Ses parents suspendent leurs effusions et se tournent vers lui.

« Il est tard, tu devrais dormir maintenant, tente Tony.

— Ah non ! Je ne sais toujours pas comment vous êtes tombés amoureux ! Vous ne pouvez pas me laisser sur cette fin ! », fait-il en croisant de nouveau les bras sur son torse. Le retour de Pépé, pense Tony.

« Après avoir été démasqué, j'ai décidé de revenir à la Tour, fait Loki avec un sourire gourmand.

— Traduisez : cet imbécile n'avait plus assez de magie pour ouvrir un portail jusqu'à Álfheim, ironise Tony.

— J'ai paré au plus pressé, répond le dieu sans se troubler. Maintenir le Père de tout dans le sommeil d'Odin pendant tout ce temps m'a obligé à entamer durablement mon potentiel magique. Et comme le Bifröst était ouvert jusqu'à Midgard, j'en ai profité pour-

— Te mettre hors de portée de la hache de Volstagg, le coupe le milliardaire.

— Venir te rejoindre, mon bel Anthony, corrige Loki.

— Se cacher, le temps de recharger ses batteries magiques, rectifie Tony en se tournant vers son fils.

— Comment as-tu réagi, papa ? Tu n'as pas eu peur qu'il vienne t'achever ?

— Oh non, ton papa était trop préoccupé à noyer son chagrin dans l'alcool pour seulement penser à s'éloigner des fenêtres, répond Loki à la place de Tony.

— Ton chagrin, papa ? demande Einar, clairement perplexe.

— Mademoiselle Potts venait de le plaquer, le renseigne son père.

— Elle ne m'a pas plaqué ! Nous nous sommes quittés, d'un commun accord et-

— Elle t'a quitté parce que tu refusais d'admettre que tu souffrais de stress post-traumatique, assène impitoyablement Loki. Tu refusais de te faire aider, quitte à la perdre, termine-t-il d'un ton radouci.

— Parce que je n'avais pas besoin d'aide, grommelle Tony.

— Tu avais besoin de mon aide, mon amour. C'est pour cela que je suis revenu.

— Le pire, c'est qu'il y croit, glisse Tony à son fils. En fait, il a débarqué à la Tour, suivi de près par Sif et les Trois Guerriers, alors que je travaillais sur-

— Alors qu'il cuvait sa vodka, affalé sur le bar, souffle doucement le Jötun.

— Je travaillais donc, reprend le génie, quand je vois Reindeer Games marcher droit sur moi.

— Cela lui a coupé toute envie de boire. Enfin, provisoirement.

— Je le croyais mort et il était là, devant moi. Même petit sourire suffisant, même coiffure, mêmes vêtements... vous n'avez donc aucun sens de la mode à Asgard ?

— Il bavait littéralement devant moi, sourit Loki à Einar.

— J'ai cru rêver quand il m'a demandé poliment s'il pouvait toujours avoir ce verre que je lui avais proposé des mois auparavant, poursuit le milliardaire en ignorant les remarques du dieu du Chaos.

— Tu le lui as offert, papa ?

— Au point ou j'en étais... fait Tony en haussant les épaules. Je n'étais pas sûr que tout ceci était bien réel, alors qu'avais-je à perdre ? Je lui ai servi son verre et je l'ai écouté. Mais j'ai tout de même passé mes bracelets, au cas où.

— Mon pauvre amour, tu étais tellement persuadé que je n'étais qu'une illusion suscitée par les brumes de l'ivresse... cela a été difficile de te faire comprendre que des guerriers asgardiens furieux et lourdement armés allaient bientôt débarquer dans ton salon.

— Ce qu'ils n'ont pas tardé à faire, en effet, grimace Tony. Sif leur avait expliqué l'imposture de ton père et ils étaient vraiment décidés à lui régler son compte, une bonne fois pour toutes.

— Mais ton papa a pris ma défense, sourit gentiment Loki. Mon héros, sans peur et sans reproche...

— Je n'aime pas qu'on vienne me menacer, et sous mon propre toit, en plus ! Pour qui se prenaient-ils ?! « Midgardien, remettez-nous le traître Laufeyson ou vous serez également jugé pour trahison envers le Père de tout... Homme de Fer, tout ceci ne vous concerne pas, Asgard n'est pas en conflit avec votre monde, restez en dehors de ce que vous ne pouvez comprendre, bla bla bla... »

— Tout ce qu'il fallait dire à ton papa, pouffe le dieu, l'air ravi.

