Chapitre cinquième
Cela commença par un grattement, puis s'amplifia en un murmure en même temps que la main sur son épaule se faisait plus insistante.
- « Fais chier, Lucas, je dors ! » grommela Sam en fermant les yeux encore plus fort et en essayant de se rendormir.
- « Anooooo… »
Sam ne sut pas ce qui le réveilla totalement : la voix féminine ou la langue étrangère utilisée. Quoi qu'il en soit, le jeune homme se redressa d'un coup dans son lit. Heureusement, la personne penchée sur lui eut un meilleur réflexe que la précédente qui avait tenté de le réveiller. Il resta assis à cligner des yeux tout en tentant de mettre de l'ordre dans son esprit.
Debout à ses côtés, une jeune fille de son âge se trémoussait, visiblement mal à l'aise.
- « Bodoneute-kun ? »
N'étant pas habitué à cette appellation, et encore moins à la prononciation déformée de son nom, Sam mit une poignée de secondes à réaliser que c'était lui qu'on appelait. Ce qui semblait de toute façon logique, puisqu'il était la seule autre personne dans la pièce. Un rapide coup d'œil vers le second lit ne lui apprit pas grand-chose. Rien n'avait bougé, à se demander si quelqu'un était véritablement censé vivre ici.
- « Ouais ? »
Une réponse pas très diplomatique, mais Sam avait toujours été grognon au matin.
- « Euh… il faut se lever, les cours vont bientôt commencer. »
- « Ah…. » Sam s'étira et se frotta les yeux. « Je peux prendre une douche avant ? »
- « Euh… oui, si tu fais vite… je… je vais t'attendre dans le hall, hein ? »
Grommelant et marmonnant dans sa barbe – qu'il n'avait pas, puisque techniquement parlant, il restait une fille - le garçon ramassa ses affaires de toilettes et se composa un trousseau de vêtements d'uniforme. Il avait trouvé sur le haut de sa valise, soigneusement plié, l'ensemble des pièces qu'il avait donné à retoucher. Au moins, ils étaient efficaces ici… Puis, avançant comme un zombie, il traversa le couloir pour se rendre dans la salle de douche qu'il avait utilisé la veille. Mais il remarqua, au moment où il poussait la porte, un panneau, accroché à un clou. Il dut se concentrer pour reconnaître le kanji pour « flle ». Hein ? Pourquoi y avait-il une salle de bains pour filles dans son dortoir ?
Associant le panneau et la jeune fille qui l'avait réveillé, Sam connut un instant de panique ! Sa supercherie avait été éventée, ou alors ses parents l'avaient doublé, et tout le monde savait qu'il était une fille… ?! mais dans ce cas, pourquoi avait-il un uniforme de garçon… !?
- « Bodoneute-kun ! » appela la même voix depuis le milieu du couloir. « Ta salle de bains est ici ! »
- « Ah… »
Docilement, Sam trottina le long du couloir jusqu'au point indiqué. En effet, une pancarte similaire à celle du fond du couloir pendait sur une porte, à la différence qu'elle indiquait « homme ».
- « En fait, c'est-. »
- « Hn… » Et il s'enferma dans la pièce.
Cette dernière se caractérisait par sa petitesse, mais également son confort. Malgré le manque d'espace, on avait tout de même réussi à installer une cabine de douche, un double lavabo et, séparé par une cloison, un WC. Un petit banc courrait le long de l'autre côté de la paroi des WC, permettant de poser ses affaires. Sur le mur attenant la douche, un sèche-serviette monté permettait de bénéficier d'une serviette chaude. Le tout était à la fois fonctionnel et douillet.
Sam se glissa dans la cabine de douche, notant que le tapis de bain devant était légèrement humide, preuve que la pièce avait été récemment utilisée. Mais pourquoi une pièce si étroite dans un dortoir ? Le jeune garçon ne prit pas le temps de la réflexion et se dépêcha de se laver. L'eau chaude finit par le réveiller et ôter toute trace de fatigue due au voyage. Sam grogna en s'habillant : satanée cravate ! De part sa nature féminine en France, il n'en avait jamais mis, et Flo, son modèle masculin non plus, étant trop jeune pour cet accessoire.
- « Bodoneute-kun ? » appela encore la fille.
Elle commençait à lui taper sur les nerfs, avec ses Bodoneute-kun. Sam prit une profonde inspiration et rassembla ses affaires, cravate posée au travers du cou.
- « J'arrive ! » Hop ! Un passage éclair pour déposer son bazar et suspendre sa serviette à côté de celle qui pendait sur le dossier de la seconde chaise – preuve indubitable qu'il avait bel et bien un compagnon de chambre, bien que ce dernier semblât être le fils de Casper le fantôme - et ramasser son sac de cours qu'il piocha dans sa valise, sans trop regarder ce qu'il y avait dedans. Puis il regagna le hall, en petite foulée.
