Bonjour tout le monde!
Cette semaine, je vous présente la deuxième partie de Légendes d'Automne.
Playlist : YouTube ( /watch?v=NLtFsiOFn-4&list=PLiAGOJyChRm3Bbei8-XWkamcbTvzsrPvO )
Je vous remercie pour les reviews/follows/favoris laissés sur la première partie, j'espère sincèrement que celle-ci vous plaira et que vous laisserez une review, ça me ferait très plaisir!
Nous reprenons donc l'intrigue en mars 1915... Et le drame arrive...
Bonne lecture, on se retrouve en bas de page pour les notes!
Mars 1915.
Les mois s'écoulaient lentement en l'absence des deux fils Beilschmidt, partis pour le front de l'Est et stationnés en Prusse Orientale.
Roderich lisait le journal tous les jours, et partait souvent à la rencontre de la diligence pour obtenir les lettres éventuelles de ses frères le plus tôt possible. Il lui arrivait de plus en plus fréquemment de pousser jusqu'au village pour avoir les dernières informations en provenance du front, et il se rendait plus régulièrement à Munich pour les mêmes raisons. Ulrich l'en remerciait, et lui arrachait presque le courrier des mains lorsqu'il revenait.
Quant aux dames… L'angoisse de Felicia était clairement perceptible. Elizabeta, pour sa part, affectait un certain détachement et un calme apparent, mais souvent, Roderich la surprenait à rêver, le regard perdu dans le vide.
Dans une lettre, Ludwig avait confié à son frère que les missives qu'il adressait à sa fiancée se voulaient rassurantes et emplies, surtout, d'affection et d'optimisme. En vrai, la situation n'était pas toujours reluisante, et il se montrait de plus en plus sombre dans chacune de ses lettres adressées aux Beilschmidt.
Ce matin-là, Roderich n'était pas sorti. Il ne voyageait qu'à pied ou à vélo, et la neige le forçait à y renoncer. Ces mêmes conditions météorologiques avaient retardé le courrier, qui leur apporta dans l'après-midi un paquet de lettres et le journal du jour.
Ulrich fit distribution.
Ludwig en avait écrite une pour Felicia, une pour Roderich et son père. C'était un des rares jours où ils reçurent aussi une lettre de Gilbert, adressée à Elizabeta.
Les Beilschmidt ne lisaient jamais les lettres à voix haute, ce que l'Italienne faisait presqu'inconsciemment tant elle se sentait revivre lorsqu'elle recevait une épître de son bien-aimé.
Ulrich s'installa donc dans son fauteuil au coin du feu, et Roderich s'assit sur l'accoudoir pour lire par-dessus son épaule.
"Cher père, cher Roderich, une fois encore je vous écris en notre nom à tous les deux. Gilbert consacre très peu de temps aux lettres, il dit que ça ne sert à rien puisque nous ne recevons de toute façon pas les réponses, et que nous ne sommes même pas sûrs qu'elles arrivent à bon port un jour. Nous allons bien tous les deux, même s'il fait très froid, car les hivers sont rudes par ici. Gilbert a quelques engelures, à force de rester les pieds dans la neige toute la journée. Nous ne nous en tirons pas trop mal par rapport à tous nos hommes qui attrapent la mort avec ce froid. Vous vous en doutez, ce n'est pas la joie. Je ne peux pas vous parler de nos manœuvres, mais… C'est dur. Nous sommes montés à l'assaut la nuit dernière. Gil s'est encore une fois démarqué, il reçoit les éloges de nos supérieurs. C'est un homme de terrain, on lui confie de plus en plus de responsabilités et sur le champ de bataille, il a toujours des actions bienvenues pour limiter les pertes. Chez les Russes, il est connu comme "Le Prussien"… Il est craint. Nos hommes le respectent beaucoup, et ils ont même repris le surnom. Vous imaginez que ça ne fait rien pour arranger son ego. Mes respects à Elizabeta. Avec toute mon affection, votre Ludwig."
Les lettres avaient ce double effet de les rassurer sur l'état de leurs garçons, et de les inquiéter encore davantage pour leur avenir.
Roderich avait confiance en ses frères. Si des Allemands étaient en mesure de défendre leur pays, c'était bien Ludwig et Gilbert, il n'y avait qu'à voir la renommée de l'aîné, qui s'était révélé excellent stratège sur le terrain. Mais parfois, il se disait que deux hommes ne gagneraient pas la guerre, et chaque jour qui passait sans annonce de paix le désespérait un peu plus de les voir revenir.
Alors, il jouait de longues heures pour se concentrer sur ses mains, sur les touches, sur les notes, pour oublier ce monde extérieur qui s'effondrait.
oOo
Gilbert avait attendu ça pendant des mois. Depuis le temps qu'en haut lieu, ils avaient commencé à parler d'une offensive pour faire reculer les Russes, il rêvait de quitter sa tranchée pour prendre part à l'invasion. Et le grand jour était enfin arrivé.
Tout en armes, il ajusta son casque et interpella son frère qui passait par là.
"Hey, Luddy! Alors, prêt?"
"Autant qu'on peut l'être."
"Impatient?"
"Ca n'est pas le mot."
"Ah, cette journée sera mémorable! Je brûle d'impatience!"
"C'est une opération dangereuse, en territoire inconnu." remarqua le blond.
L'albinos haussa les épaules.
