Petite explication ici : Sam jusqu'à maintenant était une fille et devait se considérer comme telle, et la narration se faisait au féminin. Mais à partir du milieu de ce chapitre, elle va devoir endosser le rôle d'un garçon. Ainsi, elle va penser en tant que « il » et donc, la narration se fait au masculin. C'est un peu déroutant, mais c'est fait pour (vous comprendrez plus tard !).
o.O.o
Chapitre troisième
Le Japon ! Ça y est ! J'étais arrivée… Non sans mal, mais bon…
Franchement, quand Papa et Maman étaient venus me parler de leur solution, c'était à peine si je les avais écoutés. Quoi qu'ils me proposassent, cela n'allait pas changer le fait que j'étais une atrocité de la nature. Je savais que Maman attendait mes règles comme d'autres attendaient l'hostie du dimanche. A ses yeux, cela aurait la preuve irréfutable que j'aurais été « normale ». Elle voulait tellement que je sois une fille normale. En d'autres termes, une fille pas comme moi. Je savais qu'elle m'en voulait de ne pas vouloir être une fille normale. Si encore j'avais été là à me lamenter sur mon sort, elle aurait été de tout cœur avec moi. Mais que la situation m'allât si bien…
Enfin… j'étais décidée à défendre bec et ongles mon passage en cours à domicile quand les parents vinrent me voir dans ma chambre, avec cette proposition inattendue. J'irais dans un internat pour filles, mais au Japon. J'y resterais tant que je voudrais, pour y finir ma scolarité même. Mais je devrais avoir des notes irréprochables et une attitude encore plus parfaite.
Ah ! Ils pensaient m'avoir eue. Le pensionnat. Ça avait toujours été ma grande hantise. Non seulement me retrouver séparée de Florian, mais de me retrouver coincée dans une chambre remplie de filles toutes plus idiotes les unes que les autres, à me regarder bizarrement ou à me pourrir la vie. Papa avait beau dire que si j'allais dans un internat assez éloigné, les filles ne seraient pas au courant de mon accident, et me considéreraient alors comme une vraie fille, mais pour moi, la pilule ne passait pas.
Deux choses, d'abord. « Mon accident »… c'est comme ça que la famille parlait de ma situation. Cela avait été un « accident » si on m'avait pris pour un garçon alors que j'étais une fille. Tu parles d'un accident… Je trouve cette expression hypocrite à souhait. Et puis… je ne suis pas une vraie fille. Je n'ai rien contre les filles. Mais je n'en suis pas une. Je n'ai pas les hormones en ébullition qui me pousse à brailler « il est trooooop beaaaaauu ! » à la vue du dernier acteur ou top-modèle à la mode. Je n'ai pas les hormones qui me poussent à m'occuper de mon apparence, même un minimum (bon, j'ai un sens de l'hygiène, comme tout le monde, mais je me fiche que mes ongles soient un peu cassés ou ma peau pas hydratée parce que je n'utilise pas la dernière crème qui coûte les yeux de la tête). Je n'ai pas les hormones qui me poussent à regarder les mecs. Tout simplement, je ne suis pas une fille. Alors, même si les filles de l'internat ne savaient pas que j'avais eu un « accident », tôt ou tard, elles se rendraient compte que je n'étais pas normale, et donc, tout recommencerait.
La menace de l'internat fut la seule chose qui m'avait poussée à faire des efforts pour m'intégrer. Pour rester dans ce lycée. Pour qu'on ne me changeât pas d'école. Pour pouvoir rester avec Flo, le seul à vraiment me voir vraiment telle que j'étais vraiment… Le seul à croire qu'il y a un futur pour moi, le seul capable de me convaincre d'étudier, pour moi, et pas pour les autres… Et quand je dis pour moi, ce n'était seulement pour avoir un diplôme et faire comme tout le monde, ou pour qu'on me laissât en paix, mais bien me motiver à trouver un intérêt dans les études, à ce que j'étudiasse par « plaisir personnel ». Plaisir relatif, j'avoue, mais plaisir tout de même.
