Chapitre sixième
Je savais exactement ce que je disais quand j'avais sorti qu'ils se ressemblaient, ces deux-là. Oh, pas physiquement, bien sûr. Sur ce point, ils étaient comme la lune et le soleil. Le Français, en plus de ses caractéristiques occidentales marquantes, était mince et de stature généralement petite, alors que Kojirô n'avait cessé d'être un gros balourd plein de muscles, grand et fort pour la norme japonaise, depuis son neuvième anniversaire. Ceci dit, le Bodoneu-kun, il se mêlait bien à la foule. C'est sûr qu'un grand costaud blond d'1m85 aurait fait tache, mais fin comme il était, il faisait très bishonen. D'où le succès qu'il avait eu avec les filles. Il gardait le charme mystérieux de l'étranger, tout en s'adaptant à la norme locale… En fait… à bien y regarder, il faisait, de dos, beaucoup plus japonais que Kojirô.
Mais au niveau caractère, cela sautait aux yeux. Qu'ils étaient semblables. D'ailleurs, Kojirô avait pu tester le fait. Le voir arriver en étude avec son œil qui tournait au noir avait déjà été une belle tranche de rigolade. Mais quand il eût fini par avouer, après maintes questions, supplications, commentaires ironiques et mises en boîte, les conditions dans lesquelles il se l'était fait faire… Kazuki faillit s'étouffer de rire ! Et le voir tout rouge redoubla mon hilarité, ce qui fit que Kojirô bouda et Kazuki repartit dans une nouvelle crise. Un Kojirô boudeur à l'œil au beurre noir… Ça mériterait le vidéo gag… Franchement, on a l'impression qu'il a complètement oublié qu'il m'avait pété le nez un matin alors que je tentais de le réveiller un matin de notre première année de collège… « J'ai pas fais exprès », qu'il avait dit alors… Ben voilà, retour d'ascenseur. Le mauvais karma, ça se paye toujours un jour.
Le français semblait donc tout aussi renfrogné et grognon, et aussi peu doué avec les autres que notre star du foot. Et il semblait avoir cette caractéristique de pouvoir s'emporter et de prendre la mouche tout aussi rapidement qu'il passait l'éponge et oubliait pourquoi il faisait la tête en premier lieu. A partir du moment où Bodoneu-kun annonça qu'il faisait du foot, même en amateur, Kojirô ne pensa plus à son œil ou à son orgueil. Quel soulagement !
Parce que c'est quelque chose de drôle mais aussi d'angoissant, que de gérer le Tigre à l'orgueil froissé. Drôle, parce nous savons tous que Kojirô est incontrôlable et spontané, mais on ne sait jamais ce qu'il va faire. Ce qui est source de pas mal de rires parfois aussi de pleurs…
Quand Kazuki et moi l'avions vu débarquer le matin même, la « gueule » fermée, je pensais que la journée allait être dure, privilégiant l'aspect « angoisse ». Je m'étonnai de l'absence du nouveau, ce à quoi Kojirô m'aboya que s'il était assez grand pour le frapper, il était assez grand pour se réveiller tout seul. Et bien sûr, le Tigre ne lâchant pas son os, il n'avait pas pu s'empêcher de le provoquer. Sur un point tellement bête que même lui ne put défendre sa position, lui qui se posait pourtant comme le spécialiste de la mauvaise foi et de la langue de bois. Je pense qu'il avait réalisé à quel point son attitude était puérile, mais qu'il était hors de question qu'il l'admît. Et pourtant, il ne fallut d'un rien pour le calmer. En fait, il sauta sur l'excuse du foot. N'importe quoi aurait fait l'affaire. Kojirô ne pouvait qu'accepter le fait que Bodoneu-kun eût du culot, à venir lui mettre les points sur les « i » directement dès la première confrontation.
Heureusement que le Français était aussi conciliant. Ou alors, il s'en foutait. Je ne sais pas. C'était peut-être la grande différence avec Kojirô. Bodoneu-kun laissait passer alors que Kojirô montrait tout de suite, de manière explosive, trop d'ailleurs, qu'il n'était pas content. Il fallait aussi savoir que Kojirô ne montrait jamais s'il l'était. Content, je veux dire. Alors, on peut dire que la situation au départ n'est pas facile… Rajoutez maintenant un élément de plus, et vous obtenez l'équation…
J'avoue… c'est mon pêché mignon. J'adore les maths. Plus c'est difficile, plus je trouve ça… oui, jouissif… de trouver la solution. Utiliser la bonne technique, le théorème qu'il faut. C'est un peu comme au karaté. Trouver la meilleure parade.
Sûrement parce que résoudre les problèmes veut dire avoir la paix. Je suis un paisible contemplatif, sauf quand on m'empêche d'en être un. Alors là, je montre et démontre que j'ai beau être d'un naturel calme, il ne faut pas chercher la bêbête chez moi… Kojirô a même dit que j'avais la colère violente. Venant de lui, ça veut dire beaucoup non ?