— Qu'est-ce que tu as fait, papa ? Volstagg a beau avoir le QI d'un bulot, il est drôlement impressionnant... »

Tony sourit avec fierté.

« Depuis le premier passage de Rodolphe, j'avais apporté de petites améliorations à la sécurité de la Tour. Comme disait mon vieux, la paix, c'est en avoir une plus grosse que le voisin. Alors, quand les Zinzins de l'Espace ont commencé à se montrer menaçants, j'ai demandé à Jarvis de les mettre en joue. Avec ma plus grosse. Avec mes plus grosses.

— Si tu avais pu voir ça, Einar, tu aurais été fier de ton papa, glousse Loki. Au premier tir de semonce, la barbiche de Fandral a roussi et Volstagg s'est retrouvé cul par-dessus tête. Du coup, Hogun et Sif ont préféré faire preuve de... circonspection vis-à-vis de l'homme de fer.

— Pendant que ton père buvait du petit-lait, en même temps que son verre, précise ledit Iron Man.

— J'avoue que tu m'as impressionné. Une nouvelle fois, mon aimé », sourit le fils de Laufey. Tony espère qu'il ne rougit pas trop sous le compliment de son amant. Il se décide à continuer, avant de se mettre à bafouiller.

« Je leur ai dit que, étant donné qu'Asgard n'avait pas été en mesure de retenir Loki et de lui faire purger la peine à laquelle il avait été condamné, leur prisonnier passait désormais sous ma responsabilité, en attendant que Midgard rende sa décision, énonce dignement Tony.

— Tu avais l'autorité pour le faire, papa ? demande Einar avec perplexité.

— Évidemment non, ricane Loki. Mais il était convaincant. Et Jarvis encore plus. La deuxième salve a persuadé nos amis de retourner d'où ils venaient pour en discuter avec le Père de tout.

— Ce qui me surprend, père, c'est que le Père de tout n'ait jamais cherché par la suite à réclamer votre tête, s'étonne l'enfant.

— Disons que j'avais pris quelques... assurances pendant que j'occupais le trône d'Asgard, sourit Loki. J'ai fait publier un édit royal par lequel, en raison de son héroïsme face aux Elfes noirs, Loki était définitivement absous de ses crimes passés et recouvrait, à titre posthume, tous ses titres et domaines.

— Et une fois réveillé, Odin n'a pas dénoncé cet édit ?

— Einar, je crois qu'il est grand temps que je te donne des cours de politique, soupire son père avec consternation mais une étincelle amusée danse au fond de ses prunelles. Si le Père de tout avait dénoncé mon édit, son édit, il reconnaissait devant les Neuf Royaumes qu'un Jötunn - il crache le mot avec mépris - avait occupé le trône d'Asgard. Autant aller clamer sur les toits que le roi Odin était si faible que le premier monstre venu pouvait aisément s'approprier les insignes de son pouvoir et régner à sa place. Je te laisse imaginer la foule de candidats se pressant pour prendre sa succession... Il a préféré se taire et feindre d'accueillir à bras ouverts son cher fils, de retour d'entre les morts. Oh bien sûr, le grand Odin grince un peu des dents les rares fois où je me rends sur Asgard, mais les apparences sont sauves et c'est bien là le plus important. »

Il se tait enfin, incapable de dissimuler son expression triomphante. Tony réprime un sourire tandis que son fils regarde son père avec une admiration renouvelée.

« Vous étiez donc libre, père ?

— Libre comme l'air, répond Tony. Midgard n'a pas osé réclamer de sanction contre lui, nos dirigeants craignant trop de s'attirer le courroux d'Odin s'ils touchaient à un cheveu d'un prince d'Asgard. Loki avait été gracié, réhabilité, nous pouvions difficilement le jeter dans une cellule. D'abord, parce qu'on ignorait comment le retenir pour de bon et, ensuite et surtout, parce qu'on ne souhaitait pas se priver d'un allié aussi précieux qu'Asgard. Et ton père est un si merveilleux comédien... Il n'a pas hésité à se présenter devant les caméras pour expliquer à quel point il était désolé des ravages et des morts qu'il avait pu causer lorsqu'il était - Tony mime des guillemets avec ses doigts - sous l'influence de Thanos, pour dire qu'il pleurait toutes les nuits en pensant aux souffrances des familles, et qu'il souhaitait mettre tout en œuvre pour se racheter, relate Tony en levant les yeux au ciel.

