« Effectivement, on peut dire que ce cher Victor a fini par nous jeter dans les bras l'un de l'autre, ricane Tony. Je l'aurais bien invité à la petite fiesta que nous avions organisée pour célébrer ta naissance, mais ton père lui avait déjà réglé son compte depuis longtemps.
— Personne ne peut impunément s'en prendre à ce qui m'appartient », déclare calmement Loki, faisant frissonner le mortel. Doom avait eu beau mériter cent fois ce qui lui était arrivé, il aurait préféré que Loki ne s'en occupe pas.
« À propos de ma naissance, demande Einar, comment ont réagi les autres quand ils ont appris que père attendait un enfant ?
— Comme on pouvait s'y attendre, sourit Tony. Nat est restée imperturbable, l'intérêt scientifique de Bruce s'est réveillé et Steve a rougi, pâli, avant de nous souhaiter tout le bonheur du monde. Je pense qu'il était sincère. Cela a été plus délicat quand ton oncle a appris la nouvelle, grimace-t-il.
— Que veux-tu, mon aimé. Thor a beau savoir que j'ai engendré et porté des enfants, il me voit toujours comme son innocent petit frère, glousse Loki.
— Innocent, ça te va bien, imbécile ! », fulmine le milliardaire.
Le dieu se tourne vers son fils, clairement amusé.
« Ton papa n'a toujours pas digéré la façon dont mon frère a débarqué ici, en hurlant que son « ami Stark » avait trahi sa confiance et déshonoré la famille du Père de tout. J'ai bien cru qu'il allait l'étrangler quand il l'a saisi à la gorge et soulevé à bout de bras, ironise-t-il.
— Ça doit être une tradition chez les frères Odinson, rétorque le génie en lui lançant un regard assassin. Le pire, c'est que ton oncle pensait vraiment que j'avais abusé de « l'innocence » de son frère !
— Disons que tu ne t'es pas montré très diplomate, mon amour. Aller lui dire que seul un archéologue pourrait retrouver la trace de ma vertu, c'était pour le moins maladroit, dit-il avec un sourire mi-figue, mi-raisin.
— D'accord, je n'aurais peut-être pas dû dire ça, fait Tony avec un regard d'excuse. Mais pour qui se prenait cet imbécile ? Oser insinuer que j'aurais pu abuser de toi ! s'exclame-t-il avec indignation.
— Même si tu avais voulu, tu n'aurais pas pu, Anthony, fait Loki, grand seigneur. Mais il faut toujours que Thor fasse son numéro de grand frère protecteur... À sa décharge, il avait été très éprouvé par les quolibets et les regards en dessous que j'avais dû essuyer quand je portais Sleipnir. Il en a démis des mâchoires, cette année là ! Si les Asgardiens ont continué à médire en privé, en public, ils s'en sont bien gardés après cela. »
Il tente de se montrer ironique mais Tony n'est pas dupe. Loki est encore touché par l'attitude de son frère, qui a tenté de le protéger autant qu'il a pu, même vis-à-vis du Père de tout.
« Donc, reprend Loki, ton oncle et ton papa ont eu une dispute mémorable pendant que je comptais les points.
— Et qui a gagné, finalement ? demande Einar, intéressé.
— Match nul, je dirais, répond nonchalamment son père. Quand ils ont été tous les deux à bout d'arguments et de souffle, je suis intervenu. J'ai rappelé à mon frère que j'avais passé l'âge d'être chaperonné et que je faisais ce que je voulais.
— Cet imbécile de Thor a alors pris son petit frère dans ses bras en pleurant tellement fort que j'ai dû déclarer un dégât des eaux dans la Tour, grimace Tony.
— Il a toujours eu un cœur de midinette, malgré ses gros bras, confirme Loki. Il était ravi de pouvoir bientôt faire des papouilles à un neveu qui, a priori, ne ressemblerait pas à un monstre. Enfin, selon les critères asgardiens, évidemment », précise-t-il avec humeur.
Sujet sensible. Thor s'est toujours montré réticent à considérer les enfants d'Angrboda et de Loki comme ses neveux. Tony s'est longtemps demandé s'il y avait une part de vérité dans les poèmes scaldiques et si c'était là l'origine de la méfiance de Thor envers les enfants de « celle qui apporte le chagrin ».