- « Ah…. Euh… ta cravate…. » fit immédiatement la jeune fille.
- « Je sais, mais je n'y arrive pas ! » Sam haussa les épaules.
- « Je… euh… je peux t'aider… »
- « Vraiment ? »
Rougissante, la fille s'approcha et commença à lui faire le nœud.
- « Voilà. »
- « Merci. »
- « De rien… Je… Euh… je suis Norito. Norito Yumi. Je suis la responsable de la classe 2-E…. Ta classe. » crut-elle bon d'ajouter devant le regard vide de Sam.
- « Ah. »
- « Euh… je… vais te montrer le chemin ? »
- « Merci… » Sam était déstabilisé par la timidité de son interlocutrice. Mais il lui était reconnaissant de sa proposition, parce qu'il n'avait pas fait très attention au trajet la veille tant il était fatigué, et seul, il n'aurait pas retrouvé immédiatement le bâtiment de cours, et encore moins sa classe.
- « Euh… je suis aussi la responsable du dortoir « Harmonie » et - »
- « Euh ? »
- « Euh ? » répéta-t-elle, surprise de son interruption.
- « Je n'ai pas compris le nom du dortoir. » expliqua Sam. « Tu parles trop vite et je ne suis pas sûr de connaître ce mot. »
- « Oh ! Toutes mes excuses ! » Elle rougit et se courba plusieurs fois en baissant la tête. « C'est que tu parles bien japonais alors je n'ai pas fait attention… Bien sûr, tu as un accent étrange, mais…» Rougissant encore plus en réalisant qu'elle était en train de critiquer son camarade, elle bafouilla quelques secondes avant de changer de sujet. Rapidement, elle lui expliqua le mot.
- « C'est bizarre, ce nom… » conclut Sam
- « Pourquoi dis-tu ça, Bodoneute-kun ? » demanda Yumi, avec une inclinaison de tête sur le côté pour marquer sa perplexité polie.
- « Déjà, c'est Bodont. Sans le « t » et avec le son « on »… » Yumi plaqua une main sur ses lèvres et se lança dans une nouvelle série de courbettes d'excuse. « Non, arrête ça, ce n'est pas ta faute. » râla Sam qui ne supportait pas cette manie de rougir et de perdre tous ses moyens à la moindre remarque. Il savait qu'il ne pourrait rien faire contre les courbettes car c'était culturel, mais cela ne l'empêchait pas de trouver ce comportement grotesque. Quant à la timidité excessive des filles nippones, il trouvait ça, en tant de mec, ridicule, et en tant que fille – ou moitié de fille – dégradant.
Yumi eut un faible sourire. Elle voyait bien que son attitude était source de confusion pour son interlocuteur. Elle avait beau savoir qu'il était étranger, élevé dans un contexte différent, elle trouvait difficile de comprendre ce qu'il voulait ou pas. Cependant, elle avait rapidement conclu qu'il n'était pas du genre loquace, et que très paradoxalement pour elle, ce serait à elle de faire le premier pas pour aider Sam à s'acclimater. Elle qui se caractérisait par sa douceur et sa patience. Ces mêmes traits de caractère qui lui avaient valu d'être nommée responsable de dortoir allaient donc se retourner contre elle. Au Japon, patiente et douceur pouvaient rapidement se transformer en docilité aveugle. Yumi n'avait pas fait exception à la règle. Tout en Sam lui indiquait à quel point elle n'était pas à la hauteur de la tâche confiée.
Courageusement, elle transforma sa grimace en un sourire sincère. Elle ravala les excuses qui lui venaient naturellement et se lança :
- « Bodônêû ? » Mais elle eut beau essayer, elle n'arriva pas à prononcer le son. Sam grogna et comprit qu'il allait devoir faire avec « Bodoneu ». Il lui fit signe que cela allait faire l'affaire et Yumi accepta en s'inclinant. « Ceci dit, Bodoneu-kun, » reprit Yumi en articulant soigneusement tant le nom que l'ensemble de son discours, « Pourquoi penses-tu que Harmonie est un nom étrange ? »
- « On dirait un nom de truc pour fille. » Yumi émit un son étranglé, mais Sam, lancé dans son explication, ne le remarqua pas. « Faut dire aussi que c'est bizarre que ce soit toi la responsable du dortoir. »
- « Bodoneu-kun…. » commença Yumi, mais elle fut interrompue par un professeur qui marchait vers eux. Chemin faisant, ils étaient arrivés dans ce que Yû avait nommé la « cour arrière » lors de la visite, l'espace logé entre les deux branches du « U » que formait le bâtiment principal, et qui servait de cour de récréation pour les lycéens.
