu'il planta dans celui grisâtre de la quarantenaire, s'embua de larmes. D'une petite voix, le blondinet échappa la réponse semblable à un gémissement plaintif.
"Je sais plus rien…"
Puis il fondit en larmes. Toujours lentement et avec précaution, Esther l'étreignit pour le consoler, compatissante. Qu'un enfant souffre d'amnésie était une chose extrêmement rare et ne pouvait, dans son esprit de psychologue, ne signifier que deux choses: soit cet enfant avait subi un grand traumatisme, physique ou psychologique, voire les deux; soit il souffrait d'une maladie psychiatrique. Sa personnalité la faisait compatir et éprouver de la peine pour la tristesse de l'enfant, mais son esprit scientifique — car la psychologie restait une science, même si humaine — se demanda immédiatement si elle pourrait résoudre son problème ou s'il allait être nécessaire d'adresser ce cas à l'un de ses confrères pédopsychiatres.
S'extrayant un instant du film que jouait sa conscience, Esther prit une gorgée de thé de sa tasse qui avait commencé à tiédir car elle avait été trop absorbée par ses tâches administratives pour songer à le siroter. Elle apprécia un court instant le goût de la bergamote sur sa langue, déglutit, et, la tasse entre ses mains portant déjà les signes de l'âge, en soupirant, se remémora la suite des événements.
Après avoir pleuré tout son saoul, Matthew s'était rendormi, laissant sa bienfaitrice attendre en silence la police. Il y eut ensuite beaucoup d'interrogations, de recherches et de rendez-vous médicaux. Personne ne parvint à identifier le petit blondinet à l'air perdu. La quadragénaire confia même à toute personne liée à l'enquête sa suspicion selon laquelle son petit protégé était peut-être issue d'une famille pluriculturelle, mais en vain. S'il en ressortit que le garçonnet était, pour son âge, aussi bilingue que faire se pouvait entre l'anglais et le français, les pistes ouvertes par cette découverte ne menèrent qu'à des culs-de-sac. Aucune famille de ressortissants français ou comportant au moins un parent français sur tout le territoire n'avait signalé la disparition d'un petit garçon correspondant à sa signalisation, et leurs collègues outre-Manche n'eurent rien de plus à leur apprendre. Après plusieurs mois de vaines investigations durant lesquels Matthew finit par s'attacher à la dame rousse et à s'habituer à la vie au foyer, qu'il occupa seul en compagnie de cette dernière pendant un très court moment, le dossier fût classé sans suite et le mystérieux mais enjoué blondin définitivement confié aux bons soins d'Esther Dawkins.
Détournant son regard de la fenêtre, elle le laissa glisser sur une photo du petit et d'elle-même devant le foyer, la veille de l'arrivée du premier enfant en dehors de Matthew. Elle était alors encore loin d'imaginer qu'il allait lui causer tant de soucis. Lorsqu'il était encore seul avec elle, le garçonnet, en dehors de son amnésie qui ne lui avait laissé comme souvenirs de sa vie avant d'être avec elle que son prénom, lui avait toujours semblé être un enfant des plus normaux et sains, mais les ennuis ne tardèrent pas à arriver.
Bientôt, le petit blond se renferma. Les enfants, cruels entre eux malgré tous les efforts de leur responsable, l'exclurent de tout. Ils se mirent à dire qu'il était bizarre. Que la nuit, il parlait dans son sommeil avec des voix étranges. Ils le chahutaient avec n'importe quel prétexte, et après quelques temps, il finit par se défendre et devint prompt à la bagarre. Esther finit par être elle-même témoin de ses sautes d'humeur et de ses comportements étranges, même si certains échos qui lui étaient parvenus relevaient purement de la fiction, et alors que Matthew avait déjà atteint l'âge de sept ans, son diagnostic psychiatrique évolua d'une simple amnésie causée par l'apparente perte de sa famille quelle et où qu'elle fût au dépistage des premiers signes d'une schizophrénie infantile pour laquelle on commença immédiatement à le médicamenter et à l'ausculter très régulièrement. Les séances avec le psychiatre et avec elle-même — bien que ces dernières fussent moins officielles car elle avait cessé d'exercer en tant que psychologue — combinées aux divers traitements permirent d'endiguer le mal, mais les conséquences étaient déjà là.
