Salut à tous ! Merciiii, merci pour vos reviews, Aku, Zazaaaah (doublement merci!), Aliena, Flo'w, Valkyrie, Clelia, Linsy, Erika, Melusine, Amelia, Julindy, Dame Marianne, Chocolas, Glasgow, Nekonya-Myu, Ansofi ! Merci infiniment aussi pour vos favoris et vos follows, vous êtes le fromage de ma vie. (Et ça en dit long sur mon amour pour vous.)
Je suis ravie que ce premier chapitre vous ait plu ! Votre enthousiasme m'a tellement motivée que je n'ai pas pu résister à l'envie de vous filer le deuxième chapitre.
(Oh ! Aussi, le titre du premier chapitre est une variation de "Never Even Told Me Her Name", piste 8 de l'album Fractured Life d'Air Traffic, et ce titre, "Empty Space", est la piste 5 (pardon, la géniale piste 5) du même album).
Bonne lecture !
Chapitre 2
.oOo.
- Je te trouve bien silencieux.
Ils étaient assis dans le canapé du salon, une bière fraîche à la main, tandis que les garçons découvraient avec des cris de ravissement les pièces de la maison – ou plutôt l'énorme maison, fallait-il préciser. L'énorme géniale maison. Le petit village perdu de Landéda n'avait pas été simple à trouver, mais lorsqu'ils avaient découvert la propriété, avec la mer littéralement au bout du jardin, et l'imposante demeure – en vérité, le terme de petit manoir lui rendait un peu plus justice – toute la fatigue de leurs six heures de voyage s'était évanouie.
Les garçons s'étaient précipités à l'intérieur avec un cri de guerre, plus heureux que Thorin ne les avait vus depuis la mort de Dís, et il n'avait absolument pas regretté de les avoir emmenés ici. Et quelque part, les voir heureux le rendait heureux, lui aussi. Si ce n'était...
- Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Dwalin.
Le problème, quand on avait un meilleur ami qui vous connaissait aussi bien que Dwalin connaissait Thorin, c'était que l'espoir de garder quelque chose pour soi était complètement illusoire. Au moins, Dwalin avait eu la délicatesse d'attendre que les garçons soient trop loin pour les entendre, ce dont il lui était reconnaissant.
Avec un énorme soupir, il s'enfonça plus profondément dans le moelleux canapé, contemplant les ornementations du plafond et du lustre au dessus de sa tête avec une expression dépitée.
- Bilbo.
- Le type avec qui t'as couché ?
- Chut !
Les garçons n'étaient pas à portée de voix, mais mieux valait tout de même prendre quelques précautions.
- Ouais, lui.
- Eh ben ?
Thorin grinça des dents.
Eh bien, je l'ai revu. De loin. Parce que (et me connaissant, c'était évident que ça finirait comme ça), dès que je l'ai aperçu, j'ai été pris d'une trouille monstrueuse et d'une culpabilité sans fin, j'ai pris les gamins et je me suis tiré sans un mot. Glorieux.
Ce qui n'avait rien fait pour apaiser sa culpabilité, bien évidemment. Encore pire. Il n'avait pas eu assez de temps pour déchiffrer l'expression sur le visage de Bilbo quand il l'avait aperçu, mais une chose était certaine : ça n'avait pas l'air d'être de la joie.
Oh, bon sang. Il était atrocement con. Doublement con.
- Thorin ! s'exclama Dwalin en claquant des doigts. Reviens avec nous !
Merde – voilà qu'il recommençait à dézoner. Il prit une longue gorgée de bière fraîche – béni soit Óin d'en avoir laissé dans le frigo du garage – et inspira profondément, pour trouver le courage de lâcher la phrase.
- ...C'est l'instituteur de Fíli.
- ...Oh, merde.
Enfin quelqu'un qui le comprenait.
- Tu l'as dit.
- Et alors ? Tu lui as parlé ?
- À ton avis ? J'ai pris les garçons et je me suis tiré.
Oh, Dís devait tellement se foutre de lui, où qu'elle soit en ce moment. Il en mettrait sa main à couper. Dwalin serra les lèvres pendant un instant, et ne put s'empêcher d'éclater de rire, devant les yeux écarquillés de Thorin – qui (et c'était ça le pire) ne pouvait décemment pas engueuler son meilleur ami de rire alors que ça faisait presque deux mois qu'il souriait à peine.
Tant pis – c'était à ses dépens, mais après tout, on ne pouvait pas nier qu'il avait vraiment agi comme un crétin.
- T'avoueras que c'est quand même pas glorieux, pouffa Dwalin. L'instit' de Fíli ! Je rêve !
- Je suis maudit par le karma, grommela Thorin.