« Loki, souffle-t-il. Tu sais que ce n'est pas évident pour lui. Il fait son possible pour comprendre et accepter mais c'est difficile pour lui. Laisse-lui un peu de temps et-
— Tu as raison, ce n'est pas comme s'il avait eu des centaines d'années pour s'y faire, le coupe son amant, l'air furieux. Il est juste-
— Et toi, papa, se hâte d'intervenir Einar avant que les choses dégénèrent, comment as-tu réagi quand tu as appris que père pouvait porter un enfant ? », demande-t-il, l'air sincèrement curieux.
Tony a une petite grimace. Il se rappelle avec précision le jour où Loki et lui ont évoqué le sujet pour la première fois.
Installés paresseusement sur le canapé, devant le grand écran de Tony, ils avaient assisté à la sortie de la maternité de la duchesse de Cambridge. Loki avait hypocritement déclaré s'intéresser à la jeune femme par pur esprit de corps. Après tout, il était prince d'Asgard, il était bien normal qu'il s'intéresse à ses consœurs, les altesses royales de Midgard. Une quasi obligation professionnelle, en somme. L'ingénieur avait levé les yeux au ciel et lui avait ironiquement proposé un abonnement à Point de vue avant de remarquer le regard ému de son jötun d'amant.
« N'est-elle pas adorable ? avait soupiré Loki.
— Kate ? Oui, elle est mignonne, avait répondu Tony en haussant les épaules.
— Pas Catherine ! Je te parle de la petite. N'est-elle pas adorable ? », répéta Loki.
Le génie le regarda comme s'il avait subitement perdu l'esprit. Jamais, au grand jamais, il n'aurait imaginé le Trickster se mettre à gagater comme une vieille tante à yorkshire.
« Euh, oui, admit-il du bout des lèvres. Enfin, étant donné qu'on ne voit que son crâne et un bout de nez, c'est difficile de se faire une idée, mais elle est sûrement très jolie. Bon, on va déjeuner ?
— Tu y as déjà pensé ? demanda le dieu.
— À quoi, à ce qu'on allait manger ce midi ? demanda distraitement le milliardaire.
— À avoir un enfant, Tony », répliqua l'autre, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.
Tony le regarda attentivement, à la recherche d'une étincelle malicieuse dans ces immenses yeux verts ou d'un pli ironique sur ces lèvres minces. Il ne vit qu'un visage rayonnant d'espoir. Merde.
« Tu plaisantes, là ? », dit-il tout de même avant d'avoir pu tourner sept fois sa langue dans sa bouche.
Au regard peiné de Loki, il leva les mains en signe d'apaisement.
« Je voulais dire... Je ne savais pas que tu désirais avoir un enfant... enfin, je sais que tu as fondé une famille avec Sigyn, mais-
— J'ai également eu trois enfants d'Angrboda, précisa Loki, glacial.
— Ah ? J'ignorais, répondit l'ingénieur, mal à l'aise.
— Et un autre de Svadilfari, asséna son compagnon. Et-
— Très bien, j'ai compris, pas la peine de me détailler la liste de tes amants et maîtresses du dernier millénaire, le coupa le milliardaire. Je suis désolé, je ne voulais pas me montrer maladroit, c'est juste que... tu veux un enfant... avec moi ? demanda-t-il, comme si cela lui apparaissait comme la chose la plus inconcevable au monde.