Depuis ce temps-là, Matthew n'avait plus jamais été l'enfant qu'elle avait connu au départ. Il parlait peu et ne se mêlait pas aux autres, même s'il continuait à se livrer à des activités seul dans son coin et savait même se montrer poli et serviable, preuve que son trouble n'empirait pas. En classe, il devint un élève moyen et discret, alors qu'elle le savait capable de bien plus — pas à cause d'une sorte d'ego maternel, mais car ses tests l'avaient clairement démontré — mais elle fut plusieurs fois contactée par l'école car il s'était battu ou ne s'était pas présenté en cours. Qu'un enfant encore si jeune lui file ainsi entre les doigts pour aller vagabonder avait également valu à la quadragénaire plusieurs visites de la police et avait mis en péril non seulement son droit à continuer de s'occuper de Matthew, mais aussi à conserver son foyer tout court.
Elle n'en voulait cependant pas au garçon, car s'il n'était pas facile à gérer, il restait un bon enfant malgré son début de vie déjà difficile, et elle persistait à l'aider du mieux qu'elle le pouvait à se diriger vers un avenir plus lumineux. Cela faisait maintenant quatre ans qu'il n'y avait plus eu de gros accidents, et son protégé continuait sans trop de vagues sa scolarité au Collège Français Bilingue de Londres — après avoir frôlé l'expulsion plus d'une fois —, car, persuadée de son potentiel et déterminée à ne pas laisser cette culture qu'il semblait avoir être gâchée et disparaître, elle avait toujours et depuis le départ encouragé sa pratique de la langue de Molière. Par ailleurs, ils avaient eu au départ l'espoir qu'utiliser le français ferait peut-être ressurgir des souvenirs chez l'enfant, mais, après quelques temps, il leur parut clair que cela n'arriverait pas — du moins pas de cette façon. La quarantenaire avait d'abord hésité à l'envoyer là-bas, car tous ses autres pensionnaires étudiaient à la Bexley Grammar School, ce qui une fois de plus faisait de lui un cas à part, mais elle finit par l'y envoyer, et le concerné lui avait même exprimé par la suite son assentiment exactement pour cette raison. Matthew lui avait bien fait comprendre, sans exactement le formuler directement, que s'il était prêt à faire des efforts pour ne pas s'isoler de son environnement et des gens le peuplant, mais qu'il ne fallait pas le forcer à apprécier la compagnie de certains, comme par exemple les autres enfants du foyer avec lesquels il s'entendait difficilement, et que le laisser choisir lui-même serait sans doute plus bénéfique.
Et c'était pour la même raison que, ce soir, ils allaient passer un petit moment rien que tous les deux. Se levant de sa chaise en déposant sa tasse désormais vide sur une soucoupe blanche elle-même posée sur son bureau chargé de classeurs et autres documents mais rangé et organisé de façon très symétrique, Esther ouvrit un petit tiroir d'où elle extraya un paquet cadeau rectangulaire bleu décoré d'un fin ruban argenté. Ce n'était pas grand-chose, mais elle faisait toujours un petit cadeau à "ses enfants" pour leur anniversaire. Elle espérait qu'elle avait bien choisi celui de cette année, car connaître les goûts de Matthew n'avait pas été une affaire facile. Le remettant en place dans le tiroir qu'elle referma, elle se dirigea ensuite vers le portemanteau planté derrière la porte de son bureau et enfila un long trench-coat couleur daim et l'écharpe qu'elle portait déjà le jour où elle avait découvert le blondin endormi dans le froid, il y avait maintenant près de sept ans. Récupérant également un parapluie noir appuyé contre le mur, elle quitta la pièce en fermant à clé derrière elle. Il fallait qu'elle passe à la pâtisserie avant son retour.