Donc, venu le temps de manger, comme à notre habitude, nous nous dirigeâmes vers la cantine. Le nouveau était encore en train de parler avec Mizushima-sensei, et bien que son visage occidental ne reflétait pas exactement les émotions de la même manière que nous, mais il y a des choses que tout élève se doit de comprendre. En autre, déceler l'ennui voire l'aversion chez un camarade. Au début, je crus que Kojirô lui en voulait encore et lui fonçait dessus. En fait, ce n'est pas « croire », c'est « voir », la charge du Tigre. Et au lieu de s'excuser, mon grand dadais de capitaine lança un très plat :
- « Ben alors, tu viens ? »
Et oui, Kojirô venait d'être aimable. A sa façon. Sur le coup, je n'avais pas compris, mais j'aurais dû. Kojirô n'est pas des plus fins et tortueux en tout ce qui touche stratégie. J'étais juste ému que mon « bébé » ait grandi et mûri… Snif snif…
Ce ne fut que lors de la dernière classe que je sus ce qu'avait Kojirô en tête… Le repas se passa relativement bien. Kazuki et moi papotions avec Bodoneu-kun (quel nom !... j'envisage fortement le Sameu-kun, bien que ça soit tout aussi bizarre), qui s'avéra être de bonne conversation, une fois qu'on s'était habitué à son accent. D'ailleurs, Kazuki prit sur lui de corriger les fautes les plus importantes que notre français sortait. Brave petit, ce Kazuki. Je crois qu'il a toujours été un peu jaloux de l'amitié qui m'unissait à Kojirô et qu'il était content d'admettre un nouveau membre dans notre clan fermé de footballeurs. Bien sûr, l'essentiel du dialogue consista à détailler le foot européen, le reste abordant la vie scolaire.
Il ne semblait pas angoissé d'être ici, le Frenchy. Sameu-kun n'avait jamais mis les pieds au Japon, et il vivait pourtant tranquillement sa vie. Au moins, ce n'était pas un hystérique qui posait plein de questions débiles ou s'extasiait à chaque chose…
Bref… Le cours de maths se passa sans accroche. Comme les deux autres profs avant lui, Hiruta-sensei fit passer un test à Sameu-kun, qui s'en sortait plutôt bien. Un concurrent à prendre sérieusement. Ben quoi ? C'est que je tiens à ma place de premier en maths, moi. J'ai l'esprit de compétition, moi ! Et j'ai besoin du bonus que cela me donne pour sauver ma moyenne générale. Contrairement à Kazuki et Kojirô, qui sont moyens dans toutes les matières, je fais le yo-yo entre excellent et nul. On appelle ça un manque de motivation. Clairement… Je ne suis pas motivé par l'histoire et le japonais. Qu'on me trucide pour ce crime odieux !
Où en étais-je ? Oui, le cours de sport. En cette belle après-midi d'avril, nous étions à l'extérieur. Comme d'habitude, les filles faisaient du volley à l'extérieur et les garçons du foot à l'extérieur. En hiver, les filles font du volley à l'intérieur, et les garçons du basket à l'intérieur. Vous avez compris où était l'erreur ? (dans ce cas, félicitez-vous !... sinon… j'ai pitié !) Les cours de sport étaient complètement inutiles à Tôhô, car 95% de la population estudiantine faisait partie d'un club sportif, et comme nous sommes à Tôhô, cela sous-entend : « club sportif de haut niveau ». Comprenez ça comme un minimum de deux heures d'entraînement tous les soirs. Les 5% restants sont soient malades permanents, soient dispensés de sports pour raison médicales (ce qui revient un peu au même…) et ils s'occupent tous des tâches administratives. Comme Yumi-chan. Notre déléguée. La chouchoute de la classe. Ce qui expliquerait pourquoi Kojirô s'est autant emporté avant. Hors de question que quiconque s'en prenne à notre Yumi ! Pour la petite histoire, elle faisait de la GRS, mais elle s'est bloquée le dos, ou un truc du genre. En bref, elle a dû arrêter. On voit bien, que même maintenant, ça lui fait mal au cœur de ne pas pouvoir ne serait-ce que courir et sauter. C'est pour ça que l'administration lui a donné autant de responsabilités. Pour l'occuper.
Entre nous, je crois qu'elle n'a pas besoin de nous pour être protéger. Faut voir comment elle vous a giclé les Excitées qui s'en prenaient au Frenchy. Faut dire que personne n'aime les Excitées, si ce n'est les Excitées… d'ailleurs… c'était un peu louche, cette façon de le défendre. Mais bon, faut la voir quand elle nous a virés du dortoir Harmonie ! Cette fille, c'est un diesel. Elle prend son temps, mais quand elle est lancée, on ne l'arrête pas.
Donc, foot au menu. Pour nous, le trio de la Tôhô, ça nous faisait bien rire. Enfin… Durant ces heures, je jouais attaquant et Kojirô alternait avec Kazuki comme gardien ou défenseur. Histoire de ne pas pénaliser les autres garçons de la classe, et histoire que nous nous amusions. Parce que Kojirô est une vraie passoire… D'ailleurs, c'était à son tour de se retrouver dans les cages, contre Kazuki et moi. Et à la surprise générale, il choisit le nouveau dans son équipe et le plaça directement libéro.
Et là, je savais à quoi il pensait, et ce qu'il allait obtenir. Je ne me faisais aucune illusion. Sameu-kun allait craquer. Quand Kojirô a une idée en tête, il ne l'a pas ailleurs. Et le français cumulait les désavantages: il vivait avec lui, dans le dortoir des filles.
Sam Bodont était cuit.
