Bonjour tout le monde!

Disclaimer : la plupart des personnages appartient à Hidekaz Himaruya!

Merci pour vos reviews, follows et favoris! J'espère que cette ultime partie vous plaira et que vous penserez à me laisser votre avis !

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Nous reprenons notre aventure en 1919, et nous partons en voyage avec Gilbert... Et ses indissociables compagnons d'aventure!

Le drame revient un peu plus loin...

Les traductions et notes se trouvent en bas de page!

Bonne lecture!


Avril 1919.

Gilbert arriva au port de Séville un peu défraîchi par le long voyage et les difficultés qu'il avait traversées pour quitter l'Allemagne. Toutefois, il était heureux. Ce voyage lui avait procuré cette liberté qu'il recherchait, et ce n'était que le début.
Il observa les environs depuis les quais. Il cherchait un petit bateau de pêche nommé l'Antares. Son ami espagnol, Antonio Fernandez Carriedo, l'avait acheté une fois démobilisé de la marine et avait convié ses compères à le rejoindre pour réaliser leur rêve : un tour du monde en bateau.

Enfin, il repéra l'embarcation. A quai, juste à côté, un jeune homme croquait dans une pomme et avait l'air de s'ennuyer ferme.

"Hola…" lança Gilbert avec hésitation, son espagnol étant très limité. "Hum… Busco el capitan Fernandez Carriedo."

Chose étrange, le garçon lui répondit en italien.

"Questo bastardo non e chi. Arriva. Aspetti."

Gilbert saisit plus ou moins l'idée et tendit la main à l'Italien.

"Me llamo Gilbert Beilschmidt."

Le jeune homme leva la tête vers lui et le détailla de ses yeux perçants écarquillés.

"Beilschmidt?" répéta-t-il, avant de parler en allemand. "Tu ne connaîtrais pas un Ludwig Beilschmidt, par hasard?" demanda-t-il, soupçonneux.

"Si… C'était mon frère. Il est mort il y a quatre ans maintenant."

"Je sais, je sais. Je suis au courant. Non ho fortuna, cazzo. Je suis Lovino Vargas."

"Vargas… Gott, tu es le frère de Felicia?"

"Oui."

"Comment va-t-elle?"

"Au couvent."

"Ah. Et… Et toi, comment tu as atterri sur le bateau d'Antonio?"

"Gilbert!" s'écria une voix aux accents chantants dans son dos.

Lovino fut ainsi dispensé de répondre.

"Tonio!" fit Gilbert avec joie lorsqu'il se retourna pour poser les yeux sur son ami.

Ils avaient tous les deux vieillis de quelques années depuis la dernière fois où ils s'étaient vus, mais globalement, Antonio restait le même. Ses cheveux étaient plus longs, noués en catogan, et une balafre plus pâle sur sa peau hâlée barrait son visage de la tempe à l'os de la mâchoire.

Ils se rejoignirent en une étreinte virile et le rire d'Antonio résonna.

"Ah, c'est si bon de te revoir! Francis ne devrait plus tarder, lui non plus. Nous partons demain matin."

"Je suis si heureux de vous retrouver…"

Les trois amis s'étaient rencontrés dans un bar de Munich, plus de dix ans auparavant. Ils avaient joué aux cartes et Antonio avait remporté la partie, les amenant à boire plus que de raison ensemble et à sympathiser. L'Espagnol était de passage avec l'équipage de son père, qui travaillait dans la marine marchande, dans le commerce fluvial. Quant à Francis, il était à l'époque à la recherche d'une conquête rencontrée en France et qui avait fui ses avances, paraissait-il, à Munich.

Ils s'étaient revus tous les étés. Ils partageaient les mêmes rêves de gloire, d'aventure et de liberté. La guerre les avait séparés, mais leur songe commun d'un voyage autour des mers les rassemblait à nouveau.

"Je vois que tu as fait la connaissance de Lovino." remarqua Antonio.

Le jeune homme croisa les bras et regarda ailleurs.

"Je me demande d'ailleurs comment il est arrivé ici."

"Oh, longue histoire." marmonna Antonio. "Il était dans l'armée italienne. Il, hem… Il a eu besoin d'échapper à la cour martiale à un moment, et un beau capitaine espagnol est justement passé par là pour le secourir."

"Déserteur?"

"J'ai pas fui, putain!"

"Mais non, mais non…" approuva Antonio en ébouriffant les cheveux du jeune matelot, qui s'écarta violemment.

"Ca a l'air… Vivant, entre vous."

"Mes amis! Bien le bonjour!"

Les deux hommes se retournèrent et virent Francis s'avancer vers eux. Il y eut une nouvelle étreinte et de nouvelles salutations. La guerre l'avait laissé sourd d'une oreille et il boitait, mais c'était toujours leur joli cœur français.

"Tu as un grand équipage, Tonio?"

"Oh, bien sûr! Nous serons… Quatre! Retroussez vos manches, matelots!"

oOo

Mai 1921.

Roderich revenait pour la première fois en Allemagne depuis qu'il avait quitté le manoir de province pour monter à Vienne, s'installer comme professeur de piano et fréquenter le milieu musical.