Fidèle aux clichés qui circulaient depuis bien longtemps sur le climat de l'archipel britannique, la pluie continuait à s'abattre sur Londres en ce morne jeudi 23 septembre 1999 alors que, perdu dans le flux des passants qui rentraient chez eux après une journée de travail, allaient faire des courses ou d'autres choses de la sorte, un jeune garçon à l'expression facile stoïque et encapuchonné émergeait d'une bouche du métro londonien dénommée Archway. Partout autour de lui, les gens se précipitaient vers les divers cafés aux devantures vertes ou rouges qui ponctuaient la rue, des adolescents et des pré-adolescents costumés comme la plupart des jeunes Britanniques scolarisés courraient vers des voitures garées aux rares places disponibles conduites par des parents tantôt souriants, tantôt renfrognés, mais lui marchait à pas mesuré sous la pluie, peu enthousiasmé par la perspective de retourner chez lui et indifférent au fait que ses vêtements prenaient peu à peu l'eau. Contrairement à la majorité des autres établissements scolaires de Londres, son collège ne forçait pas ses élèves à porter un uniforme qui se devait d'être impeccable toute la semaine et duquel il fallait prendre soin.
Chez lui, c'était un foyer pour enfants sans famille — le Dawkins' Home for Children. Et s'il n'avait pas envie d'y rentrer, ce n'était pas de la faute de la dame qui l'avait recueilli, Esther. Il l'avait toujours bien aimée, et elle l'avait toujours bien traité. Même le foyer en lui-même n'était pas si mal; il était spacieux, cosy, mais il ne parvenait plus à s'y sentir à l'aise. Les autres enfants étaient sans cesse en train soit de l'asticoter et de le gratifier de leur mépris moqueur, soit de le regarder avec gêne, dégoût ou peur et de le fuir. Et les années qui passaient n'arrangeaient malheureusement rien. Si plusieurs de ses oppresseurs avaient finalement été placés dans une nouvelle famille après un temps plus ou moins long, ils se chargeaient toujours avec assiduité de partager leur expérience avec les nouveaux venus, et cela incluait "tout ce qu'il y avait à savoir sur le froggie dérangé dont personne ne voulait." Car en effet, aucune famille n'avait jamais voulu le récupérer. Pour des raisons légales, les quelques intéressés qui étaient passés outre les apparences et les aprioris avaient finalement eu un changement de coeur lorsqu'Esther leur avait fait part de ses troubles du comportement. Ainsi, puisqu'on ne l'avait pas adopté et que sa généalogie n'avait jamais pu être retracée, se nommait-il Matthew Dawkins. Mais il ne le vivait pas mal. Il avait toujours été effrayé par la perspective d'être arraché à Esther, qu'il voyait comme sa seule mère adoptive possible après ces presque sept années.
Le foyer n'était pas très loin de la station de métro même à pied, mais le jeune garçon ne partit pas dans sa direction. À la place, après environ deux minutes à marcher, il s'engagea dans un petit commerce dont la façade consistait en une vitrine surplombée par des néons bleus et sur laquelle on pouvait lire en grandes lettres capitales bleues entourées de jaune "CYBERCAFÉ". En effet, depuis qu'il avait commencé à recevoir de l'argent de poche, il y avait déjà deux ans, Matthew gérait son budget afin de le dépenser principalement à deux endroits: la bibliothèque et le cyber-café. Il n'avait que très peu de livres lui appartenant vraiment, et c'était peut-être mieux ainsi, car s'il avait le malheur de ne pas mettre ses affaires à l'abri, on lui jouait souvent de mauvais tours, et parfois, elles ne réapparaissaient pas ou étaient trop abîmées quand Esther trouvait le coupable et le forçait à restituer le butin de son crime.
Si Matthew aimait autant les livres et dépensait une bonne partie de son budget pour sa carte de bibliothèque, c'était parce qu'ils lui permettaient de s'évader, de quitter sa vie d'orphelin atteint d'une maladie mentale et constamment ramené à la réalité de sa condition par les autres. Il était particulièrement friand de fantasy; d'histoires de sorciers, de dragons et de chevaliers. Son autre grande passion, c'était Internet. Au début, il se servait de l'ordinateur de la bibliothèque pour apprendre à connaître la "super autoroute de l'information," comme les gens avaient pris l'habitude de l'appeler, mais il constata très vite que sa navigation était bridée par le système de l'établissement. Il avait donc commencé à également payer l'abonnement à un cyber-café se situant sur sa route, comme il l'avait découvert en rentrant de l'école un jour, il y avait déjà un moment.
