Je tiens à préciser que je ne suis pas docteur, et bien que j'ai consulté Internet et livres à la bibliothèque (sisi, je vous jure!) je me doute que 80% de ce chapitre est une aberration médicale. Donc, veuillez ne pas tenir pour 100% confirmé et réel le contenu de ce chapitre, et juste « enjoy it », comme ils disent.

o.O.o

Chapitre deuxième

Quelques milliers de pieds plus bas et surtout une dizaine de milliers de kilomètres plus loin, Florian Bodont soupira lourdement en reposant sa fourchette devant son assiette quasiment intacte. Ce geste ne passa pas inaperçu. En bonne mère attentive qu'elle se targuait d'être, Élodie Bodont se pencha vers lui et passa la main sur son front :

- « Allons mon Flo, ça ne va pas ? »

Le jeune homme repoussa sa main gentiment, mais fermement.

- « J'ai juste pas faim… » marmonna-t-il.

- « Ah ! Petit Floflo est perdu sans sa sœur ! » railla Benjamin, son frère aîné.

Immédiatement, Lucas, le petit dernier de la fratrie et âme damnée du premier-né, rajouta son grain de sel :

- « Que veux-tu, c'est la seule fille qui veuille de lui. »

- « Ah… sauf que ce n'est pas vraiment une fille… »

- « Et ça veut dire quoi ça ? » répondit Florian très violemment. A ses côtés Élodie eut un hoquet.

- « Que c'est ta sœur jumelle, banane ! Elle ne compte pas comme fille. » expliqua calmement Benjamin en souriant à sa mère.

- « … … » Florian retourna à sa contemplation de ses petits pois.

- « Arrête donc de nous sauter à la gorge. Tu devrais savoir que pour nous, Samantha est- »

- « Vous ne savez rien de Sam, et c'est pour ça que Sam n'est plus là! » Le jumeau esseulé se leva brusquement, rejetant sa chaise en arrière qui toucha le sol avec un bruit sonore. « Vous êtes autant coupables que les autres, alors arrêtez de faire comme si tout allait bien ! Ça va tellement bien que Sam a préféré partir à l'autre bout du monde plutôt que de vivre avec nous ! »

Et le jeune homme quitta la salle à manger d'un pas rageur, pour aller s'enfermer dans sa chambre. Il laissa derrière lui sa famille dans un silence consterné.

- « Je vais aller lui parler. » fit Daniel, le père, en pliant sa serviette.

- « Non, je pense que c'est mieux que cela soit moi. » intervient Dominique, le « vieux » de la famille. Il tapota la main de son fils et regarda doucement sa bru. « J'ai toujours été proche des jumeaux. Après tout, c'est la première fois qu'ils sont séparés…. »

Dominique se leva, fringuant malgré sa sixième décennie largement entamée. Profitant de l'aubaine, les deux autres enfants de la famille déguerpirent. Tous savaient que Florian, comme à son habitude, avait exagéré les faits, mais qu'il y avait un fond de vérité dans ses paroles. Chacun se sentait donc assez mal dans sa peau et n'avait pas envie de rester avec les autres à partager ce malaise.

Alors qu'il passait la porte, après avoir dû faire le tour de la pièce et s'effacer pour laisser passer les tornades Ben et Lucas, Dominique put entendre le début de conversation entre son fils et sa belle-fille:

- « Nous aurions dû les séparer bien avant ! » disait cette dernière.

- « Avec des si, on mettrait Paris en bouteille. » temporisa calmement Daniel. « Élodie, nous avons été des bons parents, nous avons fait le mieux que nous pouvions. Tu n'as rien à te reprocher. »

- « Mais elle est partie tellement loin. Et sans un regret ! » renifla-t-elle. « J'ai toujours eu l'impression qu'elle m'en voulait ! »

- « Ce n'est qu'une impression. Elle t'aime. Mais tant qu'elle ne s'aimera pas elle-même, elle n'aura pas- »

- « Mais la relation qu'ils ont ! »

- « Ils sont jumeaux ! »

- « Nous aurions dû les séparer…. »

Dominique secoua la tête. Il n'avait pas à donner son opinion quant à la façon son fils élevait ses enfants. Mais cela ne l'empêchait pas d'en avoir une, et d'agir pour le bien-être de ses petits-enfants. Aussi frappa-t-il à la porte de Florian et ignora le grognement peu encourageant qui traversa la porte.