Il avait plutôt bien réussi. Il donnait des concerts régulièrement maintenant, étant un compositeur reconnu, et il assurait sa survie en dispensant des cours pour des fils et filles de bonne famille.

Il arriva donc au manoir dans son automobile flambant neuve, d'humeur joyeuse. Il fut accueilli dans le couloir par son père, qui lui offrit un de ses rares sourires tant il était ravi de voir un de ses fils rentré.

En dépit de la bonne humeur des hommes, il retrouva Elizabeta plus sombre qu'il ne l'avait jamais vue, même plus que lorsque Gilbert était au front. Il n'eut pas besoin qu'on lui explique que son aîné courait encore le monde sans donner la moindre nouvelle.

Le soir pourtant, il lui sembla que tout redevenait comme avant. Le manoir résonna des notes de piano, Elizabeta l'écouta avec un grand sourire et quelques larmes trouvèrent même le chemin de ses yeux alors qu'elle se remémorait les longues soirées passées à cette même place avec Roderich, et Felicia, attendant le retour des deux soldats Beilschmidt.

Elle se rappela la confession de Roderich, quelques années auparavant, elle se remémora à quel point il avait toujours fait de son mieux pour la rendre heureuse et soulager sa peine. Il avait été pour elle un soutien comme elle en avait rarement connu, et elle n'avait rien fait pour lui rendre la pareille.
Elle se demandait si le pianiste ressentait toujours la même chose pour elle… Même si son frère l'avait souillée à ses yeux. Même si elle l'avait rejeté. Même si elle lui avait préféré Gilbert.
Ca valait la peine de creuser.
Après tout… Cela faisait de longs mois que l'albinos l'avait abandonnée, et elle en avait assez d'attendre le bon vouloir de ce monsieur pour revenir vers elle.
Ses envies de liberté et d'indépendance se réveillaient en elle, et elle avait de moins en moins envie d'attendre le retour de Gilbert.

Peut-être qu'avec Roderich…

Non, pas peut-être.

Roderich la rendrait assurément plus heureuse que l'impétueux Prussien.

Elle demanda à repartir à Vienne avec lui. En juin, ils étaient mariés.

oOo

Octobre 1922.

Ils avaient d'abord arpenté la Méditerranée, puis avaient rejoint l'Océan, direction les Amériques, ensuite les Indes, l'Asie, l'Europe. Gilbert ne savait combien d'îles et de pays ils avaient abordés, le Canada, les Seychelles, le Japon. Plus rien ne comptait que la mer, leur liberté. Ils voguaient où ils le voulaient, pêchaient là où ils le pouvaient, accostaient partout, et profitaient de toutes les merveilles et de tous les plaisirs que l'endroit pouvait leur offrir.

Mais un jour vint où, non pas lassés du voyage, mais désireux de revoir des endroits connus, ils débarquèrent sur leur continent. Antonio, Francis et Lovino restés à Paris, Gilbert avait pris la décision de rentrer chez lui.

Il se sentait enfin prêt à épouser Elizabeta. Il avait assouvi son idéal de liberté, et se sentait prêt maintenant à se poser et à fonder une famille.

Il revenait avec un sac d'objets divers collectés dans ses voyages. Pour sa promise, essentiellement des bijoux. Il avait trouvé en Afrique une bague ornée d'une émeraude de l'exacte couleur de ses yeux, et l'avait achetée pour presque rien. Pour son frère, il avait quelques petits instruments de musique exotiques qu'il avait envie de le voir essayer. Et à l'attention de son père, il ramenait quelques ouvrages d'histoire venus d'Italie et d'Amérique.

Le manoir était silencieux lorsqu'il en franchit la porte. Il s'étonna de ne pas entendre Roderich derrière son instrument.

"Ohé! Roderich? Père? Liza?"

Un porte claqua sur sa gauche. Son père sortait de la bibliothèque.

"Gilbert?!"

"Père!"

Le blond serra son fils dans ses bras.

"Bon sang! Aucune nouvelle pendant trois ans, Gilbert! A quoi pensais-tu?"

"J'ai découvert le monde, Vati! J'ai vu les merveilles de populations complètement différentes, c'était… C'était génial. J'ai vu du pays plus que tu n'en as vus de toute ta vie. Je vous ai ramené quelques souvenirs. Où est Roderich?"

Le visage d'Ulrich s'assombrit.

"Roderich est parti un peu après ton départ à Vienne. Il y mène une carrière florissante. Il donne des cours et des concerts, il gagne bien sa vie et est très heureux."

"Je ne l'aurais jamais cru capable de franchir le pas et de quitter le nid… Je suis content pour lui. Il mérite la gloire et le succès. Il travaille tellement dur… Où est Elizabeta?"

Ulrich s'éclaircit la gorge.

"Elle t'a attendu pendant plus d'un an. Elle t'envoyait des lettres auxquelles tu n'as jamais répondu. Un jour elle a décidé de ne plus t'attendre et elle est allée rejoindre Roderich à Vienne. Ils se sont mariés l'année dernière."

Gilbert reçut la nouvelle comme une douche froide. Il serra les poings et se mordit la lèvre. Il aurait dû s'y attendre. Elizabeta s'était lassée de guetter son retour… Et Roderich en avait profité pour la reconquérir. Elle s'était laissée séduire par les bonnes manières du cadet, et par son argent apparemment. Et lui… Lui, il avait perdu.

oOo

Décembre 1922.

