« Tu peux me répéter ça ? J'ai cru entendre que tu voulais porter mon enfant, demanda-t-il finalement.

— Tu as bien entendu, Anthony, lui sourit Loki.

— Mais... comment ? Tu es un...

— Je suis un Jötun, Anthony, répondit-il comme si cela expliquait tout. Je suis indifféremment mâle ou femelle. »

Au regard perdu du milliardaire, le Trickster sourit gentiment, vint s'asseoir à côté de lui et lui prit les mains.

« Toi, mieux que quiconque, devrait comprendre cela, Tony. Tu es un scientifique, les notions de sélection naturelle, d'adaptation des espèces à leur environnement ne te sont pas étrangères. Jötunheim est un mode désolé, les ressources y sont limitées et les naissances y sont rares. Si les Jötuns étaient strictement différenciés sexuellement, les naissances y seraient encore plus rares et c'est la survie de l'espèce qui serait directement menacée. L'hermaphrodisme n'est qu'un trait favorisant la perpétuation de mon espèce, tout comme la faculté de courir vite ou de se camoufler rend les individus plus aptes à la survie chez d'autres espèces. »

Le génie prit quelques instants pour digérer l'explication de Loki. Cela semblait logique, mais...

« Et tu as déjà... donné naissance à un enfant ?

— Oui. J'ai donné naissance à un fils, il y a de cela plusieurs siècles.

— Et cela ne le gêne pas que sa mère soit- Tony s'interrompit, gêné parce qu'il s'apprêtait à demander.

— Pas plus que cela ne le gêne que son père soit un cheval, rétorqua Loki, la voix venimeuse.

— Un cheval ? demanda Tony avec effarement.

— Un cheval, reprit plus doucement son compagnon. Svadilfari était un magnifique étalon et Sleipnir, notre fils, a hérité de ses pouvoirs et des miens. C'est le meilleur de tous les chevaux, sa seule disgrâce est d'être la monture du Père de tout, cracha-t-il.

— Loki-

— Et je ne suis pas sa mère, je suis celui qui l'a porté ! Tu vois tout à travers ton regard étriqué de Midgardien, tu ne comprends rien !

— Loki-

— Tu trouves répugnant que j'aie pu donner naissance à un cheval ? Et si je te disais que j'ai également engendré un serpent et un loup ? Et qu'ils sont aussi beaux que Nari et Vali, les enfants que m'a donnés Sigyn ? Ils sont tous mes enfants, ils sont magnifiques et si tu penses qu'ils sont des monstres, alors tu devrais peut-être... »

Il ne finit pas sa phrase et Tony en profita pour reprendre la parole.

« Je n'ai pas dit qu'ils étaient des monstres, Loki. Ni que tu en étais un. C'est juste... d'accord, j'ai peut-être un regard étriqué de Midgardien, sourit-il gentiment, mais il va me falloir un peu de temps pour digérer tout ça. Tu sais, sur Midgard, c'est rare de donner naissance à un cheval, à moins d'être soi-même un cheval bien sûr. » Loki haussa les épaules devant sa pitoyable tentative d'humour avant de relever la tête, les yeux brillant de colère, de défi et de peine. « D'accord, ce n'est pas drôle. Laisse-moi un peu de temps, d'accord ? Loki ? Je t'aime, quoi que tu aies pu faire. Je t'aime, même si tu as voulu me tuer et asservir cette planète, alors ce n'est pas un cheval, un serpent et un chien qui vont y changer quoi que ce soit.

— Un loup, pas un chien, corrigea automatiquement Loki, le regard toujours méfiant mais la voix moins colérique.

— Un loup, oui. Tu sais bien que la nature, ce n'est pas mon truc. Je croiserais un loup, je penserais sûrement avoir vu un chien. En toute bonne foi ! déclara-t-il avec un petit sourire d'excuse.

— Après l'avoir vu, tu ne feras plus jamais la confusion », répondit Loki avec un sourire mauvais.

Aïe. Cela ne présageait rien de bon et le milliardaire nota mentalement de demander à Jarvis de regrouper tout ce qu'il pouvait sur les enfants de Loki. En attendant, et puisque son amant avait commencé en plaçant le conversation sous un angle scientifique, il devait savoir certaines choses.

« Et, concrètement, comment cela se passerait ? Tu dois te changer en femme, ou quelque chose comme ça ? »

Le sourire ironique de Loki se fit carrément acide.

« Cela te plairait, Tony ? De coucher avec une femme ? »

En disant cela, il laissa la place à une magnifique brune aux lèvres pleines et à la gorge opulente. Même s'il avait déjà été témoin de l'étrange faculté de son amant à se transformer, le pauvre Midgardien en resta bouche bée.

« Alors, Tony ? Je te plais ? », demanda une voix sensuelle.