- « Grand-père ? » L'adolescent releva la tête de l'oreiller dans lequel il l'avait précédemment enfouie.

- « Bon, qu'est-ce que vous avez fabriqué, Sam et toi ? »

- « Rien. »

- « Je sais très bien que tu ne te morfonds pas parce que Sam est partie. Mais parce que vous vous êtes encore montés le bourrichon et avez fait une bêtise, et maintenant que Sam est partie, tu regrettes. »

- « Si tu le sais, pourquoi tu viens me chercher des poux ? »

- « Parce que je veux savoir ce que vous avez fait. »

- « Tu sais aussi très bien que je ne te le dirai pas… »

- « Et tu sais que si tu ne me le dis pas, je ne pourrai pas agir quand les choses se compliqueront. »

- « Elles ne se compliqueront pas. »

- « Un peu de sérieux. On parle de Sam, ici… »

Florian eut une moue dubitative, consentit à se retourner sans pour autant de se lever de son lit sur lequel il resta allongé de tout son long. Il croisa ses bras sous sa tête et contempla le poster géant des constellations accroché au plafond. De la famille Bodont, il était le seul à ne pas être obnubilé par les fleurs et la botanique.

Dominique vint le rejoindre, mais resta simplement assis sur le bord. Il savait que son petit-fils allait finir par se confier. Non seulement était-il l'élément timide de la paire, mais il était aussi le plus responsable. Quoi que… Nous dirons plutôt calme et réfléchi.

- « Sam va se faire passer pour un mec. »

Dominique s'attendait à beaucoup de choses, mais pas à ça. Ceci dit, en y réfléchissant, c'était logique et exactement le genre d'idées idiotes qu'affectionnait Sam. Malgré toute sa tendresse pour sa petite-fille, tendresse qui le poussait à jouer le jeu de la « neutralité des sexes » et de l'appeler Sam malgré l'édit tout maternel, le vieil homme connut une flambée de colère. Pour autant, il se trouvait difficilement en position de la blâmer…

La vie n'avait pas été tendre pour Sam.

Né Samuel Bodont il y a seize ans, deux minutes après son frère Florian, le petit garçon grandit entouré d'amour et de fleurs. Son grand-père était un ancien botaniste reconverti en fleuriste par amour pour sa femme. Son père était – et est toujours - chercheur en agronomie écologique, alors que sa mère avait été professeur de biologie avant d'arrêter sa carrière pour prendre soin de sa famille grandissante. Puis quelques années plus tard, Élodie était venue aider son beau-père, veuf depuis, à la boutique. En effet, elle pensait que ses enfants étaient suffisamment grands pour ne pas avoir besoin d'une mère à temps complet, maintenant qu'ils étaient tous scolarisés.

Sauf que peu après, Samuel devint Samantha. Et le jeune garçon avait très mal vécu cette révélation. Tout avait commencé quand, à neuf ans, il montra un retard de croissance certain. Florian se développait normalement et déjà Lucas, son cadet d'un an, le dépassait en poids et en taille. Après bon nombre d'examens, la nouvelle tomba : le troisième fils de la famille était en fait une fille.

- « Il s'agit d'une pathologie assez rare. » expliqua le Professeur Ladernois, spécialiste endocrinologue, super spécialiste des hormones stéroïdes et donc sexuelles. « Votre enfant », et il choisit avec soin le terme neutre, « est en fait un hermaphrodite. »

- « Comme dans la légende grecque ? » balbutia un Daniel déboussolé par la nouvelle. A ses côtés, Élodie restait plongée dans un silence choqué.

- « Oui Monsieur Bodont et-. »

- « Mon fils est stérile ? » coupa Élodie en tordant la lanière de son sac à main.

- « Non, Madame. En fait, sur le plan physique, vous avez une fille. »

- « Non ! Je l'ai lavé assez souvent pour savoir que Samuel a un pénis ! » s'écria la mère qui ne dominait plus vraiment ses nerfs. Le professeur déglutit difficilement, sans pour autant s'énerver. Aussi agaçantes que pouvaient être ses continuelles interruptions, il ne pouvait que compatir avec la famille.