- « Ah ! Bodoneute-kun ! »
- « Bodoneu, en fait… » rectifia Yumi en s'inclinant de nouveau. Elle prenait à cœur son rôle d'officier de liaison, aussi faisait-elle son maximum pour que les choses se déroulassent au mieux. « Bodoneu-kun, voici Arashi-sensei, notre professeur principal, et notre professeur de mathématiques. »
Sam hésita. Il n'avait pas l'habitude de se pencher pour saluer, et ne savait donc pas quelle attitude adopter. Il se contenta d'un hochement de tête et d'un « Sensei » à peine murmuré.
- « Bien sûr, je me doutais que cela serait un de ces noms français imprononçable. Il va falloir t'habituer, mon garçon. » Arashi-sensei parlait vite, et Sam s'accrocha pour comprendre. Aussi ne prit-il pas le temps de se sentir offusqué par la remarque de son professeur, qui semblait assez gentil, pour un prof. « Je dois te parler avant que les cours ne commencent. »
- « Ah… »
Le prof fit demi-tour sans plus de cérémonie et Sam lui emboîta le pas, avec un peu de retard. Il attendait encore une ou deux phrases, mais fut déçu. Il eut à peine le temps de saluer Yumi avant de devoir s'élancer à la suite du professeur. Direction le bâtiment de cours, premier étage, salle des professeurs. Plusieurs adultes le dévisagèrent alors qu'ils arpentaient les couloirs, et le jeune homme trouva ça presque grossier, surtout pour des japonais. Mais il avait d'autres préoccupations plus pressantes :
- « Euh… sensei ? »
- « Oui ? »
- « Je n'ai pas encore mangé, et comme j'ai sauté le repas hier soir… » Sam avait mis sa montre à l'heure lors de sa courte promenade avec Yumi, et avait ainsi appris qu'il avait dormi plus de douze heures d'affilée.
- « Comment ça ? » demanda son professeur en s'asseyant derrière son bureau, où les piles de cahiers et de papiers étaient nettement posées en rectangles impeccables.
Pensant avoir utilisé un mot incorrect, Sam recommença sa phrase en faisant bien attention à ce qu'il disait, et comment il le disait. Ce faisant, il regardait la salle. Puisque toutes les chaises présentes étaient soient derrière un bureau ou occupée par un prof, il en déduisit que les élèves devaient rester debout aussi longtemps que le professeur le voulait. Ce qui était vraiment ignoble, du moins selon le français…
- « Je disais que-. »
- « Et ton camarade de chambre ? » coupa Arashi.
- « Ben euh…» Sam retint de justesse le « je ne l'ai pas vu » qui lui montait innocemment aux lèvres. Il venait de comprendre que ledit camarade aurait dû le réveiller et lui montrer les alentours. Et non pas Yumi, qui l'avait trouvé alors qu'elle faisait l'inspection des dortoirs. Ne voulant pas précipiter une réprimande – pourtant bien méritée à ses yeux – il choisit de faire celui qui ne savait pas. « Il faut dire que je me suis endormi comme une masse hier. Je ne l'ai même pas entendu rentrer ! » tenta-t-il en guise d'excuse.
Cela sembla suffire… ou pas… Arashi eut un regard torve, puis se lança dans un long discours qui reprenait – encore – les nombreux devoirs et interdictions de l'élève modèle de Tôhô etc. Après un moment, il s'attaqua à l'emploi du temps de Sam, qui fut déjà plus intéressé :
- « Nous allons remplacer tes cours d'économie, d'histoire-géographie et bien sûr de japonais, par des cours de rattrapage de japonais et des cours à distance qui suivent le programme français. Il ne faut pas que tu perdes de vue que tu vas passer ton baccalauréat dans moins de deux ans ! »
Sam grimaça. Mais qu'est-ce qu'ils avaient, ces japonais, à faire une fixette sur les examens ? Le bac, c'est dans deux ans, justement ! Il avait beau avoir lu des tonnes et des tonnes d'articles sur l'obsession des japonais sur les résultats, mais quelque part, il avait toujours cru qu'il s'agissait d'une exagération. Ben non.
- « Oui. » Car c'était là la réponse qu'on attendait de lui. Ceci dit, ça le soulageait de ne pas avoir à suivre les cours les plus intensifs en langue nippone. Sam avait beau avoir un bon niveau, il doutait de sa capacité à suivre un cours de littérature comparée.
Mais à l'instant où Arashi mentionna le bac, le cœur de Sam fit un bond dans sa poitrine. Tout absorbé qu'il avait été par son départ et la préparation minutieuse de son mensonge, le jeune garçon n'avait pas eu le temps de se projeter dans l'avenir, et d'imaginer son futur au sein du pensionnat. Or, il était maintenant évident qu'il n'avait pas bien – voire pas du tout – évalué la réalité de la vie au Japon. Ou comme interne… ou comme garçon.