Il regretta instantanément d'avoir prononcé la phrase lorsque le rire de Dwalin s'atténua – ils se rappelaient tous les deux très bien de la dernière fois que le karma leur avait joué un tour de merde – mais Dwalin ne sembla pas s'assombrir pour autant.
- Qu'est-ce que tu vas faire ?
- J'en sais rien. Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Si encore, on n'avait que... (il jeta un regard rapide pour s'assurer que les enfants n'étaient pas là, et continua) que couché ensemble. Mais avec toutes les circonstances aggravantes que je me trimballe, je vois pas bien ce que je peux faire.
- Je rêve... T'imagines les réunions parent-prof ? gloussa Dwalin. Je paierais pour assister à ça.
- Je paierais pour ne pas y aller, rétorqua Thorin sombrement.
Heureusement pour lui, la conversation fut interrompue par les deux garçons, qui débarquèrent dans le salon juste après, un sourire jusqu'aux oreilles pour Kíli, et un petit sourire bien moins éclatant pour Fíli, mais déjà bien suffisant de sa part.
Le choc, dans tout ça, c'était aussi d'avoir à nouveau entendu Fíli parler. Il n'avait pas réitéré l'opération depuis qu'ils étaient partis, mais malgré le contenu de ses mots, qui l'avait frappé en pleine tête comme un palet de hockey lancé à toute allure, le simple fait qu'il ait parlé avait semblé alléger son cœur d'un poids dont il ne soupçonnait pas la lourdeur avant d'en être débarrassé. Si Fíli avait parlé, il recommencerait, tôt ou tard. On lui avait dit que ça finirait bien par arriver un jour ou l'autre, mais Thorin avait craint de ne pas faire ce qu'il fallait pour ça – comme s'il était personnellement responsable de son mutisme.
Visiblement, non.
Kíli aussi semblait avoir retrouvé un peu de sa nature enjouée lorsque Thorin leur avait annoncé qu'ils partaient en vacances. Ce soir-là, le vendredi avant le départ, malgré le fait que l'esprit de Thorin avait continué à repasser en boucle la rencontre inopinée avec Bilbo, ils avaient passé une excellente soirée. Ils avaient regardé Le Roi Lion en mangeant des pizzas, leurs valises prêtes à embarquer, grâce aux bons soins de Dwalin, et pour la première fois depuis très longtemps, Thorin avait eu le sentiment d'être à sa place, dans une vraie famille.
- Fíli et moi, on veut prendre la chambre bleue ! s'exclama Kíli d'un ton plein d'autorité qui fit sourire les deux adultes. La chambre verte est jolie aussi, mais on préfère la bleue.
- Pourquoi vous ne prenez pas les deux ? demanda Thorin. Kíli, tu prends la chambre verte, et Fíli, tu prends la bleue. Demain, vous échangerez.
- Non, on veut dormir ensemble ! répondit Kíli d'un ton indigné.
Fíli leva au ciel, comme s'il demandait à son petit frère de ne pas parler en son nom, mais il ne fit aucun commentaire, et Thorin hocha les épaules.
- Comme vous voudrez.
- Et on veut un sapin ! ajouta Kíli. Sinon le père Noël ne saura pas où poser ses cadeaux.
- Très juste, fit remarquer Dwalin. On ira en acheter un demain.
Ils avaient déjà acheté une montagne de cadeaux pour les enfants en ville, qu'ils avaient emmené avec eux dans les bagages. Thorin était bien conscient que ça ne risquait pas de leur faire oublier Dís, mais mieux valait essayer et rater que ne pas essayer du tout.
- On ira aussi faire les courses pour remplir le frigo, déclara Thorin, mais ce soir, comme il n'y a rien à manger, on ira au restaurant, qu'est-ce que vous en pensez ? Une crêperie ?
Même Fíli ne put s'empêcher de pousser une exclamation de joie à la proposition, et Kíli se jeta carrément au cou de son oncle, qui le serra contre lui avec un sourire. Ce Noël ne serait pas terrible, mais il ne serait peut-être pas aussi atroce que Thorin l'avait imaginé.
.oOo.
Les jours, qui s'étaient jusque là toujours étirés à l'infini, semblèrent subitement beaucoup plus courts, en Bretagne. Après une crêperie qui les avait tous laissés repus et avec une sensation de bien-être qu'ils n'avaient plus ressenti depuis des semaines, les quatre garçons passèrent tranquillement leur première nuit au Manoir – comme Thorin avait décidé de l'appeler. Le lendemain matin, il était allé acheter des croissants et des pains au chocolat pour le petit déjeuner, et Kíli avait hurlé de joie en découvrant l'odorant sachet sur le comptoir dans la cuisine – il vouait une véritable adoration aux petits pains au chocolat.