- « En fait, ce que vous avez pris pour un pénis est un faux pénis. Il s'agit d'un clitoris difforme… Des chairs en trop qui masquent l'entrée du vagin mais qui prolongent l'urètre, de telle sorte que cela ressemble à un pénis. »

- « Mon fils… a…. un vagin ? » demanda un Daniel qui perdit à ce moment le peu de maîtrise de soi qui lui restait. Il fut pris d'un fou rire incontrôlable, répétant inlassablement entre ses éclats « mon fils a un vagin ! ». Finalement, il se reprit lorsque les larmes de douleur remplacèrent les larmes de fausse joie. Vidés, les deux parents se regardèrent et se prirent par la main avant de se tourner vers Ladernois.

Le professeur avait maintenant leur complète - et silencieuse – attention.

- « Samuel est atteint de ce qu'on appelle un pseudo-hermaphrodite féminin. Samuel est donc une fille, avec les gènes XY, un vagin et des ovaires. Mais il y a eu des problèmes hormonaux lors de la grossesse, ce qui fait que les organes génitaux externes ont été virilisés. Ce n'est qu'un faux pénis et le scrotum est également vide, c'est de la chair en surplus. »

- « Donc… il… Samuel… elle… enfin… notre enfant est normal ? »

- « Avant tout, il faut que vous compreniez deux choses. L'hermaphrodisme est une pathologie très rare dans le génome humaine, et le cas de Samuel l'est encore plus. Je pense que la gémellité a accentué le problème. Dans d'autres cas où la virilisation aurait été moins importante, le corps aurait fini par reprendre le dessus et au bout du compte, synthétiser suffisamment d'hormones pour se féminiser. A l'approche de la puberté, votre enfant aurait eu un développement mammaire et un cycle menstruel. »

- « Aurait... Donc ce n'est pas le cas de Samuel ? »

Les parents comme le docteur évitaient ou ne pouvaient se résoudre à parler de « il » ou de « elle ». Les termes « enfant » ou simplement « Samuel » restaient plus… sécurisants.

- « Effectivement. Si Samuel possède des organes féminins, il reste trop atteint par cette virilisation précoce pour que son corps se mette à réagir normalement dans les trois à cinq ans à venir. Si nous ne faisons rien, Samuel restera hermaphrodite, ni mâle, ni femelle. Son pénis ne grandira pas, pas plus que ses testicules mais pour autant, il n'aura pas ses règles. Et sa croissance sera durement affectée. Il va souffrir d'un déficit en à peu près toutes les hormones stéroïdes, en minéraux et en vitamines. Il restera petit et de faible constitution. Durant, et même après la puberté, il peut souffrir de complications diverses, la première étant des troubles cardiaques…»

- « Oh mon Dieu ! » Élodie commença à sangloter doucement. Puis ses réflexes de professeur de biologie prirent le dessus. « Mais est-ce qu'on peut envisager un traitement aux hormones ? Samuel est encore jeune et sa puberté n'est que dans quelques années, vous l'avez dit. »

Le professeur Ladernois prit une mine grave à cet instant. Il abordait maintenant le moment le plus délicat de son discours.

- « En effet, un traitement long et surtout quotidien permettrait de renverser l'état des choses, puis de stabiliser le corps. Mais cela voudrait dire que Samuel deviendrait alors une femme à part entière. »

- « Mais comment ? Elle n'a pas de vagin ? » demanda un peu stupidement Daniel.

Le docteur ne releva pas le fait qu'il avait déjà expliqué cette partie, et recommença encore une fois, avec cependant un soupir :

- « Le faux pénis et le faux scrotum peuvent facilement se retirer par une opération chirurgicale. Il s'agit d'enlever le surplus de peau, de cautériser et de rétrécir le canal urinaire. Le chirurgien modèlera les grandes et petites lèvres. Bien sûr, après la puberté et la croissance, il se peut qu'une deuxième intervention soit nécessaire pour parfaire les choses, si le corps n'a pas bien réagi aux traitements : réduire encore le clitoris ou au contraire, élargir les lèvres. »

- « Et Samuel pourra avoir des enfants ? »

- « Des enfants, et éprouver du plaisir lors de relations sexuelles. Il... sera une femme normale, comme toutes les autres. »

Le visage des parents s'éclaircit d'un espoir soudain. Leur enfant allait s'en tirer. Mieux encore, être normal. Leur soulagement fut visible au professeur qui se maudit d'avoir à écraser ce sentiment. De toute son éminente carrière, il avait traité près de trente cas d'hermaphrodisme, vrai ou pseudo, féminin ou masculin. Et à chaque fois, les parents se comportaient de la même façon.