C'était un peu comme si un émigrant sans papier arrivait enfin au pays de ses rêves. Après avoir passé tant de temps, fait autant d'effort pour atteindre la côte, il se retrouvait sans aucune ressource et à bout de force sur un territoire inconnu, alors que le plus difficile venait. On avait beau avoir rêvé des USA ou de l'Europe, si on ne connaissait pas les mœurs, si on n'avait pas le permis de séjour, on retombait dans une vie de galère, faite de souffrances et de secrets.
Et c'était exactement ce que Sam réalisait à ce moment.
- « Oh non ! »
- « Bodoneute-kun ? »
- « Euh, rien, c'est mon ventre. » mentit-il avec un sourire qu'il espérait convainquant.
- « Bien sûr. Les cours sont sur le point de commencer, alors je vais t'amener à la cantine puis te conduire à ta classe. »
Sam suivit Arashi-sensei dans un nouveau dédale de couloirs d'escaliers. Heureusement, l'odeur de nourriture se faisait de plus en plus présente, et il sut qu'il pourrait désormais se guider au nez. Alors qu'il entrait, la sonnerie des cours se déclencha, alors le jeune homme se contenta d'avaler un énorme bol de céréales en vitesse et d'accepter avec gratitude la pomme qui lui fut fournie pour la pause. A peine eut-il posé son plateau à l'endroit indiqué qu'Arashi le refaisait monter et descendre des marches. Cette fois, Sam comprit qu'une partie du premier étage ne pouvait pas se traverser, pour une raison inexpliquée, ce qui obligeait tout le monde à monter d'un étage supplémentaire pour parcourir le couloir et prendre l'escalier central. Pas très pratique comme système, mais Sam faisait confiance aux Japonais pour avoir une très bonne raison. Il commençait à se faire à leur mentalité.
- « Voilà ta classe. » Le professeur désigna une porte surmontée d'un petit panneau 2-E. « Tout va bien se passer ! » rassura-t-il.
Sam qui était généralement quelqu'un sur qui le stress passait comme la pluie sur les pétales de fleur, se sentit pris d'une agitation fébrile à ces mots. Crétin de prof, va ! Il tripota sa cravate, assura sa prise sur la lanière de son sac et entra dans la classe, à la suite de son professeur principal.
Le cours avait déjà commencé. C'est-à-dire que tous les élèves se trouvaient derrière leurs pupitres individuels, bien que présentement debout pour saluer l'arrivée d'Arashi, et qu'une femme d'une cinquantaine d'année avec des lunettes psychédéliques rouge-orangé se tenait sur l'estrade, manuel à la main.
- « Damiyo-sensei, je vous confie Bodoneute-kun. Mon garçon, voici ton professeur d'anglais. Et vous autres, faites bon accueil à votre camarade. Je vous rappelle qu'il vient de France et qu'il n'est pas forcément habitué à nos façons. Je compte sur vous pour être les parfaits représentants de la qualité de nos enseignements, ici à Tôhô ! »
« Crétin de prof, va ! » bis…
Pouvait-il avoir de pire introduction au monde que celle-ci ? Déjà, Sam entendait des ricanements en provenance du fond de la classe. Établissement d'élite ou pas, les petites frappes, c'était international…
- « Bienvenue Bodoneute-kun ! » clama la classe en un bel ensemble discordant.
Arashi-sensei quitta la salle sans plus autre formalité et Sam se retrouva seul. Damiyo lui fit un sourire neutre et l'invita à monter sur l'estrade avec elle.
- « Au Japon, un nouvel élève qui intègre la classe en cours d'année se présente brièvement puis répond à quelques questions, histoire de faire connaissance. »
- « Ah. » Sam pensait encore que c'était un cliché de manga. Cependant, il haussa les épaules et se tourna vers ses camarades.
- « Bonjour. Je m'appelle Sam Bodont. Avec un « t » silencieux à la fin et le son « on ». Bo-don. Si vous n'y arrivez pas, appelez-moi Sam. Ça va peut-être vous choquer, mais en France, on s'appelle par nos prénoms, donc faites pareil avec moi. J'essaierai de ne pas écorcher vos noms de famille, mais n'hésitez pas à me le répéter aussi souvent que nécessaire. »
Il termina en haussant encore une fois les épaules et pivota légèrement vers l'enseignante qui semblait un peu déstabilisée par cette présentation hors norme.