"Bha! Je ne laisserai rien t'arriver, Lulu, fais-moi confiance! Lorsque le Prussien déboulera sur le champ de bataille, ces Russkis pisseront dans leurs uniformes et détaleront comme des lapins!"
"Tu oublies les risques, Gilbert."
"Non, Lulu, je les connais. Mais bon… Si on doit mourir, ce que le Prussien ne laissera pas arriver, on mourra. Y a-t-il meilleure façon de mourir que sur un champ de bataille?"
Son frère n'avait pas l'air convaincu.
"Dis-moi, Lulu… Tu mourrais pas puceau, hein?"
Ludwig rougit sous son casque à pointe.
"Qu'est-ce que tu crois, je… Je ne suis pas marié!" se justifia-t-il. "J'ai respecté la vertu de Felicia!"
"Oh, Gott! Ludwig! Tu n'as même pas offert une petite gâterie à ta belle avant ton départ… Irrécupérable, irréprochable Ludwig, je te reconnais bien là. Soit… Une raison de plus pour pas te laisser mourir ici! Reste avec moi, et tout ira bien, d'accord?"
"Gilbert, je suis assez grand pour me débrouiller tout seul…"
L'albinos se planta devant lui et posa une main sur son épaule, plongeant ses yeux vermeilles dans ceux de son frère.
"J'ai promis de te protéger. Je ne laisserai rien t'arriver."
oOo
Les balles fusaient autour d'eux, les obus tombaient partout, emportant dans la mort des dizaines d'hommes à la fois.
Gilbert ressentait la peur, cette tension dans son ventre. Il respirait bruyamment et irrégulièrement dans une course effrénée à esquiver les balles, obstacles, projectiles. Il avait deux objectifs : survivre, et atteindre les lignes ennemies.
Il jeta un regard derrière lui. Ludwig le suivait toujours, intact. Il laissa échapper un soupir de soulagement, inaudible dans la cacophonie et le chaos du champ de bataille enneigé et teinté de pourpre.
"Gilbert!"
Il tomba à genoux, le souffle coupé par la brûlure qu'il ressentait dans son flanc gauche. Finalement, ce coup d'œil en arrière ne lui aurait pas été bénéfique. Une balle avait trouvé son chemin jusqu'à lui et, dans son inattention passagère, il n'avait pu l'éviter.
Il y eut une déflagration, un bruit assourdissant tout proche. Un obus venait de tomber à quelques mètres de lui.
"LUDWIG!" appela-t-il, désespéré à l'idée que son frère ait pu être blessé ou tué par le dernier projectile.
"Gil!" lui répondit la voix du grand blond.
Avec soulagement, l'aîné des Beilschmidt se tourna vers l'origine de la voix. Son frère venait de sauter dans le cratère et se plaquait à la paroi. Il était relativement à l'abri.
Gilbert hocha la tête et regarda autour de lui. Il rampa vers un corps soviétique et s'en servit comme parapet. Ainsi mis en sécurité toute relative, ils attendraient que les choses se calment.
Gilbert, couché sur le dos, porta une main à son flanc. Sa respiration sifflait, il avait mal, si mal…
Ses doigts d'albâtre se teintaient de sang, et il tenta d'en endiguer le flot, en vain. Il se sentait faible.
Il essaya de se calmer en se répétant que Ludwig était à l'abri. Oui. Ludwig était en sécurité, tout irait bien. Il s'en tirerait. Il rentrerait à Munich, bientôt. Tant pis si Gilbert y restait, mais au moins, Ludwig s'en tirerait.
"Gil!" appela à nouveau la voix du cadet.
L'albinos releva péniblement la tête. Pour voir son frère se hisser hors de son trou et se précipiter à sa rencontre. Animé de nobles pensées, très certainement : le conduire derrière leurs lignes et l'amener à un médecin.
"Ludwig! Reste à l'abri!" s'égosilla-t-il.
Le cadet ne l'entendit pas, ne voulut peut-être pas l'entendre, ou en tout cas ne respecta pas l'ordre de son aîné.
"Ludwig, espèce de…"
L'insulte mourut dans la gorge de l'albinos. Ludwig s'était arrêté. Une tâche rouge fleurit sur le torse du blond, puis une autre, encore une autre. Le regard figé en une expression d'incompréhension, ses yeux se voilèrent et il tomba.
Mitrailleuse.
"LUDWIG!"
Ignorant la douleur, Gilbert rampa jusqu'à son frère.
"Ludwig… Ludwig, non… Lud'…"
Immobile, les yeux vides, il reposait dans la neige qui se teintait lentement de rouge autour de lui.
"Ludwig…"
Les larmes coulèrent sur son visage sale sans même qu'il ne s'en rende compte. Son frère semblait le regarder depuis l'autre côté.
Il était mort.
On lui avait confié sa vie, Gilbert s'était targué de pouvoir la défendre. Et il avait failli.
Ludwig était mort.
Gilbert avait été blessé et c'était à cause de lui que son petit frère s'était fait tuer. En voulant le rejoindre, l'aider, lui porter secours, le sauver.
Et il était mort pour ça.
Gilbert ôta le casque de son frère, ferma les yeux azur d'une main tremblante, et laissa libre cours à son chagrin et sa douleur, la tête posée sur le torse de son petit frère.
Il ne saurait dire combien de temps s'écoula ainsi, combien de temps ils passèrent perdu dans l'immensité d'un champ de bataille, isolé du reste des hommes par la mort, la douleur et le chagrin. Mais finalement, des mains l'attrapèrent par les épaules.