— C'est ce que j'ai fait ! s'exclame Loki. Je me suis servi de ma magie pour guérir, réparer, expier. Je me suis excusé, les larmes aux yeux, et j'ai touché le cœur des Midgardiens, fait-il dignement.

— Cela aurait été plus beau si tu l'avais fait de manière désintéressée », soupire Tony, désabusé par le comportement de son compagnon. Quel exemple donne-t-il à leur fils ?

« Qu'importe la raison pour laquelle je l'ai fait, le principal, c'est que je l'aie fait. Le résultat d'un acte prime toujours sur sa motivation, assène le forgeur de mensonges.

— Nous aimons tant les belles histoires de rédemption, souffle le milliardaire, cela causera notre perte. »

Le dieu s'est placé dans le dos de Tony et l'enlace gentiment.

« Ma conduite n'a-t-elle pas été depuis exemplaire ? lui dit-il doucement. Aucun habitant de ton monde n'a eu à se plaindre de moi...

— Si. Moi, rétorque Tony en se dégageant de l'étreinte de Loki. Certains jours, j'ai l'impression de prendre pour tous les humains, boude-t-il.

— Je t'ai aussi choisi pour ton esprit de sacrifice, Anthony, ricane Loki. Et rappelle-toi que je suis un dieu, il est normal que tu m'adores... »

Tony hausse les épaules mais se laisse aller contre son compagnon, bercé par la tonalité hypnotique de sa voix et par le souffle chaud contre son oreille. La voix perplexe d'Einar le ramène brutalement à la réalité.

« Et pendant tout ce temps, père, où étiez-vous ? Ici à la Tour ?

— Bien sûr. J'étais sous la responsabilité de ton papa, tu te rappelles ? ricane Loki.

— Je ne comprends pas, dit l'enfant en secouant la tête. Papa, tu aurais pu le laisser à la garde du SHIELD, ou à celle du Hulk... Ne le prends pas mal, mais à moins de garder constamment ton armure, tu étais plus... », l'enfant cherche visiblement les mots qui feront le moins de peine à son géniteur, « moins puissant que père. Ce que je veux dire, se hâte-t-il d'ajouter, c'est que père aurait pu facilement s'échapper et-

— Pour aller où ? le coupe Tony. Il n'était pas en odeur de sainteté à Asgard, Jötunheim est un champ de ruines, Helheim et Niflheim n'encouragent pas vraiment le tourisme de masse et-

— J'aurais pu me rendre sur Álfheim, le temps que les choses se tassent un peu, sourit Loki.

— Évidemment, bredouille le milliardaire, mal à l'aise.

— Allons, Anthony, puisque nous en sommes à tout dire, avoue à ton fils pourquoi tu m'a permis de rester chez toi. Il n'y a pas de honte à avoir, mon aimé. Tu es mignon quand tu rougis, déclare-t-il en voyant son compagnon piquer un fard. J'avais promis à ton papa que, s'il m'offrait l'hospitalité, je lui expliquerai les causes de l'asymétrie baryonique ou encore comment compenser le principe d'incertitude d'Heisenberg...

— Tu as toujours su comment me parler, ricane sombrement le génie.

— Tu y as cru, papa ?

— Pourquoi n'y aurais-je pas cru ? Il avait déjà démontré qu'il pouvait plier la réalité quantique à sa volonté et j'arrivais à certaines... limites dans mes travaux. L'idée de m'ouvrir de nouveaux horizons était tentante.

— Tout comme l'était la perspective d'envoyer promener Fury et le Shield, sourit Loki.

— Exactement, fait le génie en lui retournant son sourire. J'avoue que, les premières nuits, j'ai demandé à Jarvis de renforcer les dispositifs de sécurité autour de ma chambre mais-

— Comme si cela aurait pu m'arrêter, chéri, glousse Loki en levant les yeux au ciel. Mais tu ne risquais rien, tu étais-

— Ta caution morale ? propose Tony.