- « Très bien, Bondone-kun. » Sam eut un petit hochement de tête. En tant que prof de langue étrangère, elle devait avoir l'habitude des sons « occidentaux », et elle s'en sortait honorablement. « Parle-nous de tes loisirs, de ce que tu aimes. »
- « Ah. … J'aime la nature, en particulier les fleurs. On est tous dans les fleurs dans ma famille. »
Encore une fois, la brièveté du message surprit Damiyo-sensei. Néanmoins, une fille leva la main et sans attendre le feu vert de la prof, se lança :
- « Pourquoi as-tu déménagé ? Est-ce que ton père a été muté ? Quel est son travail ? »
- « Mon père est chercheur en… agronomy. » Sam dut utiliser le mot anglais, à défaut de connaître le terme japonais. Damiyo s'empressa de traduire et d'inscrire les deux mots au tableau. Efficace, la madame. « Et il n'a pas été muté, je suis venu seul. »
La réponse provoqua un murmure étonné.
- « Pourquoi ? » fit une voix anonyme.
- « Parce que je suis le seul dans ma famille à vouloir venir au Japon. A part mon grand-père, mais il est trop vieux pour le lycée. »
Malgré lui, il avait fait de l'humour. Pourri, selon ses propres critères, mais la classe éclata de rire.
- « Ta famille ne te manque pas ? » questionna une voix, alors qu'une fille du premier rang, assise à côté de Yumi l'interrogea : « Comment est ta famille ? »
- « Ma famille ne me manque pas… encore. J'ai une famille normale, je crois. On est quatre en tout, plus mes parents et mon grand-père. »
- « Des sœurs ? »
- « Non, que des garçons. »
- « Et tu as une petite amie ? » tenta une voix définitivement féminine. Une vague de gloussements agita les élèves. Sam soupira et leva les yeux vers le plafond. Ça aussi, c'était international.
- « Non. »
Pour une fois satisfaite de la courte réponse, Damiyo reprit en main les choses :
- « Très bien. Bodone-kun, ta place est en A-3. Rangée A, troisième place. Si cela te ne convient pas, n'hésite pas à me le faire savoir. Je te demande de remplir ce questionnaire, pour que j'évalue ton niveau. »
Et sans plus se soucier de son sort, elle recommença son cours. Sam put donc se glisser derrière son bureau sans trop de heurts, ses camarades tentant d'écouter. Ils lui jetaient des coups d'œil en biais, et le jeune homme voyait bien que ses voisins mourraient d'envie de lui parler, mais la discipline semblait être quelque chose de sérieux ici. Personne ne pipa mot. Alors Sam se pencha sur ses feuillets, remplis de questions de grammaire et de vocabulaire, de compréhension de texte et de travaux d'écriture. Il s'en sortit plutôt haut la main, chose surprenante pour lui, et passa les quelques minutes avant la fin du cours à regarder discrètement autour de lui. Comme il était assis assez en avant, il ne voyait qu'une partie de la classe. Ainsi, Sam comprit que quelle que soit la nationalité, le clivage fille-garçon restait universel. Presque toutes les places des deux premiers rangs se retrouvaient occupées par des filles, et les rares garçons qui s'y trouvaient pouvaient passer pour la caricature parfaite du geek premier de la classe.
Un rapide coup d'œil sur l'emploi du temps lui apprit que son prochain cours serait japonais. Donc, il ne changerait pas de classe. Encore une différence de mentalité entre le système nippon et français : alors que la plupart des lycées français se transformait à chaque inter-cours en un champ de bataille où transhumaient péniblement des troupeaux humains qu'on pouvait difficilement qualifier d'autre chose que de bestiaux d'une salle à une autre, ici seuls les professeurs se déplaçaient. Après la pause déjeuner, moment que Sam appréhendait un peu car son niveau de japonais serait mis à rude épreuve, il aurait un cours de maths auquel se succédait l'EPS. Pour un mercredi, il y avait pire, jugea le jeune homme en repliant le papier et en relevant la tête juste à temps pour voir la professeur lui faire signe de la rejoindre au bureau avec ses exercices. Ses camarades de classe étaient maintenant plongés dans une sorte d'interrogation de dernière minute, si Sam déchiffrait convenablement le tableau.
- « Tu as un bon niveau, Bodone-kun. Tu pourras intégrer la classe rapidement. En ce moment, nous étudions Charles Dickens. Tes camarades te mettront au courant. »
Sam dissimula une grimace. Encore Charles Dickens… A croire qu'il n'y avait que lui dans le monde de la littérature anglo-saxonne… Enfin, au moins, il n'aurait pas à trop bosser, avec un peu de chance, il allait tomber sur une œuvre déjà travaillée… ce qui n'était pas difficile quand on savait le nombre d'œuvres dans la bibliographie de l'anglais qui restait accessible à des débutants en anglais. Bien sûr, l'anglais avait une bonne tripotée d'écrits, mais les professeurs semblaient juger que seule une poignée était assez bien pour les études. Ce n'était pas Sam qui allait se plaindre…
Bref… La sonnerie se déclencha avant que Sam put dire ou faire quoi que ce soit. Avec une efficacité exemplaire, les copies de l'interrogation furent rassemblées et tendues au professeur. Puis tous les élèves se levèrent et s'inclinèrent. Le chef d'orchestre était Yumi, qui dirigeait tout le monde de sa petite voix. La prof eut une courte inclinaison du cou et partit, laissant la salle en proie à un chahut quasi immédiat. Et au centre, Sam. Objet de toutes les attentions et de toutes les questions.