La chope s'écrasa sur la table d'un coup sec.

"Une autre!" exigea Gilbert.

Le serveur, se sentant à juste titre agressé, hocha la tête et s'affaira à lui apporter une énième bière.

"Ralentis, Gil. On arrive pas te suivre!" se lamenta Antonio.

"Personne ne suit un Allemand en matière de chopes." remarqua Francis. "Encore moins quand cet Allemand est le Prussien."

Gilbert ne buvait même pas pour en mettre plein la vue à ses camarades. Il buvait parce qu'il faisait la même chose depuis ce jour funeste où il avait appris que sa fiancée lui avait été volée par son frère.

Il avait rejoint ses camarades à Paris pour continuer la fête. Ils écumaient les bars, le soir, gagnaient leur vie au poker et revenaient souvent ivres. Francis avait souvent une conquête au bras, et parfois, Antonio oubliait qu'ils étaient en public et embrassait Lovino, qui se faisait alors un plaisir de le gifler pour lui rendre ses esprits. En d'autres temps, Gilbert aurait beaucoup ri de leur mode de vie, mais vu qu'il passait la plupart du temps ivre, ou désespéré, ou suicidaire, il n'avait plus vraiment le temps d'en profiter. Les parties de poker passaient comme dans un état second, les victoires devenaient ordinaires, et chaque verre de bière le laissait plus assoiffé que le précédent.

"J'vais pisser." déclara Gilbert, impassible.

Il abandonna le comptoir pour traverser la salle et sortir. Mais il s'arrêta lorsque, sur sa gauche, il remarqua une jeune femme tentant tant bien que mal de repousser un homme qui était attablé avec elle et lui parlait d'un peu trop près.

"Un problème, Mademoiselle?" demanda l'albinos en sortant son français le plus exemplaire.

La jolie blonde tourna vers lui un regard d'un violet peu commun. Elle portait des lunettes qui lui donnait un air sérieux, mais son visage se fendit d'un sourire.

"Aucun, Monsieur, je vous remercie! Ce Monsieur s'apprêtait justement à aller chercher une autre table!"

"Ah, je comprends." fit Gilbert. "Tu ferais mieux de faire ce que la Demoiselle te dit, l'ami…"

Le jeune homme rencontra les yeux rouges, foudroyants de Gilbert et prit l'excellente décision de s'écarter, reprenant son Whisky et sa lâcheté pour aller squatter ailleurs.

Gilbert, satisfait, s'apprêta à continuer son chemin, mais la voix de la jeune femme résonna à ses oreilles.

"Eh, Monsieur! Merci bien."

"Pas de quoi." répondit-il machinalement. "Mais ce n'est pas très prudent de rester seule dans un bar, Mademoiselle…"

"Williams." continua-t-elle. "Madeline Williams."

"Vous n'êtes pas très française." remarqua Gilbert, au sommet de sa lucidité.

"Vous ne sonnez pas très parisien non plus!" répliqua-t-elle, une lueur d'amusement dans les orbes améthyste. "Je suis canadienne."

Elle tendit la main, il la serra.

"Gilbert Beilschmidt. Munich. Enchanté."

Il évitait de mentionner l'Allemagne. Un, ce n'était pas très bien vu à l'étranger. Deux, ça ne s'appelait plus de la sorte. Mais en aucun cas il ne se revendiquerait de la République de Weimar.

"Tout le plaisir est pour moi, Gilbert. Permettez que je ne tente pas de prononcer votre nom de famille."

"Qu'est-ce qui vous amène à Paris, Mademoiselle la Canadienne?"

"Mes études." annonça-t-elle avec fierté en prenant une gorgée de bière.

"Oh. Une étudiante. C'est bien ma veine. Et à l'université, Mademoiselle Williams, on ne vous apprend pas à vous défendre contre les importuns?"

"Ah mais je ne suis pas seule! Tenez, voilà mon frère."

Un grand garçon blond, lui aussi à lunettes, se laissa tomber à côté de la jeune fille, un verre de Bourbon dans la main.

"Hey, Maddie! Tu t'es fait un ami?" demanda-t-il avec suspicion.

"Oui, Gilbert m'a aidée à me débarrasser d'un type collant. On se demande où tu étais, toi, d'ailleurs!"

Le garçon se contenta de lui faire un clin d'œil, puis tendit la main à Gilbert.

"Alfred." se présenta-t-il.

"Gilbert."

Le blond tiqua à la prononciation qui sonnait fort germanique à l'oreille sensible d'un habitant d'outre-Atlantique.

"Ohé, Gilbert!" cria une voix à l'autre bout de la salle. "Un poker! Tu viens, ou pas?"

Gilbert regarda successivement Antonio, puis la jolie canadienne. Leurs regards s'accrochèrent un moment, plus longtemps qu'il n'était normal. L'albinos n'avait pas envie de quitter ces beaux yeux et de laisser Madeline Williams disparaître dans la jungle parisienne sans plus jamais la revoir.

"On va se faire un poker, avec des amis. Une partie vous tente?"