Bonne question. Elle était belle. Non, superbe. Oh merde, vraiment canon. Le genre de beauté fatale pour laquelle les hommes sont prêts à conquérir des empires. Ou à les anéantir. Le genre de femme avec laquelle Tony Stark aimait autrefois s'afficher. Le genre de femme qu'il aurait draguée, ramenée chez lui, baisée, avant d'oublier son nom au petit matin. Mais ça, c'était avant. Putain, elle ne me fait rien ! J'ai vraiment viré ma cuti, alors ? Ou suis-je sincèrement mordu, cette fois ?

« Viens, Tony, fit l'apparition en lui tendant les bras.

— Euh, non. Vous êtes très belle, mais non », fit-il, l'air désolé.

La femme se mit à rire avant que Loki ne réapparaisse.

« Eh bien, mon amour, je me sens flatté que tu me préfères sous cette apparence, sourit-il.

— Ce que tu peux être con ! Ne me refais plus ça !

— Pourquoi ?

— C'est perturbant. Tu ne voudrais pas que je me fasse réimplanter un réacteur ark dans la poitrine ? Alors évite. »

Cette fois, le dieu rit franchement.

« D'accord, je vais éviter. Et pour répondre à ta question, non, je n'ai pas à changer d'apparence pour concevoir. Tant pis pour la pauvre Lady Loki, mais puisqu'elle n'est pas à ton goût...

— Ah, ah, tu es désopilant quand tu t'y mets. Mais comment fais-tu pour ne pas... euh ?

— Comment font les Midgardiennes ? rétorqua Loki. Je me protège, mon amour.

— Et pour Sleipnir ? », interrogea Tony. Même s'il avait conscience que sa curiosité pouvait sembler déplacée, il se demandait ce qui avait bien pu passer dans la tête de son amant pour qu'il ait eu envie de porter l'enfant d'un cheval.

Une ombre passa sur le visage de Loki. Il se tut, sembla peser le pour et le contre avant de se décider à parler, d'une voix tendue.

« Cela s'est passé il y a très longtemps. À une époque où Asgard n'était pas encore la puissante et orgueilleuse cité qu'elle est aujourd'hui, une cité dont le seul nom suscite admiration et crainte chez les habitants des Neuf Royaumes. Elle ressemblait alors davantage à un village boueux et malodorant, aux ruelles étroites et sombres, qu'à une citadelle céleste. La moindre flammèche pouvait y déclencher des incendies violents et meurtriers. Et les palissades qui entouraient la ville avaient beau être hautes, elles n'en étaient pas moins construites en bois. Nos ennemis étaient nombreux et nos défenses, fragiles. Trop fragiles... Alors, quand, après avoir pataugé jusqu'au genou dans le sang ennemi, la soif de conquêtes d'Odin fut un peu apaisée, il s'assit sur son trône et contempla sa cité. On peut lui reprocher beaucoup de choses, mais le Père de tout est loin d'être un imbécile. Il comprit vite que, pour être respecté des peuples qu'il venait d'asservir, et craint de ceux qui lui résistaient encore, le siège de son pouvoir devait être à son image : grandiose, fier et invincible. Ainsi, quand le bâtisseur se présenta devant les Ases et proposa de faire d'Asgard une forteresse imprenable en échange de la main de Freyja et des boucliers du Soleil et de la Lune, Odin flaira la bonne affaire et se crut très malin en lui imposant d'y parvenir en un semestre au lieu de trois ans. Le vieux fou n'avait juste pas prévu que le cheval du bâtisseur abattrait un travail aussi considérable en un temps si réduit, soupira-t-il. Et le jeune fou que j'étais alors s'est cru à son tour très malin en choisissant de prendre l'apparence d'une jument en chaleur pour distraire Svadilfari et ainsi empêcher son maître de respecter sa part du contrat. J'étais jeune et, grâce à Odin, j'ignorais complètement que j'étais Jötun. Je savais déjà changer d'apparence à volonté, mais je mettais cela sur le compte de ce qu'on appelait mes « exceptionnelles aptitudes à la magie ». Si Odin ou Mère avaient jugé bon de me dire ce que j'étais, j'aurais su à quoi je m'exposais... Mais, bien sûr, ce n'était pas le cas, et je suis parti au devant de Svadilfari sans prévenir personne. Au début, je m'amusais bien. Le pauvre Svadilfari me suivait partout où j'allais, à la grande colère de son maître. J'ai juste baissé la garde un instant, fatigué d'avoir galopé toute la journée. Svadilfari m'a rattrapé et... »

Sa voix se brisa. Tony voulut l'attirer à lui mais Loki l'en empêcha avant de reprendre :

« Les Asgardiens ont eu leur forteresse et moi j'attendais un enfant. Ils ont osé me dire que c'était une particularité rare mais qui existait chez les Vanes, que je devais donc mon état à Frigg ! Et elle, ma propre mère, n'a pas osé me dire la vérité-

— Elle a peut-être pensé que ce n'était pas le meilleur moment pour te révéler la vérité, tenta Tony.