- « Hein ?... quoi ? … Attendez, plus doucement ! »
Une vague de panique envahit le français qui perdait tous ses moyens, et particulièrement la faculté de comprendre le japonais. Surtout le japonais lancé à pleine vitesse par une troupe d'adolescentes hystériques… Il y avait bien quelques garçons, mais ils avaient jugé bon de se retirer avant d'être piétinés par les filles… Sam recula mais la horde avança et il se retrouva plaqué contre le bureau du professeur. La vache, je comprends mieux les garçons maintenant… Qu'est-ce que je suis content(e) de ne pas être une vraie fille !
Alors qu'il était sur le point de passer de la panique à la colère, il entendit une sorte de ricanement moqueur suivit d'un commentaire qu'il ne capta pas mais dont le ton ne laissait aucun doute quand à la teneur. Même en japonais, l'ironie restait de l'ironie. Sam allait définitivement perdre le peu de patience qu'il possédait quand Yumi intervint :
- « Mais laissez-le respirer bon sang ! Vous vous comportez comme des sauvages ! »
Malgré sa petite stature, elle poussa les filles qui entouraient un Sam qui se demandait s'il ne fallait pas mieux monter sur le bureau pour échapper à l'inondation féminine.
- « Oh, ça va, Yumi ! » protesta une fille. « On essaye juste de l'intégrer ! »
- « Ben intégrez-moi de loin ! » râla Sam. Le commentaire dut ne pas donner ce qu'il voulait dire en japonais, car il ne déclencha pas la réaction inattendue. Au contraire, les filles le regardaient minutieusement maintenant. « Quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit ? »
- « Heu… » Yumi, comme à son habitude, rougit. « Tu n'as pas vraiment dit quelque chose… Mais je pense qu'on a compris le message… »
- « Non franchement, qu'est-ce que j'ai dit ? » A voir leur tête, il avait bel et bien dit quelque chose qui « parlait » à ses interlocutrices. Et Sam commençait à se douter de l'idée générale de son propos malheureux.
- « Parce qu'il faut que Norito te serve de garde du corps, d'interprète et d'éducatrice ? » railla cette fois ouvertement la même voix masculine. « On est plus au temps des Geishas ! » Assis à l'arrière de la salle, l'auteur de ce commentaire se trouvait dissimulé par les élèves debout devant Sam.
- « Bon, ça va ! J'ai pas fait exprès, je ne voulais pas dire que-. »
- « Bien sûr, que tu ne voulais pas dire. On voit bien que tu n'as pas les moyens d'assumer tes actes. »
Sam se dirigea résolument vers là où il localisait son adversaire. Hors de question qu'il se fît mettre en boîte dès le premier jour. Il avait eu beau promettre encore et encore à ses parents qu'il se tiendrait bien – et il savait que se battre avec un gentil camarade ne rentrait pas dans la définition de « comportement exemplaire » – il était désormais question de sa crédibilité, donc de son futur au sein de Tôhô. Si les rumeurs commençaient à courir comme moi il était un obsédé ou un faible, Sam ne donnait pas cher de sa peau.
- « En tout cas, » fit le Français en s'avançant à l'aveugle, n'ayant pas encore repéré la voix, « j'assume plus que toi, qui te contentes de me narguer depuis ton siège. »
Quelques rires répondirent à sa sortie. Apparemment, son adversaire ne faisait pas l'unanimité. Sam franchit le dernier rideau d'élèves et put enfin… ne pas mettre de visage sur la voix. Un trio de garçon se tenait devant lui. L'un, grand et costaud, le teint basané, était assis sur sa chaise en équilibre sur les pieds arrière. Les bras croisés sur le torse, les pieds sur la table devant lui, il abordait un sourire goguenard… et un superbe cocard. Le deuxième avait les cheveux très longs et semblait être tout en souplesse, malgré sa haute taille. Assis sur le rebord de la fenêtre, il mangeait une barre de céréales en regardant par la fenêtre. Le dernier pouvait passer pour un japonais moyen, si ce n'était sa musculature de sportif. Comme il était plus petit et tassé que les deux autres, ses pectoraux et ses cuisses ressortaient encore davantage, surtout assis sur sa table comme il l'était, un cahier en équilibre précaire sur un genou.