— Nous vivons ensemble depuis bientôt deux ans, cela ne me semble pas incroyable de vouloir fonder une famille ! », s'exclama avec exaspération le dieu. Devant l'air complètement perdu du Midgardien, il reprit plus doucement : « Excuse-moi, Anthony, je ne voulais pas te brusquer. C'est juste que... je t'aime, Anthony. Je n'aurais pas imaginé que je pourrais un jour me sentir si... bien, avec qui que ce soit. Alors, j'ai pensé que... » Plus que les mots utilisés, ce fut la soudaine perte d'éloquence du dieu du Mensonge qui troubla Tony. « Tu comprends, j'aime mes enfants, chacun d'eux. Avec toi, ils sont ce que j'ai de plus précieux. Mais mon mariage avec Sigyn avait été arrangé alors que nous n'étions tous deux que des enfants, Angrboda était trop éprise de sa liberté pour que je puisse partager davantage que son lit et Svaldifari, eh bien... » L'Asgardien lui adressa un petit sourire vaguement désolé avant de reprendre, « Je n'ai pas eu vraiment le choix, n'est-ce pas. Mais aujourd'hui, j'ai la possibilité d'avoir un enfant avec l'homme dont je partage la vie, avec l'homme que j'aime. Anthony, je te demande juste d'y réfléchir. Moi, je sais que tu feras un père merveilleux. »
Ce fut l'explosion. Tony ricana avant de se lancer :
« Mais bien sûr ! J'ai de qui tenir, pour ça ! Je sais exactement comment réagir, en toutes circonstances ! Je vais commencer par recruter une nurse diplômée du Norland College. Si le gosse pleure trop fort, elle l'emmènera tout de suite dans une autre pièce, pour que cela ne m'écorche pas les oreilles. Ensuite, je l'inscrirai dans l'internat le plus lointain que je pourrai trouver et, lorsqu'il reviendra pour les vacances scolaires, je lui apprendrai à boire, l'alcool ça forge un homme ! Et surtout qu'il ne vienne pas pleurnicher parce qu'il s'est fait mal en tombant de vélo ! Chez les Stark, on n'est pas des tapettes ! On encaisse sans broncher. Qu'il évite aussi de consacrer son temps libre à des choses aussi vaines que le modélisme ou les comics alors qu'il doit apprendre à diriger Stark Industries. Et, par-dessus tout, qu'il évite de trop me traîner dans les pattes. Qui sait ? Si j'arrive à oublier sa présence, j'éviterai peut-être de lui dire à quel point il me déçoit ? »
Comme vidé, il s'interrompit finalement. Loki le regarda longuement avant de se lever et de le prendre dans ses bras, malgré ses protestations.
« Crois-tu que je te laisserais porter la main sur notre enfant ? Et crois-tu seulement que tu pourrais le frapper ? Tu n'es pas Howard, Tony. Cesse de croire que l'histoire se répète et que tu feras inévitablement les mêmes erreurs que lui.
— Je n'ai aucun moyen de le savoir. Si cela se trouve, le « moins pire » que je puisse offrir à un enfant est mon indifférence », répondit-il en essayant toujours d'échapper à son amant.
Mais la prise du Jötun était implacable, tout come sa voix.
« Indifférence, dit l'homme qui s'est interposé entre le Trio Palatin et l'homme qui avait tenté d'asservir la Terre. Indifférence, dit l'homme qui a renoncé aux profits monstrueux que faisait son entreprise d'armement pour offrir à l'humanité une source d'énergie propre. Indifférence, dit l'homme qui n'a pas hésité à prendre un aller simple pour le vide dans le but de sauver Manhattan...
— Cela n'a rien à voir ! protesta Anthony.
— Cela a tout à voir, au contraire, mon aimé. Tu te soucies des autres avant de penser à toi et tu as peur de faire preuve d'indifférence envers ton propre enfant ? Comment le pourrais-tu ?
— Tout ça, c'est purement théorique. Je ne sais pas, et tu ne sais pas non plus, comment je réagirai face à un enfant ! tonna l'humain, le regard à la fois furieux et terrifié.
— Si tu te poses autant de questions, c'est que tu te sens déjà concerné, Anthony. Je sais que tu seras parfait, mon amour », conclut-il avant de poser les lèvres sur celles de son amant. L'humain se débattit de plus belle avant de rendre les armes.
« Tu es un vrai connard, tu sais ? maugréa-t-il enfin.
— C'est aussi pour ça que tu m'aimes, Anthony, sourit le dieu.
— Alors, tu voudrais que nous... adoptions un enfant ? demanda Tony avec hésitation.
— Non, je ne parlais pas d'adoption, mon adoré. Je veux un enfant de toi.
— Une mère porteuse, alors ? », hasarda le milliardaire.
Loki se mit à rire.
« Pour un génie, tu es un peu lent, chéri. Je veux porter ton enfant », dit-il avec un grand sourire.
Tony blêmit avant de se laisser tomber sur le canapé.
