Salut mes gens ! Merci beaucoup pour touuuuuutes vos nombreuses reviews, vous pouvez pas savoir comme ça me fait plaisir que cette histoire vous plaise autant ! Merci Aliena, Flo'w (grâce à qui vous avez le chapitre aujourd'hui XD), Julindy, Lewella, Aku, Mel-chan, Erika, Chocolas, Dame Marianne, Maya Holmes, Glasgow, Clélia, Zazaaaah, Laura, et Nekonya ! Je vous aime les gens, je vous aime d'amour, ça me fait tellement plaisir de parler avec vous autres adorables gens.
Voici donc le chapitre 4 ! Le titre "Pee Wee Martini" nous vient de la magnifique piste 12 de l'album Fractured Life du groupe Air Traffic.
Bonne lecture !
Chapitre 4
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Thorin n'était pas en congé pendant les vacances d'hiver – la boutique avait déjà du mal, alors s'il se permettait de la fermer pour correspondre aux vacances des enfants, on n'était pas rendus – mais ce n'était pas pour autant qu'il était occupé, vu le peu de clients. En général, lui et Dwalin commençaient par mettre un CD en fond sonore, et c'était toute une histoire. Thorin voulait du Jimi Hendrix, Dwalin avait des envies de vieux Rammstein pré-Rosenrot – ils étaient généralement incapables de se mettre d'accord et finissaient par se rabattre sur Beautiful Freak de Eels, pour bien commencer la journée. C'était pareil tous les matins, mais la petite querelle était rituelle.
Ensuite, ils se préparaient un café dans l'arrière-boutique, ouvraient les stores, et attendaient les clients qui ne venaient pas, et les arrivages de CD qui ne trouvaient jamais preneurs. Une fois les caisses rangées, les CD triés, ils faisaient les comptes, ce qui était toujours extrêmement alarmant – et quand ils n'avaient plus rien à faire, ils parlaient, ils lisaient, ou ils se contentaient de regarder la rue derrière la vitrine en silence.
Ce matin-là, cependant, Dwalin ne protesta pas quand Thorin voulut mettre Jimi Hendrix, et ça, ça fleurait bon les problèmes à des kilomètres à la ronde.
- Thorin, commença-t-il, l'air sérieux.
Dwalin avait toujours un air plus ou moins sérieux, mais Thorin avait appris à les classer, le niveau 1 étant son air sévère qui en réalité, n'en était pas un (ce que Thorin aimait appeler sa "bitchy resting face"), et le niveau 5 étant le regard de tueur qui faisait cailler le lait et tourner le sang à l'envers dans les veines de celui qui se le prenait de plein fouet.
Le niveau 6 n'avait été atteint qu'une fois, à la mort de Dís.
Quoi qu'il en soit, jugea Thorin, le regard de Dwalin en ce moment était un bon 4, voire un 5 ; le problème semblait sérieux. Thorin détestait les problèmes sérieux.
- J'ai réfléchi.
Oublié le niveau 4 ; c'était un niveau 5 confirmé. Thorin sentit malgré lui ses entrailles se nouer, et attendit anxieusement que Dwalin lui explique de quoi il retournait ; ce qu'il tarda à faire, l'air de se demander si c'était vraiment une bonne idée d'en parler.
- Alors ? pressa Thorin.
- Ouais. Je... Mec, je crois que... Je crois qu'il faut qu'on parle de la boutique.
Ah. La Discussion. Thorin la sentait venir depuis un bout de temps (depuis, en fait, qu'il avait eu la merveilleuse idée de lancer une boutique de disques, sept ans plus tôt), mais il avait espéré pouvoir la repousser indéfiniment – il avait toujours l'impression qu'un gouffre menaçait de s'ouvrir sous ses pieds quand il en parlait. Contractant les épaules, il hocha la tête.
- Je t'écoute.
- Il va falloir qu'on fasse un choix. On ne peut pas continuer à travailler tous les deux ici. C'est une perte d'argent monstrueuse pour la boutique, et il n'y a pas assez de travail pour deux personnes.
- Oui.
Il avait entièrement raison, mais ils avaient monté la boutique ensemble, et Thorin n'osait pas imaginer ce que ça ferait de travailler ici sans Dwalin, ou à l'inverse, de chercher un autre travail pendant que Dwalin continuerait à garder la boutique.
Par ailleurs, sans être le job qui lui rapporterait des mille et des cents, le boulot avait l'indiscutable avantage de se trouver à la fois près de son appartement, près de l'école de ses neveux, et d'être relativement flexible (tant que Dwalin était là pour couvrir les arrières). D'un autre côté, Thorin n'était pas naïf, et il savait bien que dans cinq ans (au mieux, deux ans au pire), plus personne n'achèterait de CD du tout, et il n'aurait plus qu'à fermer boutique. Déjà là, c'était son petit rayon "occasion" qui lui rapportait le plus d'argent, paradoxalement.