"Absolument!" répondit Madeline avec enthousiasme sans même concerter son frère.

Avec un sourire, Gilbert lui prit la main pour l'entraîner à travers la taverne et la présenter à ses amis. Alfred se retrouva bien malgré lui emmené avec eux. Il était hors de question qu'il laisse sa petite sœur aux mains d'un Boche. Il se détendit lorsqu'il rencontra Francis, un respectable soldat Français. Et il s'entendit rapidement avec l'Espagnol enthousiaste. Bientôt, ils entreprirent tous deux de faire dépiter l'Italien bougon qui les accompagnait.

oOo

Lassés du poker, ils firent plus ample connaissance autour d'une tournée générale offerte par Francis en guise de mise –qu'il avait perdue, faut-il le préciser. Ils en étaient au récit de leur tour du monde, lorsque Madeline remarqua:

"Vous avez énormément voyagé. Vous êtes déjà allés au Canada?"

"Ah oui, pas plus tard qu'il y a deux ans. J'aime bien. On doit pouvoir organiser de ces parties de chasse!" s'extasia Francis.

"Vous chassez?" s'étonna Madeline.

"Le chasseur, c'est Gilbert. Il est né pour ça. Il est très adroit à ce genre de choses, n'est-ce pas?"

"Ah oui?"

"Oui, il a raison!" fanfaronna l'albinos. "On a tous nos domaines de prédilections. Tonio et Lovino, c'est la pêche. Moi, c'est la chasse. Je chasse du gibier. Francis, quant à lui… Hum, il chasse les belles donzelles."

Eclat de rire général.

"Ceci dit, ça fait longtemps depuis ma dernière partie de chasse. J'ai peut-être perdu la main." ajouta Gilbert dans un élan d'humilité.

"Alfred et moi chassons le grizzly, l'été."

Gilbert ouvrit des yeux ronds. Madeline Williams… Chassait le grizzly avec son frère. Madeline. Si mince, si menue.

"Pardon?"

"Ahahahah! Hé bien quoi, Gilbert! Vous pensez qu'y a qu'à Munich qu'on sait chasser le gibier?"

"Non, c'est juste que… Enfin, c'est inattendu."

"J'ai grandi au milieu de nulle part." confia-t-elle. "J'ai bien dû trouver de quoi m'occuper."

Gilbert la dévisagea, amusé. Comme il la comprenait… Hé bien, cette délicate demoiselle était décidément pleine de surprises.

oOo

Juin 1923.

Gilbert n'aurait su dire exactement comment ses sentiments pour Madeline s'étaient développés. Il l'avait à peine rencontrée qu'il se sentait bien à ses côtés, et chacun de ses sourires réchauffait son cœur glacé de l'intérieur. Elle avait tout d'une jeune femme discrète et timide, pourtant elle était forte, et débrouillarde, et très intelligente. Elle ne se laissait pas faire, et Gilbert aimait le côté exotique et sauvage de la jolie Canadienne.

Sans qu'il ne s'en rende compte, Gilbert et Madeline en étaient venus à passer énormément de temps ensemble lorsqu'elle n'allait pas à l'université.
Et elle le sauva de l'alcool. Car à chaque fois qu'il la revoyait, l'albinos voulait être sobre, parce que l'ivresse était grossière, et parce qu'il voulait être suffisamment en état de se rappeler tous les moments passés ensemble.
Et elle le sauva du chagrin. Madeline était comme un rayon de soleil pour Gilbert. Son rire chaleureux, ses manières affectueuses et sa joie de vivre. Elle n'avait pas connu la guerre, ou de trop loin. Rien ne s'était brisé en elle, elle conservait cette insouciance qui manquait à la génération de Gilbert.

Elle était plus jeune, aussi. D'une petite dizaine d'années.
Mais elle n'en avait jamais eu cure.

Elle était amoureuse de Gilbert. Et il l'aimait. Aussi surprenant que cela était, pour lui-même en premier, il l'aimait.

Et ni la famille réticente, ni l'âge de Gilbert ne les empêchait de s'embrasser devant l'autel, par un beau jour de juin.

oOo

Septembre 1923.

"Alors c'est là que tu as grandi? C'est beau!" s'extasia Madeline.

Gilbert l'avait emmenée en voyage chez lui, dans la région de Munich. Ils prendraient l'air à la campagne pendant un moment. Et bien que l'aîné des Beilschmidt appréciait énormément leur petite vie à Paris, avec Francis et les Méditerranéens dans le secteur, revoir le manoir lui faisait plaisir. Aussi, il souhaitait s'excuser auprès de son père de l'avoir laissé seul dans sa campagne, et c'était l'occasion rêvée de lui présenter sa jeune épouse. Ulrich, dans sa lettre, avait paru particulièrement impatient de rencontrer la jeune femme.

"Hé oui, c'est ici. On pourra même aller chasser!"

Il évita de penser au pavillon de chasse. Ce souvenir lui était assez désagréable depuis quelques temps.

Avec un sourire en coin, il passa son bras autour de la taille de Madeline, puis, d'un geste rapide, il la souleva comme une jeune mariée pour lui faire passer le seuil de la maison, lui arrachant un cri de surprise et un rire cristallin.

