« Et toi, papa, comment as-tu réagi quand tu as appris que père pouvait porter un enfant ?
— Aussi bien que possible, compte tenu des circonstances, répond gentiment Loki pendant que Tony a une petite grimace. Ton papa a été étonné, très étonné, même, rectifie-t-il, mais il ne m'a pas rejeté. Il a fait l'effort de me comprendre, dit-il avec un sourire éblouissant.
— Disons plutôt que je suis tombé des nues et qu'il m'a fallu un peu de temps pour m'y faire », sourit à son tour Tony.
Le Trickster lui avait effectivement laissé le temps d'y réfléchir, sans revenir à la charge, sans se montrer pressant. Ce qui n'empêcha pas Tony de noter les regards mélancoliques que portait son compagnon sur chaque mouflet qui passait dans son champ de vision...
Outre le fait qu'il craignait d'être un père désastreux - ce qui n'était pas un point à négliger quand on envisage de créer une famille - plusieurs choses gênaient Tony. Imaginer Loki avec le ballon, d'abord. Traitez-le de salopard égoïste - il en avait l'habitude - mais le côté inesthétique de l'image le heurtait. La silhouette gracile du dieu déformée par un gros ventre ? Pas excessivement glamour. Loki, la tête dans la cuvette, en train de rendre le peu qu'il aurait réussi à avaler. Encore moins glamour. Loki, les pieds gonflés, se plaignant d'une voix éteinte d'avoir des remontées acides. Seigneur... Il avait bien conscience de se montrer injuste mais c'était plus fort que lui. Et il n'y avait pas que le côté esthétique de la chose qui le heurtait. Quand il pensait à Loki, c'était une image forte et tranquille qui lui venait à l'esprit. Loki ne s'était jamais soumis, quitte à devoir mentir, tricher, se battre pied à pied, mais il n'avait jamais renoncé. Cette force le rassurait. Qu'en serait-il quand Loki serait enc- quand il attendrait un enfant ? Une femme est-elle moins forte parce qu'elle est enceinte ? Pepper venait d'avoir un enfant de son Canadien de mari - Henry ou David, à moins que ce ne soit John ? - et sa grossesse ne l'avait pas empêché de tenir bien fermement les rênes de l'entreprise. Elle paraissait même encore plus sûre d'elle, au grand dam de ses concurrents. Bon, admettons. Loki ne deviendra pas une petite chose fragile parce qu'il attendra un enfant. Tony, il n'est pas ailleurs le problème ? Ne crains-tu pas plutôt que Loki consacre son énergie à son futur enfant - votre futur enfant - et qu'il finisse par te négliger ? Tony avait pesté intérieurement mais avait dû s'avouer que c'était ce qu'il redoutait. Il avait trouvé un équilibre avec Loki, il avait peur que l'arrivée d'un enfant vienne rompre l'harmonie. Il ne voulait pas faire de la psychologie de comptoir, mais il n'était pas assez obtus pour ne pas comprendre que ses propres problèmes relationnels avec Howard influaient son jugement, à tous les niveaux. Loki ne veut pas un enfant, il veut un enfant de toi. Parce qu'il t'aime. Il t'aime assez pour rester sur Midgard, chez un peuple dont les aspirations le dépassent, pour vouloir porter ton enfant, pour partager avec toi des souvenirs douloureux...Ouais. Je sais que je suis un connard égoïste, mais j'ai besoin de temps.
Il décida d'adopter une démarche scientifique. À savoir qu'il lista tous les avantages et les inconvénients de la venue d'un enfant. D'accord, on avait vu mieux, comme démarche scientifique.
Inconvénients :
— Un bébé ça pleure, ça crie, ça dort. H24.
— Ensuite, ça grandit, pose des questions et devient agaçant.
— Je ne suis pas prêt pour ça.
— Et si j'étais un père absent/indifférent/violent ?
— Loki aura moins de temps pour moi.
— Notre relation pourrait changer/se dégrader.
— Et s'il aimait l'enfant plus que moi ?
Avantages :
— Loki sera heureux.
Bon. Cela ne faisait pas vraiment avancer les choses. Tony relit sa liste, secoua la tête avant d'ajouter, timidement, dans la colonne « avantages » :
— Je serai peut-être heureux, moi aussi.
Frustré, il balança le crayon sur le bureau et fit une boulette de la liste avant de la balancer à la poubelle. Il finit par attraper sa veste et se décida à aller rendre une petite visite à Pepper.
Pepper l'accueillit avec un sourire et un petit baiser sur la joue. Tony prit son temps pour l'observer. Elle avait l'air en forme, les yeux brillants, les joues roses. Elle était moins maigre que dans son souvenir et semblait sereine. Tony fut forcé d'admettre qu'elle était bien mieux que pendant les ultimes semaines de leur relation. Le manque de sommeil, le stress et les reproches rentrés n'embellissent personne.