Après le déjeuner, ils étaient partis choisir sapin, boules et guirlandes, et les garçons avaient passé l'après-midi à décorer l'arbre, tandis que Dwalin emballait en secret leurs cadeaux dans une autre partie de la maison. Puis ils étaient allés faire une promenade sur la plage qui bordait la propriété, Kíli s'était mouillé les jambes dans la mer jusqu'aux cuisses, et il avait regagné la maison en slip en claquant des dents sous les rires des autres – même de Fíli – et les enfants s'étaient changés pendant que Thorin leur préparait un chocolat chaud et un goûter.
Pour la première fois depuis la mort de Dís, Thorin eut l'impression qu'il n'était pas en train d'échouer misérablement à élever ses neveux – pour la première fois, il se sentit relativement satisfait de la façon dont il s'occupait d'eux. La sensation disparaîtrait certainement avant même qu'ils ne regagnent son petit appartement mal rangé, à peine décoré et trop petit pour trois personnes (voire quatre la majorité du temps) ; mais pour l'instant, il était presque heureux. Assez pour oublier Bilbo Baggins, et presque assez pour songer à la mort de Dís sans éprouver la sensation habituelle d'avoir un trou béant dans la poitrine. Presque.
Ayant découvert des jeux de société dans un placard, ils jouèrent chaque soir au Monopoly, Tabou, et au reste, jusqu'à ce qu'il soit l'heure du coucher pour Fíli et Kíli – et lorsque Fíli, la veille de Noël, lui murmura d'une toute petite voix "Bonne nuit" lorsque Thorin se pencha pour lui embrasser le front, il eut l'impression qu'il venait de recevoir le seul cadeau de Noël dont il avait vraiment besoin. Ému, il caressa longuement les cheveux dorés de l'enfant, jusqu'à ce qu'il réalise que Fíli s'était déjà endormi. Ces vacances n'avaient vraiment pas été une mauvaise idée.
Kíli se réveilla en premier le jour de Noël, mais ne resta pas seul debout très longtemps – son cri strident quand il découvrit les cadeaux au pied du sapin réveilla tous les autres occupants du Manoir, et Fíli se précipita à son tour pour ouvrir les siens. Thorin, qui ne s'était pas attendu à tant d'enthousiasme de leur part, ne put s'empêcher de se sentir bêtement soulagé.
- Ouaiiis ! s'exclama Kíli en brandissant un de ses cadeaux. Un kit de chimie ! Je vais pouvoir faire des potions magiques !
Fíli, de son côté, avait déballé ses cadeaux, tout aussi variés que ceux de Kíli, et regardait à présent ses nouveaux livres avec une sorte de déférence. Thorin manqua de s'étrangler lorsque le garçon se dirigea vers lui pour lui faire un câlin inattendu, silencieux mais bienvenu – et surtout extrêmement long. Il sentit les épaules de Fíli trembler contre ses bras, et comprit que ce n'était pas juste un câlin de remerciements. Dís lui manquait, et bon dieu, Thorin savait exactement ce qu'il ressentait. Lorsque Fíli le lâcha enfin, ses yeux brillaient peut-être un peu trop pour qu'il n'y ait pas quelques larmes là-dessous, mais il souriait faiblement, et c'était suffisant.
Les enfants furent ensuite envoyés se laver et s'habiller, et ils eurent la matinée pour jouer avec leurs cadeaux avant le repas de Noël – qui consistait en une montagne de hamburgers faits maison, parce que c'était ce que Kíli avait réclamé à grands cris quand Thorin avait demandé ce qu'ils voulaient manger pour Noël, et Fíli avait approuvé en hochant la tête ; et comme tout le but de l'opération était de leur faire plaisir (et que les hamburgers maison de Thorin était une tuerie dont il n'était pas peu fier de toute façon), il avait accepté. Toutefois, il avait quand même acheté du foie gras et une petite bouteille de champagne pour lui et Dwalin, histoire de célébrer le peu qu'il y avait à célébrer – l'idée de le boire sans Dís était terrifiante, mais s'il fallait supprimer de sa vie tout ce qui se rapportait à elle, autant carrément aller s'enfermer dans un bunker, avait-il songé.
Bref, compte tenu des circonstances, Thorin fut immensément soulagé de constater, une fois le soir venu et les neveux couchés, que la journée s'était plutôt bien déroulée. Ça n'avait pas été aussi festif que lorsque Dís était là, et ils avaient eu des passages à vide évidents, mais dans l'ensemble, ils avaient beaucoup mieux tenu le coup que Thorin ne s'y attendait.
Peut-être que tout n'était pas si désespéré, après tout.
.oOo.