"Sergent… Sergent, vous pouvez marcher?"
Gilbert écarta violemment les mains de son corps secoué par des sanglots.
"Sergent, c'est fini. Vous êtes blessé. Est-ce que vous pouvez marcher?"
Il ne répondit pas mais s'agrippa encore plus à l'uniforme de son frère.
Des bras puissants le soulevèrent de terre, le forçant à lâcher le cadavre.
"Non! Non! Ludwig! Je peux pas le laisser! Lâchez-moi! Ludwig!"
Mais on l'emmena vers leurs lignes, on l'emmena loin de son frère, on l'emmena à l'abri. La dernière chose qu'il vit, ce fut les deux autres soldats qui se penchaient sur le corps et lui ôtaient ses matricules.
La dernière chose qu'il vit, ce fut le corps de son frère qu'il abandonnait au milieu d'une neige vermeille.
oOo
"Père, Roderich, c'est avec un profond chagrin et une grande honte que je vous adresse cette lettre. Ludwig est mort. Il a voulu me sauver et les Russes l'ont descendu. J'ai failli à ma mission. Je vous présente mes excuses. Je ne vous demande pas de me pardonner de ne pas avoir été capable de vous le ramener. Son corps repose dans une fosse commune, mais je suis en mesure de vous transmettre sa croix de fer et ses matricules. Ses médailles suivront. Pour ma part, je suis en convalescence mais je serai bientôt en état de combattre. Je ne rentre pas à la maison, je continue mon travail ici. Je vengerai Ludwig du mieux que je pourrai. Dites à Felicia qu'il l'aimait et l'aimera éternellement. Je suis désolé. Gilbert."
Roderich serra la croix et les plaques dans sa main, si fort que les jointures blanchirent. Les sentiments se mêlaient en lui. La colère, le chagrin, l'inquiétude. Gilbert était toujours là-bas, bien déterminé à tuer autant d'ennemis qu'il le pourrait. Cette tête brûlée était bien capable de mourir sur le front en accomplissant cette vengeance.
Il regarda les objets militaires entre ses doigts.
C'était tout ce qu'il leur restait de Ludwig… Ludwig, l'ange de la maison Beilschmidt… Envolé à jamais.
Les larmes roulèrent sur ses joues pâles.
oOo
Avril 1915.
Finalement, les frères Vargas offrirent de venir rechercher leur sœur chez les Beilschmidt et de la ramener en Italie. Elle ne pouvait pas rester là indéfiniment. Aussi, un matin de printemps, les Italiens, tous de noir vêtus, se présentèrent-ils à la porte des Allemands.
Feliciano se montra amical et présenta ses condoléances à la famille Beilschmidt.
"Je suis très triste de ce qui est arrivé à Ludwig. Il était mon ami. Et un homme bien."
Ulrich hocha la tête, reconnaissant.
Quant à l'aîné, Lovino, il conserva une façade cordiale mais ses yeux étaient hostiles. Il se contenta d'emmener les bagages de sa sœur dans la voiture et de l'aider à y monter.
Feliciano se chargea des adieux en leur nom à tous les deux. Sa jumelle étreignit Roderich, qui déposa un dernier baiser de réconfort dans ses cheveux, puis Elizabeta.
"Ecris-moi souvent." la pria la jeune Hongroise.
Elle acquiesça. Elle remercia ensuite Ulrich pour son hospitalité et il lui assura qu'elle serait toujours la bienvenue chez eux. Bientôt, la voiture des Vargas disparut de leur champ de vision et la fratrie repartit pour l'Italie.
Quelques temps plus tard, Felicia rentrerait au couvent, et Lovino s'enrôlerait dans l'armée contre l'Allemagne.
oOo
Juillet 1915.
Les mois avaient passé sans que Gilbert ne leur donne de nouvelles régulières. Il avait repris le combat, et son nom était bien connu de par l'armée. Elizabeta avait fait le choix de rester en Allemagne, et ainsi l'été revint, permettant à la jeune femme et à Roderich de se rapprocher. Sans Felicia au manoir pour lui tenir compagnie, elle rejoignit Roderich dans ses expéditions à vélo pour le village, et ils se rendirent de nombreuses fois à Munich ensemble, pour tuer le temps ou dans un but précis. La légende du Prussien était arrivée jusque là, et tout le monde racontait comment un simple soldat, promu depuis, avait repoussé l'assaut d'une ancienne ville teutonne par les Russes avec sa seule unité. Roderich restait sceptique. S'il ne doutait pas de la bravoure de Gilbert, il se demandait ce qui, dans ce récit, était véridique, et quelle partie avait été enjolivée par le bouche à oreille.
Lorsque les jours étaient suffisamment beaux, Roderich et Elizabeta partaient en balade, passaient la journée ailleurs, respiraient l'air pur après un long hiver enfermés dans le manoir.
Bientôt ils furent de nouveau capable de rire, et à chaque fois qu'il entendait le rire d'Elizabeta, il sentait son cœur bondir dans sa poitrine. Il l'avait toujours trouvée charmante et magnifique, elle lui avait démontré sa sympathie et sa gentillesse, et plus il apprenait à la connaître, plus il se rendait compte à quel point elle était une femme admirable sur le plan moral. Elle avait de la culture, des idées, et ils pouvaient discuter de tout. Elle était probablement la première femme à écouter Roderich, à lui prêter attention et à sembler tenir à lui.