- On ne peut pas continuer comme ça, continuait Dwalin. Il faut qu'on prenne une décision. Je crois que là, on ne peut plus la repousser.
- Qu'est-ce que tu proposes ? demanda Thorin prudemment.
- Alors. On a plusieurs possibilités. Soit c'est toi qui gardes la boutique, et c'est moi qui démissionne. Ou plutôt, tu me vires, et je toucherai des indemnités de licenciement. Soit on fait l'inverse : c'est toi qui décides de trouver un autre boulot. Je sais que c'est plus pratique pour toi d'être ici, avec l'école des gamins et ton appartement à côté, et je sais que je ne peux pas te demander de faire vivre deux enfants sur tes allocations chômage. D'un autre côté, je serai là pour t'aider, et surtout, Thorin, rien ne garantit que tu pourras garder la boutique à flot même avec un salaire en moins à payer.
- Je sais, dit Thorin d'une voix lasse. Je sais bien qu'elle finira par couler.
- Sinon, on peut essayer de la reconvertir. Vendre autre chose que des CD.
- C'est ça. Des livres ? Des mangas ? Des petits pains au chocolat ? J'aime pas cette idée, sans compter tous les problèmes administratifs que ça va nous rapporter. On a créé cette boutique par passion. Si elle ne tient pas le coup, je préfère autant l'abandonner entièrement.
- Moi aussi, admit Dwalin à voix basse. Ça ne règle pas le problème, cela dit. L'un de nous va devoir partir.
Il y eut un long silence, troublé seulement par le solo de Voodoo Child en fond sonore.
- Je peux partir, dit enfin Dwalin. Si tu préfères. Je ne suis juste pas certain que ce soit la meilleure solution pour toi au long terme.
La clochette de l'entrée tinta, et deux clients, emmitouflés dans de grosses écharpes, entrèrent dans la boutique en lançant un "bonjour" sonore qui leur fut rendu.
- Réfléchis-y, marmonna Dwalin en baissant d'un ton. On n'est pas obligé de prendre une décision tout de suite, mais le plus vite sera le mieux.
- Je sais.
Dís adorait cette boutique. Elle n'était pas la seule, d'ailleurs – Thorin avait beau la critiquer sans cesse, il y avait passé d'excellents moments. Il aimait le parquet lisse sous ses pieds, l'odeur de la pièce, les posters accrochés au mur, certains signés par les groupes en question... Elle lui rappelait l'époque où tout allait encore bien. L'année où ils l'avaient montée lui avait semblé la plus heureuse de sa vie – ils s'y retrouvaient souvent, les clients venaient, l'ambiance était tellement bonne que Thorin laissait parfois ouvert jusqu'à 21h. C'était comme ça qu'il avait connu Nori et Bofur. Les deux hommes étaient d'abord venus en clients, puis en amis, et ils avaient fini par décider de monter un groupe de rock. Il avait fait la connaissance de Dori, de Bombur, et avec Dwalin, Dís, et même Frerin, le petit frère de Thorin, âgé de 16 ans à peine à l'époque, toute la bande d'amis se rendait souvent à des concerts ensemble, participait à des festivals boueux où ils dormaient empilés les uns sur les autres dans une petite tente et introduisaient en douce de la vodka dans des gourdes Pom'potes pour pouvoir boire moins cher sans se faire choper par les vigiles.
Deux ans plus tard, Frerin était décédé dans un accident de moto, et les choses n'avaient plus jamais cessé d'empirer depuis, comme s'il s'agissait d'un signal. Le mari de Dís, Víli, les avait abandonnés et avait disparu sans laisser de traces l'année suivante. Le père de Thorin, Thrain, était mort d'un cancer, deux ans après Frerin. La boutique ne faisait plus autant de bénéfices qu'avant. Thorin s'était fait plaquer lamentablement par l'amour de sa vie après trois ans de vie commune.
Et enfin, Dís avait fini par le quitter. Dís avait toujours été là pour le soutenir quand il lui semblait que le fardeau était trop lourd à supporter et qu'il allait se briser sous son poids. Lorsqu'elle était partie, personne n'avait réussi à prendre sa place, et Thorin avait l'impression continuelle que rien n'irait plus jamais dans son sens. Le désastre récent avec Bilbo en était la preuve, et voilà que Dwalin lui annonçait qu'il allait le quitter.