Les vacances de Noël furent une parenthèse, sinon agréable, du moins bienvenue, et Thorin regretta de devoir abandonner le Manoir pour revenir à son minable appartement. Il se disait régulièrement qu'avec deux garçons à charge, à présent, il aurait peut-être fallu qu'il déménage pour un endroit plus grand, mais l'état de ses finances était tellement critique qu'il ne voyait pas comment c'était possible. Les garçons ne s'en plaignaient pas, mais Thorin n'avait pas l'impression de faire ce qui était dans leur meilleur intérêt.
Dwalin avait proposé de les prendre plus souvent chez lui, et l'idée n'aurait peut-être pas été mauvaise en soi, mais il habitait avec son grand frère Balin, et Thorin n'aimait pas l'idée de transférer sa charge sur d'autres épaules – Balin avait déjà tellement fait pour eux. Étant l'aîné de leur groupe d'amis, il avait toujours été celui dont on cherchait le conseil, et Thorin avait largement profité de son aide quand il avait fallu se plonger dans la paperasse qui avait résulté du décès de Dís.
Balin avait décrété qu'ils feraient une fête pour le réveillon du Nouvel An, et Dwalin n'avait pas protesté – il avait beau avoir un sale caractère, Balin était la seule personne à qui il n'arrivait pas à dire non. Thorin, une fois rentré à l'appartement, avait demandé aux garçons s'ils avaient envie d'y aller, et ils s'étaient montrés suffisamment enthousiastes pour que Thorin accepte l'invitation.
Le jour du réveillon, alors qu'il s'habillait devant le miroir, tentant désespérément d'avoir l'air présentable avec son pantalon noir, sa chemise blanche, sa cravate noire et ses cheveux noués en tresse dans son dos, Thorin fut pris de l'envie dévorante de rester à la maison ce soir-là, et de regarder de vieux films en mangeant des chips. Il ne voulait pas faire la fête, pas ce soir. Il n'avait jamais été très fêtard, au fond, il préférait les soirées tranquilles passées avec ses amis à boire un verre dans un bar depuis ses vingt-cinq ans au moins, mais là, avec le souvenir de Dís qui planait dans sa mémoire, c'était encore pire que d'habitude. Tout comme Noël, qu'ils faisaient en famille, il avait l'habitude de passer le réveillon avec Dís, puisqu'ils avaient les mêmes amis, et Thorin savait d'avance que le trou creusé par son absence paraîtrait encore plus grand ce soir.
Lorsque Thorin arriva chez Balin avec les enfants, il essayait désespérément d'afficher un air normal alors que le gouffre qui s'ouvrait dans sa poitrine menaçait de l'engloutir à chaque seconde. Heureusement, ses amis étaient là, et Thorin, qui ne les avait pas vus depuis l'enterrement – entièrement de sa faute, puisqu'il n'avait même pas pris la peine de les contacter – fut heureux de les retrouver. Ils n'étaient pas tous là, mais il y avait surtout Bofur et Nori, qui faisaient partie du groupe de rock que lui et Dwalin avaient monté quelques années auparavant. Dís en ayant fait partie en tant que violoniste et chanteuse, le groupe ne s'était évidemment plus réuni depuis sa mort – Thorin pouvait à peine supporter l'idée de faire de la musique sans elle. Déjà, dans sa boutique, il y avait quelques albums qu'il ne passait plus parce qu'ils lui rappelaient trop sa sœur – c'était dur d'écouter certaines chansons de Nine Inch Nails, et l'album OK Computer de Radiohead et l'intégrale de Lou Reed étaient carrément perdus pour lui à jamais.
Nori et Bofur l'accueillirent en le serrant dans leur bras avec affection, et Thorin se fustigea mentalement de les avoir laissés tomber (il n'y avait pas d'autre terme) pendant les deux derniers mois. Il avait des circonstances atténuantes, c'était un fait, mais maintenant qu'il les revoyait, Thorin réalisait à quel point ses deux amis lui avaient manqué.
Nori avait emmené avec lui son petit frère Ori, qui avait un an de plus que Kíli, et les trois garçons se regroupèrent instantanément pour ne plus se quitter. Bofur, lui, était venu avec son grand frère Bombur, qui adorait cuisiner, et en conséquence avait préparé et ramené avec lui la plupart des plats qui se trouvaient sur la table. Balin avait également invité son cousin Glóin, frère d'Óin, et également banquier de Thorin, qui était venu avec son fils Gimli, quatre ans, que Fíli et Kíli ne connaissaient pas bien, mais qu'ils ne tardèrent pas à inclure dans leurs jeux. Thorin n'était pas enchanté à l'idée de rencontrer son banquier au réveillon du Nouvel An, mais l'homme ne lui fit pas de remarque sur ses comptes qui étaient plus souvent en dessous de zéro qu'au dessus, et se montra plus amical que Thorin ne l'avait jamais vu (dieu veuille qu'il le soit aussi quand Thorin viendrait lui demander un prêt pour sauver sa boutique...). Et aussi, contre toute attente, il y avait, parmi les invités de Balin, Gandalf Legris, le directeur de l'école de Fíli et Kíli.