« Verdict ?
— Pardon ?
— Tu m'observes depuis plusieurs minutes sans parler. J'ai changé à ce point ?
— Tu es magnifique, Pepper. Sincèrement.
— Merci, Tony. »
Ils restèrent tous les deux dans l'entrée, un peu embarrassés, jusqu'à ce que Pep, fine mouche, se décide à prendre la parole :
« Qu'est-ce qu'il y a, Tony ? »
Avant qu'il ait pu ouvrir la bouche, elle continua :
« Cela fait longtemps que tu n'es pas venu me voir. Non, fit-elle quand il voulut parler, je ne te le reproche pas, nous sommes tous passablement occupés. Mais tu débarques ici et tu me dévisages comme si tu cherchais une réponse à... à quoi, Tony ? »
Il sourit. Pepper savait, devinait toujours tout. Il l'aimait et la craignait pour ça.
« Je... Je peux te parler ? Si tu as un peu de temps à me consacrer, bien sûr. Sinon, ce n'est pas grave, je- »
Sans lui laisser le temps de terminer, elle lui prit la main et l'emmena jusqu'au salon où elle lui fit signe de s'asseoir sur le canapé.
« Je t'écoute. Tu veux un café ?
— Non, merci. Je ne sais pas comment te demander ça, fit-il, brusquement embarrassé.
— Va droit au but, je verrai bien.
— Loki veut un enfant de moi. »
Elle le regarda longtemps, avant de finalement lâcher :
« Ah.
— Tu ne pourrais pas faire semblant d'être un peu étonnée ? Je te rappelle que Loki est un homme et qu'un homme n'est pas censé, euh...
— C'est un Jötun, Tony. Thor m'a expliqué qu'ils étaient indifféremment mâles ou femelles.
— Pourquoi je suis toujours le dernier au courant ?
— Peut-être parce que tu ne t'intéresses pas assez aux autres ?
— Merci, Pep.
— Je t'en prie. Et toi ?
— Moi, quoi ?
— Tu veux cet enfant ?
— Je ne sais pas.
— Déjà, tu n'es pas catégoriquement contre l'idée, fit-elle en prenant sa main dans les siennes.
— Je ne suis pas non plus résolument pour, soupira-t-il.
— Qu'est-ce qui te fait peur, Tony ? »
Tony lui sourit timidement. Qu'est-ce qui te fait peur, Tony ? Pas : qu'est-ce qui te gêne ou qu'est-ce qui t'ennuie, mais qu'est-ce qui te fais peur. Comme toujours, Pepper cernait directement le problème.
« Et si j'étais un père lamentable ? Si je n'arrivais pas à m'intéresser à lui ou, pire, si je me montrais violent ?
— Tony, soupira Pepper. Combien de fois devra-t-on te le répéter pour que tu y croies ? Tu n'es pas ton père. Le fait même que tu te poses des questions le prouve.
— Tu parles comme Loki.
— Eh bien, nous sommes d'accord, pour une fois. Tony, tu sais à quel point j'étais réticente à l'idée qu'il s'installe chez toi. Non, en fait, j'étais furieuse que tu aies pu avoir une idée aussi stupide. Proposer à l'homme qui t'avait balancé par la fenêtre de vivre chez toi ! Ce n'était même plus irresponsable ou suicidaire, c'était dément ! Mais, évidemment, quand tu as une idée en tête, personne ne peut l'en déloger, soupira Pepper. J'étais persuadée qu'il te manipulait, que tout cela faisait partie d'un autre plan pour arriver à ses fins, mais je dois bien reconnaître aujourd'hui que cette relation te fait du bien. Tu es plus calme, moins angoissé. Et lui ne nous a plus causé le moindre souci depuis qu'il s'est installé avec toi. Tu sembles heureux, comme tu ne l'as jamais été, même avec moi, dit-elle avec une petite grimace.
— Tout ça pour dire quoi ?
— Que Loki ne voudrait pas d'enfant s'il pensait que tu ne serais pas un bon père pour lui. Vous vivez ensemble depuis assez longtemps pour qu'il le sache.
— Et si... et s'il... m'aimait moins ? »
Au regard amusé de Pepper, il tenta de s'expliquer.
« Tu l'aurais vu, Pep ! Quand il a vu la petite Charlotte dans les bras de la duchesse de Cambridge, on aurait dit une ado en mal d'enfant ! Et s'il voulait juste un bébé, à tout prix ?