Pendant un bref instant, il se sentit si découragé qu'il se demanda où était l'intérêt de continuer, après tout – puis il se rappela que tout n'était pas si noir que ça ; il avait encore deux petites lumières d'espoir, en la personne de Fíli et de Kíli.
Les deux clients sortirent sans rien acheter – comme d'habitude – et Thorin se tourna vers Dwalin.
- Qu'est-ce que tu me conseilles de faire ?
- Je ne sais pas, Thorin. C'est toi qui décides.
C'était toujours lui qui décidait de tout. De la couleur du cercueil, de la gestion de l'héritage de Dís, de l'école où mettre les enfants, et maintenant, de la liquidation de sa boutique.
Il aurait tant voulu n'avoir à se soucier de rien, parfois.
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Thorin aurait voulu pouvoir dire qu'en rentrant à la maison, il laissait ses soucis à la porte. Malheureusement, lorsqu'il arrêtait de penser à la boutique, c'était le problème Bilbo qui s'imposait à lui. Ses neveux étaient absolument dingues des Aventures de Smaug le Dragon, et obligeaient Thorin à leur en faire la lecture tous les soirs. Ils avaient vite terminé les deux premiers tomes, et étaient bien avancés dans le troisième ; et Fíli lui avait arraché la promesse de continuer sur La Guerre de l'Anneau et les autres volumes qu'ils avaient achetés à la librairie la fois dernière, le jour où ils avaient rencontré Bilbo par hasard – une rencontre que Thorin n'arrivait pas à oublier même en faisant de son mieux.
Il s'était senti coupable d'être parti aux aurores de chez Bilbo, mais là, avoir refusé explicitement ses avances, c'était un tout autre niveau. Ça lui occupait l'esprit au moins aussi souvent que la liquidation de la boutique – il sautait régulièrement de l'un à l'autre. Bilbo ne s'était plus manifesté (Thorin savait qu'il avait son numéro de portable, puisqu'il l'avait appelé pour le remercier de son autographe) et, tout en songeant que c'était pour le mieux, vu tous les problèmes qu'il avait déjà, Thorin ne pouvait s'empêcher de se demander ce qui se serait passé s'il avait répondu l'inverse.
D'un autre côté, depuis son Ex, Thorin n'était pas pressé d'entrer dans une nouvelle relation, et quelque chose lui disait que Bilbo ne faisait pas dans les petites histoires sans conséquences. Il avait l'air d'être le genre de personne à vouloir du sérieux, et Thorin n'était pas certain de pouvoir lui donner ce qu'il souhaitait – il en arrivait toujours à cette conclusion, et malgré cette conviction qu'il avait agi pour le mieux, son esprit ne le laissait pas en paix.
D'autant plus que Fíli, de son côté, semblait vouer une adoration sans bornes à son maître d'école, ce qui, en dehors d'être très pénible à supporter (il n'avait que Bilbo à la bouche), inquiétait légèrement Thorin, parfois.
- Bilbo est trop gentil ! Bilbo est super intelligent ! Bilbo m'a fait un compliment, aujourd'hui !
C'était presque à en regretter la période où il ne parlait plus, songea Thorin amèrement, avant de s'envoyer une triple baffe mentale – non. Mieux valait entendre parler de Bilbo à tout bout de champ que de contempler Fíli muré dans son silence. Thorin décida donc de ne faire absolument aucune remarque, et Fíli continuait ses louanges.
- Bilbo peut venir à mon anniversaire ? demanda-t-il un soir de début mars à Thorin, qui faillit recracher sa soupe en plein sur Kíli.
- B... Bilbo ?! s'exclama-t-il une fois qu'il eut avalé la dangereuse gorgée. Tu veux l'inviter pour ton anniversaire ? Avec tes amis ?
- Non. Je n'ai pas besoin d'inviter d'autres gens. Je veux juste inviter Bilbo.
Si Kíli était la star de sa classe de CP (voire des maternelles et même de quelques CE1 et CE2), Fíli, en échange, n'avait que très peu d'amis. Selon Kíli, qui jouait les espions pour Thorin, il passait tout son temps libre à parler à Bilbo quand il le pouvait, et restait seul à lire Les Aventures de Smaug quand Bilbo était occupé.
Thorin commençait sérieusement à craindre que Fíli ne soit en train de tomber amoureux de Bilbo – mais c'était impossible, n'est-ce pas ? D'accord, lui-même avait vénéré sa maîtresse d'école quand il avait cinq ans, et il était tombé amoureux de son prof d'anglais quand il avait quatorze ans, mais quand on était de l'autre côté de la barrière, les choses semblaient subitement beaucoup plus inquiétantes.
- Mais... Je ne sais pas s'il aura envie de venir à l'anniversaire d'un de ses élèves, tenta de le dissuader Thorin le plus diplomatiquement possible.