- « Madame et Monsieur Bodont… Vous devez comprendre que s'il est plutôt facile de corriger le problème physique, il va être beaucoup plus dur de faire face à la situation psychologique. »

- « Hein ? »

- « Samuel est un petit garçon de neuf ans, qui a conscience de son identité. Pour lui, il est un garçon. Et maintenant, il va devra vivre comme une fille. Chez des enfants plus jeunes, la transition peut se faire plus facilement. Mais à cet âge, c'est un véritable bouleversement. » Les deux parents hochèrent la tête, attendant la suite qui allait visiblement arriver. « Le fait d'avoir un frère jumeau, et deux autres frères, et aucune sœur, ne va pas aider, vous vous en rendez compte. »

- « Mais ce n'est pas comme si nous avions le choix ? » La voix d'Élodie tremblotait. « Si encore Samuel avait eu une vie normale sans prendre le traitement, ou la possibilité de le prendre plus tard, quand il sera assez grand pour prendre lui-même cette décision, nous aurions pu attendre qu'il ait l'âge de choisir… Mais si j'ai bien compris, il faut agir avant la puberté. »

- « En effet… »

- « Donc nous n'avons pas le choix. »

- « Vous pouvez choisir de ne pas donner le traitement à Samuel. »

- « Mais vous avez dit qu'il peut-. »

- « Oui, j'ai parlé de probabilités. Je ne vous cacherai pas que dans le cas de Samuel, qui est extrême, je le répète, les probabilités sont contre vous. Mais vous pourriez adopter un autre traitement, plus doux, qui ne féminiserait pas Samuel mais comblerait les manques les plus importants. »

- « Ce qui reviendrait à faire peinture sur merde et à jouer à la roulette russe avec la vie de notre enfant ! » ragea soudain le père en frappant du poing sur le dessus du beau bureau en bois.

- « Daniel ! » s'offusqua Élodie. Mais le docteur en avait vu d'autres.

- « Peut-être. Mais certaines familles ont préféré cette solution, qu'ils trouvaient plus acceptables pour l'enfant comme pour eux. »

- « Nous ne comptons pas. » déclara aussitôt Élodie. « Je veux dire « nous les parents ». Il faut d'abord penser à Samuel ! »

- « Mais vous avez aussi d'autres enfants. Pour eux aussi, cela peut être traumatisant. Vous devez aussi prendre ça en compte. » intervint le docteur.

Il ne trouvait plus quoi dire. Il avait fait son travail, évoqué toutes les solutions possibles et tous les aspects du problème. Le reste ne le concernait pas. Il fallait que la famille Bodont prît sa décision seule. Et il était bien content de ne pas avoir à s'en mêler plus que ça…

Ce fut difficile de se décider. Samuel prit plus que très mal la nouvelle et passa par des crises de colère et de larmes effroyables.

- « Je veux rester un garçon ! »

- « Mais tu n'es pas un garçon ! »

- « Mais je ne suis pas une fille ! »

- « Tu vas le devenir, mon-ma chéri(e). »

- « VEUX PAS ! »

- « Mais tu ne veux pas avoir de problèmes de santé, n'est-ce pas ? »

- « Je préfère ça à être une fille ! »

Et encore et encore, au point que les parents se résignèrent à ne pas prendre le traitement. Pourtant, la santé de Samuel se dégrada. Tout commença avec une simple grippe, qui dégénéra en bronchite, puis en pneumonie. Le garçonnet de dix ans se vit hospitalisé, privé de tous ses jeux, masculins ou non, et ce fut le désespoir de son jumeau qui le convainquit :

- « Samuel, tu seras toujours mon jumeau. »

- « Jumelle, tu veux dire ! » crachota l'intéressé entre deux quintes de toux.

- « Je préfère une jumelle à pas de jumeau du tout. »

Benjamin, en sa qualité d'aîné donc de puits de sagesse sans fond, rajouta son argument du haut de ses douze ans d'alors :

- « De toute façon, fille ou garçon, qu'est-ce que ça change ? »

- « Je ne pourrai plus jouer au foot ! »

- « Si, simplement dans une autre équipe. Et tu seras meilleur(e) que les autres… »

Petit à petit, Samuel accepta. En son fort intérieur, Élodie se réjouit doublement. Non seulement son enfant vivrait et serait en bonne santé, mais elle aurait une fille. Bien qu'elle n'eût échangé ses garçons pour tout l'or du monde, elle regrettait de ne pas avoir de fille. Alors, que le ciel lui en offrît une comme ça… c'était presque un miracle.