Aussi, au départ, la seule chose que je retins du discours soigneusement répété de mes vieux fut le mot « internat ». Puis l'élément Japon arriva… Jamais je n'avais aimé Grand-père plus qu'en ce moment. Il n'y avait que lui pour avoir cette idée. De contrebalancer mon pire cauchemar par mon envie la plus puissante. J'étais passionnée par le Japon. Non pas à cause des mangas et des animes comme la plupart des jeunes de ma génération, tel Lucas, bien que j'appréciasse le genre. Sans plus. La culture nippone me fascinait. Cet équilibre entre l'être et le paraître… Des gens qui rentraient dans un moule bien prédéfini à tel point que cela faisait leur identité particulière. Au tel point que même les rebelles suivaient un code… Écœurant, mais fascinant !
Et au moment précis où j'eus cette pensée, je sus immédiatement que j'avais trouvé la solution à tous mes problèmes. Oh oui, j'allais prendre cette opportunité ! Mais sûrement pas dans le sens où mes parents l'entendaient. Convaincre Florian de falsifier le dossier d'inscription fut presque trop facile. De la famille, j'étais la seule à lire et comprendre le japonais, donc la seule à l'écrire. Et pour tout ce qui se faisait en anglais, il n'y avait rien qu'un scan et une manipulation par logiciel de retouche d'images ne puisse faire… Et hop, c'était bien Samuel Bodont, mâle avec toutes ses dents, qui venait de s'inscrire à cet illustre internat de la région tokyoïte. Au nez à la barbe de mes parents…
Mais je reconnais que Grand-Père avait été génial sur ce coup. Il avait déjà commencé à préparer un voyage d'été avec son grand ami, M. Fumada. Pour me récompenser de mes efforts, et pour notre anniversaire qui tombait pendant les vacances scolaires, il avait décidé de nous faire la surprise, à Flo et moi, de nous emmener faire un tour du Japon. Ma moitié ne partageait pas mon affection débordante pour le Pays du Soleil Levant, mais il n'avait absolument rien contre. Au contraire ! Découvrir quelque chose de nouveau l'enchantait… Flo avait l'âme d'un aventurier. J'ai toujours dit qu'il était la réincarnation d'Indiana Jones.
Quand je fis ma crise, Grand-Père envoya un email pour indiquer à Fumada de tout mettre en pause. Après tout, nous étions presque déjà en avril, et le voyage était prévu pour la fin mai… A sa grande surprise, M Fumada (Akito de son petit nom), qui connaissait les grandes lignes de la situation et de mon accident, suggéra que je vinse ici, pour me changer les idées. Puis, avec un tact discret tout japonais, il mentionna qu'il connaissait bien le directeur d'un complexe scolaire de haut niveau qui accepterait de me prendre. Bien sûr, personne, même pas ledit directeur, ne serait au courant pour mon « accident. » Être française au Japon serait une difficulté suffisante à mon dossier.
Heureusement mes notes n'étaient pas catastrophiques. Merci Flo! Mon dossier fut faxé au lycée qui se débrouilla comme il put pour lire les annotations en français et donna un avis de pré-admission positif. Je dus passer des examens pour tester mon niveau en Japonais. Et subir je ne sais pas combien de séances de monologues parentaux, oscillant entre le sermon, les mises en demeure et les supplications.
Garder une attitude un peu rebelle, me montrer opposée à l'idée de partir, pour ne pas montrer mon excitation ou trahir notre plan, ne fut pas aussi difficile que je le pensais. Parce que quitter Florian et Grand-Père me brisait le cœur. C'était à peu près la seule chose qui me retenait pour de bon…
Mais voilà. Et voilà... Japan, here I was...
A la sortie des douanes et après une longue attente pour récupérer mes valises, j'arrivai dans le hall des arrivées de Narita. Vu que je prenais l'avion pour la première fois de ma courte vie, je n'avais pas une expérience immense des aérogares. Mais je trouvais celui de Tokyo complètement hallucinant. Après coup, je pense que c'est à cause des panneaux en japonais partout sur les murs et l'allure des gens.