Surtout si je suis présent, ajouta-t-il in petto.
- Pourquoi pas ? se rebiffa aussitôt Fíli. Il m'aime bien !
- Je sais qu'il t'aime bien, mais ça ne veut pas dire pour autant qu'il te considère assez... spécial pour aller à ton anniversaire.
La morsure de la culpabilité le tirailla lorsqu'il vit le visage de Fíli se défaire, et Kíli, au grand malheur de son oncle, décida qu'il était temps d'ajouter son grain de sel à la discussion.
- Moi, je crois que Bilbo aime beaucoup Fíli, déclara-t-il par-dessus son bol de soupe aux champignons. Et on ne pourra pas savoir s'il n'a pas envie de venir sans lui demander d'abord !
Oh, on vantait l'intelligence de Fíli, mais Kíli aussi était beaucoup trop éveillé pour son bien (ou plutôt, celui de Thorin).
- S'il te plaît, tonton ! s'exclama Fíli. Mon anniversaire tombe un samedi. Je pourrais lui demander s'il veut bien passer l'après-midi avec nous.
- Je travaille, le samedi, répliqua Thorin un peu plus sèchement qu'il ne l'aurait voulu.
- Mais c'est mon anniversaire !
- Dwalin peut rester travailler à ta place, non ? ajouta Kíli.
Parfois, Thorin se demandait si ce n'était pas parce qu'il laissait toujours Dwalin se charger de la boutique le samedi que celui-ci avait envie de se barrer, au fond.
- Puisque tu en parles, déclara-t-il en bondissant sur le changement de sujet, il faut que je vous annonce quelque chose. Dwalin et moi, on a décidé que l'un de nous d'eux arrêterait de travailler à la boutique.
- Pour combien de temps ? demanda Kíli, qui visiblement n'avait pas bien compris le sens de la phrase.
- Pour toujours. On ne sait pas encore lequel de nous deux va partir, mais il se peut que je doive trouver un nouveau travail dans les mois à venir.
Il était à moitié persuadé que les enfants étaient trop petits pour comprendre ce que ça voulait dire, mais à sa surprise, il vit leurs yeux s'arrondir de surprise et se remplir de chagrin. La cuillère à soupe de Kíli tomba sur le carrelage de la cuisine avec un "clang" métallique, et aucun des deux ne fit un geste pour la récupérer, l'air abasourdi.
- Tu vas abandonner la boutique ? demanda Fíli, momentanément distrait du sujet Bilbo, tandis que Thorin se penchait sous la table pour récupérer la cuillère. Mais... tu peux pas faire ça ! Pourquoi ?
- Parce qu'on n'a plus d'argent, répondit Thorin avec sincérité (il s'était toujours dit qu'il valait toujours mieux être honnête avec les enfants quoi qu'ils demandent – pour l'instant, ça n'avait pas trop mal marché). Les gens n'achètent plus de CD, et la boutique ne nous rapporte pas de bénéfices.
- C'est quoi des bénéfices ? demanda Kíli.
- C'est l'argent que tu gagnes en plus, répondit Fíli.
L'explication ne sembla pas satisfaire l'enfant, qui tourna ses grands yeux interrogateurs vers Thorin. En soupirant, celui-ci écarta son bol de soupe vide de la table, et se pencha dessus pour se rapprocher de son neveu.
- Écoute, Kíli. La boutique, tu sais, elle n'est pas gratuite. Il faut qu'on paie le loyer - c'est à dire, le droit d'utiliser la pièce. Et qu'on achète les CD, avant de les revendre. Tu comprends ?
Kíli hocha la tête lentement, l'air prudent.
- Ce qui veut dire qu'on a des dépenses. Et ensuite, tout ce qu'on vend, et l'argent que ça nous rapporte, c'est ce qu'on appelle les recettes. Faire du bénéfice, ça veut dire gagner plus d'argent que tu n'en dépenses. Et si on ne fait pas de bénéfices, ça veut dire qu'on perd de l'argent. Et si on perd de l'argent... eh ben, c'est pas bon. Tu comprends, maintenant ?
Kíli hocha la tête, une lueur de compréhension s'allumant dans son regard, et Fíli reprit la parole.
- Ça veut dire qu'on n'ira plus là-bas après l'école ?
- Je ne sais pas encore. On ne va pas revendre la boutique, pas tout de suite, du moins. Même si je n'y suis plus, Dwalin y sera, lui, et inversement. Mais un jour, elle fermera, oui. Plus personne n'achète de CD, de nos jours.
- Pourquoi ? demanda Kíli.
Il était dans sa phase de questions, et c'était bien malheureux, parce que Thorin n'était pas doué pour expliquer les choses.