Cependant, elle se promit de ne pas l'étouffer dans une prison rose bonbon. Elle voyait des changements progressifs. D'abord, une coupe de cheveux un peu plus longue. Puis un changement de chambre. A dix ans, les jumeaux partageaient encore la grande chambre, et il serait bien de les séparer, pour que Samuel s'habituât à avoir un sens de l'intimité, même devant son frère.

Mais les choses ne se passèrent pas ainsi. Se posa immédiatement le problème du nom. Samuel ne pouvant se féminiser, les parents optèrent pour Samantha. Ce fut une véritable torture que d'effectuer les changements d'états civils. Même munis des certificats médicaux, les parents eurent les pires difficultés pour convaincre les employés de la mairie et de la préfecture, qui ne pouvaient s'empêcher de ricaner.

- « C'est MOCHE, Samantha. Ça fait poupée Barbie ! » hurla l'intéressé(e).

- « Mais enfin… »

- « Vous auriez pu me demander comment je voulais m'appeler non ? Déjà que je n'avais pas choisi Samuel ! »

- « C'était la seule solution. Samantha, ce n'est pas si mal. »

- « Le premier qui m'appelle Samantha, je lui casse la figure ! » défia la nouvelle fille, qui n'avait pas encore oublié ses manières de petit bulldozer.

- « Ben alors, on t'appelle comment ? » demanda le petit Lucas. A neuf ans, il se sentait jaloux de la complicité des jumeaux, pourtant ses frères les plus proches en terme d'âge. Quelque part, il était méchamment heureux que Sam fût désormais une fille, car il pensait pourvoir se rapprocher de Florian ainsi.

- « Sam. »

Les parents froncèrent les sourcils. Ils voulaient bien ménager leur enfant, mais nier la réalité et tout faire pour la fuir restait la pire des solutions. Aussi prirent-ils grand soin de toujours l'appeler « Samantha » et obligèrent le reste de la famille à faire de même. Seul Florian, en sa qualité de jumeau, se permit de défier l'autorité parentale. Et Dominique, en sa qualité de grand-père, mais uniquement lorsqu'ils n'étaient que tous les trois. Par contre, il lui donnait de « ma petite Sam ». Ce qui n'était pas mieux pour ladite petite.

La première fois qu'Élodie présenta une jupe à Samantha, ce fut le drame et la reconstitution de l'explosion nucléaire sur Hiroshima. Pourtant, la mère avait choisi une jolie jupe-culotte, dans les tons neutres de bleu, mais la pilule ne passa pas.

- « Toutes les filles portent des pantalons ! »

- « Mais elles ont aussi des jupes et des robes. »

- « C'est moche ! »

- « Tu verras, quand tu grandiras, tu ne diras pas ça ! »

Mot malheureux ! Sam explosa en cris et en pleurs, déchira la jupe-culotte et prit un malin plaisir à aller trouer son jeans en allant jouer au football dehors.

Pourtant, Élodie n'avait pas eu tort. Elle n'avait pas eu raison non plus. En grandissant, Sam ne put rien faire contre son corps qui commença à se courber ici et là. Ses parents veillant avec un soin méticuleux à ce qu'elle prît ses pilules et eût ses injections, Samantha ne trouva pas une seule fois en quatre ans l'occasion de couper à la cérémonie traditionnelle du matin : sa mère lui tendait les pilules du jour avec un grand verre de lait et elle devait tout boire devant elle. Le seul point positif fut qu'elle grandit aussi. Elle était loin d'être une géante, mais à douze ans, elle avait plus ou moins rattrapé la moyenne. Aussi, lorsque peu de temps après, elle commença à avoir de la poitrine, Samatha se résigna. Elle accepta le fait qu'elle n'était plus homme. Pour autant, elle ne se considérait pas comme une fille. Puisqu'elle avait fait la moitié du chemin, et qu'elle consentait à porter des robes lors des grandes occasions et à garder les cheveux mi-longs, Élodie déclara la guerre gagnée. Sa fille garda jalousement la plupart de ses attitudes garçonnières, mais la puberté adoucissait son caractère. La puberté et le fait qu'elle pratiquât le foot ou la marche en campagne quasi quotidiennement. Samantha avait râlé, pesté et fait tellement de boucan qu'elle avait obtenu le droit de continuer à faire ses entraînements avec les garçons. Bien sûr, elle ne faisait plus partie de l'équipe en tant que telle, et ne participait pas aux matchs. Et elle devait utiliser le vestiaire des filles…

Au départ, Élodie avait trouvé ça malsain. Si sa fille voulait faire du sport, serait-ce du foot, elle devait le faire au sein d'une équipe féminine. Mais deux obstacles se dressèrent contre la famille Bodont. Le premier était qu'il n'existait pas d'équipe féminine de foot dans leur petite ville, ou n'importe où dans les cinquante kilomètres à la ronde. Les filles, ça faisait de la danse, de la gym ou de la natation. A la rigueur du volley ou du handball. Mais pas de foot.