— Ils auraient dû me le dire ! Elle aurait dû me le dire ! J'étais adolescent, j'attendais un enfant et bientôt, toute la Cour fut au courant. Je n'étais pas l'héritier, alors les piques et les ragots n'ont pas manqué... jusqu'à ce que je sois éloigné de la Cour pour attendre la naissance. J'étais seul puisqu'il était évidemment hors de question qu'Odin quitte son trône et que Frigg devait jouer son rôle de reine à ses côtés... Seul Thor a pris ma défense et a proposé de m'accompagner pour me soutenir.

— Tu as toujours été son petit frère adoré », sourit Tony.

Loki lui répondit par un petit sourire triste.

« Oui, mais il n'a pas été autorisé à m'accompagner. Il était l'héritier, il devait être présent aux côtés du Père de tout. Alors, j'ai accouché avec l'aide d'une vieille matrone, après plusieurs heures d'un travail difficile pendant lesquelles je me suis demandé si je n'allais pas y rester... Mais finalement, il était là, mon petit Sleipnir, un magnifique poulain à la robe grise. Je suis resté quelques jours avec lui, je l'ai regardé se mettre debout sur ses huit pattes, maladroitement au début, puis de plus en plus gracieusement, j'ai couru avec lui, joué avec lui... Il était adorable, dit-il, perdu dans ses souvenirs. Mais j'ai été trop vite rappelé au palais. Là, dit-il avec colère, on m'a expliqué que je ne pouvais pas présenter Sleipnir comme mon fils, mais que le Père de tout, dans sa grande mansuétude, ferait de mon fils sa monture ! Mon beau Sleipnir, monté par ce vieillard borgne ! J'ai eu beau crier, pleurer, supplier, Odin n'a pas fléchi. Il avait décidé de me fiancer à Sigyn et pensait que ma promise n'apprécierait guère cet encombrant beau-fils, fit-il avec amertume. J'ai eu peur qu'il n'arrive un accident à mon fils si je ne cédais pas, alors j'ai joué la soumission. Mais j'allais le voir chaque fois que je le pouvais. Et aujourd'hui encore, je continue à lui rendre visite. Mon petit poulain est devenu un bel étalon, digne du roi d'Asgard. C'est le roi d'Asgard qui est indigne de lui », conclut-il.

Cette fois, Tony l'amena dans ses bras et son compagnon ne protesta pas.

« Loki, je suis désolé de t'avoir rappelé tout ça. Je ne savais pas, je n'aurais jamais imaginé...

— Non, Anthony, il fallait que je finisse par en parler. Cela fait si longtemps et je ne veux plus faire comme si cela n'était pas arrivé. Sleipnir est né et je n'ai jamais regretté de lui avoir donné la vie. C'est mon enfant et tout ce que pourra faire ou dire Odin n'y changera rien. »

Tony ne répondit pas tout de suite. Le récit de Loki l'avait bouleversé. L'image de son amant, adolescent, allongé, seul, sur un lit minable, souffrant le martyre pour donner la vie à un enfant qu'il n'avait pas désiré le tourmentait. L'idée que la famille qui aurait dû lui apporter soutien et tendresse s'était détournée de lui au moment où il en avait le plus besoin le plongeait dans une fureur noire. Il avait déjà eu du mal à comprendre pourquoi ses parents n'avaient pas révélé plus tôt à Loki la vérité sur sa naissance, mais que cela ait pu entraîner un tel désastre le révoltait. En outre, le sentiment d'un mur existant entre soi et sa propre famille lui était désagréablement familier. Il avait parfois - souvent - pensé que Loki réagissait comme un enfant gâté. Ses colères, ses crises répétées et disproportionnées le fatiguaient et lui semblaient indignes de l'adulte qu'il prétendait être. Maintenant que Loki lui avait laissé voir ses failles, il comprenait mieux. Il n'excusait pas le comportement de Loki, mais il lui semblait comprendre. Quand l'univers en son entier semble vous rejeter, vous réagissez. Vivement. Violemment.

« Loki, dit-il finalement, tu veux vraiment un enfant de moi ? Je veux dire, se hâta-t-il d'ajouter quand son amant releva vivement la tête, tu ne crains pas que cela ne ravive de mauvais souvenirs si—?

— Cela veut dire que tu es d'accord ? », le coupa vivement Loki.

Devant le regard plein d'espoir de Loki, Tony comprit qu'il s'était piégé tout seul.

« Tu me laisses un peu de temps pour y réfléchir, d'accord ? »