— Dans ce cas, il n'aurait pas besoin de toi, non ? Loki est très séduisant. Oui, Tony, même moi, je le trouve séduisant. Ne prends pas cet air étonné. Il est ingérable et fatigant, mais séduisant. Il ne lui serait pas difficile de trouver un géniteur si tout ce qu'il voulait, c'était un bébé à tout prix. Tony, reprit-elle plus doucement, Loki t'aime, il vit avec toi depuis plusieurs mois et il veut un enfant, de toi, avec toi. Je ne vois rien d'extraordinaire là-dedans.
— D'accord, grommela Tony. Mais s'il m'oublie quand l'enfant sera là ? », dit-il se sentant comme un gosse qui a peur de perdre sa peluche préférée.
Pepper le dévisagea longuement avant de se relever, et d'entraîner Tony dans les escaliers.
« Hé ! Qu'est-ce que tu fais ? »
À l'étage, elle s'arrêta devant une porte et toqua doucement.
« Entre, Pepper, il ne dort pas encore. »
Tenant toujours Tony par la main, la jeune femme le fit entrer derrière elle. Dans la pièce, le regard de Tony fut attiré par un bébé, allongé au sol et gigotant joyeusement sous un portique, pendant qu'un homme, à genoux près de lui, lui souriait en faisant les marionnettes. L'enfant gigota de plus belle et sembla baver de plaisir.
« Tony, tu te souviens de Manfred, mon époux ?
— Bien sûr », fit Tony en s'avançant pour lui serrer la main. Manfred ? Qui lisait encore Byron, aujourd'hui ?
« Bonjour Tony, répondit le mari. Comment allez-vous ?
— Bien. Et voici donc, euh... » Tony avait rendu visite à Pepper peu de temps après la naissance mais le nom du bébé lui échappait. Si le père s'appelait Manfred, comment s'appelait le fils ? Heathcliff ? Fitzwilliam ? Dorian ?
« Nathan, souffla Pepper.
— Nathan ? » Il était sûr d'avoir déjà entendu ce prénom dans la bouche de Pepper et se mit à chercher frénétiquement dans ses souvenirs.
« Tu l'as appelé comme ton père ? », demanda-t-il enfin. L'air surpris de Virginia était presque comique.
« Je suis étonnée que tu t'en souviennes.
— Je t'écoutais quand tu me parlais de toi, répondit Tony, tout de suite sur la défensive.
— Comme lorsque je t'avais prévenu que j'étais allergique aux fraises ? »
L'ingénieur savait qu'il n'aurait jamais le dernier mot avec sa redoutable ex-petite amie et préféra ramener la conversation sur l'enfant.
« C'est un beau bébé mais il n'est pas un peu... grand pour son âge ?
— Il a une taille normale pour un nourrisson de cinq mois, contra Pep.
— Cinq mois ! Il me semblait qu'il était né il y a trois semaines. »
Virginia leva les yeux au ciel pendant que Manfred riait.
« C'est vrai que le temps semble passer plus vite avec eux, ajouta-t-il. Mais il a déjà cinq mois, ce petit monstre. Vous voulez le prendre dans vos bras ?
— Euh... non. Non, je-
— Mais si, il veut, trancha Pep. Viens t'asseoir ici, Tony. »
Tony n'osa pas se dérober et s'exécuta. Quand Manfred lui déposa délicatement l'enfant dans les bras, il crut qu'il allait arrêter de respirer.
« Détendez-vous, Tony, cela va bien se passer. »
Le milliardaire osa enfin regarder le bébé dans les yeux. Il fut surpris de voir que l'enfant soutenait calmement son regard, l'air vaguement intéressé.
« Bonjour, Nathan. Moi, c'est Tony. Je t'ai vu à la maternité, tu sais. Tu as bien grandi depuis. »
Le bébé lui sourit et tendit une main minuscule vers lui. Tony l'attrapa précautionneusement et la caressa délicatement du bout des doigts. Si fragile, et pourtant si plein de vie. L'enfant ne le quittait pas du regard, se demandant probablement qui était cet étranger. Il n'avait pourtant pas l'air inquiet, juste curieux. Tony lui sourit et le sourire de Nathan s'élargit encore.
« Il est mignon et déjà bien éveillé, ce petit gars », dit-il. Il fut surpris de réaliser qu'il le pensait vraiment.
Clic ! fit le smartphone de Pep quand elle prit la photo.
« Toi aussi tu es mignon comme ça, Tony, dit-elle en souriant. Regarde, fit-elle en lui tendant l'appareil.
— J'ai l'air d'un crétin bienheureux, protesta-t-il en se voyant sourire sur l'écran.
— Oui, mais ça te va bien. »
Une étincelle moqueuse et joyeuse dansait dans les yeux de Pep.
« Tu entends ça, Nathan ? Ta mère est impitoyable et, en plus, elle a toujours raison. Méfie-toi, mon grand ! Ou viens me voir pour me demander des conseils, je verrai ce que je peux faire. »
Nathan agita bras et jambes. Sûrement pour marquer son approbation, décida Tony.