Un jour qu'ils se baladaient dans le parc du manoir, et qu'il l'observait avec trop d'attention peut-être, elle lui demanda:
"Qu'y a-t-il, Roderich?"
Son sourire était divin.
"Vous êtes magnifique."
Elle regarda ailleurs, gênée. Roderich prit ses mains dans les siennes et s'arrêta.
A quoi bon taire plus longtemps l'évidence? Il ne lui apprendrait rien de nouveau, alors autant se débarrasser de ce poids lourd sur sa poitrine sans attendre.
"Elizabeta. Il me semble temps maintenant de vous confier mes sentiments." commença-t-il.
Les yeux d'émeraude se firent sérieux et il eut toute son attention, bien qu'elle semblât appréhender quelque peu ce qui suivrait.
"Je vous aime beaucoup. Je suis amoureux de vous."
"Roderich…"
"Non, ne dites rien. Je sais que vous ne restez pas ici pour moi, mais pour Gilbert. Je ne vous en blâme pas, et je ne demande rien que vous ne soyez en mesure de me donner. Je voulais simplement que vous connaissiez mes sentiments."
Il conclut sa tirade par un petit sourire, puis lâcha les mains de la brune et lui tourna le dos pour rentrer au manoir. Il ne voulait pas qu'elle admire son visage brûlant comme d'une fièvre.
"Roderich!" l'appela-t-elle.
Il se retourna malgré tout.
"Je vous aime bien, sachez-le." avoua-t-elle avec un sourire.
Il hocha la tête, puis continua sa route. Il savait pourtant qu'elle ne l'aimerait jamais de la façon dont lui l'aimait. Peu importait. Au moins, elle était informée. Roderich se sentait déjà plus léger.
oOo
Mars 1918.
Gilbert griffonna un rapide billet à l'adresse de sa famille.
"La guerre est finie en Russie. Je pars prêter main forte à l'ouest. A bientôt. Gilbert."
Il le déposa avec les missives des autres soldats.
Oui, aujourd'hui, il partait sur le front de l'Ouest. Direction la Picardie, pour une offensive de la dernière chance, avant que les troupes américaines ne se déploient trop pour anéantir l'Allemagne.
Ils avaient changé le cours de la guerre. Même là où Gilbert avait passé les trois dernières années, il avait entendu parler de ces fringuants soldats débarqués des Etats-Unis, encore tous frais et tous beaux.
Il avait un rictus amer en y pensant. Enfin… Au moins, la guerre ne durerait plus longtemps. L'Allemagne, en mauvaise posture, avait peu de chances de la gagner, mais finalement… Gilbert s'en fichait. Il était las, simplement. Las du froid, las de la boue, de la neige, des engelures, des canons, du sang et des morts. Oh, il en avait tués pas mal. Il ne regrettait aucun geste, hormis ce triste regard en arrière qui avait provoqué la mort de Ludwig trois ans plus tôt. Il ne regrettait pas, mais il était fatigué. A quoi cela avait-il servi? L'Allemagne serait vaincue.
Avec un soupir, il ajusta son bardas et grimpa dans le camion.
oOo
Novembre 1918.
Gilbert fut déposé devant la grille du manoir et resta un moment immobile, silencieux, devant les arbres majestueux et familiers qui se dressaient devant lui, parés de couleurs ocres et rougeâtres par l'automne déjà bien installé.
Après quatre ans… Il était de retour chez lui.
Il était parti avec un compagnon, il revenait seul avec sa douleur, mais il était de retour. Il ne put réprimer un sourire.
Tout en traversant le parc, il goûta le silence qui l'entourait, uniquement troublé par le craquement des feuilles sous ses pas. Enfin il aperçut le manoir. Personne ne l'attendait devant la porte, personne ne connaissait la date exacte de son retour.
Mais derrière la fenêtre de la salle à manger, il reconnut la silhouette familière et droite de son frère qui guettait son arrivée.
Il marqua un temps d'arrêt, le sourire s'élargissant lorsqu'il adressa un grand signe de la main à Roderich et que celui-ci, pour toute réponse, disparut pour se ruer sur la porte d'entrée et la lui ouvrir.
Ils coururent à la rencontre l'un de l'autre et s'abandonnèrent dans une accolade désespérée, mélange de joie, de soulagement et de tristesse commune.
Ce fut la seule fois où l'aîné s'autorisa à pleurer en public. Parce que cette fois, il avait quelqu'un pour comprendre et compatir à sa douleur.
"Ce n'est pas ta faute, Gil." murmura Roderich.
Il ne répondit rien. Ca ne changeait rien à ce qu'il en pensait, mais entendre son frère le décharger de cette responsabilité lui fit du bien.
A leur tour, Ulrich et Elizabeta arrivèrent pour l'accueillir. Une fois que Roderich l'eut délivré, Elizabeta lui sauta au cou et pleura doucement sur son épaule, alors même que le soldat séchait ses larmes pour saluer son père dignement.
Pour rentrer au manoir, les doigts de la jeune Hongroise s'entrelacèrent aux siens.
Roderich détourna les yeux. Il avait gagné un frère, et perdu Elizabeta à jamais.
oOo
Les premières nuits que Gilbert passa au manoir furent horribles.