"Bienvenue chez les Beilschmidt, Madeline." les accueillit la voix profonde d'Ulrich, qui les attendait à l'entrée.

Il donna l'accolade à son fils, et s'inclina légèrement devant sa belle-fille comme c'était l'usage au siècle dernier.
"Merci, et enchantée, Monsieur Beilschmidt!"

oOo

Le jour suivant leur arrivée, ils prenaient leur petit-déjeuner dans la bonne humeur, lorsqu'un bruit de moteur se fit entendre au dehors. Intrigué, Gilbert fit signe aux deux autres de rester assis. Il s'en occupait.

Il ouvrit la porte du manoir et passa la tête à l'extérieur. Une voiture était arrivée par l'allée de graviers clairs, et s'était arrêtée devant le manoir.
Le conducteur était sorti, et ouvrait la portière à sa passagère.

Lorsqu'il se tourna vers l'habitation, l'homme brun se figea. Il avait vu Gilbert. Il ne s'attendait pas exactement à le trouver là.

Une tignasse châtain émergea de la voiture. Dans un tailleur bleu marine, Elizabeta était aussi élégante que d'ordinaire. Sa bouche s'ouvrit, comme ébahie, lorsqu'elle posa les yeux sur l'homme qui se trouvait sur le pas de la porte.

Le visage de Gilbert se ferma, et il tourna les talons. Il eut la délicatesse de laisser la porte ouverte, mais n'attendit pas les visiteurs pour rentrer dans la maison.

"On a de la visite!" lança-t-il en entrant dans la salle à manger, s'asseyant à sa place avec une mimique exaspérée. Il prit la main de Madeline, jusqu'alors posée sur la table, et déposa un baiser sur ses doigts fins.

Ulrich se retourna pour voir la porte, et bientôt, Roderich et Elizabeta firent irruption dans la pièce.

"La porte était ouverte." lâcha le pianiste comme si cela expliquait leur présence.

"Roderich…! En voilà une surprise."

Il traversa la salle et serra la main de son fils, avant que ce dernier ne l'attire contre lui. Face à Elizabeta, il se contenta de lui serrer la main.

"Qu'est-ce qui vous ramène par ici? Si loin de Vienne." souligna le blond.

Roderich, un peu gêné, passa une main dans ses cheveux.

"Je donne un concert à Munich ce soir, et… Je voulais passer pour… Voir comment tu allais. Je ne savais pas que tu avais déjà de la compagnie."

Il lança un regard vers Gilbert, puis les deux paires d'yeux violets se rencontrèrent. Roderich leva les sourcils, étonné.

"Maddie…" commença Gilbert. "Je te présente mon frère, Roderich. Et sa femme, Elizabeta."

Madeline se leva précipitamment et alla à leur rencontre. Gilbert n'eut pas d'autre choix que de la suivre.

"Enchantée!" fit la Canadienne en serrant les mains des visiteurs. "Je suis Madeline."

"Mon épouse." précisa Gilbert, enlaçant sa taille et déposant un baiser sur sa joue.

"C'est un honneur, Madeline. Ca fait plaisir de te voir, Gil." assura son frère.

L'albinos ne le gratifia que d'un sourire ironique et très bref. Il ignora Elizabeta. Tant pis s'il paraissait grossier. Elle, le visage dévasté à sa vue, ne pouvait détacher les yeux de lui.

"Félicitations pour ta carrière, Roderich. Nous avons même entendu parler de toi à Paris."

"C'est un grand honneur pour moi de vous rencontrer." conclut Madeline.

"Maintenant que les présentations sont faites…" intervint Ulrich. "Vous avez faim?"

L'ambiance se fit bien plus tendue lors de leur repas à cinq qu'à trois.

"Que diriez-vous de… Tous venir à Munich, ce soir? Je ne veux forcer personne, mais… J'ai à disposition des places d'exception."

"Oui, avec plaisir!" répondit Madeline d'une voix qui se voulait enjouée.

Elle commençait à comprendre que quelque chose n'allait pas entre les deux frères.

"Je sens que cette soirée va être géniale." conclut Gilbert non sans ironie.

oOo

Le concert fut évidemment incroyable et grandiose. Roderich n'avait pas perdu la main dans sa maîtrise du piano, et Gilbert devait avouer qu'il trouva ses compositions à son goût. Il parvint même à se concentrer sur la main de Madeline dans la sienne et à ignorer les regards insistants qu'Elizabeta portait encore sur lui.

Ils rentrèrent ce soir-là au manoir dans les fines heures du matin. Il y avait eu une réception après le concert, et Roderich, en tant que vedette, avait dû y assister.

Madeline et Gilbert ne s'éternisèrent pas et montèrent dans la chambre du Prussien aussitôt rentrés. La jeune femme ôta sa robe, enfila sa chemise de nuit, et se blottit contre son mari une fois qu'il l'eut rejointe dans le lit.

"Gil… C'est quoi le problème avec ton frère?"

Il déposa un baiser sur son front.

"C'est rien, Maddie. Ne t'en fais pas. Tu sais, depuis que Ludwig est mort… Ca n'a plus jamais été pareil entre nous."

"Oh."