— Précisément. Je faisais mon mea culpa devant les caméras, je demandais à expier ma faute, et qui mieux qu'un Avenger pour témoigner de l'irréprochabilité de ma nouvelle conduite ? J'avais trop besoin de toi pour te faire le moindre mal, mon aimé. »

L'Avenger en question se rappelle précisément ce qui s'était passé dès que les Asgardiens eurent tourné les talons. D'abord éberlué et pas encore franchement dégrisé, il avait regardé Loki avec méfiance même si ce dernier levait les mains en signe de reddition. Quand Tony avait cherché autour de lui la présence d'un portail, le Trickster avait souri et lui avait assuré qu'aucune armée n'était sur le point de débarquer pour envahir Midgard. L'humain avait bien été obligé d'admettre que Loki ressemblait plus à un fuyard qu'à un conquérant et commença - légèrement - à se détendre. Ce ne fut pourtant pas tant la proposition de Loki de lui ouvrir de nouveaux horizons scientifiques qui le décida à lui offrir l'hospitalité que son légendaire esprit de contradiction. Asgard voulait Loki et osait lui demander de ne pas s'en mêler ? Cela lui donnait furieusement envie d'intervenir. Fury débarquait avec le Shield pour demander qu'on leur remette l'Asgardien ? Subitement, l'idée de faire enrager Nicky en gardant Loki sous son toit lui semblait tellement... tentante. Quand Thor, à peine sorti des bras de Jane, arriva lui aussi, Tony activa les protocoles de défense de la Tour. Il expliqua à Fury que le Shield n'avait pas vraiment prouvé qu'il pouvait garder Loki sous clé la dernière fois que le dieu était venu en vadrouille sur Terre, alors il était hors de question qu'il le leur remette, pour le bien de tous. Au dieu de la Foudre, il fit dire qu'il se conformerait à la décision du Père de tout mais, qu'en attendant, il serait gentil de dégager de son paillasson.

Tony savait bien que le répit qu'il venait de gagner serait de courte durée s'il n'avait pas rapidement une de ces idées brillantes qui lui avaient valu sa réputation de génie. Quand les journalistes étaient venus poser le camp devant la Tour, il avait souri et demandé au Trickster s'il pouvait prendre la parole en public pour autre chose que demander aux gens de s'agenouiller devant lui. Loki lui avait retourné son sourire.

L'interview accordée par Loki fut en effet un modèle du genre. L'alien, l'œil humide et la mine catastrophée, avait exprimé ses regrets et manifesté sa volonté de se racheter. Il avait été si convaincant que l'opinion publique avait instantanément chaviré en sa faveur. Désormais, quiconque se serait mis en tête de toucher un seul cheveu de sa tête aurait pris le risque de déclencher une émeute. Le Shield était resté à distance et Tony avait allégé le dispositif de sécurité.

Tony devait reconnaître que cela faisait bien longtemps qu'il ne s'était pas autant amusé. L'idée d'avoir finalement renvoyé le Shield dans ses bases était galvanisante. Et même s'il n'éprouvait toujours qu'une confiance relative envers Loki, le comportement de ce dernier n'était en rien menaçant. Il restait avec lui à la Tour, lisait beaucoup et l'accompagnait parfois à son labo. Là, il regardait l'ingénieur travailler et manifestait son intérêt en posant de temps en temps des questions toujours pertinentes. Cela changeait agréablement Tony dont les travaux ne suscitaient d'habitude l'attention que lorsque leur intérêt financier ou stratégique était devenu évident.

Puisque la glace était rompue, il en profita pour interroger Loki sur Thanos. Entre demi-mensonges et semi-vérités, il comprit que le Trickster était trop occupé à réfléchir à un moyen d'échapper définitivement au Titan fou pour que ses rêves de conquête soient encore d'actualité. Savoir qu'il n'avait - temporairement, du moins - rien à craindre de Loki le rassura et le milliardaire éprouva bientôt moins d'appréhension quand il allait se coucher. Par contre, que quelqu'un d'aussi puissant que le dieu du Chaos semble redouter Thanos l'empêcha longtemps de trouver le sommeil.