Son environnement était trop calme par rapport au milieu dans lequel il avait évolué ces dernières années. Ce silence ne lui semblait pas naturel. Le moindre soupir du vent à l'extérieur le réveillait en sursaut, la pluie battant les vitres le tenait éveillé. Jusqu'à ce qu'enfin il tombe, vaincu par le sommeil, et qu'un autre combat ne s'engage.
Les rêves le ramenaient en 1915, en Russie. Les pieds dans la neige, transi de froid, il portait son uniforme et était désarmé. Il se croyait seul sur le champ de bataille déserté, avec des cadavres pour seule compagnie. Il criait, criait de rage, criait de douleur, et les échos lui revenaient. Il était seul. Vivant parmi les morts.
Jusqu'à ce qu'un cadavre ne se dresse devant lui pour le dévisager. Le visage cireux, le corps rigide et maculé de sang, le regard noir et empli de colère, Ludwig Beilschmidt se tenait à nouveau face à lui. Sauf que ce n'était pas le doux, tendre Ludwig, ce n'était pas son petit frère mais un esprit assoiffé de vengeance, acerbe, plein de ressentiment qui avait pris sa place.
"Ludwig…"
"Je te faisais confiance, Gilbert."
"Je suis désolé, Ludwig…"
"Tu avais promis!"
"Lud'…"
"Je suis mort par ta faute. Tu as été incapable de me protéger. Comment aurais-tu pu défendre l'Allemagne si veiller sur ton propre frère était trop te demander?"
"Ludwig, je suis désolé…"
Il pleurait. Il pleurait et le spectre de son frère se moquait de lui, l'accablait de reproches. Et la scène de sa mort se rejouait encore, encore et encore devant les yeux hagards de Gilbert.
Jusqu'à ce qu'il se réveille, perdu dans ses draps, trempé de sueur, tremblant de froid et le souffle court. Il tentait alors de rendre à sa respiration un rythme normal, mais des images de songes se mêlaient aux souvenirs de la réalité, et le hantaient pour le reste de la nuit. Il finissait par se prendre la tête dans les mains et les larmes roulaient en silence sur ses joues d'albâtre.
Car ses rêves reflétaient une culpabilité dont il ne parvenait à se défaire, en dépit des paroles rassurantes de son père et de Roderich. Ils n'en savaient rien, de toute façon. Mais lui savait. Il savait qu'il aurait dû mieux veiller sur son cadet. Le protéger, ne pas s'éloigner de lui d'une semelle. Lui, il savait. Il avait failli à sa mission. C'était assez que pour alimenter toute une vie de remords.
oOo
Ce fut par un matin froid de décembre que les premières neiges leur arrivèrent.
Gilbert se réveilla avec cette vision d'horreur.
Il n'aimait plus la neige.
Ca lui rappelait la Russie.
Son cœur battait trop vite lorsqu'il descendit pour le petit-déjeuner. Il ne put rien avaler, c'était au-dessus de ses forces. Roderich le regarda sans un mot, il ne trouva rien à dire devant la détresse de son frère. Il savait que c'était inutile, que jamais il ne pourrait trouver les mots justes pour soulager sa peine. Il le laissa partir sans objection et l'écouta monter les escaliers à toute vitesse.
Il cherchait un refuge, un lieu où se cacher, disparaître pour un moment. Il ne voulait affronter personne, il ne pouvait supporter le regard de personne, car il imaginait leurs regards comme des reproches dissimulés par la bienveillance.
Il ne sut comment il parvint devant la chambre de Ludwig. Il poussa la porte close, découvrit la pièce laissée en l'état depuis quatre ans, jamais vidée, inlassablement astiquée, comme si le cadet des Beilschmidt risquait encore d'y établir domicile. Le lit était fait, un livre ouvert sur la table de nuit à la page marquée par Ludwig. Le violon trônait sur un guéridon. Gilbert en effleura les cordes du bout des doigts, arrachant une simple note à l'instrument qui le transperça. Trop douloureux… Si le piano de Roderich le ramenait à des jours heureux, le violon de Ludwig le renvoyait à une plaine russe ensanglantée, à un sourire disparu, à une vie brisée.
Il promena à travers la pièce un regard perdu. Qu'était-il venu chercher là? Un fantôme? Un souvenir? Une image de Ludwig différente de celle qui lui revenait toujours en tête? Il l'ignorait, mais il découvrit effectivement une image.
C'était un cliché sous verre dans la bibliothèque du jeune homme. Ludwig y souriait timidement, droit devant l'université, et avait offert son bras à Felicia qui se serrait contre lui avec un sourire jusqu'aux oreilles. Ce devait être au cours des derniers jours d'été que Ludwig avait passés à Berlin. Il portait un panama crème sur ses cheveux blonds, assorti d'une chemise blanche sous un gilet beige et un pantalon clair. La jolie jeune femme quant à elle portait une robe légère dans les tons pastels.
Ils avaient l'air si jeunes, et si heureux…
Ils étaient promis à un futur brillant et joyeux. Mais la guerre avait tout détruit, les avait détruits, avait apporté le chagrin de l'une et la mort de l'autre. Aucun d'eux ne méritait cela, mais le destin en avait décidé autrement.
Un autre regard sur la photographie, sur le sourire de Ludwig, et le cœur de Gilbert explosa. A nouveau des larmes, des sanglots. Il s'assit sur le lit froid de son cadet et se cacha dans ses mains, mais ne pouvait contenir ses pleurs.