"Ne t'inquiète pas pour ça. Ils ne resteront pas longtemps. Après-demain, je t'emmène à la chasse."

Elle rit.

"Gil, je crois que ce n'est pas prudent."

"Pourquoi ça?"

Elle se mordit la lèvre, puis déclara avec un sourire:

"Je suis enceinte."

"…"

"Gil?"

Il tourna vers elle des yeux ronds.

"Quoi, pour de vrai?"

Elle lui asséna un petit coup sur la tête avec un nouvel éclat de rire.

"Bien sûr, pour de vrai, Gil! J'attends un enfant."

N'eussent-ils pas été couchés, il en aurait sauté de joie.

"Oh, Maddie… Je t'aime, tu sais?"

Il la serra plus fort contre lui et l'embrassa. Leurs visages reflétaient la même joie amoureuse.

"Depuis quand le sais-tu?"

"J'avais des doutes… Je suis allée voir un médecin deux jours avant notre départ."

"Petite cachottière." la réprimanda doucement Gilbert.

"Il va falloir être patients." le prévint-elle.

"Je le serai. Je t'aime, Maddie."

Il posa une main sur son ventre, ce qui la fit rire encore un peu.

"Toi aussi, je t'aime, bébé Beilschmidt."

oOo

Le lendemain, les Viennois d'adoption étaient prêts à repartir. Mais Elizabeta s'arrangea pour se retrouver seule avec Gilbert. La démarche même l'exaspéra.

"Qu'est-ce que tu veux?" demanda-t-il avec une certaine agressivité dans la voix.

"Tu n'as pas l'impression qu'il reste des problèmes irrésolus entre nous?" releva-t-elle, une certaine douleur dans les yeux.

"Non. J'ai parfaitement compris qu'on n'avait plus rien à faire ensemble. Je ne veux plus avoir affaire à toi."

"Mais, Gilbert, tu dois comprendre que… Je ne savais pas quand tu reviendrais. Qu'étais-je supposée faire? Passer ma vie à espérer te voir revenir faire un tour par ici?"

"Je n'ai rien à comprendre du tout. Je me fiche du passé. Je suis très heureux avec mon présent. Je n'ai pas épousé Madeline par dépit, mais par amour, et je suis comblé. Tu as trouvé une personne que tu aimes plus que moi, j'ai trouvé la mienne. Notre histoire s'arrête là."

"Je n'aime pas Roderich plus que toi…" objecta-t-elle, les larmes aux yeux.

"Dans ce cas c'est mon frère que je plains, pas toi."

Il la laissa dans le couloir, descendit les escaliers et rejoignit sa merveilleuse épouse dans la salle à manger, où elle prenait le petit-déjeuner avec Roderich et Gilbert.

Elizabeta s'écrasa contre la porte de la chambre de l'aîné, qu'elle avait partagée autrefois, et les larmes perlèrent au coin de ses yeux.

oOo

Décembre 1928.

La neige craquant sous ses pas rappelait encore à Gilbert de désagréables souvenirs. Aussi, alors qu'il remontait la rue jusqu'à l'immeuble où il avait son appartement avec Madeline à Paris, il se concentra sur la petite main de son fils Ludwig dans la sienne. Ils revenaient d'avoir été faire une course à l'épicerie du coin.

Le père sortit de sa poche la clef de la porte, et confia un instant le paquet rempli de courses à son fils.

Ludwig. Adorable enfant, de quatre ans déjà. Très sage, il avait des cheveux blonds comme sa mère, et dans l'ensemble, il lui ressemblait beaucoup. Les mêmes yeux. Il était cependant bâti comme un Beilschmidt, Gilbert pouvait déjà le prédire.

Ils montèrent les escaliers ensemble et s'arrêtèrent au deuxième étage. Là, Gilbert déverrouilla la porte et il précéda le petit garçon dans le vaste appartement.

Ils avaient fait du chemin depuis leur rencontre dans ce bistrot parisien. Après la naissance de Ludwig, Madeline avait commencé pour de bon l'écriture d'un roman qui la taraudait depuis un temps, et une fois publié, il avait remporté un vif succès. Ajouté au travail de Gilbert dans une imprimerie, ils avaient mis de côté suffisamment d'argent pour s'offrir un appartement assez grand pour eux trois et le deuxième enfant qu'attendait l'écrivain.

"Maddie? On est rentrés!"

"GIL!"

Le cri glaça le sang de Gilbert. Il accourut et la trouva dans leur chambre, par terre, peinant à se relever.

"Madeline!"

Il s'agenouilla auprès d'elle. Elle semblait au supplice, la main crispée sur son ventre rond.

"Gil… Le bébé…"

"Quoi? Non, Maddie, c'est pour dans deux mois, c'est trop tôt…"

"Appelle le médecin…" le supplia-t-elle.

Il la souleva dans ses bras, l'emmena sur le sofa. Il décrocha le téléphone et demanda le docteur Kirkland. Il répondit rapidement.

"Allô?"

"Arthur! C'est Gilbert. Gilbert Beilschmidt. J'ai besoin de toi… Madeline… Madeline va mal."