- « C'est que tu ne vaux pas la peine que je me déplace ! » commenta le premier garçon. Mais il eut la surprise de voir le français bondir vers lui :
- « Toi ! Tu es… je ne sais plus ton nom, mais tu fais partie de l'équipe junior du Japon ! »
- « Et alors ? Ce n'est pas comme si c'était une nouveauté, si ? » répondit placidement le chevelu en lui dédiant un regard froid.
- « Toi aussi ! Tu étais gardien. »
- « Il l'est toujours. » rectifia le troisième garçon.
- « Je croyais que c'était l'autre le titulaire ? Wakaba-bayashi, non ? »
- « Quelle délicatesse ! » souligna le premier. « Tu ne connais pas nos noms et tu insultes presque Ken. »
- « Pourquoi je devrais connaître votre nom ? C'est déjà pas mal que je me souvienne de vous ! Et je ne vois pas en quoi j'insulte …Ken ? … en disait qu'il jouait gardien lors des premières phases du tournoi ! »
- « Tournoi dans lequel on a laminé ton équipe, Frenchy ! ».
- « Aux tirs au buts ! »
- « Parce que l'arbitre était clairement partial ! »
- « Et alors, vous avez quand même gagné, non ? »
- « … » Mouché, son garçon au teint hâlé ne sut quoi répondre. Il échangea un regard avec ses amis, durant lequel Sam poussa son avantage.
- « Bon, qu'est-ce que tu me veux ? J'ai employé un mauvais mot, est-ce que c'est la peine de faire un fromage ? »
- « Sauf que je doute vraiment que ce ne soit qu'un mauvais mot. Depuis que tu es arrivé, tu nous traites comme-. »
- « Attends, quoi « nous » ? C'est quoi, ce « nous » ? C'est la première fois que je te vois ! »
- « Ah ouais ? Ben pas moi ! »
A ces mots, le troisième garçon ne put réprimer un ricanement amusé. Il plongea le nez dans le cahier pour éclater franchement de rire.
- « Kazuki, ne te mouche pas dedans ! » admonesta le gars de la fenêtre. Mais lui aussi avait un sourire en coin.
- « Mais… mais… » balbutia Sam.
- « Il t'en veut pour son cocard ! » finit par expliquer le dénommé Kazuki.
- « Hein ? Pourquoi ? »
- « AH POURQUOI, D'APRÈS TOI ?! » rugit l'intéressé.
- « Mais j'en sais rien moi ! »
- « C'est toi qui lui as fait. » indiqua Kazuki d'un ton doucereux.
- « Hein ? »
- « Quand tu dormais en plus… » Le japonais enfonça le clou. « C'est pour ça qu'il t'en veut. »
- « Je suis désolé, mais j'y suis pour rien ! Je ne m'en rappelle même pas ! »
- « Pratique comme excuse… » ronchonna le premier garçon.
- « Kojirô Hyûga ! » s'écria soudain Sam.
- « Quoi ? »
- « C'est ton nom. » expliqua-t-il.
- « Je sais, je suis au courant. » railla ledit Kojirô.
- « Merci, je m'en doute. C'est juste que je viens de me le rappeler. »
- « Ben, ne l'oublie pas… »
- « Oh, à mon avis, il ne risque pas… » susurra le deuxième garçon en se levant.
- « Pourquoi tu dis ça ? » questionna innocemment Sam.
- « Parce que c'est ton voisin de chambre. »
- « Ah… ça expliquerait pourquoi il était dans ma chambre quand je dormais… » fit-il en se frottant le menton d'un air songeur.
- « … attends… je te dis que tu m'as foutu un œil au beurre noir, et toi, la seule chose qui te préoccupes, c'est de savoir ce que je faisais dans ta chambre ? »
- « Ben ouais… »
- « … ils sont tous comme toi, en France ? »
- « Non, je suis… un cas à part. » admit Sam sans mentir.
- « Pourquoi j'attire toujours les cas, moi ? » bougonna l'avant-centre
- « Hé, je pourrais en dire autant! J'ai pas demandé à t'avoir dans ma chambre ! »
Kojirô et Sam se défièrent du regard.
- « Je ne t'aime pas ! » laissa tomber le Japonais.
- « Ça tombe bien, moi aussi ! » répondit au tac au tac le nouvel élève.
- « C'est marrant, j'aurais dit que vous vous entendriez bien, tous les deux. » glissa Ken en regagnant sa place.
- « Hein ? » s'indignèrent deux voix.
- « Vous vous ressemblez. »
- « Mais qu'est-ce que tu as fumé ! »
- « Moi, c'est Wakashimazu. Ken. » Le goal fit comme si les deux n'avaient rien dit, et se présenta calmement. Notre Français ne comprit pas pourquoi il faisait ça maintenant, avant de se souvenir que selon les critères de politesse japonais, se présenter était quelque chose d'essentiel.