Gilbert voulait imprégner son esprit de cette image, se défaire du souvenir du corps ensanglanté, ne plus voir que ce sourire à l'évocation de Ludwig. Il voulait se rappeler son frère tel qu'il était, et non comme il fut ce jour-là.
Roderich le trouva quelques heures plus tard prostré sur la couche de leur frère mort, enserrant contre son cœur le cliché irradiant d'insouciance, souvenir d'un temps joyeux et irrémédiablement révolu.
oOo
Janvier 1919.
Gilbert raconta très peu ce qu'il avait vécu, fait et vu sur le front. Il mentionnait parfois des amis, des événements mineurs de la vie quotidienne, le plus souvent des choses qui avaient égayé un peu leur sombre routine. Roderich respecta cela, et n'osa jamais demander comment il avait réellement gagné son surnom du Prussien.
Nul ne demanda jamais de précision sur la mort de Ludwig. L'envie leur en passait à chaque fois que l'aîné parlait du petit dernier dans ses récits, la voix soudain rauque, la gorge sèche, les yeux brillants.
La vie reprit son cours au manoir, simplement plus morose. Gilbert profitait pleinement de l'extérieur maintenant qu'il lui était permis de s'adonner à ses activités favorites, et Elizabeta le suivait généralement, laissant Roderich jouer du piano seul dans le salon, sans autre public que les murs de pierre froide.
Il avait pressenti ce qui allait arriver; il n'en blâmait ni Gilbert ni Elizabeta. Il ne pouvait rien faire pour rivaliser avec son frère. Il se contentait d'observer la femme qu'il aimait s'éloigner de lui pour se rapprocher de son aîné. Tant pis.
Il n'aurait donc comme unique amour que la musique.
oOo
Des rires résonnèrent dans les escaliers en même temps que les bruits de pas pressés sur les marches. Roderich s'effaça pour laisser Gilbert et Elizabeta descendre.
"Où allez-vous?" demanda le brun, perplexe.
"En balade!" rétorqua l'albinos.
Le musicien fronça les sourcils. L'après-midi était déjà bien entamé, et le soleil se couchait tôt à cette période de l'année.
"Il ferra noir bientôt." remarqua-t-il.
"Je connais ces bois comme ma poche!"
"Et il pleut." objecta Roderich.
"Ca passera!"
Les deux jeunes gens filèrent au dehors tandis que Roderich continuait de monter les escaliers. De sa chambre, il vit bientôt le couple partir monté sur leurs chevaux habituels, au petit trot, et s'enfoncer dans les bois avec pour seule protection des longs manteaux cirés.
Il leva les yeux au ciel.
oOo
Mais Roderich avait eu raison. Avant que les cavaliers ne s'en rendent compte, la nuit était tombée et les enveloppait d'un épais manteau de ténèbres. La pluie ne s'arrêtait pas, et à intervalles réguliers, des éclairs déchiraient l'obscurité.
Trempés, frigorifiés, les chevaux emballés, il devenait dangereux pour eux de poursuivre leur périple.
"Il y a un petit pavillon de chasse à quelques minutes d'ici!" annonça Gilbert. "C'est plus court que de retourner au manoir. On y passera la nuit."
Un nouvel éclair s'abattit dans le lointain, illuminant le visage blafard d'Elizabeta pour un bref instant.
"Je vous suis!" dit-elle au-dessus du bruit de la pluie.
Gilbert prit la direction des opérations. En quelques minutes en effet, ils arrivèrent aux abords d'une petite bâtisse sur un niveau, en moellons, bordée par un enclos pour les chevaux et des niches pour les chiens, utilisés lors des chasses.
Gilbert souilla le plancher poussiéreux de ses bottes boueuses, et envoya son manteau sur la chaise la plus proche pour le faire sécher. Elizabeta montra plus de respect pour ses effets.
Ses cheveux mouillés collaient à son visage trempé, elle frissonnait. Sous son manteau de cuir, elle ne portait qu'une chemise et un culotte d'équitation serrante et gorgée d'eau.
Le pavillon comprenait une salle à manger rudimentaire, deux fauteuils, une cheminée, une réserve de bois, un baquet à remplir d'eau chaude pour se laver, et un lit d'une personne à côté d'une armoire remplie de couvertures. A l'évidence, il n'avait pas été utilisé pendant les quatre années d'absence de Gilbert et était assez poussiéreux, laissé en l'état dans lequel l'albinos l'avait vu la dernière fois.
Il ôta ses bottes et traversa la maisonnette à grandes enjambées, attrapant une couverture qu'il apporta à Elizabeta avant d'enlever sa chemise et de commencer le feu.
Elizabeta ne savait trop quoi faire. Si elle restait dans ses vêtements mouillés… Elle attraperait la mort. D'un autre côté, elle ne pouvait pas se dévêtir devant Gilbert. Lui n'avait pas hésité une seconde avant de se dénuder, mais ce n'était pas pareil.
Elle mit la couverture sur ses épaules, lui tourna le dos, et entreprit de se déshabiller à l'abri des regards sous la pièce de tissu.
Bientôt, le feu prit dans l'âtre. Gilbert en approcha le fauteuil miteux.
"Je vous en prie." l'invita-t-il.