- Parce que les gens écoutent de la musique sur internet, maintenant, dit Fíli en arrivant à sa rescousse.
- Exactement. Quoi qu'il en soit, je voulais que vous le sachiez.
- La boutique va me manquer, décréta Kíli avec un soupir solennel.
Et moi donc, songea Thorin, découragé. Et moi donc.
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L'annonce avait temporairement distrait Fíli de son idée d'inviter Bilbo pour son anniversaire, mais pas pour très longtemps. Le mardi soir qui précédait le 7 mars, soit quatre jours avant, Kíli arriva seul à la boutique de disques. Thorin, qui était en train de lire Les Elfes de Rivendell en écoutant le premier Live In The Seventies d'Eric Clapton, bondit sur ses pieds, submergé par la panique.
- Fíli n'est pas avec toi ?!
Dwalin, qui était en train de lire un vieux Rolling Stone Magazine à côté de lui, releva la tête d'un air intrigué.
- Il est resté à l'école, dit Kíli. Il m'a dit de partir en premier, qu'il me rejoindrait après. Il devait parler à Bilbo.
Oh. Non.
Thorin devait avoir pâli, car Dwalin le jeta un regard vaguement interrogatif, ce à quoi il ne répondit que par un léger signe de dénégation. Comprenant qu'il n'avait pas envie d'en parler devant Kíli, Dwalin déclara :
- J'ai acheté des briques de Candy'Up à la fraise et des pains au chocolat pour le goûter, c'est dans l'arrière-boutique. Mais lave-toi les mains d'abord !
Avec un cri de guerre, Kíli se précipita dans l'arrière-boutique, et Dwalin se tourna vers Thorin en haussant un sourcil.
- J'ai raté un truc ?
- Fíli veut inviter Bilbo pour son anniversaire, grommela Thorin en baissant le ton.
Dwalin haussa son deuxième sourcil, l'air surpris.
- Pourquoi ?
- Parce qu'il l'adore, voilà pourquoi ! Il est dingue de lui. Il n'a pas envie d'inviter ses autres amis ni rien. Il veut "juste Bilbo", dit Thorin en imitant des guillemets avec ses doigts. Je suis dans la merde.
- Je comprends, répondit Dwalin d'un ton compatissant – et un sourire un peu trop marqué. Bon courage.
Thorin lui avait expliqué ce qui s'était passé le jour où ils s'étaient rencontrés devant la librairie, et Dwalin, après l'avoir traité d'imbécile, avait finalement compris ses raisons. Toujours était-il qu'il avait l'air de prendre un malin plaisir à assister aux rebondissements de l'affaire, et la possibilité que Bilbo passe l'après-midi chez lui avec Fíli et Kíli lui semblait de toute évidence extrêmement savoureuse.
Le retour de Kíli, barbouillé de chocolat autour des lèvres, mit fin à la conversation, mais Dwalin ne tarda pas à avoir une autre occasion de se frotter les mains – à peine une demi-heure plus tard, en fait, lorsque Fíli entra dans la boutique.
- Enfin ! s'exclama Thorin, qui se rongeait les ongles d'inquiétude, lorsque la clochette de la porte d'entrée tinta. T'en as mis du temps, Fí...
Il s'arrêta net de parler lorsque derrière Fíli apparut Bilbo, l'air vaguement mal à l'aise.
Shit. Je suis maudit.
- Bonjour, lança celui-ci à la cantonade.
Thorin sentit immédiatement Dwalin se redresser sur son siège et fixer d'un air inquisiteur le Professeur – il en avait beaucoup entendu parler, mais n'avait jusque là jamais eu l'occasion de le rencontrer en vrai. Il jeta un coup d'œil à Thorin, d'un air de dire "alors c'est lui ? Je m'attendais à mieux", puis fixa de nouveau son attention sur Bilbo, et se mit à sourire – d'un air un petit peu carnassier qui faisait froid dans le dos.
Pour couronner le tout, Kíli se jeta littéralement dans les bras de Bilbo, avec un énorme sourire enrobé de chocolat. Un peu surpris, celui-ci le rattrapa et le jucha sur son bras, d'où Kíli adressa un sourire plein de fierté à son oncle.
- Bonjour, répondit Thorin d'un ton impuissant.
Soit, il avait dit à Bilbo qu'il pouvait passer à la boutique, mais ce n'était pas une raison pour le faire.
- J'ai demandé à Bilbo de venir à mon anniversaire, déclara Fíli sans ambages. Je lui ai dit de me le dire clairement s'il ne voulait pas passer la journée avec un de ses élèves.
