GAJEVY WEEK

THÈME 4 : Forbidden

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Dans ce monde, l'amour est banni. Aucun sentiment, aucun émotion : c'est un univers de givre et de froid, figé à travers le temps comme les cœurs de ses habitants. Les gens se croisent et se traversent, les yeux droits devant eux, le souffle égal. Rien ne leur importe, tout est identique, les saisons se suivent et se confondent. C'est un peuple prisonnier de son propre esprit, condamné à vivre une éternité d'insensibilité. Et rien ne se passe, rien ne bouge, rien ne change. Un monde immuable où aimer est interdit.

Entre les piliers de glace, les liens se font et se défont. Les gens vont et viennent, se rencontrent, se marient, s'unissent, se quittent, impassibles devant le lit de noces comme devant le linceul. Et ils ont beau respirer, c'est comme si aucun air ne venait habiter ces poitrines creuses, et siffler à travers les gorges muettes.

Il n'y a pas de bruit, dans ce monde. Monde de silence et de calme, un calme assourdissant, à en faire hurler le plus misanthrope des hommes. Monde où la chaleur n'existe pas, monde où la notion d'être humain est inconnue, monde où les sensations sont prohibées.

Sentir, c'est mourir. Sentir, ressentir, c'est donner à Thanatos une opportunité de refermer ses griffes autour de soi. Sentir, c'est vivre, mais c'est aussi signer son arrêt de mort. Et personne ne veut risquer de quitter cette vie que personne ne vit, où il ne se passe rien. C'est bien trop difficile de renoncer à une existence qui ne rimera jamais à rien, plus de tout risquer pour un seul frisson d'adrénaline.

C'est un homme qui a décrété cela. Un homme, un seul, qui s'est levé face aux autres et a décidé que l'amour était faiblesse. L'Histoire, pourtant, aurait dû lui faire comprendre que l'amour n'est pas une faiblesse, que c'est une force, une force incommensurable qui peut faire gravir des montagnes et traverser des déserts, grimper des arbres centenaires et nager sans jamais fatiguer. L'amour est la force qui aurait permis à Sisyphe d'empêcher son rocher de rouler à bas de la montagne une fois de plus. L'amour est la force qui aurait permis à Tityos de repousser les vautours qui lui dévoraient les entrailles. L'amour est la force qui aurait permis à Tantale d'attraper ces fruits et de boire l'eau du ruisseau. L'amour est la force qui aurait empêché ces hommes de passer leur existence post-mortem au plus profond des Enfers.

L'homme est démon. L'homme est sang. L'homme est chagrin, et l'homme est colère, et l'homme est violence. L'homme est tout ce qu'il a interdit à ses sujets de ressentir. Et l'homme trône au plus profond de son palais de glace, son cœur gelé pesant comme un roc au fond de sa poitrine.

L'homme n'est pas tout à fait homme. Des fois, quand la milice des sentiments n'est pas à portée de vue, on chuchote qu'il a autrefois été élevé par un dragon au cœur d'acier. C'est lui qui lui a enseigné qu'aimer c'était détruire, qu'aimer c'était mourir. Que s'il voulait garder ce qu'il avait gagné, il devait cesser d'aimer.

Alors l'homme au coeur de dragon ferme ses portes et ferme son âme : il ne laissera jamais personne pénétrer dans sa forteresse. Il s'enferme à tout jamais et laisse le vent hurler pour lui à travers les couloirs du palais.

Et puis un jour, un nouvel arrivant ébranle ses fondations. C'est une fille, petite, faible et impuissante. Le dragon se moque d'elle : qui est-elle pour oser venir le défier ? Mais la fille ne répond rien et se contente de parler.

Et le dragon écoute, parce qu'au plus profond de son être bat toujours un coeur d'homme, et que les hommes sont nés pour écouter des histoires. Il écoute la fille qui raconte, et raconte, des légendes de héros qui se sont battus pour l'amour, d'êtres insignifiants qui, portés par leurs sentiments, ont bâti des pyramides et vaincu des bêtes impitoyables. Et ces exploits qu'il entend lui paraissent bien plus grands que son palais de givre et de vent. Alors l'homme se questionne : s'il laissait son coeur parler, une seule fois, rien qu'une fois, peut-être pourrait-il bâtir un palais plus haut, plus grand, plus menaçant. Peut-être que s'il abattait les murs qu'il a dressé autour de lui-même, il pourrait élever ceux qui l'encercle à l'extérieur.

Mais la fille refuse, elle fait non de la tête. L'homme est en colère, l'homme ne comprend pas. Il croyait que c'était ce qu'elle voulait, qu'il laisse enfin ses émotions prendre le dessus ! Mais la fille lui sourit et quitte le palais, le laissant là, au milieu des piliers de sel et de glace.

Le dragon a rebâti la muraille autour de son coeur. Chaque pulsion, chaque envie, chaque désir, même aussitôt réfrénés, sont impitoyablement punis. Son peuple vit dans un brouillard épais, que même la peur de la milice ne parvient plus à percer. Le dragon a réussi à faire ce qu'il voulait : il n'y a plus aucun sentiment dans son royaume de froid.

Alors la fille revient. Elle tente de lui parler, mais il ne l'écoute plus. Ses murs sont trop épais et le vent souffle trop fort. Désespérée, au lieu de hurler, la fille écrit : elle écrit et écrit encore. Et si le dragon peut empêcher ses oreilles d'entendre et son coeur de sentir, il ne peut pas empêcher ses yeux de voir et de lire.

Nul n'a jamais su ce que la fille a écrit. Mais les portes se sont ouvertes et les murs sont tombés.

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Plus court, j'avais dit ? XD

bon, j'ai hésité entre poster cet OS et un autre à propos d'une piscine d'hôtel et d'un bain de minuit, mais le deuxième faisait beaucoup trop scène clichée de sitcom américaine, donc bon. Il est un peu plus sérieux (même carrément glauque) mais j'ai adoré l'écrire :p

merci à Aunty-Blue et à Anaria-Strauss pour leurs reviews ! à demain pour le drabble Council (Conseil) !