Quelque peu mal à l'aise, elle s'exécuta; s'assit et se blottit au coin du feu. Elle tremblait. Gilbert l'aurait bien prise dans ses bras pour la réchauffer, mais il craignait qu'elle ne se sente attaquée par ce geste. Après tout… Elizabeta était restée cette femme farouche, même s'il était presque sûr qu'elle ne lui était pas insensible. Le moindre geste brusque la ferait fuir, il n'en doutait pas un instant.
"Je pense qu'on va devoir se priver de dîner, ce soir!" lança-t-il avec un petit rire pour détendre l'atmosphère.
"Ce n'est pas grave." assura-t-elle.
"Je ne voudrais pas que vous dépérissiez."
"Vous avez survécu quatre ans avec des rations militaires. Je peux bien survivre une nuit sans manger."
"Très juste." concéda Gilbert.
Les minutes s'écoulèrent en silence. L'albinos s'était assis devant l'âtre, ses pieds fragilisés par les hivers russes se réchauffant lentement, son torse nu exposé au regard de la demoiselle, qui s'éternisa sur les cicatrices. Si nombreuses. Il y avait cette marque de balle, sur son flanc gauche. Et d'autres blessures refermées dont elle n'avait jamais entendu parler.
Les flammes dotaient Gilbert d'un regard ambré, brûlant, et ses mèches argentées semblaient blondes comme les blés, un peu comme celles de Ludwig. Il surprit le regard d'Elizabeta sur lui. Elle détourna la tête. Le silence entre eux n'était pas pesant, seulement brisé par le crépitement du feu et par les non-dits qui flottaient, que chacun pouvait percevoir.
Elizabeta finit par s'assoupir, et Gilbert entreprit de la déplacer et de l'étendre sur le lit. Entre ses bras, elle se réveilla. Il lui sourit et la déposa délicatement sur la couche, plaçant une deuxième couverture sur elle.
"Essayez de dormir."
Il étendit une couverture sur le sol, et en prit une seconde pour le couvrir.
"Et vous?" demanda-t-elle, les sourcils froncés.
"Je m'accommoderai du sol."
"Non, Gilbert."
"Mademoiselle Hedervary donne les ordres?"
"Peut-être bien, Sergent."
"Bonne nuit."
"Gilbert. Dormez avec moi."
Il la regarda, interdit.
"Pardon?"
"Il est hors de question que je vous laisse dormir par terre, et vous vous opposerez fermement à ce que je prenne votre place. Nous n'avons pas le choix. Dormez avec moi."
Il ne bougea pas d'un pouce.
"J'insiste." précisa-t-elle.
"Vous insistez?"
"Oui."
Avec un sourire en coin, Gilbert s'assit sur le bord du lit.
Elle se redressa à côté de lui.
Ils échangèrent un long regard. Enfin, elle approcha ses lèvres des siennes et ils échangèrent un long et lent baiser.
"Vous insistez, c'est bien cela?" répéta Gilbert une fois séparés, son sourire s'élargissant.
Pour toute réponse, elle lui offrit un second baiser. Il l'attira contre lui, ses doigts enserrant son corps mince à travers la couverture. Les mains de la jeune femme se perdirent sur le torse découvert de l'albinos. Ils approfondirent encore leur échange.
Bientôt, ils furent allongés sur le lit, la couverture d'Elizabeta échouant sur le sol, Gilbert découvrant son corps. Les mains de la belle Hongroise s'attaquèrent au ceinturon de l'albinos, qui se retrouva rapidement dépouillé de son pantalon.
Dans le silence du pavillon, ils sombrèrent dans un tourbillon de sensations nouvelles pour elle.
oOo
Roderich se demandait si Gilbert avait prévu tout cela à l'avance.
Partir inopinément en balade dans les bois à l'approche de la tombée de la nuit, seul avec Elizabeta, par un jour d'orage… Il était en droit de penser que son aîné avait quelque chose derrière la tête.
Aussi il comprit tout de suite que quelque chose avait changé entre les deux cavaliers à leur retour, le lendemain matin.
Ils se tutoyaient désormais. Et puis il y avait un il ne savait quoi de plus dans les regards qu'ils échangeaient. Une complicité intime… De l'amour. Toute gêne entre eux avait disparu.
D'un côté, le brun ne pouvait que se réjouir de voir Elizabeta heureuse, bien plus souriante et vivante que lorsqu'ils passaient leurs journées ensemble. Mais de l'autre côté… Ca lui faisait mal, comme une rupture, comme un deuxième rejet.
Quelques semaines avaient passé depuis les évidents ébats des amants. Roderich avait surpris à plusieurs reprises des baisers, des gestes tendres, des mots doux. Il ne disait rien. Mais il savait donc que ses déductions ne l'avaient pas trompé. Il ignorait comment Ulrich pouvait tolérer cela sous son toit sans lever le petit doigt.
Un matin que Roderich admirait le parc enneigé en savourant sa première tasse de thé du matin, Gilbert débarqua dans la salle à manger et se servit une tasse de café.
Les deux frères se retrouvaient rarement seuls depuis le retour du soldat. Un silence inconfortable s'installa entre eux, puis le pianiste le brisa.
"Quand comptez-vous vous marier?"
"Qui parle de se marier?" releva Gilbert en fronçant les sourcils.
"Mais… C'est ce qu'on peut attendre après, hum… Votre passion de ces derniers temps."
"Oh. Tu penses que je devrais l'épouser pour la restaurer dans sa vertu, c'est ça?"