- Et je lui ai dit qu'il faudrait que son oncle soit d'accord, ajouta Bilbo en posant les yeux sur Thorin – qui pouvait lire sa propre impuissance reflétée dans le regard de l'enseignant.
Oh, qu'il avait été malin, Fíli. En disant ça, forcément que Bilbo se sentirait coupable et finirait par accepter, même à contrecœur. À présent, le garçon posait un regard résolu sur Thorin, plus déterminé, à vrai dire, que Thorin ne lui avait vu depuis la mort de Dís, et il réprima un profond soupir. Il n'aimait pas la tournure que prenaient les choses, mais si c'était ce que voulait Fíli, il n'avait pas le cœur de dire non.
- Si M. Baggins est d'accord, c'est entendu.
Il ne savait pas pourquoi c'était le nom de famille qui était sorti de sa bouche – ou plutôt, si, il le savait : son prénom lui semblait trop douloureux à prononcer là maintenant, alors qu'il l'avait sous les yeux. Quoi qu'il en soit, mettre de la distance entre eux sembla être un mauvais choix, si l'air blessé qui passa très rapidement sur les traits de Bilbo, assombrissant son expression avant de disparaitre sous un sourire forcé, était d'aucune indication.
Je suis un crétin.
Fíli, ravi de l'assentiment, adressa un sourire éclatant de joie à Bilbo, sans plus faire cas de son oncle, et Thorin, pour la première fois, ressentit une curieuse morsure de jalousie, totalement irrationnelle, à l'idée que Bilbo pourrait finir par prendre sa place dans le cœur de ses neveux, s'il n'y prenait pas garde.
Kíli finit par descendre des bras de Bilbo, et entraîna Fíli dans l'arrière-boutique avec la promesse d'un Candy'Up à la fraise et d'un pain au chocolat, et les trois adultes se retrouvèrent entre eux – du moins, jusqu'à ce que Dwalin se lève et déclare qu'il allait aider les gosses à faire leurs devoirs. Thorin lui adressa un regard sanglant qui ne sembla absolument pas le toucher, et l'instant d'après, il les avait laissés seuls – et Thorin avait envie de se taper la tête contre sa vieille caisse enregistreuse.
Lorsqu'il releva la tête vers Bilbo, celui-ci semblait aussi à l'aise qu'un hippopotame aveugle en train de marcher sur un fil, et le voir aussi gêné ne put s'empêcher de faire naître un léger sourire sur les lèvres de Thorin. Bilbo le fixa, une expression de surprise au fond de ses prunelles, et Thorin songea qu'il ne devait pas beaucoup l'avoir habitué à sourire – il se dépêcha de le faire disparaître, et Bilbo baissa les yeux.
Le silence commençait à devenir pesant, et Thorin ouvrait la bouche pour prononcer n'importe quoi, une banalité, quand la clochette tinta, les faisant sursauter tous les deux. Un client entra dans la boutique en lançant un bonjour à la cantonade, avant de se diriger vers l'un des présentoirs à CD. Bilbo fixa l'intrus un bref instant, l'air distrait, avant de se tourner vers Thorin, et de s'approcher d'un pas du comptoir derrière lequel il se trouvait.
- Je suis désolé, dit-il à voix basse, afin que le client ne les entende pas – quoique Eric Clapton leur assurait une relative discrétion.
- Pourquoi ? demanda Thorin, sincèrement surpris. De quoi ?
- D'être venu ici, d'abord, et ensuite de m'imposer samedi chez vous.
Chez vous. Vengeance pour le M. Baggins ? Thorin n'aurait su le dire, mais une chose était certaine : c'était efficace. Il sentit son cœur se serrer dans sa poitrine, avec un petit "pang" de douleur.
Ou alors, Bilbo englobait ses neveux dans le pronom – c'était une possibilité qu'il trouvait nettement plus agréable, mais la suite le détrompa rapidement.
- Je sais que ça ne vous plaît pas trop, et que vous n'avez accepté que pour Fíli.
Thorin ne put s'empêcher de fermer les yeux, complètement découragé.
- Bilbo, commença-t-il d'un ton hésitant, je...
Pourquoi est-ce que c'était si dur, déjà ? Pourquoi est-ce qu'ils ne pouvaient pas y faire face comme des adultes ? Thorin avait déjà repoussé des avances, ou s'était déjà fait refouler, et il n'y avait pas eu mort d'homme – il avait même continué à être bons amis avec les types en question. Avec Bilbo, pourtant, il paraissait impossible de faire comme s'il ne s'était rien passé.
Ce qui ne voulait pas dire qu'il n'était pas décidé à essayer.
- C'est vrai que les circonstances ne sont pas idéales, admit Thorin à voix basse, le regard posé sur le bois du comptoir. Je me sens coupable par rapport à tout ce que je t'ai dit, tout ce que je t'ai fait...