- Gandalf ! s'exclama Thorin en le voyant.
- Mon cher Thorin, lui dit l'homme avec un grand sourire. Je suis heureux de vous voir. Comment allez-vous ?
Amusant comme cette petite question inoffensive était devenue piège, depuis la mort de Dís. Thorin n'allait jamais bien (comment était-ce possible, quand on vivait avec un gouffre dans la poitrine en permanence ?) mais selon l'interlocuteur, les réponses à cette question variaient. Il réservait les "très bien" aux inconnus, et les "ça va pas fort" aux amis seulement, mais Gandalf s'était montré assez bienveillant envers lui pour qu'il accepte de se montrer relativement sincère.
- Comme-ci comme-ça, répondit-il honnêtement.
- Comment se passe la vie avec vos neveux ?
- Il y a des hauts et des bas. Plus que bas que de hauts, pour être sincère, admit-il, mais on s'en sort. Enfin, je crois. Comment se débrouillent-ils à l'école ? Ils ne causent pas trop de problèmes ?
- Oh non, pas du tout ! s'exclama Gandalf avec un rire profond. Miss Tauriel, la maîtresse de Kíli, m'assure qu'il est un régal absolu, bien qu'il ait une certaine tendance à discuter avec son voisin, visiblement. Fíli n'a pas ce problème (et pour cause, songea Thorin en serrant les dents), mais son maître, M. Baggins, m'assure qu'il est l'un des élèves les plus brillants qu'il ait jamais eu et que son mutisme ne l'empêche pas d'exceller.
Ah. Oui. M. Baggins. Oh, il ne l'avait pas oublié – il l'avait juste commodément refourgué au fond de ses souvenirs, et pour être honnête, aurait bien aimé qu'il y reste, ce qui semblait toutefois nettement compromis.
- Tant mieux, je suis soulagé, répondit Thorin prudemment.
Il hésitait à poser des questions sur Bilbo, mais Gandalf, avec sa vivacité d'esprit, y verrait peut-être plus que Thorin ne voulait lui en montrer.
- Si vous êtes vraiment inquiet – quoi qu'il n'y ait pas de raison de l'être, je vous l'assure – vous pouvez toujours demander un rendez-vous avec les instituteurs de Fíli et Kíli. Je suis sûr qu'ils seront ravis de vous accorder un peu de leur temps pour discuter de vos neveux. Voulez-vous que j'arrange une rencontre ?
- Oh, non, ne vous embêtez pas, se hâta de répliquer Thorin. J'ai toute confiance en vous, Gandalf, et j'ose espérer que si quelque chose n'allait pas avec mes neveux, vous me le diriez aussitôt.
- Bien sûr, approuva Gandalf aussitôt. Soyez rassuré là-dessus.
Puis la conversation changea de sujet, et c'était sans doute pour le mieux, songea Thorin – moins il aurait à entendre parler de Bilbo, mieux ça vaudrait. Son exécrable conduite avec l'instituteur de Fíli lui restait plantée comme une épine dans le pied, et chaque fois que son nom était cité, il ressentait la douloureuse morsure de la culpabilité. Il se dépêcha d'aller noyer un peu sa sobriété trop prononcée dans un verre de punch.
Somme toute, la soirée ne se passa pas trop mal ; les garçons, et c'était le plus important, semblaient s'amuser, et Thorin, l'esprit doucement anesthésié par le délicieux punch aux fruits et aux épices préparé par Bombur, parvint à ne pas trop penser à Dís et à Bilbo, et à ne pas dézoner trop fréquemment (ce qu'il faisait souvent en soirée, à son grand désarroi). Une fois les garçons endormis tous les quatre dans le grand canapé du salon de l'appartement, enroulés de serpentins et de cotillons qu'ils avaient lancé dans les airs à minuit (et que Balin retrouverait sans doute encore en dessous de ses meubles jusqu'à Noël prochain), Thorin cessa de freiner sur l'alcool, et passa le reste de la nuit dans un état second plus que bienvenu.
.oOo.
Thorin n'avait jamais aimé le début du mois de janvier, parce qu'il lui semblait toujours que tout était à refaire (et la marche de Radetszky du concert de Nouvel An comptait parmi le top 3 des morceaux qu'il détestait le plus au monde), mais cette fois, il était heureux de laisser l'année précédente et tous ses mauvais souvenirs derrière lui.
Contre toute attente, lorsqu'il avait ramené une galette des rois pour célébrer l'épiphanie (fête religieuse dont il se moquait complètement, étant athée, mais c'était surtout pour faire plaisir aux enfants), Fíli, qui avait trouvé dans sa part la fève à l'effigie de Bob l'Éponge, l'avait brandie en disant d'une petite voix timide :
- C'est moi qui ai la fève...