Il continua à lui parler quelques minutes, faisant rire Manfred pendant que Pepper feignait l'exaspération. Finalement, le petit commença à geindre doucement, au grand embarras de Tony.
« Désolé, je m'y prends mal, fit-il, sincèrement peiné.
— Il est juste fatigué, Tony, c'est l'heure de sa sieste, répondit tranquillement Manfred en reprenant doucement l'enfant.
— La sieste ? Il dort beaucoup ?
— À peu près quatorze heures par jour, le renseigna aimablement le père pendant que Pepper pouffait. Virginia, ce n'est pas très gentil... la réprimanda-t-il gentiment avant de s'adresser à nouveau à Tony : ne vous inquiétez pas, Tony, vous découvrirez ces choses-là au fur et à mesure, avec votre bébé. C'est prévu pour quand ?
— Euh... je... c'est plus un projet, en fait... rien n'est décidé, répondit-il, mal à l'aise.
— Désolé, je croyais que... désolé, répéta Manfred, confus.
— Vous n'avez pas à l'être. Vraiment. Je dois y aller mais je vous remercie de votre accueil. J'ai été ravi de vous revoir, vous et Nathan.
— Viens, Tony, je te raccompagne », fit Pep en lui prenant le bras.
Devant la porte d'entrée, elle l'embrassa sur la joue et lui glissa à l'oreille : « S'ils le veulent vraiment, les pères trouvent toujours leur place et les mères sont plus qu'heureuses de leur en faire, Tony. Ce ne sera sûrement pas toujours rose mais si vous surmontez la fatigue, les pleurs et le stress, Loki et toi serez encore plus soudés qu'avant.
— Je n'ai pas-
— Et si tu as besoin d'un conseil, n'hésite pas, Manfred est là », le coupa-t-elle avant de refermer la porte.
« Comme toujours, lorsqu'il se trouve face à un problème qu'il ne sait comment régler, il est allé voir sa chère Virginia, reprend Loki sans aucune trace de jalousie dans la voix. Je ne sais pas ce qu'elle lui a dit, mais il semblait beaucoup moins réticent à l'idée d'avoir un enfant quand il est rentré. »
Tony sourit. Il sait que Loki aimerait savoir ce que Pepper et lui se sont dit mais il est bien décidé à garder ce moment pour lui.
« Qu'est-ce qu'elle t'a dit, papa ? tente Einar.
— Rien de particulier, fiston, répond son père. Elle est juste très douée pour comprendre ce qui ne va pas.
— Toujours est-il qu'il m'a déclaré quelques jours après que Luke serait un prénom parfait pour notre fils !
— Luke, je suis ton père ! rigole Einar. Cela ne m'étonne pas de toi mais cela serait vite devenu pesant. J'imagine bien les autres, à l'école : « Luke, où est passé ton sabre laser ? » ou « Hé, t'approche pas trop du côté obscur du préau, c'est pas bon pour ce que t'as ! »[1]... Je suppose que père n'était pas vraiment emballé ?
— Je lui ai dit qu'il était hors de question que notre fils porte un nom aussi commun avant de-
— Avant de réaliser que j'étais prêt à fonder une famille avec lui, le coupe tranquillement son compagnon. C'est typique de ton père, ça, tu lui donnes ce qu'il veut et il continue à râler.
— Je n'ai pas râlé longtemps, Tony.
— Non, c'est vrai, le temps que tu te remettes du choc, je ne t'ai plus entendu. Ce fut merveilleusement reposant », fait le milliardaire avec un grand sourire. Le dieu lui lance un regard faussement indigné auquel Tony répond par un clin d'œil.
« Jamais je ne permettrai que mon fils porte un prénom aussi commun ! Ce sera le fils d'un prince et- » Et il s'était tu brusquement, comme assommé, avant de demander d'une voix hésitante que Tony ne lui connaissait pas :
« Tu le veux vraiment ? Tu veux avoir des enfants... avec moi ?
— Euh... on pourrait commencer avec un seul, peut-être ? »
Le dieu avait fondu sur lui et l'avait serré à l'étouffer.
« Je... Tu...
— Loki, dieu de l'Éloquence, ironisa Tony. Tu ne veux vraiment pas qu'on l'appelle Luke, alors ?
— Tais-toi, Tony. »
OoO
OoO
[1] Si ce n'est pas déjà fait, allez lire De la pureté des lucioles mortes d'Obviously Enough, histoire dans laquelle le fils de Tony s'appelle Luke. Je vous promets que vous ne regretterez pas votre lecture, même si le spideypool, c'est le mal absolu. ;) Si, malgré tout, vous regrettiez, je vous taxerai de mauvais foi mais je vous offrirai quand même l'OS de votre choix.
C'était la minute pub de Callisto.