"Je demande une ambulance. J'arrive."

oOo

Ils n'avaient pas pu la sauver. Ni elle, ni l'enfant qu'elle portait et qui s'était présenté trop tôt.

Par une froide soirée de décembre, Gilbert se retrouva à enserrer les doigts de son épouse décédée et à la prier de revenir, de lui revenir. Il pleurait, et n'avait pas conscience du regard consterné des infirmières ni du visage désolé du Dr. Kirkland dans son dos, ni des pleurs silencieux de Ludwig dans les bras de Francis.

On l'enterra par un jour de neige. Elle aimait la neige. Ca lui rappelait le Canada. Gilbert détestait la neige. Ca lui rappelait la Russie. Et Paris.

A la sortie de l'église, il eut la surprise de tomber nez à nez avec Roderich.

"Gilbert" commença-t-il, "je suis venu dès que j'ai appris… C'est une tragédie. Je suis désol-"

Gilbert lui coupa la parole en l'attirant contre lui.

"Pourquoi… Pourquoi je ne peux jamais sauver ceux que j'aime?" demanda-t-il entre deux sanglots.

"Ce n'est pas ta faute. Tu ne pouvais pas les sauver. Ca ne dépendait pas de toi." murmura Roderich.

"J'aimerais pouvoir m'en persuader."

"Ecoute… Ca ne va pas être simple. Mais tu as un fils à élever maintenant. Peut-être… Que tu devrais moins te blâmer. Tu dois être fort, pour lui."

Gilbert sourit misérablement et écarta son frère.

"Tu as raison…"

Roderich inclina la tête et s'apprêta à le laisser passer pour quitter l'église.

"Hey, Roddy?"

En d'autres circonstances, il aurait bien levé les yeux au ciel pour le surnom.

"Oui?"

"Merci. Ca me fait plaisir que tu sois là."

oOo

Dans les jours qui suivirent, Gilbert considéra l'option de retourner vivre à Munich, auprès d'Ulrich qui se faisait vieillissant et qui vivait toujours seul là-bas. Peut-être… Peut-être que ce serait plus sage que de rester à Paris. Son père les avait élevés tout seul, tous les trois. Il saurait mieux y faire que Gilbert seul.

Il commençait les cartons quand on frappa doucement à la porte de son appartement.

Il alla ouvrir, Ludwig dans les bras. Son visage se figea lorsqu'il découvrit Elizabeta.

"Gilbert. Bonjour."

"Bonjour. répondit-il froidement. "Qu'est-ce que tu veux?"

"Roderich ne sait pas que je suis ici. Je suis venue… Te présenter mes condoléances."

"C'est fort prévenant de ta part."

"Je peux?" demanda-t-elle en désignant l'appartement.

"Non. On déménage. C'est un désordre sans nom."

"Oh. Je vois. Je suppose que… Je vais te laisser, dans ce cas."

"Excellente idée." approuva Gilbert.

Elle parut blessée par cette dernière phrase. Elle tourna les talons, mais se résigna, et lui fit de nouveau face.

Elle posa ses lèvres sur les siennes. Il eut un mouvement de recul, et l'écarta d'une main.

"Comment…" s'indigna-t-il. "Comment oses-tu venir jusqu'ici et… Et faire ça? Tu me dégoûtes, Elizabeta! Je t'ai déjà dit que je ne voulais plus rien avoir à faire avec toi, et tu débarques si peu de temps après sa mort en espérant que je te tombe dans les bras? Tu me débectes! Sors d'ici! Sors d'ici, je ne veux plus jamais te voir! Va en enfer!"

Il claqua la porte et l'abandonna sur le palier.

oOo

Roderich rentra de l'opéra après une journée morose de répétition, et s'attendait à trouver Elizabeta pour l'accueillir.

"Liza?" appela-t-il.

La suite d'hôtel était silencieuse. Etrange. Peut-être était-elle sortie faire une course tant qu'ils étaient à Paris. Elle était assez friande des créations de la maison Chanel, et elle était en mesure de se les offrir désormais… Elle était probablement partie faire une folie ou l'autre dans les rues commerçantes.

Sur le guéridon près de l'entrée, Roderich trouva une enveloppe de papier blanc à son attention. Intrigué, il l'ouvrit, et y trouva un billet rédigé de l'écriture fine et déterminée de son épouse.

"Pour tout le mal que je te cause depuis si longtemps, je te présente mes excuses. C'est terminé maintenant. Avec toute mon affection. Liza."

Roderich fronça les sourcils. Qu'est-ce que cela signifiait?

Il balaya la suite du regard. Ses yeux se posèrent sur les bagages défaits, sur le lit, les sacs retournés comme si elle avait cherché quelque chose dedans avec hâte.

Il entra dans la chambre, et retint en cri d'effroi. Elizabeta était allongée par terre, son corps formant un angle improbable. Sa tempe s'ornait d'une plaie circulaire nette et fraîche, ensanglantée. Ses yeux vitreux le dévisageaient sans le voir. Dans sa main, le petit pistolet qu'elle emmenait avec elle depuis toujours, craignant les mauvaises rencontres.

"Non… Non… Non!"

Roderich tomba à genoux. Il la prit dans ses bras, embrassant son visage blême et le mouillant de ses larmes.

Partie. Elle était partie.