Akito et sa femme Sakura m'attendaient dans le hall, avec un petit panneau à mon nom, « Samantha ». Je ne pus m'empêcher de sourire largement, ce que mes hôtes du jour prirent pour eux. Oh, bien sûr que je souriais pour eux aussi, mais je venais de me dire : « Ça va être ma dernière journée comme Samantha pour un long moment… »
M. et Mme. Fumada furent d'une gentillesse sans commune mesure. J'appris qu'ils n'habitaient pas vraiment le coin et avaient fait une longue route pour venir me chercher. D'un côté, ça m'arrangeait, parce qu'ils n'allaient pas venir me voir tous les weekends et mettre à jour mon stratagème. Mais de l'autre, ça me chagrinait, parce que cela voulait dire que je n'aurais pas la possibilité de leur rendre visite très souvent. Or M. et Mme. Fumada étaient un couple charmant, une paire de grands-parents d'adoption avec qui je me liais immédiatement.
Une fois en voiture, nous nous dirigeâmes vers le complexe scolaire qui allait être mon lycée. J'avais eu beau avoir lu à quel point la métropole de Tokyo pouvait être large et imposante, ce ne fut qu'après deux heures de route que je compris la réalité. Techniquement parlant, nous n'avions jamais quitté Tokyo… et nous avions encore du chemin à faire.
Cependant, nous nous arrêtâmes en ville. Pas le centre ville, mais dans le cercle le plus intérieur des dix arrondissements les plus centraux. M. Fumada suivit la route parallèle à celle du train Yamanote, pour me montrer les principaux monuments de la capitale. Avec le nez collé à la vitre en train de pousser des « oh » et des « ah » je devais avoir l'air débile, mais cela semblait amuser mes hôtes. Puis le couple insista pour s'arrêter dans un temple shintoïste pour prier pour mon succès en études (comme quoi, c'est beau de rêver) et attirer sur moi la protection des Esprits. Je n'étais pas convaincue du bien fondé ou le rendement à espérer de l'action, mais je me pliais à la cérémonie de tirer sur la grosse cloche et de frapper dans mes mains avant de m'incliner en silence. J'étais bien plus intéressée par les arbres et les plantes que par la piété ambiante, bien que je fusse absolument bouche-bée devant la décoration. Je crois que c'est là que j'ai vraiment réalisé que j'étais au Japon.
Et pour continuer dans le dépaysement, Akito et Sakura me firent découvrir la haute gastronomie nippone. Ils m'emmenèrent dans un restaurant traditionnel, où nous fumes installés dans notre propre petite pièce et des dames en kimono léger nous servirent une multitude de petits mets dans de superbes coupes et plats. Je goûtais à tout bien que quelque part, je me sentais coupable. Cette pause gastronomique ne devait pas être gratuite, loin de là, mais je ne pouvais pas refuser encore une petite portion de ça ou ça, tellement leur plaisir était évident…
Quand nous reprîmes la route vers mon lycée, je sentais l'adrénaline pulser dans mes veines. Ce ne fut que lorsque les bâtiments que la peur m'irradia. Comment être en même temps la Samantha que les Fumada connaissaient et le Samuel que le directeur attendait. Horreur ! Comme quoi, ce n'était pas facile d'être quelqu'un… Mais quand Akito me dit qu'il devait me laisser très rapidement, à cause du trajet de retour, je fus loin d'être soulagée. Au contraire. Un accès de panique me frappa, m'immobilisant presque dans la voiture. Je crus même que mes jambes en coton allaient me trahir et que j'allais m'effondrer comme un veau dans la cour.