- « Le gardien karatéka. » Sam se souvenait maintenant. Après tout, l'équipe nippone avait fait sensation en remportant la coupe du monde junior l'été dernier, battant la France en demi-finale. De nombreux articles au sujet de la formation japonaise furent publiés par la suite, et Sam en avait lu la plupart. « Et toi, c'est Sorima-ma-ma… »
- « Machi. Sorimachi Kazuki. Buteur. Comme lui. »
- « Je ne savais pas que vous étiez à Tôhô. »
- « Ben, maintenant, tu le sais ! » grommela Kojirô.
- « Alors, tu aimes le foot ? » demandait Ken.
- « Un peu, oui. »
- « Tu joues ? »
- « En amateur. »
- « Quel poste ? » Kojirô se mêla pour la première fois de la conversation autrement que pour râler.
- « En général, défenseur. Ou ailier gauche.»
Les postes ingrats. En France, les garçons voulaient tous être buteurs ou milieu. Tant que Sam avait été un garçon, il avait pu prétendre à un de ces postes, mais à partir du moment où il changea de sexe, il ne put réintégrer l'équipe masculin qu'en acceptant un poste peu désiré.
- « Tu es gaucher ? »
- « Oui. »
- « C'est rare. »
- « Ben, mon jumeau est droitier alors-. »
- « Tu as un frère jumeau ? »
- « Oui. »
- « Il joue au foot ? »
- « Oui. »
- « Poste ? »
- « Milieu offensif. Tu veux savoir la couleur de ses chaussettes, pendant que tu y es ? »
Ken sourit.
- « Je vous l'avais dit, ils se ressemblent. »
- « Ne dis pas ça. On en a assez d'un… » protesta Kazuki en regagnant sa place.
Le professeur suivant venait d'entrer, mais Sam n'avait pas remarqué de changement dans le brouhaha général de la classe. Cependant, le plus surprenant était que l'altercation entre le nouveau et le trio était passé assez inaperçue. Quelques curieux, surtout chez les garçons, avaient suivi du regard et de l'oreille le tout. En effet, les filles, rebutées par Yumi, s'étaient dispersées depuis longtemps en voyant que Sam ne leur accordait aucune attention.
Comme il s'y attendait, Sam passa le cours de japonais à remplir un questionnaire pour « évaluer son niveau. » C'était à se demander pourquoi on lui avait demandé son carnet scolaire et de passer ce test avant son inscription à Tôhô. Surtout qu'Arashi-sensei lui avait dit qu'il ne suivrait pas les cours de japonais, mais des cours de français par correspondance. De quoi s'arracher les cheveux. Surtout quand le professeur Mizushima déclara que son niveau était « acceptablement bon ». Sam ne fut pas certain d'avoir bien compris si le jugement était positif ou non. Cependant, non seulement il s'en foutait, mais eut-il confirmation plus tard que le professeur ne disait jamais rien qui n'était pas sibyllin et de toute façon, inutile.
L'auteur de ce commentaire fut Ken, lors de pause midi. Sans savoir trop comment, Sam se retrouva assis avec le trio de footballeurs. Kojirô semblait avoir réglé son problème de cocard ce matin. S'il ne se montrait pas très chaleureux, il n'était pas agressif, et le Français comprit qu'il s'agissait là de son caractère naturel. Il conquit le Japonais en lui offrant de grand cœur la sorte de gelée qui venait avec son plateau repas. Voir ce truc lui suffisait largement.
- « Tu n'as aucun goût ! » fit l'attaquant en léchant sa cuiller.
- « Si tu le dis… » concéda Sam. Il venait juste de comprendre que son voisin de chambre était aussi ronchon que lui et aussi peu doué pour exprimer ses sentiments. Ce n'était pas tant le fait que de s'être pris un cocard que se l'être prit par un dormeur – français de surcroît - qui l'avait vexé. Ce ne fut que lorsque Sam déclara, l'air de rien, qu'il dormait comme une souche et que le réveiller en sursaut était le jeu préféré de son petit frère que Kojirô se dérida.
- « Tu aimes ton frère ? »
- « Il faut bien, non ? »
Ken lui confia plus tard que le buteur se trouvait être l'aîné d'une fratrie de quatre… Ah, ça lui faisait une belle jambe… et qu'il avait bien joué de jouer la carte de la famille…comme s'il avait exprès ! Le goal décréta alors que Sam était maintenant sauvé. L'intéressé était soulagé de voir que son camarade de chambre ne lui en voulait pas – ou plus, mais de là à ne pas appréhender l'instant où il se retrouverait seul avec lui…. Gloups !