Le second problème fut l'intégration de la nouvelle Sam… Après son hospitalisation et son opération de chirurgie qui corrigea les défauts physiques, la petite fille de dix ans dut redoubler. Elle se trouva donc séparée de son frère et de sa bande de copains. Et, sans savoir si c'était un bien ou une mauvaise chose, elle ne tomba pas dans la classe de Lucas, qui talonnait les jumeaux de onze mois. Cependant, sa nouvelle classe ne fut pas des plus sympathiques.

La famille Bodont n'habitait pas la France profonde, mais une petite ville un peu campagnarde entre Lyon et Grenoble. Juste ce qu'il fallait pour avoir des espaces verts sans pour autant croiser des vaches à tous les coins de rues. Loin de la pollution et du stress des grandes métropoles, la ville de taille moyenne était jeune et dynamique. Aussi Daniel et Élodie ne pensaient pas trouver une telle opposition chez les autres parents. Certes, le cas de Sam était exceptionnel. Mais ils n'allaient pas non plus hurler sur tous les toits un point précis de la situation de Sam, et pensaient satisfaire tout le monde avec un vague résumé contenant l'essentiel. Les parents Bodont avaient approché la direction de l'école primaire où Florian, Sam et Lucas étaient scolarisés. Un peu gênée au départ, l'équipe pédagogique avait compris et acceptée la situation, qu'elle avait présentée à son tour au conseil des parents d'élèves. Et il avait été accepté unanimement que tous les efforts allaient être mis en œuvre pour faciliter le retour de Samantha.

Peine perdue. Qui peut arrêter les rumeurs et les mauvaises langues ? Les adultes parlèrent de transsexuels, de déviants sexuels et autres délires nés de l'incompréhension. Les enfants déformèrent les chuchotis et interprétèrent les regards torves faits de biais. Et Samantha se retrouva prise à partie avec ses petits camarades. A cet âge, les enfants sont tous saufs gentils et innocents…

Après une brimade de trop, Daniel et Élodie décidèrent de changer leurs enfants d'école. Mais les rumeurs suivirent. Et si les brimades ne continuèrent pas – trop – Samantha resta solitaire. Les autres filles ne la trouvaient pas intéressantes, et les garçons n'acceptaient pas de fille parmi eux. La situation connut un pic lorsque les jumeaux se retrouvèrent séparés par le collège où allait Florian, et le CM2 où restait Samantha. Sans sa moitié, la jeune fille devint rebelle. Maintenant, c'était elle qui cherchait les histoires et qui se bagarrait à la moindre occasion. Elle changea encore une fois d'école, où elle se tint bien car elle avait obtenu de ses parents la promesse qu'elle resterait dans le club de foot masculin.

En grandissant, et en passant au collège, les choses se tassèrent. Samantha dépensait toute sa colère et sa tristesse sur le ballon ou à arpenter la campagne avoisinante, et pendant quelques heures, elle était en paix avec elle-même. La plupart des garçons de l'équipe l'avait connue en tant que Samuel, et la savait aussi redoutable ballon au pied qu'avec ses poings. Les promenades avec Grand-père, temps précieux dédiés aux leçons de morales déguisées, faisaient leurs effets. Alors, un équilibre précaire s'installa.

Oscillant entre l'envie de se cacher et de ne pas se faire remarquer, et le besoin de répondre à tous les coups d'œil et murmures qu'elle captait, Samantha resta très caractérielle. Le moindre soupçon de critique envers son état, et elle se mettait en pétard. Et parce qu'elle était mal à l'aise avec son propre corps, elle dégageait une aura d'animal blessé à la limite de la folie furieuse qui décourageait beaucoup de monde. Elle se fit pourtant quelques camarades. Des gens qui arrivaient à ne pas la juger, ou à ne pas le montrer. Des gens avec qui manger à la cantine et être partenaire de TP. Pour autant, cette amitié de s'étendait pas au-delà des murs du lycée. Pendant presque trois ans, Samantha eut une vie quasi normale, si ce n'était une vie solitaire. Elle se réfugiait chaque jour après les cours à la boutique de son grand-père, où elle retrouvait sa mère qui la formait au métier de fleuriste.