Mais avant ça… ce que j'avais pris pour la cour du lycée n'était en fait que l'entrée du complexe. L'établissement abritait un collège et un lycée, ce qui se traduisait pour moi par deux blocs de bétons et peut-être une annexe en préfabriqué pour l'administration. Que nenni ! Établissement de prestige voulait bien dire ce que cela voulait dire ici. La coquette structure de deux étages à l'entrée n'était que la section « matériel et entretien ». Nous longeâmes les dortoirs des professeurs et d'autres bâtiments non identifiés avant d'arriver dans la cour centrale, marquée par un superbe rond-point fleuri à souhait. Ma fibre de paysagiste fut titillée à ce moment-là, mais la façade extérieure du lycée me scotcha… Comme quoi, prestige et mauvais goût ne sont pas forcément indissociables.
Le lycée avait la forme d'un « U » et le bâtiment qui formait la barre reliant les deux ailes n'avait que trois étages, alors que les ailes en avaient cinq. Ceci dit, la régularité du mur le plus bas avait été scindée en deux par une sorte de tour imitant un clocher d'église. Au rez-de-chaussée, un grand portail en bois et fer forgé s'encastrait dans une arche encadrée par deux piliers. Pas terrible. Plus haut, une véritable rosace, mais sans les vitraux – juste du verre - devait laisser passer la lumière se déverser dans le hall que j'apercevais par les battants ouverts. Et encore plus haut, avant que la mini tour ne s'effilât en un triangle style clocher, une horloge égrenait le temps. Immédiatement, je pensais qu'il ne manquait qu'une véritable cloche pour compléter le cliché. Plus tard, j'appris qu'il y avait bel et bien une cloche, reliée à l'horloge, qui avait sonné le début et fin des cours pendant de nombreuses années, avant d'être immobilisée et remplacée par un système électronique…
Je restais dubitative devant l'ensemble, en oubliant d'avoir peur. Akito sortit mes bagages du coffre et me guida à travers les battants de ladite porte. Le hall était aussi kitsch que l'extérieur. Le sol en marbre, ou comme je le supposais, faux marbre, jurait avec les peintures contemporaines abstraites, qui juraient à leur tour avec le lustre en faux cristal qui pendouillait au dessus de nos têtes. Akito continuait à me dire à quel point il était désolé de ne pas pouvoir passer plus de temps avec moi. Mais la rentrée au Japon datait déjà de quelques semaines et il était urgent que j'intégrasse ma classe. Donc zou ! A peine débarquée, je devais me précipiter dans mon lycée.
Akito me laissa aux mains d'une femme replète, au visage lisse qui s'inclina profondément devant mon hôte à plusieurs reprises. Puis elle trottina sur ses hauts talons, me faisant penser à un chihuahua qui se trémoussait. Le bureau du directeur des études se trouvait au premier étage, et si le luxe restait le point d'honneur, le confort et le pratique prenaient le pas sur l'ostensible. Je fus immédiatement reçue par un grand gringalet, l'exact opposé de sa secrétaire. Étouffant mes rires en voyant ce couple digne de Laurel et Hardy, je ratai le début de la conversation. De toute façon, même si j'avais écouté, je n'aurais rien compris. Je devais faire une tête, car ils sourirent tous les deux et le Laurel local reprit plus doucement.
J'appris avec joie que j'allais être mise – ou plutôt mis, puisque mon imposture « toute mineure » ne semblait pas avoir été découverte, et que je devais maintenant penser en garçon – en classe équivalente à la première française, effaçant ainsi mon redoublement. Le comité avait décidé cela en vue de mon âge, de mon niveau de japonais potable et surtout du fait que l'année scolaire en France était sur le point de se terminer. Cela me permettait aussi de rester avec les jeunes de mon âge. En mon fort intérieur, je trouvais qu'un an de différence ne faisait pas beaucoup, mais le redoublement, même pour cause de santé, était très mal vu au Japon. Cela tendait à prouver que vous étiez faible.