- Coupable ? coupa Bilbo d'une voix qui lui fit relever les yeux. Thorin, je t'ai déjà dit que... Coupable ? C'est ridicule. Ça n'a aucune importance.
Le tutoiement était de retour – maigre victoire.
- Mais ce qui s'est passé la fois dernière, après la librairie...
- Et alors ?
Bilbo avait adopté un air farouche qui lui allait étrangement bien, et Thorin réalisa qu'il n'arrivait pas à détacher son regard de lui.
- J'ai proposé quelque chose, et tu n'étais pas intéressé. Il n'y a pas de quoi en faire en fromage.
C'était exactement ça, et en même temps il n'y avait rien de plus faux – non, il n'était pas "pas intéressé". Parce que si c'était le cas, il n'aurait eu aucun mal à oublier toute cette histoire. Au contraire, il était beaucoup trop intéressé pour son propre bien, et c'était mille fois plus dur de suivre sa raison et d'aller à contre-courant de ses envies. Il voulait prendre Bilbo par les épaules et s'écrier : "Non ! Je suis intéressé !" parce qu'il n'avait pas envie que Bilbo s'imagine que le problème tenait simplement à ça, et en même temps, mieux valait briser les espoirs que Bilbo pouvait caresser une bonne fois pour toutes, quitte à passer pour un insensible.
- Je te promets que je ne ferai plus de réflexion à ce sujet, Thorin, ajoutait Bilbo. J'ai bien compris ce que tu voulais me dire.
La déclaration aurait dû satisfaire Thorin, mais à la place, il regarda Bilbo, la mort dans l'âme.
- Alors il n'y aura pas de problème pour samedi, déclara-t-il d'une voix un peu plus terne qu'il ne l'aurait voulu. Il suffit de faire comme s'il ne s'était rien passé. Mes neveux t'adorent, Bilbo, surtout Fíli, et ils seront vraiment très heureux que tu viennes. ...Et moi aussi, ajouta-t-il après un instant d'hésitation.
Bilbo eut un sourire, qui semblait réel, cette fois, et la sensation d'avoir un gouffre aux bords palpitants en train de s'ouvrir dans le cœur de Thorin lui parut excessivement inquiétante.
- Je serai heureux de venir.
Oh, il était beau, avec ses yeux à la couleur indéfinissable, et son petit sourire, sincère, mais encore un peu gêné aux entournures. Il était beau, et Thorin avait envie de sauter par dessus le comptoir, et le serrer contre lui pour l'embrasser passionnément. Il secoua la tête mentalement – d'accord, Bilbo l'attirait, mais ce n'était pas une raison pour jeter aux orties tout le reste. L'attraction finirait bien par disparaître à un moment ou à un autre, et si ce n'était pas le cas... Il serait toujours temps d'aviser.
Que c'était frustrant d'être raisonnable.
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Le samedi suivant, toutefois, ne fut pas aussi désastreux que Thorin l'imaginait. Bilbo arriva à deux heures en bas de chez eux, comme Fíli le lui avait demandé – il apportait un magnifique cadeau, une petite histoire inédite de Smaug le Dragon, écrite à la main dans un magnifique carnet relié par un ruban. La calligraphie était exquise, le livre comportait un autographe largement plus élogieux que celui que Bilbo avait écrit à Thorin pour son anniversaire, l'histoire semblait avoir été créée spécialement pour l'occasion, et Fíli paraissait sur le point d'exploser de joie. À côté, le jeu Guitar Hero, les DVD des Cités d'Or et la trilogie des Bartimeus que lui avait offerts Thorin semblaient complètement dérisoires. Toutefois, il décida de faire taire la pointe de jalousie qui lui mordillait le cœur, et adressa même un sourire à Bilbo.
Étonnamment, l'après-midi se passa relativement bien. Aidé de Kíli, Thorin avait préparé un gâteau au chocolat, qu'ils ramenèrent à table, coiffé de dix bougies. Le gâteau n'avait pas une apparence très avenante – et encore moins lorsque la cire des bougies, en coulant, y laissa de petites traces rouges et bleues – mais finalement, il était très bon, et Thorin reçut les félicitations sincères des deux enfants, et un sourire de Bilbo.
Bien sûr, Bilbo souriait souvent, et c'était ça le plus dur, parce que Thorin avait l'impression qu'on lui retournait le cœur à chaque fois, mais finalement, ce n'était pas si difficile que ça de se comporter normalement en sa présence, réalisa-t-il. Fíli posa à son professeur un tas de questions auxquelles Thorin était curieux d'avoir une réponse, car il réalisait que, malgré les heures qu'il passait à penser à lui, il connaissait au final très peu de choses de l'homme en lui-même.