Sa déclaration avait créé un choc dans l'assemblée (c'est-à-dire, l'assemblée constituée par Kíli et lui, Dwalin étant rentré chez lui, pour une fois), et Kíli, pas jaloux pour un sou, avait serré son frère dans ses bras avec un cri de joie (puis avait tout de même tenté de lui subtiliser la fève, que Fíli, dans sa grandeur d'âme, lui avait magnanimement prêtée). Thorin avait souri à Fíli, et lui avait ébouriffé les cheveux, et depuis ce jour, il avait l'impression que Fíli parlait un peu (juste un peu) plus souvent. Il lui disait généralement bonne nuit quand Thorin venait coucher les enfants et leur lire une histoire, et parfois bonjour quand Thorin les réveillait le matin.
Peu de temps après, Fíli exprima son envie de recommencer le violon – Dís étant celle qui lui donnait des cours avant sa mort, Fíli n'avait plus retouché à son instrument depuis l'accident. Thorin, qui avait ramené de la maison de Dís les affaires des enfants, gardait le violon dans le salon, et n'hésita pas une seconde avant de le rendre à Fíli. Il lui sortit également un pupitre et ses anciennes partitions, qu'il installa dans la chambre des enfants – qu'il avait fait insonoriser quelques années auparavant, quand ils avaient monté leur groupe de rock et qu'ils avaient besoin d'un endroit où répéter. Fíli pourrait jouer sans déranger personne.
Il ressortit également le vieux clavier numérique qu'il possédait, au cas où Kíli voudrait apprendre le piano (Dís avait parlé de l'inscrire à des cours avant son accident). Ce n'était pas un Steinway & Sons, mais c'était bien suffisant pour apprendre à jouer.
Fíli sembla retrouver son instrument avec des sentiments mitigés.
- Ça me rappelle maman, admit-il à voix basse lorsqu'il remarqua Thorin sur le pas de la porte, le jour où son violon lui fut rendu.
Lorsqu'il parlait, c'était toujours à voix basse, et c'était la première fois que Thorin l'entendait mentionner sa mère depuis le drame. Conscient qu'il s'agissait d'un moment important, il entra dans la pièce et s'assit sur le bout du lit que les deux enfants partageaient.
- J'ai envie de jouer, continua Fíli pensivement. Mais... ça me rappelle maman.
Il y eut un silence, pendant lequel Thorin attendit de voir si Fíli n'allait pas rajouter quelque chose – ce serait le comble de lui couper la parole alors qu'il parlait si peu – mais l'enfant resta silencieux.
- Je crois que ça lui ferait plaisir, lui confia finalement Thorin. Ça m'arrive souvent aussi, si tu veux savoir. Je n'écoute plus tel CD parce qu'elle l'écoutait tout le temps, je ne mets plus tel tee-shirt parce que c'était son préféré... et je n'ai plus non plus joué de guitare depuis... tu sais. Mais je la connais, et je crois que de là où elle est, elle doit être très triste de voir qu'on renonce à ce qu'on aimait bien à cause d'elle, tu ne crois pas ?
Fíli resta silencieux un moment, puis répondit :
- Tu crois qu'elle nous voit ?
- Je pense que oui, répondit Thorin prudemment. J'espère.
En réalité, il était loin d'être porté sur la spiritualité et la religion, et l'idée que Dís puisse se trouver quelque part à les observer paraissait franchement risible, quand il y songeait avec rationalité. Toujours était-il qu'il ne pouvait s'empêcher d'y croire un peu, car l'idée qu'elle soit assise sur un nuage à côté de ses parents, et de leur petit frère Frerin mort dans la fleur de l'âge, quoiqu'un peu ridicule, était infiniment plus agréable que de l'imaginer six pieds sous terre, immobile dans son cercueil, dont les dessins du bois resteraient à jamais gravés dans la mémoire de Thorin, associés au ciel bleu, au chant des oiseaux, et à ses pieds glacés dans ses chaussures trop petites. La rationalité pouvait aller se faire foutre de temps en temps – où était le mal à s'imaginer que Dís veillait sur eux, quelque part ?
- C'est vrai, murmura Fíli d'un air songeur. Elle serait triste. Elle aimait bien que je joue du violon.
- Moi aussi, j'aime bien, remarqua Thorin. Mais je ne pourrai pas te donner de cours, par contre, je n'y connais rien. Tu veux que je te trouve un professeur ?
Encore des dépenses, songea-t-il – une pensée qu'il rejeta aussitôt formée. Peu importait l'argent, il ferait tout ce qu'il faudrait pour favoriser l'épanouissement de ses neveux.