Laurel – qui s'appelait Miyato (Kei de son petit nom) – me tendit un livret qui avait le format des pièces de théâtre de nos années collèges (vous savez, entre le A4 et le A5) mais sacrément plus épais que les cinq actes de Molière. Le règlement, m'annonçait-il. Encore une fois je dus tirer une tronche, car il eut ce sourire bizarre encore une fois. Plus tard, je compris que c'était sa manière de rire. Pas très expansif, le Miyato-san. D'accord, en général, les japonais ne sont pas spécialement connus pour leur exubérance faciale, ou même comportementale. Mais bon…
Bref… Pendant notre entretien, je reçus mon emploi du temps, les directives les plus pressées, puis un cortège de … recommandations, pour faciliter mon intégration. A croire qu'il me voyait comme un barbare poilu et baveux. Si d'un côté cela m'amusait, de l'autre, mon chauvinisme se réveilla. J'allais lui montrer que les Français n'avaient pas volé leur réputation de galanterie et de savoir-vivre ! Je crois que mon sentiment se vit sur mon visage encore une fois, parce que Miyato toussota et changea plutôt habilement de sujet.
Quelques minutes plus tard, un garçon en uniforme se présenta. Il s'agissait de Yû Omura, délégué des deuxième années au conseil des élèves. Mon guide pour le reste de la journée. Car je me retrouvais entraîné(e) – bon, comme je suis un garçon maintenant, on va penser en tant que tel - dans la visite complète du campus, menée tambours battants par un Yû plus qu'enthousiaste. Le débit de ses paroles n'avait d'égal que l'ennui qu'elles provoquaient en moi. Lui ne prenait pas la peine d'articuler ou de ralentir sa diction pour que je comprisse. Aussi débroussailler les informations utiles des choses sans intérêt relevait du parcours du combattant, et j'étais sûr d'avoir raté des renseignements de valeur. Je réussis tout de même à comprendre que nous n'étions pas dans la même classe, parce qu'il avait choisi une orientation littéraire, alors que j'avais choisi les sciences... Hé oui, un zéro restait un zéro et une intégrale, une intégrale, que ce soit en français, anglais ou japonais.
Omura-kun me conduisit dans l'annexe où je dus essayer pantalons et chemises pour me composer un uniforme. Suite à quoi, je me retrouvais les bras chargés de cravates, tee-shirts et jogging aux couleurs de l'établissement. Même les chaussettes étaient fournies, et restaient d'un noir réglementaire des plus ennuyeux. A peine posais-je le tout dans une boite qui me serait livrée dans mon dortoir une fois les petites retouches effectuées, je me retrouvai repris dans le tourbillon de paroles. Heureusement que j'avais de l'endurance physique, parce que nous adoptâmes un petit trot énergique pour faire le tour des structures sportives. Je savais déjà que le sport tenait une place primordiale dans l'éducation japonaise, mais je n'avais pas réalisé à quel point un établissement dit de prestige pouvait prendre le sujet à cœur. Presque que chaque sport avait son terrain propre, à la seule exception de la piscine quasi olympienne qui servait à la fois aux lycéens et aux collégiens. Un peu de mesure, tout de même, hein !?
Tout de suite, Omura-kun me demanda quelle équipe j'allais rejoindre. Ayant eu le temps de penser à cette question durant les longues heures d'avion, je répondis que j'allais plutôt me tourner vers un club culturel, pour améliorer mon japonais et mes connaissances de la culture nippone. Je n'obtins qu'une moue septique, ce qui était étonnant pour un délégué. Je compris alors que le sport avait une réelle prédominance ici, et que les clubs culturels se réduisaient au journal de l'école, deux-trois clubs traditionnels – comprendre calligraphie et autre - et au comité des fêtes. Lui-même était judoka mais son petit niveau le reléguait loin dans le classement, alors il s'était tourné vers le conseil des élèves. « Pour le CV et les contacts », me confia-t-il. Cette hypocrisie me surprit plus que je ne le pensais, alors que pourtant, je connaissais ce phénomène. Le retrouver déjà dans la bouche d'un ado de mon âge… Je savais que j'étais mal placé pour critiquer, sachant que je venais de m'embarquer pour une vie de mensonge perpétuel, mais bon…
Finalement, je crois que l'excitation retomba comme un soufflet et je réalisai que je ne marchais plus qu'à l'adrénaline de la nouveauté. Et la nouveauté commençait à s'amenuiser. Le décalage horaire se manifesta d'un coup. Je vacillai dans ma course alors que des points noirs dansaient un peu devant mes yeux. Omura mit du temps à réaliser ce qui se passait et voulut m'emmener à l'infirmerie. Je dus prendre sur moi pour le convaincre que je n'étais que fatigué et réussis finalement à nous faire obliquer vers mon dortoir. Infirmerie = docteur = dossier médical = danger mortel. Je devais faire mon possible pour m'en tenir le plus éloigné possible. Omura continua à parler mais cette fois, je ne fis aucun effort pour comprendre. Je n'aspirais qu'à une douche et à un lit. Et à téléphoner à mes parents qui devaient se faire du souci quant à mon silence radio.