Était-ce un signe de sa féminité, ou simplement parce que les Bodont adoraient la flore et la nature ? En tout cas, Samantha se plaisait à manipuler les fleurs, à prendre soin des pots et à soigner les délicates orchidées. Il lui arrivait même de sortir de l'arrière-boutique pour conseiller les clients et tenir la caisse, elle qui détestait les humains en général. Dominique, qui se sentait proche des jumeaux dont il s'était beaucoup occupé alors qu'ils étaient tous bébés, puisque Élodie était presque immédiatement retombée enceinte après eux, prit sous son aile l'oiseau blessé. Sam lui faisait autant confiance qu'à Florian, ce qui n'était pas peu dire, quand on voyait à quel point ces deux-là étaient liés.

Dominique lui apprit donc tout ce qu'il savait des fleurs et des plantes. Cela dépassait les connaissances d'un simple fleuriste. En effet, il avait été botaniste avant de se ranger dans une vie tranquille de commerçant, pour rester près de sa femme à la santé déclinante. Magalie avait toujours été de petite santé, délicate comme une jacinthe de printemps. Mais elle avait tenue à lui donner un enfant. Daniel était né après trois fausses couches, et Magalie ne s'en était jamais complètement remise. Par amour pour elle, Dominique abandonna les voyages autour du monde pour étudier telle ou telle espèce, et se dévoua corps et âme à sa femme, qui adorait jouer à la marchande.

De ses nombreuses pérégrinations, Dominique avait rapporté d'Orient le bonsaï, arbre symbole d'un Japon lointain. Il avait sympathisé avec un homologue japonais, M. Fumada, avec qui il continuait d'échanger via courriers puis mails, nombreuses idées et critiques sur les dernières publications. Il était revenu avec les deux premiers arbres de ce qui allait devenir une grande collection. En France, en Europe, il était le spécialiste du bonzaï. Et il initia Samantha à l'art de tailler et ligaturer racines et branches.

De fil en aiguille, la jeune fille se passionna pour l'Asie en général et le Japon en particulier. L'archipel avait réussi à sauvegarder un environnement presque intouché depuis sa colonisation, et certaines espèces de plantes ou de mousses pouvaient dater de la préhistoire. La médecine orientale, avec son application extensive des plantes, intrigua Sam. Petit à petit, elle découvrit tout un univers différent, où les notions de respect, d'inimité et de contrôle de soi tour à tour la séduisaient comme la rebutaient. Un rapide passage au dôjô mit fin à ses espérances dans le domaine des arts martiaux : elle était loin d'avoir la patience d'apprendre la maîtrise de soi.

Mais elle se plongea dans l'apprentissage de la langue, pour le plaisir d'apprendre et de faire râler sa mère qui regrettait qu'elle ne mît pas autant d'efforts dans les matières obligatoires du parcours scolaire, comme l'histoire-géographie ou le français.

Mais la vie de Sam Bodont ne devait pas être calme et sereine. La voici maintenant à seize ans, en classe de seconde. Son corps est loin d'être celui-ci d'une bimbo. Elle a peu de poitrine et de hanches et de toute façon, elle est restée fine et petite, malgré sa reprise de croissance. La pratique quasi quotidienne du foot, de la promenade ou du jardinage l'a musclée et tannée. Niveau caractère, elle s'était posée. Elle venait même de pousser les limites de sa timidité hargneuse pour se lier avec un groupe de garçons. Ces derniers appréciaient ses connaissances en sports et en mécanique, et surtout l'absence de piaillements et battements de cils qui semblaient être la marque de fabrique des filles. Ils savaient qu'elle était une fille, et la traitaient comme telle. Mais ils acceptaient plus ou moins bien le fait qu'elle fût meilleure qu'eux en foot.