Contre toute attente, Bilbo se révéla plus loquace qu'il ne l'aurait cru. Il était fils unique, mais il avait toute une troupe de cousins et de cousines, il adorait cuisiner, il chantait, mais assez mal, il était littéralement imbattable aux fléchettes, il était très gourmand (comme en témoignait le reste de quatrième part de gâteau dans son assiette en carton), il était paresseux et adorait se lever tard. Il avait un tout petit jardin dans la cour intérieure de son appartement dont il s'occupait avec soin.
Le moment se chargea d'une légère tension lorsque Fíli lui demanda s'il avait une petite amie, et Thorin vit que Bilbo mettait un point d'honneur à ne pas lever le regard vers lui avant de répondre qu'il n'avait personne en ce moment.
Heureusement, le sujet fut vite abandonné lorsqu'ils commencèrent une partie de Guitar Hero, où, contre toute attente, malgré ses talents de guitariste, Thorin eut beaucoup de mal à gagner.
- C'est pas comme une vraie guitare ! s'exclama-t-il un peu dépité après avoir perdu contre Bilbo (qui n'était pas expert qu'en fléchettes, de toute évidence).
- Tu joues de la guitare ? demanda Bilbo d'un ton intéressé.
- Oncle Thorin est dans un groupe de rock ! s'exclama Kíli, enthousiaste. Il fait la première guitare. Maman faisait le violon avant, mais plus maintenant.
Avant que sa déclaration ne puisse jeter un froid, il enchaîna :
- Nori fait la batterie, Bofur fait la 2ème guitare, le violon et plein d'autres instruments. Et Dwalin, c'est celui qui vit avec nous, il fait la basse.
- Qui vit avec vous...? demanda Bilbo lentement, les yeux posés sur Kíli.
Oh. Shit.
- Oui, il travaille à la boutique avec oncle Thorin, répondit Kíli, sans prendre conscience du fait que la température de la pièce venait subitement de baisser de plusieurs degrés. Il n'est pas là aujourd'hui parce qu'il est avec Balin, c'est son frère, mais sinon il vit avec nous la plupart du temps. C'est drôle, ça me donne l'impression d'avoir deux papas.
Thorin ne sut que penser de la façon dont Kíli voyait la chose, mais l'important n'était pas là, de toute façon ; Bilbo, visiblement, était en train de se faire de (très) fausses idées.
- O... Oh, balbutia-t-il. Je... Je vois.
Il fallait recadrer le tir très vite.
Ou bien, est-ce qu'il fallait vraiment ? Après tout, si Bilbo le croyait en couple, c'était une excuse comme une autre pour justifier son refus de la fois dernière...
- Ils dorment même ensemble ! s'exclama Kíli – et là, Thorin sut qu'il fallait faire quelque chose urgemment.
- C'est mon meilleur ami, se hâta-t-il de dire. Il sortait avec ma sœur avant son accident, il est comme un frère pour moi. Il reste ici pour m'aider et s'occupe des garçons avec moi, c'est un type bien.
Bilbo leva les yeux vers lui, et le soulagement qu'il pouvait lire dans son regard aurait dû l'inquiéter plus que de le soulager à son tour, mais son cœur, ce traître, semblait très décidé à s'en réjouir, et son esprit, lui, avait envie de dézoner dans les yeux de Bilbo ; il avait l'impression qu'il aurait pu y dézoner jusqu'à la fin des temps, si Bilbo était resté silencieux – ce qui ne fut heureusement pas le cas.
- Je vois. Ça a l'air d'être quelqu'un de très gentil.
Le sujet, au grand bonheur de Thorin, fut ensuite promptement évacué, et il n'y eut plus d'autre alerte de toute la journée. Lorsque Bilbo rentra chez lui, vers six heures du soir, Thorin ne put s'empêcher de pousser un profond soupir de soulagement (et d'épuisement) en refermant la porte. Mais au moins, Fíli exultait, et c'était une vision très agréable. Et tout s'était passé plus ou moins normalement, à un ou deux petits dérapages près. Avec un peu de chance, songea Thorin ce soir-là, il finirait par s'habituer à la présence de Bilbo, et pourrait faire taire les envies stupides qui le prenaient quand il posait les yeux sur lui.
D'accord, avec beaucoup de chance.
.oOo.
Tadaaam, et voilà !
Oui, Thorin est toujours un abruti, on est tous d'accord là dessus. Pauvre Bilbo.
Je vous dis au chapitre prochain mes amis, vous pouvez me motiver avec des coups de pied au cul et des reviews, j'adore recevoir l'un et l'autre ! :D