Nous arrivâmes à une jolie petite structure de deux étages, située dans un coin du campus, entourée de verdure. Juste derrière, un autre bâtiment, plus neutre. Je regardais le petit jardin traditionnel, avec son étang de carpes et le système de balanciers en bambou, activé par les jeux d'eau. Omura s'adressa alors à la responsable du dortoir, Toyotomi (prénom inconnu), et en captant des mots ici et là, je compris qu'ils parlaient popote : bagages, uniforme, emploi du temps… Puis je captai « téléphone » et là, je me retournai. La femme me désigna un renforcement dans le couloir principal qui s'enfonçait à l'intérieur du bâtiment, en me faisant signe « un » du doigt. Là, trois téléphones style cabine téléphonique, séparés par de minces cloisons en plexiglas. Je décrochai le premier combiné, qui était surplombé d'un signe « 1 » et tout de suite j'entendis la tonalité. Aaah… c'était donc elle qui composait le numéro d'accès extérieur, ou autorisait la connexion, ou un truc du genre… En gros, il fallait toujours passer par Toyotomi-san pour appeler.
N'ayant jamais vécu en internat, je ne pouvais juger de la rigueur ou pas du procédé. Je suppose que la plupart des pensionnaires ont un téléphone portable, alors quelle est l'utilité de contrôler les communications émises des postes publics ? De toute façon, je n'étais pas en état de me pencher plus en avant sur la question. Ma mère décrocha après la seconde sonnerie et je crus qu'elle allait se mettre à pleurer. Je la rassurai sur mon bien-être général et les informai de la situation ici. Gentiment, ils me laissèrent raccrocher rapidement, mais pas avant de m'extirper la promesse de les rappeler plus longuement le lendemain.
Comme un zombie, je suivis la gardienne. Ma chambre était au rez-de-chaussée, tout au fond d'un couloir assez loin de l'entrée. Ce qui m'arrangeait. Toyotomi-san semblait comprendre ce qui m'arrivait et garda un silence assez complet, si ce n'était pour m'indiquer mon placard à chaussures et les interrupteurs de lumière. Elle me donna un double de ma clé, me promettant mille morts si jamais je le perdais. Ça, je le compris, au ton de sa voix et à son regard mitraillette.
Ma chambre n'était pas bien grande, surtout encombrée par mes valises. J'avais un camarade de chambre, à en juger par le poster au mur et les quelques cadres de photos sur son étagère. A part ça, il ne semblait pas y avoir de signe de son existence, vu comment la chambre était impeccablement rangée. Il faut dire que je ne rentrai pas dans les détails. Je me contentai de vérifier que toutes mes affaires étaient là – j'avais envoyé des livres dans des cartons avant de partir - et ouvrai mon sac à dos avec les affaires de première nécessité, que j'avais gardé à portée de main pour ce genre de situation.
Je n'eus même pas la force de prendre une douche. Il faut dire que je fus un instant déstabilisé par la salle de bains commune et je décidai que chercher à comprendre comment ça marchait était au dessus de mes forces. Un rapide nettoyage au gant de toilettes et un brossage de dents firent l'affaire. Puis j'enfilai mon pyjama et je me glissai sous la couette. Je ne sentis même pas ma tête toucher l'oreiller.