Au début, avant d'entrer en sixième — car le Collègue Français fonctionnait sur le principe du système scolaire tel qu'on le trouvait en France —, le blondin au regard azuré prétendait qu'il restait à l'étude pour finir ses devoirs ou à la bibliothèque pour ne pas éveiller l'inquiétude de sa bienfaitrice, mais, durant les dernières vacances d'été, il lui avait annoncé qu'il appréciait beaucoup l'usage de l'outil informatique et l'avait persuadée de son aptitude à ne pas faire de bêtises avec même sans la supervision d'un adulte. Il participait ainsi à de nombreux forums de discussion, effectuait des recherches sur tout ce qui éveillait sa curiosité, lisait beaucoup, et avait même la chance d'avoir à sa disposition, installés sur les ordinateurs du café à l'occasion d'événements vidéoludiques entre joueurs compétitifs, divers jeux vidéo qu'il prit rapidement en main et qui lui donnèrent envie d'en connaître d'autres; et c'était ainsi souvent en salle d'arcade que le reste de son argent de poche disparaissait lorsqu'il pouvait se le permettre.
Saluant d'un geste de tête un jeune rouquin aux cheveux bouclés, ses lunettes ovales au bord du nez, qui devait à peine être majeur et tenait la caisse de l'enseigne nonchalamment renfoncé dans son siège en lisant un comics de Batman, Matthew s'installa à un poste libre et, par chance, déjà démarré, et se connecta sur un site de jeux en ligne qui consistait à gérer une civilisation composée d'elfes à travers des guerres, des pactes commerciaux et des avancées technologiques et magiques. Fixant l'écran, le garçon se massa les tempes en fronçant les sourcils. Il avait eu mal à la tête toute la journée, et s'asseoir devant un ordinateur n'était peut-être pas la meilleure idée pour y remédier, mais il se disait que cela venait peut-être juste du fait que la signification de la journée en question ne lui plaisait pas beaucoup.
Alors que la page chargeait, une fenêtre pop-up s'ouvrit. En son centre, un texte en majuscules clignotait:
"JOYEUX ANNIVERSAIRE !"
Environ trois heures plus tard, alors que la nuit était tombée, Matthew arriva au foyer. Passant le portail en fer forgé peint en vert qui émit son petit grincement caractéristique, le blondin se dirigea sans conviction vers la porte d'entrée, sachant déjà ce qui l'attendait derrière. Et il avait bien sûr entièrement raison — après tout, ce n'était pas la première fois.
Dès qu'il eut franchi le seuil, ses iris bleutés rencontrèrent le regard tendant plus vers l'acier de par la désapprobation d'Esther. Les sourcils froncés, cette dernière secoua la tête d'un air exaspéré, puis ses rides d'expression disparurent alors que les traits de son visage s'adoucissaient.
"Matthew… Même le jour de ton anniversaire, maintenant ?" demanda-t-elle sur un ton incrédule.
Le concerné baissa les yeux et passa la main derrière sa tête, prenant un air contrit.
"Je me suis arrêté au cyber-café pour m'abriter de la pluie, et je n'ai pas vu le temps passer…" mentit-il seulement à moitié en réponse.
La quarantenaire eut un petit sourire en coin, toujours un peu exaspérée. Elle savait très bien qu'il ne feignait cette expression chagrinée que pour lui faire plaisir. Elle avait l'habitude à présent.
"Essaye de ne plus rentrer aussi tard à l'avenir. Si les autres remarquent que je laisse passer quand il s'agit de toi, bientôt plus personne ne m'écoutera dans cette maison. Allez, suis-moi," lui intima gentiment l'ancienne psychologue.
Le petit Français s'exécuta et lui emboîta le pas jusqu'à son bureau situé au premier étage. Tandis qu'elle refermait la porte derrière lui, il remarqua deux parts de gâteau au chocolat déposées côte à côte sur des petites assiettes sur son bureau. Lui tapotant légèrement sur l'épaule pour qu'il se retourne, le blondin vit Esther extraire d'une large poche de son fin gilet d'intérieur un paquet qu'elle lui tendit en souriant, et dans ses yeux, il n'y avait plus que la douceur et la chaleur dont elle avait toujours fait preuve envers lui. Il lui adressa un grand sourire — quelque chose qu'elle était la seule à pouvoir voir depuis le jour où elle l'avait trouvé — et se saisit avec entrain et curiosité du présent qu'il déballa avec avidité. En cet instant, il ressemblait à n'importe quel enfant de onze ans; insouciant et heureux de vivre.