- Je vais y réfléchir, répondit Fíli de sa petite voix fluette.
Puis il commença à jouer, et Thorin l'écouta, tirant du plaisir même dans la petite voix aigrelette qui sortait de son violon, et le crissement douloureux de l'archet sur les cordes, enduit de colophane avec tellement de minutie qu'une fine poudre blanche jaillissait dans l'air à chaque note.
Kíli, de son côté, sembla effectivement intéressé par le piano, exerçant ses petits doigts sur les touches en plastique du Clavinova, et l'idée qui se présenta à Thorin fut si lumineuse qu'il se demanda pourquoi il n'y avait pas songé avant.
Deux semaines plus tard, alors que le mois de janvier touchait à sa fin, Bofur fut appointé en tant que professeur particulier de musique pour les deux enfants. C'était un touche-à-tout de la musique, et dans leur groupe de rock, il assurait non seulement la deuxième guitare, mais aussi le deuxième violon, les claviers, la flûte irlandaise, le saxophone à l'occasion, et une multitude d'autres instruments, dont il se servait pour apporter un nouveau son à leurs chansons. C'était l'arrangement idéal – les garçons, qui aimaient beaucoup Bofur, ne seraient pas intimidés par leur nouveau professeur, et Bofur, en plus d'être doué dans son métier (il était professeur de solfège dans une école de musique), connaîtrait bien les enfants, et les épreuves qu'ils avaient subies, pour ne pas les pousser jusqu'à les briser.
Par ailleurs, c'était un excellent prétexte pour fréquenter un peu plus souvent son ami ; et enfin, dernier point, mais non le moindre, Bofur avait accepté le poste pour un salaire ridicule, une somme symbolique, qu'il aurait même refusée si Thorin n'avait pas insisté.
- On va bien s'amuser, avait-il dit à Thorin avec un grand sourire lorsque celui-ci lui avait proposé de donner son premier cours le dimanche suivant (autre avantage : il acceptait de venir leur donner cours le dimanche, ce qui était une sacrée chance, puisque Thorin travaillait le reste de la semaine).
Et finalement, avant que Thorin ne s'en rende compte, le mois de janvier, cet Affreux, laissa rapidement la place à février.
.oOo.
Lorsque le 1er février arriva, la gaieté de Kíli, qui commençait petit à petit à lui revenir, se transforma carrément en excitation, et Thorin n'en ignorait pas la raison.
- Il faut qu'on organise quelque chose pour son anniversaire, déclara-t-il à Dwalin un soir, une fois que les enfants furent couchés.
- Pour votre anniversaire, nota Dwalin.
Il se trouvait que Thorin et Kíli étaient nés le même jour – le 15 février.
- Ça m'est totalement égal qu'on ne me rappelle pas que je vais avoir trente-deux ans, nota Thorin avec un brin (juste un brin) d'amertume. Mais Kíli va avoir sept ans. Il faut qu'on fasse quelque chose.
La Bretagne, c'était bien, mais ils ne pourraient pas partir à chaque vacances, ou leur budget ne tiendrait jamais le coup. Thorin avait de plus en plus de mal à boucler ses fins de mois, et recevait de l'État une aide bien trop minuscule pour l'aider à élever correctement ses deux neveux – quant à l'argent qui composait l'héritage de Dís (ou du moins, ce qu'il en restait après avoir payé les frais exorbitants de notaire), il était mis sur un compte en banque bloqué destiné à fructifier jusqu'à ce que ses neveux atteignent leur majorité et puissent en disposer à leur guise.
- Quelque chose de pas trop cher, ajouta Thorin, pensif.
- Qu'est-ce qu'on avait fait l'année dernière ? Ah oui, Dís et moi, on avait emmené les petits à Disneyland.
- Ce qui tombe dans la catégorie du "trop cher", grogna Thorin.
- Je sais. Je suis sûr qu'il y a moyen de trouver tout aussi agréable et moins coûteux. On pourrait le laisser faire une fête à la maison. Inviter ses amis, tout ça...
- Ici ? Dans cet appartement minable ?
- Ou chez moi, si tu veux. Il y a de la place.
- Et Balin ?
- Ça ne le dérangera pas, tu sais bien. Et de toute façon, il part en voyage d'affaires aux États-Unis à ce moment-là, je crois. On pourrait même faire une fête surprise, tiens. Je prépare tout chez moi, Fíli se charge de transmettre les invitations à ses amis, et ce jour-là, tu l'emmènes sous prétexte de faire un petit tour, tu le ramènes chez moi, et tadam ! Surprise.
- Bonne idée, approuva Thorin. Il sera content. On lui achètera un gâteau aux fraises et du Champomy, ça lui fera plaisir.