Elle l'avait abandonné.

Elle ne l'avait jamais aimé, pas vraiment. Lui n'avait jamais cessé de l'aimer. Mais elle n'avait pas eu la décence ne serait-ce que d'essayer.

oOo

Janvier 1929.

Sa valise en main, le col de son manteau relevé, un chapeau sur la tête, Roderich se dressa sur la pointe des pieds pour observer les voyageurs alentours.

Il ne trouva pas ceux qu'ils cherchaient.

"Roderich!" l'appela une voix dans son dos.

Il se retourna.

Derrière lui, apparut le visage fatigué mais souriant de son frère. L'albinos donnait la main au petit Ludwig, et portait de l'autre leurs valises.

"Salut, Roddy."

"Bonjour!" répondit le cadet des Beilschmidt. "Nous y allons?"

"Certainement."

Ils montèrent dans le train à la suite de Roderich.

Direction Munich. Ils rentraient à la maison. L'étranger ne leur avait rien apporté de bon, finalement. Certes, Roderich était connu, désormais… Mais parcourir l'Europe sans elle ne lui disait rien.

Ils emmenaient Ludwig en Allemagne, auprès de son grand-père Ulrich.

Ils étaient partis frères séparés. Ils revenaient en paix et unis.

oOo

Ce fut presque douloureux pour Ulrich Beilschmidt d'accueillir ses fils chez lui le soir de leur retour. Il se réjouissait de les voir revenus sous son toit, mais il aurait préféré ne plus jamais les revoir que de savoir les raisons qui les avaient poussés à revenir vers lui, à la maison. La perte d'une épouse… Il était passé par là. Il comprenait le chagrin qu'ils pouvaient ressentir.

Il avait essayé, toute sa vie durant, de leur montrer un exemple à suivre. Il aurait aimé que pour ça, ils ne l'imitent pas.

Mais il les accueillit d'un sourire las, quoique chaleureux, comme il l'avait toujours fait. Il les serra dans ses bras, comme il l'avait toujours fait.

Et le soir, lorsqu'il s'endormit dans cette même chambre qu'il occupait depuis si longtemps, ses yeux se posèrent sur le cliché de ses trois fils. Pris en août 1913. Avant le départ de Ludwig pour Berlin, pour l'université. Debout devant le manoir, ils souriaient tous les trois au photographe, Ulrich en personne. Gilbert entourait de ses bras ses deux petits frères et offraient son habituel large sourire moqueur d'antan. Roderich arborait son sourire discret, Ludwig semblait plutôt gêné, mais heureux.

Où étaient-ils passés, ces trois jeunes hommes? Disparus… Appelé par la mort, construits et détruits par la vie. Toujours présents, finalement.

Dans sa mémoire.

Ce soir-là, malgré les meurtrissures infligées par la vie depuis, malgré les adieux et les retours, malgré les départs et les accueils, Ulrich s'endormit avec le sentiment d'être revenu au commencement de toute cette histoire. Par une journée d'automne, ces deux aînés demeurant à ses côtés, le plus jeune absent, mais toujours dans leurs cœurs et leurs pensées.

Tous trois présents, finalement.

Dans son cœur et désormais dans ses souvenirs.

Quoi qu'il arrive.

Lorsqu'il se réveilla le matin suivant, il espérait presque être revenu à ce jour d'automne, il espérait presque voir Roderich contempler les arbres rougeoyants dans la salle à manger, Gilbert revenir à cheval et lire une lettre de Ludwig.

Mais les automnes avaient passé, et l'hiver était arrivé.


FIN


Traductions

Hola. Busco el capitan Fernandez Carriedo. : Bonjour. Je cherche le capitaine Fernandez Carriedo. (espagnol)

Questo bastardo non e chi. Arriva. Aspetti. : ce bâtard n'est pas ici. Il arrive. Attendez. (italien)

Me llamo Gilbert Beilschmidt : je m'appelle Gilbert Beilschmidt. (espagnol)

Non ho fortuna, cazzo : je n'ai pas de chance, putain (italien)

Notes

Antares est une étoile de la constellation du Scorpion. En recherchant des noms de bateaux espagnols, je suis tombée sur le nom de ce navire océanographique de l'Armada espagnole et j'ai repris le nom pour le bateau d'Antonio.

La République de Weimar est le nom que prit l'Allemagne après la chute de l'Empire Allemand, à la fin de la première guerre mondiale. Elle perdure de 1918 à 1933, année de l'ascension d'Hitler au pouvoir... Mais c'est une autre histoire.

Les années 1920 sont une décennie où Paris attire bon nombre d'artistes internationaux (Hemingway, Picasso, Francis Scott Fitzgerald et d'autres auteurs du courant de la Génération perdue). Il m'a donc paru plausible que des jeunes étudiants d'outre-Atlantique viennent y étudier eux aussi.

La maison Chanel a été créée en 1910. Ses activités s'étendent et elle acquiert du renom dans les années vingt.

Autres

Je pense avoir commis une erreur en scindant cet OS, une bonne partie de l'émotion passe à la trappe me semble-t-il... N'hésitez pas à relire tout d'une traite!

Merci pour votre lecture! Une review?

Niniel.