Peu à peu, l'enveloppe décorée révéla sa surprise. L'image d'un grand homme à l'air très âgé et affublé d'un chapeau pointu et d'une robe ample grise tenant de ses deux mains un bâton à l'aspect robuste dont l'extrémité supérieure était illuminée.
"Le deuxième tome du Seigneur des Anneaux ! Tu t'es souvenue !" s'exclama Matthew en prenant place sur un siège en face du bureau et en ouvrant directement le livre pour commencer à le dévorer.
"Joyeux anniversaire," se contenta de répondre la quarantenaire en allumant une petite lampe de bureau puis une lampe sur pied posée dans un coin près de la fenêtre avant d'éteindre le luminaire, remplaçant sa lumière artificielle très impersonnelle pour une ambiance plus tamisée et cosy. Leur versant à tous les deux une tasse de thé qu'elle déposa près de leurs parts de gâteau, elle tira son siège plus près du sien et écarta lentement le livre de son protégé avec un petit sourire malicieux.
"Ne le dévore pas tout de suite. Tiens, dévore le gâteau, plutôt."
À regret, le garçon se départit de son nouveau divertissement. Alors qu'il allait se saisir de son assiette, un nouvel élancement se fit ressentir derrière ses yeux et il grimaça en les fermant.
"Ça ne va pas, Matthew ?" lui demanda Esther en abaissant sa tasse dont elle était sur le point de prendre une gorgée, l'air inquiet.
"J'ai eu mal au crâne toute la journée," répondit-il en reprenant très rapidement une contenance, comme il le faisait toujours, ce qui lui donnait de façon perturbante l'air d'un adulte dans un corps d'enfant.
"Et marcher sous la pluie n'a pas dû arranger ton cas. Tu vas encore tomber malade. Quand tu auras fini ton gâteau et ton thé, direct au lit. Ton cadeau existera encore demain !"
Le dortoir des garçons, situé au dernier étage du foyer, était déjà silencieux à cette heure de la nuit. L'on y entendait plus que le bruit irrégulier — contrairement à la croyance populaire qui la voulait régulière — de la respiration des endormis. La pièce disposait de trois lits superposés à l'aspect rustique, soit six lits en tout, et cinq étaient occupés. L'unique occupant de celui se trouvant le plus au fond de la chambre, accolé au mur à côté d'une fenêtre de taille moyenne, était un jeune garçon blond aux yeux d'azur dont le regard fixé vers la lune qui inondait ses couvertures de ses rayons à travers le verre semblait en réalité perdu dans un endroit bien plus lointain encore. Il avait tracé son chemin vers son lit uniquement à l'aide de cette lueur pâle, car malgré l'injonction d'Esther, cette dernière n'avait plus fait attention au temps une fois qu'il eut commencé à lui expliquer en quoi consistait l'histoire de la saga à laquelle appartenait le livre qu'elle lui avait offert, et ainsi il s'était couché près d'une heure après le couvre-feu; privilège qu'on ne manquerait sans doute pas de lui faire payer.
Au moment de lui souhaiter une bonne nuit, sa bienfaitrice lui avait déposé un baiser sur le front, puis avait ébouriffé ses cheveux en lui souhaitant encore une fois un bon anniversaire. Il avait onze ans.
La belle affaire.
Matthew savait très bien qu'elle le voyait se diriger vers une vie palpitante et que chaque anniversaire leur rapprochait un peu plus, mais pour lui, il ne s'était agi là que d'un jour ordinaire de plus dans sa vie d'orphelin malade. Lentement, ses paupières se fermèrent. Rien de spécial ne s'était passé à cet anniversaire, et rien ne se passerait au suivant, ni à celui d'après. Sa respiration se fit plus sourde. Avec un dernier léger soupir, le blondin sombra dans le sommeil.
À présent, sa poitrine se soulevait et s'abaissait doucement. Les traits de son visage avaient regagné l'apparente candeur de l'enfance. Peu à peu, les rayons de la lune se déplacèrent, dissimulant de plus en plus son corps dans l'obscurité, qui finit par l'engloutir.
Avec un halètement brusque, il ouvrit les yeux, et dans le noir luisirent deux points mauves, qui s'éteignirent tout aussi subitement.
Et la nuit suivit son cours.