Fíli, mis dans la confidence, se montra d'une efficacité à toute épreuve, transmettant à tous les amis de Kíli – et il y en avait un paquet – les invitations secrètes, et jouant même le rôle d'espion quant à savoir ce qui lui ferait plaisir en matière de cadeau. Tout s'annonçait bien – trop bien pour qu'un petit nuage ne finisse tout de même pas par pointer son nez à l'horizon.
Thorin était en train de se balader dans un magasin un samedi après-midi avec Fíli à la recherche d'un cadeau pour son petit-frère, qu'il avait confié ce jour-là aux bons soins de Balin pendant que Dwalin tenait la boutique – quand Fíli lui tira la main avec une vigueur inhabituelle.
- Regarde !
Le garçon le tira jusqu'à un présentoir à livres, et il prit délicatement l'un des tomes, et le mit dans les mains de Thorin.
- C'est Bilbo qui l'a écrit.
Le nom, balancé sans préparation, et qui s'étalait également en écriture dorée sur la couverture du roman, donna à Thorin l'impression de recevoir une balle dans le ventre.
- B... Bilbo ? balbutia-t-il, troublé.
- Mon instituteur, tu sais, dit Fíli d'un ton impatient. M. Baggins.
Pourquoi l'appelait-il Bilbo, d'abord ? Et pas M. Baggins ? Pour Thorin, "Bilbo" et "M. Baggins" étaient deux entités très différentes : l'une était le respectable instituteur de son neveu, et l'autre... l'inconnu qui lui avait sauvé la vie et avec qui il avait couché un soir de déprime et de beuverie. Entendre le mot "Bilbo" sortir de la bouche de Fíli le perturbait terriblement.
- Il écrit des livres pour enfants, ajouta Fíli avec une pointe de fierté dans la voix. Et si on l'achetait en cadeau à Kíli ? Comme ça, je pourrai dire à M. Baggins que mon oncle a acheté son livre.
Il valait mieux que Fíli ne parle pas du tout à M. Baggins de son oncle, mais Thorin n'eut pas le courage de lui faire la réflexion, qui amènerait trop de questions curieuses pour en valoir vraiment la peine.
Mal à l'aise, il observa la couverture, rouge et dorée, qui annonçait d'une jolie police : "Les Aventures de Smaug le Dragon, tome III : le Joyau du Roi".
- Tu crois que ça lui plaira ? demanda-t-il d'un ton incertain. Il n'a même pas lu le tome 1 et 2.
- On n'a qu'à les acheter aussi ! s'exclama Fíli. Ils ne coûtent pas très cher, regarde. Et puis, je pourrai les lire aussi. Tu n'as qu'à considérer ça comme un cadeau d'anniversaire pour moi aussi en avance !
L'anniversaire de Fíli tombait le 7 mars.
- C'est bon, je les prends, soupira Thorin.
Il était hors de question qu'il s'agisse d'un cadeau en avance pour l'anniversaire de Fíli – il lui achèterait quelque chose d'autre le moment venu, et prendrait quand même les trois tomes des livres de Bilbo ; il y avait si peu de choses qui parvenaient encore à rendre Fíli heureux qu'il fallait sauter sur l'occasion quand il en découvrait une.
Ce soir-là, une fois les enfants couchés et Dwalin rentré chez lui (il devait faire une lessive et avait décidé de ne pas rester dormir), Thorin sortit discrètement les livres de son sac et les observa un long moment. Le nom de Bilbo, en lettres dorées, créait une sensation désagréable au creux de son ventre, mais la curiosité fut la plus forte, et il ouvrit le premier tome des Aventures de Smaug le Dragon.
Contre toute attente, il accrocha tellement à sa lecture qu'il dévora les trois tomes les uns après les autres pendant la nuit – c'était bien écrit, fin et enjoué, toujours avec un but, mais assez subtil pour la morale de l'histoire ne soit pas trop évidente, et derrière les mots, Thorin imaginait les doigts de Bilbo (ces mêmes doigts qui lui avaient fait des choses que la morale réprouvait) taper sur son clavier, son joli petit sourire accroché à ses lèvres – peut-être avec des lunettes sur le nez.
C'était la première fois qu'il s'autorisait à imaginer en détails le visage de Bilbo depuis qu'il était parti de chez lui précipitamment, et il se rendit compte qu'il regrettait. Il regrettait terriblement d'avoir agi comme un odieux connard, et les mots, tournés en jolies phrases, lui donnaient envie de connaître l'homme qui se cachait derrière eux.
En soupirant, il referma les livres. Peut-être qu'il devrait au moins commencer par s'excuser de son affreuse conduite – c'était la moindre des choses... Oui. C'était ce qu'il ferait.
Une fois qu'il en aurait trouvé le courage.
.oOo.
TBC !