Le drame arriva quand une fille de sa classe, jalouse de l'attention que Sam recevait, lança un persiflage alors que la classe entière attendait devant le laboratoire de sciences :

- « Franchement, je ne vois pas ce que les mecs lui trouvent… Elle est plate comme une limande. »

Loin de se faire démonter, Sam, qui avait appris à prendre – un peu – sur elle, se retourna et renvoya de volée :

- « Je préfère ne pas avoir de seins, mais avoir un cerveau. Tu es la preuve vivante que toute ta matière grise s'est transformée en matière … adipeuse… »

- « Oui, mais moi, les gars me regardent. »

- « Vu que tu leur montres plus que nécessaire, ils ne vont pas se gêner. Mais moi, je sais qu'ils ne me parlent pas uniquement pour me sauter. »

- « C'est sûr, à moins d'être homo, aucun type ne te sautera… hein, les mecs ? » Pris à partie sur un sujet délicat, à une époque de leur vie où la sexualité définissait bien des choses, les garçons ne pipèrent mot. La peste en profita pour continuer sur sa lancée : « Allez, je vous défie de lui dire qu'elle est mignonne, notre petite Samantha… Allez, les mecs, un peu de courage… Surtout qu'avec un tel nom…. » susurra-t-elle.

- « Quoi mon nom, qu'est-ce qu'il a, mon nom ? »

- « Il fait un peu pute, ton nom… C'est pratique non, un nom de pute pour une fille stérile… Tu as tous les atouts pour réussir dans la vie… »

- « Va te faire voir… »

Sam chercha un peu de soutien du côté de ses amis, mais la bande de garçons fixa brusquement le sol, absorbée par la contemplation de leurs chaussures.

- « Mais que je suis bête… Personne ne voudrait de toi… Tu n'es même pas une fille, tu n'es qu'une fillette qui n'a même pas ses règles ! »

Le mot mi tabou mi ordurier de « règles » souleva une vague de commentaires. Comment est-ce que cette fille était au courant des détails de son dossier médical ? Sam ne pouvait démentir : à seize ans, malgré son traitement, elle n'avait toujours pas montré le moindre signe de cycle menstruel. En fait, cela ne la dérangeait pas, mais pas du tout. Mais que cette pétasse osât le révéler à tous ainsi !? Avec un cri de rage, Sam se jeta sur la fille. Malgré ses six ans comme fille, la jumelle se battait toujours comme un garçon, aussi le combat fut court. La mijaurée se retrouva plaquée au sol par une Sam écumante de rage qui brandissait une paire de ciseaux. Comment avait-elle récupéré les lames, aucune idée… mais elle en fit un usage rapide sur les cheveux de sa victime…

Ce qui passa pour une dégradation physique et ce qui lui valut un renvoi de cinq jours, que Samantha passa dans le mutisme le plus complet. Ce n'était pas tant les mots qui l'avaient blessée que l'attitude de sa classe. Toutes les filles s'étaient esclaffées, ainsi qu'une partie des garçons. Quant à ceux qu'elle considérait comme ses amis, ils n'avaient rien fait pour l'aider avant ou après l'incident. Pire, ils allèrent même jusqu'à dire qu'ils ne la fréquentaient que par pitié, parce qu'elle leur tournait autour.

Lorsque sa mise à pied fut levée, Sam refusa de retourner en cours. Se doutant que ses parents ne seraient pas de son avis, elle fit l'école buissonnière pendant deux jours, avant que le lycée n'appelât sa famille. Mise devant le fait accompli, elle se réfugia encore dans son silence impénétrable. A partir de ce moment, elle refusa de quitter sa chambre, n'ouvrant la bouche que pour prendre ses pilules et avaler le peu de nourriture qu'elle consentait à ingurgiter.

Ni les menaces ni le chantage ne la firent bouger. L'intervention conjointe de Florian et de Dominique échoua. La famille usa de tous les moyens avant de se rendre compte que Sam faisait une dépression pour de bon.

Assemblés en conseil de famille, les Bodont cherchèrent une solution. Autour de la table à manger, chacun proposa sa solution, sans que rien ne fût décidé. Tandis que le silence s'éternisait après la dernière suggestion, Dominique se racla la gorge :

- « Je me disais… on pourrait peut-être la mettre dans un pensionnat- »

- « Papa, on en a déjà discuté. Forcer Sam à la promiscuité avec des filles en ce moment n'est sûrement pas la bonne solution ! »

- « Sauf si l'internat est loin. »

- « Même ça ! Que ce soit ici ou ailleurs, Sam n'acceptera pas ! » Daniel tapa du poing sur la table, à la fois pour marquer ses propos que pour défouler sa colère.

- « Et si c'était au Japon ? » suggéra Dominique.