"Pourquoi, tu ne l'aimes pas suffisamment pour te marier avec elle?"
Gilbert darda sur son frère un regard agressif.
"Je l'épouserai quand je me sentirai prêt, Roderich, et pas parce que tu m'auras fait des remontrances de bienséance!"
Il quitta la pièce en claquant la porte.
oOo
Mars 1919.
Gilbert avait fait sa demande. Ils étaient fiancés, désormais.
Néanmoins, si Elizabeta semblait se réjouir de la perspective d'un mariage, l'albinos n'avait pas l'air particulièrement heureux. Il était plus distant, plus silencieux. Il avait repris une correspondance soutenue avec un ami espagnol, et chaque jour Elizabeta le sentait s'éloigner d'elle.
La vérité, c'était que Gilbert ne se sentait pas prêt pour un mariage. Il ne se sentait pas prêt à fonder une famille et mener une vie rangée et monotone avant d'avoir réellement vécu. Il voulait se sentir libre avant de s'emprisonner dans les liens conjugaux.
Il avait toujours ressenti ce besoin de liberté, c'était la raison pour laquelle il passait la plupart de ses journées dehors, à cheval, à la chasse. Il n'était pas fait pour l'intérieur. Depuis ses fiançailles, il se sentait suffoquer, étouffé par un nouveau serment et une promesse à tenir qui l'enchaîneraient à cette femme pour le restant de ses jours. Il l'aimait, pourtant. Il n'avait seulement pas envie de mourir avant d'avoir réellement vécu.
Toute sa vie, il avait été sous l'égide de quelqu'un: de son père, de ses supérieurs à l'armée… Et il s'apprêtait à vivre sous le commandement de Dieu à travers un mariage. Il ne voulait pas abandonner sa liberté avant d'en avoir profité.
Dans le manoir, l'omniprésent souvenir de son frère décédé l'oppressait plus que jamais, et il commençait à croire qu'il lui serait impossible de se remettre complètement de ce traumatisme dans ces conditions. Il lui fallait s'évader, penser à autre chose, reléguer sa folie dans un coin de sa mémoire pour revenir sain d'esprit et à même de profiter pleinement de son mariage.
Aussi l'occasion se présentant à lui de partir, il la saisit. Occasion d'assouvir un désir de liberté, mais aussi d'échapper au manoir où le souvenir de son frère disparu le hantait jour et nuit. Il se sentait toujours coupable, et avait l'impression que quelque chose s'était brisé entre lui et sa famille depuis la mort de Ludwig. Il voulait seulement échapper à tout ça, à toute cette pression pesant sur lui.
Il reçut une lettre un matin lui donnant rendez-vous à Séville. Il réfléchit longuement à son départ, pesa le pour et le contre, mais se rendit rapidement compte que partir était la meilleure chose à faire.
Il prépara rapidement un sac avec quelques chemises, deux pantalons, enfila des bottines et attrapa un manteau de voyage. Avant même le réveil d'Elizabeta, il était prêt à partir.
Il posa un dernier regard sur la silhouette endormie dans son lit lorsqu'il ouvrit la porte de la chambre. Le grincement la réveilla.
"Où vas-tu?" demanda-t-elle.
"Un ami a besoin de moi sur un bateau. Je vais lui donner un coup de main."
"Tu prévoyais de m'en informer?"
"… Bien sûr!"
"Gil…"
Il traversa la chambre en sens inverse et déposa un baiser sur les lèvres d'Elizabeta.
"Je reviendrai, c'est promis. Et à mon retour, je t'épouserai."
Cette fois, elle ne promit pas de l'attendre.
Et Gilbert partit sans se retourner, laissant simplement un mot d'explication à son père derrière lui.
J'espère que vous avez apprécié! Curieux pour la suite? Vous découvrirez l'ultime partie la semaine prochaine!
Notes
L'offensive qui voit la mort de Ludwig est une opération fictive mais inspirée des percées en territoire russe qui ont été des échecs pour les troupes allemandes, et qui ont précédé l'offensive de Gorlice-Tarnow (mai 1915, incursion importante des Allemands et Autrichiens en Russie).
La croix de fer est une médaille, distinction militaire attribuée aux soldats comme récompense. J'ignore si Ludwig la méritait, mais comme elle figure dans l'uniforme canon de Germany, j'ai décidé de la lui attribuer.
Arrêt sur image : Lovino s'enrôle dans l'armée italienne en mai 1915. L'Italie, bien que faisant partie de la Triple Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie) décide de rester neutre au commencement de la guerre. Elle déclarera pourtant la guerre à l'Autriche-Hongrie le 24 mai 1915, notamment pour des questions de territoire.
Le 3 mars 1918 est signé le Traité de Brest-Litovsk qui officialise une paix séparée entre l'Allemagne et la République russe bolchevique, issue de la Révolution d'Octobre 1917 qui vit Lénine prendre le pouvoir.
Gilbert est redirigé sur le front de l'Ouest après le Traité de Brest-Litovsk pour prendre part à l'Offensive du Printemps. Il s'agit d'une série d'attaques allemandes sur le front de l'Ouest entre mars et mai 1918, offensive de la dernière chance avant l'arrivée en masse des Américains qui provoquera la défaite allemande.
La semaine prochaine, nous partons en voyage... Vous direz pas non à Antonio et Francis, je suppose...?
Merci pour votre lecture!
J'attends vos reviews...
A la semaine prochaine!
